‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 26 sur 59 · PRÉPARATION · texte numérisé non relu

PRÉPARATION

« 11 est absolument nécessaire que les malades qui désireront se faire opérer, par M. Lecat, de la cataracte, se préparent six à sept jours devant de la manière suivante :

« Le premier jour ils se feront faire une petite saignée, lesecond jour une autre pareille, le troisième ils pourront se reposer, le quatrième ils se purgeront, le cinquième, le

sixième et le septième ils ne viveront qu'avec deux soupes et quelques bouillons dans l'intervalle par jour, ils pourront boire de l'eau panée ou de la ptisane ; s'il se rencontre quelques malades sujets aux fluxions ou mal de tète, ils feront ' sagement de se faire établir un cautère à la nuque deux ou trois jours avant l'opération.

« Cette préparation ci-dessus peut servir pour toutes sortes d'opérations. »

La lecture de ces documents ne peut laisser aucun doute sur la participation de- Lecat, non pas à la rédaction, mais à la préparation de ces circulaires et de l'instruction qui les accompagne, par manière de complément. On remarquera dans les deux premiers la réserve qui y est faite. Lecat s'engage à pratiquer toutes les opérations de chirurgie, hormis la taille. La clause paraît d'autant plus extraordinaire, que Lecat devait la meilleure part de sa réputation à ses succès dans l'opération de la taille, pour laquelle il avait des procédés particuliers et des instruments de son invention. Louis nous apprend que lui-môme avait reçu une invitation de Lecat, à laquelle il s'était rendu, pour le voir tailler, et que nombre de chirurgiens ayant terminé leurs études se rendaient à Rouen pour recevoir des leçons pratiques de l'habile lithotomiste, comme on disait alors fort improprement.

Pourquoi donc Lecat se conformait-il, en se rendant à Lille pour opérer, au fameux précepte consigné dans le Serment hippocratique : «Je ne taillerai point les calculeux?» Absolument ;pour la môme raison qui détournait les disciples de l'ancienne école de Cos de tenter pareille opération, La ville de Lille possédait alors un spécialiste d'une rare habileté, ce même sieur Vandergracht qui devait examiner les malades que Lecat pouvait opérer. Dans les registres de l'Académie royale de chirurgie (1), séance du

(1) Tome 111, p. 442.

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lundi 23 juin 1755, ce sieur Vandergracht, « lithotomiste de Lille, » figure dans une commission nommée à l'effet d'examiner les différentes méthodes pour l'opération de la taille. On conçoit que le chirurgien de Rouen ne voulût pas se faire un ennemi de son confrère, on pourrait dire de son compère de Lille, car il y a apparence que ce Vandergracht contribua à la rédaction de la dernière des trois pièces qui porte le titre de Préparation, -et dont la phrase finale est quelque peu charlatanesque.

Ce fut apparemment durant le séjour même de Lecat à Lille que l'Académie reçut information de ce qui s'était passé. L'inculpé, dans sa défense, parle d'un libelle; mais dans les papiers de l'Académie royale nous n'avons pu trouver aucun acte de dénonciation ; de sorte que sur ce point il n'y a rien de bien positif.

Voyons maintenant l'apologie de Lecat qu'il faudra analyser en se bornant à reproduire quelques extraits, car elle est fort longue. En voici le début :

« A messieurs du comité de l'Académie royale de chirurgie. « Messieurs,

« J'apprends avec étonnement et indignation qu'on a lu dans votre comité des lettres venues de Flandres qui tendent à me déshonorer. Si ce n'estoit pas, messieurs, dans une assemblée aussi respectable que la votre que s'est passée une pareille scène, le parti que je prendrois seroit de poursuivre la vengeance la plus signalée qu'il me seroit possible contre les misérables qui ont la lâcheté de me calomnier d'une façon aussi atroce. Mais je vous dois, messieurs, un compte détaillé de ma conduite; je vais vous le rendre, messieurs, sans aucune réserve, et avec la douleur attachée à la nécessité de se justifier de semblables reproches; je me repose sur votre équité du châtiment dû à l'infâme délateur qui a eu l'effronterie de produire, dans une

compagnie comme la votre, des accusations sans preuves contre un homme qui tient aux principales compagnies littéraires de l'Europe, et qui peut se flatter d'en avoir toute sa vie mérité l'estime. »

On voit que Lecat n'oublie jamais de rappeler ses titres académiques comme autant de droits à la considération.

Après cet exorde ab irato , le chirurgien de Rouen apprend à l'Académie qu'il s'est rendu à Lille sur l'invitation expresse de M. de Vallerave, ancien capitaine de grenadiers, chevalier de Saint-Louis, un des premiers magistrats* de la ville, et de deux dames, affligées comme lui de cataractes ; et il rapporte un fragment d'une lettre de son noble client dans laquelle on lui demande s'il voudrait faire une tournée dans les villes de Flandre, et pratiquer les opérations qui se présenteront. On le prie en même temps de marquer le temps de son arrivée, et d'indiquer l'itinéraire qu'il se propose de suivre, afin que le magistral de Lille puisse prévenir opportunément les magistrats des autres villes.

A celte invitation Lecat répondit en ces termes :

« Il n'est pas douteux que je ne me fasse un plaisir d'exercer mon art dans toute son étendue, partout où j'en trouverai des occasions honnêtes.

« Je consens que messieurs les magistrats de Lille informent ceux des autres villes de mon arrivée et de mon séjour à Lille, excepté (pour la taille) celles ou opère, en qualité de pensionnaire, mon ami M. Vandergracht, à qui je serois bien fâché de faire le moindre tort ; mais je ne crois pas qu'il me convienne de donner mon itinéraire ; cela sent un peu trop cette espèce d'opérateur avec laquelle je serois trop honteux d'estre confondu; j'opérerai k Lille seulement, et les affligés des autres villes ou y viendront, ou me manderont exprès. »

Tout en décidant que Lille serait son quartier général,

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Lecat marque assez son inlenlion de ne pas se montrer plus difficile que ces opérateurs ambulants avec lesquels il appréhende d'être confondu, en les imitant trop visiblement. Mais il aurait pu prévoir que l'assentiment qu'il avait donné aux mesures à prendre par les autorités de Lille, touchant les opérations qu'on lui préparait, équivalait à un plein consentement à ces instructions et lettres circulaires qui tenaient, en réalité, lieu d'affiches publiques ; et il ne pouvait pas ignorer que le plus odieux des charlatanismes est celui qui emprunte les façons de la charité ou de la philanthropie. En consentant de son plein gré à ces moyens de publicité, il s'associait à une réclame dont il reste essentiellement responsable, car il dépendait de lui que son nom ne fût pas affiché.

Lecat nie très-nettement qu'il y ait eu^ de la part des magistrats de quelques villes principales de la Flandre, « aucune affiche ni imprimé. » Mais que peuvent ses dénégations contre les pièces que nous avons produites? Si Lecat n'avait point connaissance de ces instructions et circulaires imprimées, il avait montré bien peu de curiosité, et l'on ne sait que trop qu'il ne négligeait aucun moyen de se mettre en relief. Et, s'il en avait connaissance, comme il est probable, il faut convenir que sa mémoire était courte ou sa loyauté suspecte.

Poursuivant sa défense, l'inculpé s'excuse de toute espèce de connivence et déclare que son accusateur doit être « bien extravagant et bien méchant » pour l'en avoir cru capable. II parle ensuite de la réception magnifique que lui ont faite les magistrats de Lille, et du bon accueil qu'il a reçu de ses confrères les chirurgiens, des fêles qu'on lui a données, bref de toutes les satisfactions qu'il eut durant son séjour dans une ville dont les témoignages d'estime l'ont si vivement touché.

« Messieurs les magistrats de Lille, pour exécuter euxmêmes ce à quoy ils exhortaient le autres magistrats,

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avoient averti de mon arrivée les pauvres de leur ville; ils en avoient rassemblé plusieurs dans leurs hôpitaux. Les États, de leur côté, avoient donné de pareils avis à la chastelleniequi est leur domaine. Ils en avoient placé tous les pauvres qui avoient besoin d'opérations dans des cazernes dont ils avoient fait une espèce d'hôpital, J'ay trouvé, à mon arrivée, tous ces malades préparés par M. Vandergracht, chirurgien pensionnaire de laville, et par M. Bastide, chirurgien major des dragons royaux, et je les ay opérés, tant en ville que dans les hôpitaux susdits, en présence des principaux chirurgiens de Lille et de quelques médecins. Il s'y trouva mesme quelques fois un magistrat.

a Je pense, messieurs, que vous trouverés ce procédé très-décent, très-honorable mesme pour moi et pour la chirurgie; en mesme temps qu'il est absolument dicté par l'amour du bien public elpar les vrays devoirs des magistrats.

« Je crois d'ailleurs qu'il n'est pas besoin de dire à des hommes qui pensent et qui me connoissent, que non-seulement je ne m'altendois pas à un salaire en opérant ces pauvres, mais encore que j'estois incapable d'en recevoir. J'ajouterai, puisque l'infâme calomniateur m'y force, que j'ay au contraire donné de l'argent à des malheureux opérés dans des maisons particulières, qui estoient dans la disette, et qu'entre autres les trente sols indignement allégués, par un quiproquo qui décèle l'esprit de l'auteur, ont esté tirés de ma poche et donnés à Rose Lemaire, près du refuge de Lô, que j'opérai le 18 juin, et que je trouvay sans bouillon, sans tisane et sans argent.

« Des informations exactes, messieurs, vous apprendront plusieurs autres faits de cette espèce qu'il ne me convient pas de révéler.

« En un mot, loin d'estre repréhensible, comme mon délateur a voulu vous le persuader, j'ose vous dire, messieurs, que ce voyage m'a fait autant et plus d'honneur que ce que i'av pu fiiire de mieux en ma vie, et cela, tant par mes

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opérations fort heureuses, quoi qu'en dise le calomniateur, que par ma conduite et par la distinction avec laquelle j'ay esté reçu et traité. Il n'y a pas deux voix sur cet article, ni dans la ville de Lille, ni dans celle de Rouen, qui a un trèsgrand commerce avec la première, el où l'on estoit instruit chaque jour de tout ce qui se passoit à mon égard; où enfin mes ennemis nombreux n'auroient pas laissé échapper le moindre fait équivoque, s'il y en avait eu.

« Les présents considérables et inattendus que m'ont faits messieurs de la ville et des Étals, la veille de mon départ, sont de nouvelles preuves assez décisives de l'estime et de la distinction qu'ils n'ont cessé de m'accorder. Pour les terminer, toutes ces preuves, permettez-moi, messieurs, puisque je suis accusé et obligé de me justifier, de vous rapporter le commencement de la lettre que m'écrivit le 20 de ce mois M. de Vallerave, ce respectable magistrat de Lille dont j'ay déjà eu l'honneur de vous parler, n

Le fragment cité par Lecat est rempli de témoignages de reconnaissance et de compliments à son adresse, qu'il avait provoqués d^ailleurs en écrivant le premier. « Je puis vous dire avec "Virgile, ajoute classiquement son noble client :

Semper honos. nomcnque tuum, laudesque manebunt.

« Comparés tout ceci, messieurs, avec l'indigne libelle qu'on a osé vous lire, et jugés. Vous n'ignorez pas les peines infligées, par toutes les lois, contre les délateurs, et j'espère que vous voudrez bien m'épargner les mouvemens qu'exigeroit de moi la poursuite rigoureuse du criminel. 0 J'ay l'honneur d'estre très-respectueusement, « iNlessieurs,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« Le Cat. »

« A Rouen, ce 28 juillet 1755 (I). »

(1) La signature est en deux syllabes nettement sépare'es. On voit que

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Dans celte longue apologie, dont on s'est contenté de reproduire ici les principaux passages, c'est moins l'indignation qui déborde que la vanité; elle fait explosion, notamment dans la dernière partie. Lecat était évidemment ' moins troublé de la faute qu'on lui imputait, non sans vraisemblance, que flatté des honneurs qu'il avait reçus et des témoignages de reconnaissance que lui avaient prodigués des hommes de quaUlé. Avec le tempérament moral que nous lui connaissons, il se préoccupait à coup sùr infiniment plus de son amour-propre, qu'il voulait satisfaire à tout prix, que de son honneur, dont il n'avait peut-être pas une notion suffisamment nette ; car c'est le propre de ces âmes vaniteuses de sacrifier beaucoup à l'ostentation et au frivole désir de paraître. Ainsi de Lecat, qui ne paraît pas avoir soupçonné qu'en cette circonstance, il s'était laissé entraîner à des concessions qui devaient compromettre et sa considération, comme chirurgien, et la dignité même de l'art et de la profession qu'il exerçait, avec désintéressement sans doute, mais non pas avec cette probité sévère et cette droiture inflexible, dont le médecin ne peut s'écarter sans tomber dans le charlatanisme.

Un homme de l'art qui se prêterait de nos jours à des manœuvres pareilles à celles que Lecat souffrit complaisamment, en vue de la publicité, sous prétexte de faire du bien, verrait sa considération baisser; il perdrait l'estime de ses confrères, et, s'il appartenait à une association savante, il encourrait sans aucun doute le blâme de ses collègues, et, s'il ne justifiait pas sa conduite par des arguments plus sérieux que ceux du chirurgien de Rouen dans son apologie déclamatoire, il subirait certainement la peine rigoureuse

Lecat n'avait pas attendu ses lettres de noblesse, qui ne lui fuient accordées qu'en 1702, à la recommandation du maréchal duc de Luxemijourg, pour signer en gentilhomme. — Lecat fit adresser à l'Académie des certificats et attestations des magistrats de Lille. Il nous suffit de mentionner ces pièces, qui sont dans les archives de la compagnie.

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que les Académies infligent en cas de nécessité majeure aux membres qui ne craignent point de compromettre l'honneur de la corporation.

Supposons qu'un cas semblable à celui de Lecat soit soumis à l'appréciation d'un jury médical. Qui ne prévoit quel serait le verdict des juges? Et qui voudrait protester contre la sentence? Qui oserait prendre la défense de l'inculpé? Quelque casuisle peut-être. Mais la condamnation, si dure qu'elle fût, serait approuvée, ratifiée, sanctionnée unanimement par tous les médecins qui s'efForcent de suivre en toute occasion le grand précepte hippocratique: « Je serai pur et irréprochable dans ma conduite et dans l'exercice de mon art. » 'AyvSç §£ xal ôai'ojç ôiaTYipviCTw pt'ov tov S[aov xctt Té;^v7)v T71V IpTiv. En attendant que le corps médical ait une haute cour d'honneur ou un conseil de discipline, cette phrase du serment d'Hippocrate devrait être la devise des associations médicales (4).

(1) Yoici quelques extraits qui attestent que l'Académie royale de chirurgie ne tolérait de la part de ses meniljres aucun acte de charlatanisme. On lit dans les Registres de la compagnie :

A la date du IS mai 17S5.

o II y a eu à la fin de la séance un comité dans lequel M. le directeur a porté plainte contre M.^ Daviel, qui continue de se faire imprimer dans la Gazette d'Hollande, en publiant ses opérations et ses marches comme font les charlatans. M. le secrétaire a produit les registres par lesquels il est prouvé qu'à la fin de l'année 1743 il y eut pareille plainte portée contre lui, et qu'après plusieurs comités tenus à cette occasion, il avait été fortement réprimandé sur cela en 1744. M. le directeur ayant représenté de quelle indécence cela est de la part d'un membre de l'Académie, a été aux opinions ; il y a eu 16 voix pour le réprimander de nouveau, et 29 pour Tinterdire. Il y en avait eu une pour l'exclure tout à fait sur-lechamp. M. le directeur a ordonné à l'huissier de ne point laisser entrer M. Uaviel jusqu'à nouvel ordre. « (P. 436-37, t. III.)

Du 26 juin 1755.

u M. le directeur a indiqué un comité à la fin de la séance. » (P. 442.) « Il y a eu comité à la fin de la séance, dans lequel on a lu une lettre de M. Descastaux, neveu de M. Daran, imprimée dans le Mercure, dans laquelle, pour vanter les bougies dont son oncle se sert, il déprise fort

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