‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 29 sur 59 · IV. — Xécessîté d'un principe · texte numérisé non relu

IV. — Xécessîté d'un principe

Dans les chapitres qui précèdent, nous avons fait autre chose qu'un procès-verbal : en jetant un coup d'oeil sur le passé, nous l'avons jugé; or, pour juger, il faut un critérium ; pour apprécier ce qui a été fait avant nous, il nous faut autre chose que des connaissances historiques : il nous faut un fond d'idées propres, et -c'est de la comparaison de nos idées avec celles des autres que résulte le jugement. Nous avons jugé le passé en homme de notre temps, nous l'avons vu avec et à travers les idées de l'époque, et cela est logiqujB. La critique n'est un progrès qu'à condition d'être un jugement du passé par le présent. Que serait la critique qui prendrait pour épigraphe ces mots d'un ancien : Scribitur ad narrandum, non ad probandum? Pour connaître, il faut apprécier et pouvoir motiver nos jugements.

Maintenant, on voudra savoir quel est notre critérium ou notre moyen d'appréciation : nous répondrons que sans affirmation il n'y a point de science, c'est-à-dire qu'une doctrine ne peut exister qu'à condition de reposer sur un principe qui sera le point de départ de toutes les idées et qui les embrassera toutes. Une théorie se résout en un principe; souvent ce principe n'est pas énoncé, mais il est implicitement contenu dans le fond des idées que l'on émet. Un esprit clairvoyant ne s'y trompe pas. Bacon ne formula explicitement aucun principe, il ne fit pas d'affirmation; mais il savait fort bien quel était son point de départ, lorsque, réagissant contre le passé en homme habile, il lança l'esprit humain dans la route de Tobservation. Comme il avait de beaucoup devancé son époque, il ne put faire publiquement sa profession de foi; mais un de ses successeurs formula le principe qui sert aujourd'hui de base à la plupart des sciences. Newton ne fut que la continuation de Bacon : le premier s'était contenté de donner un Organum, de tracer une méthode aux sciences; Newton leur donna un principe vers lequel on s'efforce encore aujourd'hui de faire tout converger. Bacon fut le véritable précurseur de la science moderne ; il fut un ennemi du passé auquel il fit une guerre sourde, en attendant que ses successeurs pussent hautement la lui déclarer. La lutte a commencé dès que chacun des deux partis a eu son drapeau. Le principe newtonien, favorable au progrès et aux tendances de l'esprit humain, a acquis tous les jours des partisans plus nombreux; mais, comme il n'était qu'une réaction et que, par conséquent, il a été extrême, il n'y a plus que deux exagérations en présence.

Les uns voient tout dans la matière, ils font des abstractions physiques {abs-trahere) , ils analysent des faits, ils comptent leurs acquisitions et leurs moindres découvertes. Les autres, au contraire, dédaignent tout ce qui est visible et palpable; ils adorent l'esprit, l'intelligence; ils font de

l'abstraclion métaphysique, ilsr négligent les faits et les ressources matérielles; ils élaborent des idées générales, ils procèdent par synthèse, ils spiritualisent la science autant qu'ils le peuvent.

Ceci est l'histoire de notre époque : les deux partis sont en présence, ils luttent dans la science aussi bien que dans la société; il y a lutte acharnée entre l'industrie des temps modernes et le spiritualisme du moyen âge. Tel est le spectacle que nous pouvons voir tous les jours dans les écoles, dans les académies, dans les corps scientifiques. Mais tout spectacle sérieux doit produire son enseignement. Que faire dans ce conflit d'opinions et d'idées? De quel parti devonsnous nous ranger? Après nous être bien examiné, nous sentons que nous sommes avec tous les deux. Et, en effet, nous ne tardons pas à nous convaincre que les deux partis ont des motifs et des raisons, et nous n'oserions, en conscience, nous déclarer pour l'un contre l'autre, parce que nous entreverrons bientôt le moyen de les mettre d'accord. Des deux côtés on ne pèche que par exclusivisme; les points de départ sont diamétralement opposés et séparés par un abîme. Des deux côtés il y a du vrai ; mais, pour s'unir, quelque chose leur manque , c'est un lien, et ce lien, c'est à ceux qui en sentent le besoin de le trouver. Placés en dehors des deux partis, ils connaissent leurs torts et leurs raisons, ils peuvent voir ce qu'ils ont et ce qui leur manque. Or, ce lien est un principe; c'est un principe qui fera cesser le combat.

Les principes connus sont incomplets, parce qu'ils n'embrassent pas le tout de l'objet de la science, parce qu'ils n'affirment qu'un aspect de ce qui est. Avec les meilleures intentions, les deux partis sont obligés de se combattre. Voyons ce qui se passe, pour justifier ce que nous venons d'avancer. Aujourd'hui, comme toujours et plus que jamais, il y a antagonisme entre le spiritualisme et le matérialisme, entre l'esprit et la matière, entre l'idée et l'action. Dans la

science, dans l'induslrie, la matière réclame de nouveaux droits, se les arroge avec violence; elle aurait vaincu l'esprit, si cet autre aspect de la vie n'avait des titres tout aussi positifs que les siens ; il faut transiger pour vivre d'accord. Nous voyons tout cela, et cela signifie que des deux côtés on .n'a vu qu'un élément de la réalité.

Il est certain que, si des deux côtés il y a insuffisance, nous devons nous efforcer de trouver ce qui manque à chacun, et, si nous trouvons ce qui leur manque, nous aurons trouvé le lien qui doit les unir. Il faut exprimer en quoi consiste la réalité tout entière, et, par une formule sur ce qui est, embrasser à la fois les deux autres manières de le comprendre ou de le voir : il faut que notre principe donne satisfaction aux besoins des deux partis. Un principe ainsi conçu est indispensable pour constituer la science et pour assurer ses progrès, car le progrès résulte de l'accord et non de la lutte : le combat n'est utile qu'au vainqueur.

Nous exposerons bientôt le principe qui est l'idée générale de l'être humain, tel que nous le concevons aujourd'hui. Dans ce chapitre, je voulais montrer seulement comment nous sommes amenés à reconnaître la nécessité d'un fondement nouveau suffisamment large pour bâtir, d'une mesure pour distinguer le vrai du faux et interpréter les faits. C'est en dehors de nous que nous avons cherché ce qui nous manque ; voyons maintenant en nous-mêmes comment nous y avons été amenés, et tâchons, à ce point de vue, de déterminer ce que c'est qu'un principe; nous verrons ainsi qu'il est à la fois en nous et hors de nous.

Un principe est nécessaire. Ce principe indispensable est un besoin de notre nature ; il est, le plus souvent, le résultat d'un ensemble de circonstances nombreuses, parmi lesquelles l'éducation, dans son sens le plus large, figure au premier rang. C'est un instinct qui nous pousse avec une irrésistible impulsion vers un but, d'abord obscur et indéterminé, que l'on entrevoit insensiblement, et duquel tous

les jours on tend à se rapprocher. C'est une aspiration vers l'avenir qui nous attend; c'est nous-mêmes, en un mot, sachant à peine ce que nous sommes, pressentant et devi-^ nant ce que nous devons être. Celui qui a une forte individualité agit plus évidemment qu'un autre conformément à un principe. Dans quelque route qu'il se lance, il parviendra à son but ; quelles que soient les influences qui agissent sur lui, il gardera son originalité propre.

Cela me semble vrai, surtout dans l'élude de la médecine. Dès les commencements, au milieu des incertitudes et des doutes provenant déTinexpérience et de la diversité des opinions, qui n'a senti le besoin de se faire une théorie, de trouver un critérium, d'adopter une croyance pour apprécier et s'assimiler ce qui convient à sa nature ? Une puissance secrète nous pousse souvent, à notre insu, vers des hommes ou des livres qui semblent nous entraîner dans leur tourbillon. Il en est, en effet, qui conviennent le mieux aux besoins de notre nature : c'est par eux que nous nous développons, que nous commençons à nous connaître ; alors notre éducation commence, notre évolution s'opère avec promptitude ; le germe est fécondé : le principe qui était en nous latent et en puissance se révèle dès lors, et se fortifie de plus en plus. La vocation a parlé et nous a montré notre chemin. C'est là l'histoire de tout être intelligent lorsqu'il débute dans l'étude d'une science. Cette époque est marquée dans la vie de tout homme : c'est la puberté de l'intelligence. Celte époque est importante, c'est d'elle que le plus souvent dépend tout le reste. Qui n'a pas éprouvé au début de ses études médicales cette désespérante inquiétude d'un esprit sans expérience, qui cherche à tâtons un chemin et un guide? Est-il trouvé, les difficultés deviennent moins effrayantes, la route s'ouvre, et le but se dessine nettement. On finit par devancer môme l'homme qu'on écoute, le livre que l'on tient; on croit avoir déjà su et pensé vaguement les idées qui apparaissent successivement. Alors, si je puis

Je dire, on s'explique à soi-même ; alors l'homme ou le livre que l'on comprend le mieux est aussi celui dont la manière de voir répond le mieux aux besoins de notre nature. — Chacun a donc un principe, sous peine de nullité. En médecine plus que partout ailleurs, il est rigoureusement indispensable.

II suffit de jeter un coup d'oeil sur l'histoire de la science pour voir combien sont ditTérentes les opinions, nombreuses les tbéories. Pour nous conduire au miUeu de tant d'avis divers, pour surmonter les difficultés et vaincre les incertitudes, un principe est de rigueur. Nous ne devons pas nous contenter de faire un inventaire, d'enregistrer des vérités, de constater des opinions ou des lacunes. Pour que la science soit, il faut autre chose : c'est nous qui devons nous combiner avec les faits de l'expérience, avec les opinions et les tbéories. Nous avons un sujet et des matériaux ; il nous faut une mesure, un instrument pour juger. C'est notre activité propre qui nous donnera un caractère scientifique. II faut vivre de notre vie, nous souvenant, toutefois, que nous émanons de quelqu'un, et que, par cela même, nous nous contmuerons, nous, dans les autres: c'est l'histoire de la science. Ainsi se sont modifiées, perfectionnées, agrandies les opinions ou les théories par une transmission successive, et celles-là ont eu le plus de valeur et de consistance, dans lesquelles l'auteur a mis le plus du sien.

Disons donc maintenant quels sont nos principes. -Dans l'étude de l'être humain, qui est le fondement de la médecme, la première notion est celle de Vêtre: et c'est sur cette notion, comprise de différentes manières, suivant les hommes et les époques, que l'on a bâti tant de systèmes. C'est que la est, en effet, la base de tout édifice scientifique. Celui qui aurait la certitude de l'avoir bien posée aurait fondé la science sur une base inébranlable. Essayons dqnc de faire . une esquisse de l'être humain, tel qu'il me semble que nous devons le concevoir actuellement. Une idée générale de

426 l'HILOSOl'IlIE.

l'être humain, tel que nous le comprenons, me semble indispensable pour la parfaite intelligence d'un groupe quelconque de faits physiologiques. Mais, avant de formuler cette idée générale, qui est le point de départ de ce travail, il me semble convenable de dire quelque chose sur les méthodes qui peuvent nous guider dans une entreprise si difficile. L'ordre môme des idées demande que nous traitions cette question; lorsque nous saurons les moyens de nous conduire, nous marcherons avec plus d'assurance, nous connaîtrons beaucoup mieux l'objet de nos éludes. Dans les trois chapitres suivants, nous traiterons successivement des méthodes, de l'esprit dans lequel il faut étudier l'être humain ; et enfin, nous donnerons une idée générale de l'être humain lui-même.

Page 1