II. - Kéflexious nur l'histoire de la médecine
A parler rigoureusement, il n'existe point de véritable h.stoire de la médecine. La médecine attend encore son
404 PHILOSOPHIK.
historien ; jusqu'ici elle n'a eu que des chroniqueurs et des biographes. Il reste à l'aire ce que les anciens appelaient une histoire pragmatique, c'est-à-dire une exposition méthodique, philosophique et raisonnée de l'art et de Fa science, de leurs origines, de leur établissement, de leurs révolutions, de leurs rapports avec les autres arts et les autres sciences, et de leur influence générale sur l'humanité aux diverses périodes. Oui, tout cela est k faire, malgré lestravaux précieux deD. Leclerc, de Schûltze, de Freind, de Barchusen, etc., et dans ces derniers temps, de Sprengel. Parmi ces écrivains, tous bien estimables à plusieurs titres, Sprengel est le seul et le premier qui ail essayé d'écrire une histoire complète, universelle et générale de toute la médecine. Son volumineux ouvrage est riche d'érudition et de faits, surtout pour la période de la médecine ancienne, dans laquelle l'auteur a pu suivre plusieurs guides et surtout le savant et judicieux Leclerc ; mais, avant d'avoir atteint la moitié de sa tâche, il ne se soutient plus, il succombe à la peine; son livre cesse d'être une histoire, pour devenir un catalogue peu raisonné et une sorte de table chronologique ; l'esprit philosophique y manque. Véritable savant allemand, ayant accumulé dans sa tôte toutes les connaissances possibles, Sprengel a les qualités et les défauts des écrivains encyclopédiques : il savait trop de choses pour avoir eu le temps de les approfondir; son érudition à nui à son originalité; il a été compilateur bien plus que critique. Toutefois, malgré ses nombreux défauts, son livre restera comme une œuvre utile : c'est une mine qu'exploiteront avec fruit les futurs historiens de la médecine, qui voudront remplir autrement le cadre qu'il a esquissé. . , Le besoin d'une histoire raisonnée de la médecine a été senti par des médecins modernes éminents. Des hommes qui avaient associé à la médecine les éludes littéraires et philosoDhiques ont tracé des essais qui, à plusieurs égards,
QL'ESTIOXS DE PHILOSOPHIE MÉDICALE. 4 05
peuvent sevxir do modèles : je veux parler de Bordeu et de Cabanis. — Le jirenriier, que quelqu'un appelait le Montesquieu de la médecine (celui sans doute des Lettres persanes), a écrit des choses bien utiles dans ses piquantes et curieuses Rechei-ches sur l'histoire de la médecine. Son esprit pénétrant, léger et vagabond, a infliqué ou effleuré, comme d'habitude, une foule de questions intéressantes pour l'histoire et la philosophie de l'art. Cet homme singulier, de qui Barthez disait qu'il n'était pas assez médecin, est un de ceux qui ont le mieux compris de quelle manière il faut écrire l'histoire de la médecine. Plusieurs de ses ouvrages, et ses Recherches en particulier, seront toujours fort utiles à ceux qui voudront développer et féconder les idées originales dont il les a parsemés. — Cabanis, écrivain savant et consciencieux, philosophe et littérateur remarquable, sachant bien la médecine ancienne, croyant fermement à son art dont il a démontré la vérité ; Cabanis, qui valait mieux, à mon avis, que son maître Condillac, a laissé un beau modèle dans son livre des Révolutions de la médecine. Sur l'histoire de l'art, il n'est peut-être point d'ouvrage qui renferme plus d'idées solides et de véritable philosophie. Le seul litre du livre montre l'idée que l'auteur s'était faite de la science : la médecine, en effet, a eu ses révolutions, comme la philosophie, aussi nombreuses et aussi violentes. De ces révolulions qu'il expose en maître, Cabanis a su tirer d'utiles et de profonds enseignements. Négligeant un peu les noms et les dates, qui occupent ailleurs une place si considérable, il s'est attaché à suivre avec une merveilleuse sagacité la naissance, les vicissitudes, la vie de lam.édecine ; et, en étudiant ses progrès, il en a encore établi la certitude. Comme essai, ce livre est un chef-d'œuvre, et, comme tel, il doit servir de modèle aux médecins qui voudront, dans la suite, faire une application de la philosophie à l'histoire.
La médecine et la philosophie sont inséparables : il ne faut pas non plus séparer leur histoire ; elles ont agi puis-
l'HiLosopnir:.
sainmenl l'une sur r.-uilre : l'influence a toujours été réciproque. Dans les temps anciens, lors de 1q période hippocralique, la philosophie a été redevable à la médecine et lui a dû certainement l'excellence de sa méthode. HippcN crale avait précédé Platon et Arislole; son influence sur l'esprit humain lut aussi grande que celle qu'exerça Socrate. Après Hippocrale et son école, la médecine subit à son tour l'intluence de la philosophie : cette dernière lui rendit ce qu'elle en avait reçu la première. La fondation des principales doctrines médicales, d'Hippocrate à Galien, se rattache à cette période heureuse de l'histoire de la philosophie, pendant laquelle les successeurs des disciples de l'école socratique continuèrent avec éclat, en la modifiant sous plusieurs rapports, l'œuvre imposante qu'en Grèce avaient commencée leurs maîtres. Tous ceux qui ont quelque connaissance de l'histoire de l'art savent combien cette période fut féconde. Depuis Hippocrate, jamais l'histoire n'avait eu à consigner dans ses annales autant de découvertes, d'heureuses innovations, autant de véritables progrès; jamais elle n'avait recueilli tant de noms, et des noms si illustres. — Galien, qui clôt la liste des médecins célèbres de cette période, est comme le représentant de toute la médecine grecque. Ses œuvres, véritable encyclopédie, la reproduisent et la résument : là se trouve, en effet, toute la médecine des Grecs, avec ses brillantes théories, ses séduisantes erreurs ,mais aussi avec cet esprit de profondeur et de critique, avec ces principes simples et lumineux, avec ces idées larges et élevées qui montrent à ceux qui lisent ces ouvrages combien est heureuse et féconde la combinaison de deux sciences qui se tiennent et se ressemblent partant de points, et qui ont toujours été réunies chez les grands médecins de l'antiquité, depuis le médecin de Gos jusqu'au médecin de Pergame. — Depuis Galien jusqu'aux Arabes, on peut dire que l'art fut en décadence. Nous en avons indiqué les causes ; toutefois, pendant celle période même,
l'influence de Galien fut grande et salutaire. Les médecins furent avec les Pères de l'Église les vrais savants de cette époque. Quant à la philosophie, elle n'était représentée que par des sophistes et des rhéteurs. Absorhée peu à peu par le christianisme, elle mourut avec Julien, pour ne se réveiller qu'aux temps modernes.
La période arabe est peu connue, et elle mériterait de l'être : tout le moyen âge est là, et nous avons vu qu'à cette époque la médecine fut presque constamment unie à la philosophie. Faibles imitateurs des œuvres de l'antiquité, les Arabes continuèrent ou plutôt conservèrent la science ; ils furent le trait d'union entre l'antiquité grecque et les temps modernes.
Avec la renaissance, la médecine se lance avec la philosophie dans une route nouvelle, oîi l'historien peut suivre sa marche pas à pas, malgré la rapidité de sa course. Plusieurs illustres médecins ont eu la gloire de contribuer au réveil de l'esprit humain engourdi, et de travailler à son émancipation. Dans cette période, qui est la troisième et la plus riche, les noms abondent avec les faits et les découvertes. Après les érudits viennent les penseurs. Bacon et Descartes, de qui émanent toute philosophie, ont tour à tour dominé les sciences ; à toutes ils ont imprimé des directions différentes, mais heureuses. La médecine, plus que touies les autres, a ressenti les effets de leur puissante impulsion; elle a eu tort seulement de s'attacher d'une manière exclusive, tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ces directeurs suprêmes. L'influence de ces deux génies supérieurs, si souvent reconnue, si incomplètement appréciée par des écrivains systématiques, appelle de nouvelles réflexions et d'autres travaux.
L'écrivain qui, en traitant des destinées de la médecine, rechercherait la cause de ses progrès, devrait étudier l'importance qu'a eue en médecine la philosophie de Locke. Sans doute, ce philosophe se rattache à Bacon, dont il est
le continiialeur. Mais c'est un chef et le fondateur d'une école qui a un caractère scientifique spécial ; il mérite d'autant plus d'altenlion, qu'il était lui-môme médecin, et que, par toute l'école sensualisle émanée de lui, il a eu une prodigieuse influence sur la médecine du siècle passé, et, à certains égards, sur celle du siècle présent. — Stahl, ce colosse de la médecine, pour me servir des paroles d'un professeur célèbre (I); Slahl, qu'on connaît si peu et que l'on ne lit point, mérite aussi une grande place dans l'histoire de la médecine. Que d'écoles modernes se rattachent à ses idées et h sa doctrine I Plusieurs de ces écoles, et celles-là surtout qui se piquent d'être philisophiques, sont encore stahliennes. Les chefs de ces écoles ont beau se défendre de la parenté; qu'on étudie leur histoire, on verra que la filiation est irrécusable. Le coryphée du vitalisme moderne, qui connaissait Stahl et le connaissait bien, l'a exalté comme chimiste, et l'a rabaissé comme médecin : il a voulu l'amoindrir, à tort suivant moi ; car si, comme on l'a dit avec raison, on est toujours le fils de quelqu'un, il faut être juste envers nos aînés.
La tâche de l'historien finirait au commencement de ce siècle, qui lui aussi fournira de nombreux matériaux et des noms illustres. L'œuvre est difficile, elle exige des forces et des talents peu communs.
L'auteur d'une histoire philosophique et raisonnée de la médecine, telle que j'aime à la concevoir, devrait réunir à lui seul une foule de qualités différentes, qui se trouvent éparses chez plusieurs individus, mais dont la réunion est indispensable pour l'accomplissement d'un pareil travail : je voudrais qu'il eût le savoir de Leclerc, l'érudilion de Sprengel, l'esprit critique de Freind. Comme médecin et comme philosophe, je voudrais qu'il fût à la fois Bordcu, Zimmermannet Cabanis, et qu'il possédât, comme eux, le
(l) M. V. Cousin.
QUESTIONS 1)1-: PHII-OSOPIIIl': MÉDICALE. 4 09
rare talent d'écrire. Il se souviendrait qu'en médecine, encore plus que dans les autres sciences, la philosophie est inséparable de l'histoire, et que la haute critique doit les unir, pour montrer impartialement ce qu'elles se doivent l'une à l'autre.
L'écrivain auquel la réunion de tant de qualités permettrait de remplir un si vaste programme rendrait un grand service à la médecine et à la philosophie. Il rappellerait aux médecins que, tout en s'occupant spécialement de l'être physiologique, ils ne doivent pas moins étudier l'être intelligent et sensible, c'est-à-dire la vie du cœur et de l'âme. Il prouverait aux philosophes, qu'il serait avantageux pour les progrès do la philosophie qu'ils joignissent leurs cfTorls à ceux des médecins, qu'ils étudiassent avec eux l'être humain dans son ensemble, qu'ils s'éclairassent mutuellement en se communiquant leurs recherches spéciales. Cela lui serait d'autant plus facile, qu'il leur montrerait, l'histoire à la main, que plusieurs philosophes éminents n'ont pas dédaigné d'associer ces deux études. Par les résultats et les déductions de l'histoire, il les convaincrait qu'ils ne peuvent que gagner à les imiter, et que leurs spéculations sur un sujet aussi complexe que l'être humain acquerraient plus de solidité, s'ils consentaient à demander des lumières à une science qui, s'occupant sans cesse du même objet, pourrait certainement leur en fournir de précieuses.
Mais, dira-t-on, ces tentatives de conciliation ont été faites; la médecine et la philosophie ont écouté les éclectiques; on a fait des concessions» de part et d'autre; et si, malgré tous les efforts, l'alliance n'a pu se faire, c'est qu'elle est probablement impossible. Ces raisonnements ne sont que spécieux, ils pèchent par la logique. D'abord les efforts que l'on a faits, quels qu'ils soient, révèlent des deux côtés l'existence du besoin bien senti d'une alliance nécessaire. Si cette alliance n'est pas encore conclue, c'est aux contractants qu'il faut s'en prendre : de part et d'autre on a fait des
tentatives, mais elles ont été inconiplètes ; on n'a pas eu recours aux moyens convenables ; on a oublié deux conditions essentielles dans la conclusion d'un contrat : la bonne foi et l'esprit de conciliation. Des deux côtés on a été exclusif et exagéré, et les deux partis sont restés sur les deux rives opposées, faute d'un pont pour se rejoindre. Aujourd'hui surtout que la médecine et la philosophie ont fait tant de progrès, elles semblent plus que jamais divisées. Nous examinerons, dans le chapitre suivant, si la séparation est légitime; nous indiquerons brièvement les causes qui la maintiennent, et nous verrons si la conciliation peut et doit s'opérer.
III. — Rapports de la philosophie et de la médecine dans les derniers temps.
Le dix-huitième siècle comprit que la métaphysique était insuffisante; il revint à Bacon et aux expériences. Le sensualisme domina à cette époque. Les doctrines de Locke exagérées furent poussées à leurs dernières conséquences, et ainsi naquit ce matérialisme cynique dont Helvélius, d'Holbach et Lamettrie furent les représentants; mais ceuxci n'étaient que des philosophes vulgaires. La philosophie dominante de cette période, celle qui la caractérise et a pris son nom, se trouve tout entière dans Gondillac et VEncyclopédie ; elle se résume dans les diverses doctrines de la sensation. Contre une si puissante phalange, Rousseau fut impuissant; et ses théories sentimentales, qui dominèrent plus tard à côté du sensualisme, eurent à la rigueur plus d'influence sur la littérature que sur la philosophie.
Les encyclopédistes, dans leur grand répertoire des connaissances humaines, voulaient imprimer à toutes et leur imprimèrent en effet un cachet de sensualisme. La médecine, qui y tient une si grande place, fut, comme les autres, emportée par le tourbillon et entraînée dans le mouvement
QUEsrmxs de philosophie médicale. au général. L'article fameux de Fouquet sur la sensibilité, dans lequel sont exagérées les théories de Bordeu, semble dés lors faire pressentir le rôle immense que le système nerveux jouera dans les théories physiologiques du siècle suivant. Barthez lui-môme, qui travailla aussi à la construction de cet édifice informe ; Barthez, ami de d'Alembert et des philosophes, n'échappa point à l'influence de la philosophie régnante. Ses relations avec les encyclopédistes, au milieu desquels il a longtemps vécu, expliquent ce ton de doute et d'incertitude, et, puisqu'il faut le dire, le scepticisme qui règne dans le principal de ses ouvrages. Barthez, si exclusif de sa nature, n'affirme jamais en exposant les fondements de sa doctrine. Lorsque J. de Maistre adressait sa rude apostrophe au célèbre physiologiste, il parlait encore à la philosophie du dix-huitième siècle ; il sentait que le livre de Barthez n'était qu'un compromis, que Barthez, n'osant tout dire, n'avait exprimé que la moitié de sa pensée.
Si le plus spiritualiste des physiologistes ne put se soustraire à l'esprit qui dominait l'époque, à plus forte raison tous les autres durent s'y soumettre, d'autant plus aisément que, n'ayant pas la forte lôte de Barthez, élevés dans d'autres écoles et nourris de principes différents, ils étaient sous l'influence immédiate des idées et des doctrines régnantes. Aussi, au commencement du siècle présent, lorsque le calme, succédant aux révolutions, permit aux choses de reprendre leur cours interrompu, les sciences continuèrent à suivre la première impulsion ; et comme à cette époque remontent la plupart des recherches et les grandes découvertes, le caractère déjà très-positif qui les distinguait ne fit que se prononcer davantage.
La philosophie d'alors était essentiellement matérialiste, et la médecine, il faut l'avouer, contribua pour une large part àlui conserver longtemps ce caractère. L'Institut appartenait au dix-huilième siècle. Çh et là quelques dissidents.
412 pniLOsopinR.
disciples et admirateurs de Rousseau, étaient impuissants contre le nombre. Lorsque Cabanis présenta ses mémoires sur les rapports du physique et du moral, ce fut Desiult de Tracy qui en fil l'analyse (1) : ils étaient l'un et l'autre disciples de Condillac. Bichat, continuateur de Bordeu, qui le contenait en germe, posait les bases de la doctrine organicienne. Ses principes sont encore au fond ceux de l'école actuelle. Pinel, exagérant la méthode de Bacon, envisagea la médecine comme une science purement naturelle. Sa Nosographie régna longtemps dans les écoles. L'analyse était la méthode exclusivement adoptée; la médecine devenait tous les jours plus positive et plus organicienne. On trouvait tout dans la matière, on expliquait tout par l'arrangement des molécules : les organes étaient la vie, et la pensée le produit d'une sécrétion.
Ces doctrines exagérées devaient provoquer une réaction : ce fut la philosophie qui réclama. Déchue de sa grandeur, absorbée par les autres sciences, confondue avec la physiologie, qui l'avait entraînée trop loin, elle voulut ressaisir son ancienne domination et remonter de l'amphithéâtre dans la chaire. Pour combattre ses adversaires, elle demanda des armes à l'Écosse. Les doctrines de Reid, importées en France par Royer-Collard, furent pour elle un moyen de transition. N'osant ou ne pouvant opérer brusquement une rupture définitive, elle conserva une bonne partie du positivisme passé : pour se faire plus facilement admettre, elle s'appela la philosophie du bon sens. — Les doctrines nouvelles, répandues et propagées, progressèrent d'autant mieux, qu'elles satisfaisaient momentanément ' les esprits stériles et qu'elles séduisaient par l'attrait de la nouveauté. Mais la philosophie ne s'arrêta pas en chemin.
(1) Voyez Rapports du physique et du moral de l'homme et lettre sur les causes premières, par P.-J.-G. Cabanis, avec une table analytique, par Destutt de Tracy. édition augmentée de notes par L. Peisse. Paris, 184^.
QUESTIONS DK PHILOSOPIHE MÉDICALE. 413
Insensiblement on remonta à Descartes et à Leibnitz, et ainsi revint lu métaphysique spirituaiiste. Condillac fut maltraité, Locke réfuté. On alla chercher en Allemagne ce que l'Écosse ne pouvait fournir: E. Kanl remplaça ïh. Reid; la raison pure prit la place de la raison pratique ; la philosophie du bon sens fut déclarée insuffisante. L'éclectisme fut érigé en système, au lieu d'être employé comme méthode ; la philosophie prit le nom de psychologie.
La réaction était évidente : on voulait une séparation complète entre la science nouvelle et la physiologie. — A son tour, la médecine réagit, et non moins vivement : obéissant aux influences du siècle passé, elle continua de suivre, sous leur impulsion, une roule qui devait l'entraîner bien loin. Cabanis et Bichat dirigèrent et dominèrent la science ; Gall(l), Spurzheim, Legallois, etc., les phrénologistes et les vivisecleurs, continuèrent la philosophie sensualiste. Toute la physiologie se résuma dans le système nerveux. La médecine et la philosophie étaient entièrement divisées; la physiologie combattait contre la psychologie. — Au milieu de ce conflit, la seule école des vilalistes protestait et tâchait de se faire entendre à sa manière. Elle donnait volontiers la main au spiritualisme, avec lequel elle reconnaissait avoir une étroite parenté, ; elle était bien aise de s'unir à lui pour combattre un adversaire qui était aussi le sien. Aucun des trois partis n'était dans le vrai : tous avaient tort, parce que tous exagéraient. L'éclectisme, qu'on faisait retentir si fort, n'était nulle part : chacun songeait à la lutte lorsqu'il eût fallu songer à la conciliation. Il n'existait point de doctrine intermédiaire qui pût allier les deux extrêmes : le vitalisme, trop injuste envers la physiologie, qu'il eût dû défendre ou du moins excuser, se tournait du côté de la psychologie, qui trouvait en lui un appui et un défenseur zélé de ses doctrines. Bientôt les hostilités
(I) Analomie et physiologie du système nerveux en gméml et du cerveau en particulier.
augmentèrent au point de devenir une lutte. — A cette époque remontent une foule d'écrits polémiques qui montrent que d'aucun C(Mé on n'était disposé aux concessions ; les psychologisles voulaient une séparation définitive, prétextant que leur science reposait sur le moi ou conscience, et que les physiologistes n'avaient rien à démêler avec l'objet de leurs études. Les physiologistes, de leur côté, n'ayant de la philosophie que les notions qu'ils avaient puisées dans Cabanis et son école, sans cesse occupés d'étudier l'homme avec le scalpel de l'anatomisle ou le couteau du vivisecleur, ne voulaient expliquer et admettre que ce qu'ils voyaient; et ce qu'ils ne pouvaient saisir, ils le rattachaient encore à une disposition particulière des organes sur lesquels ils expérimentaient. Des deux côtés, l'exagération était évidente : les philosophes auraient dit volontiers, avec un des leurs, que l'homme est une intelligence servie par des organes; les physiologistes pensaient et auraient répété avec Cabanis que c'est le cerveau qui sécrète la pensée. — Si les uns et les autres eussent combiné leurs études et associé leurs recherches, ils ne fussent point tombés dans de si ridicules exagérations. Si la philosophie n'eût pas réagi contre la médecine d'une manière aussi violente, la physiologie, maintenue par elle dans une voie plus raisonnable, aurait évité beaucoup d'erreurs. Des deux côtés, nul ne voulut comprendre que, pour étudier un sujet aussi complexe que l'ôtre humain, il faut le considérer dans son ensemble, et que, si la facilité des recherches excuse la division du travail, il ne faut jamais oublier qu'après avoir décomposé un tout pour en examiner les parties, il faut recomposer l'ensemble pour en avoir une connaissance parfaite. Or, personne ne s'est placé à ce point de vue vraiment éclectique; si quelques-uns ont eu l'intention de le faire, ils ne l'ont fait qu'incomplètement, parce qu'ils étaient plus médecins que philosophes ou plus philosophes que médecins, lorsqu'il eût fallu être à la fois l'un et l'autre*
Jetons un coup d'oeil sur les principaux ouvrages qu'a produits cette polémique, nous verrons que l'exclusivisme a trop dominé des deux côtés. Le livre de Cabanis sur les Bopports du pfnjsique et du moral est un système complet de philosophie médicale, ayant pour fondement la doctrine de la sensation. C'est une application et comme un résumé des doctrines de Gassendi, de Locke et de Condillac. Ce livre a agi puissamment sur la médecine et sur la philosophie. Tour à tour exalté et rabaissé, il a fixé l'attention générale : cela devait être. Cet ouvrage célèbre, quelles que soient ses erreurs ou ses exagérations, était, à vrai dire, le premier livre dans lequel on eût tenté de donner une idée complète, une exposition raisonnée de la science de l'homme. Le litre seul révèle toute l'importance du sujet. Lorsque, plus tard, un philosophe célèbre voulut traiter la même question à un point de vue tout différent, il fit un ouvrage dans lequel il étudia les rapports du physique et du moral, fl est évident que Maine de Biran, en écrivant son livre (1), entendait faire une réfutation de celui de Cabanis. Ce dernier, héritier direct d'une philosophie positive, qui, émanée de Bacon par Locke et opposée au cartésianisme par Gassendi, bannissait sévèrement toute hypothèse et ne reconnaissait d'autre fondement que l'observation, Cabanis partit de la sensation comme source des connaissances, et s'attacha exclusivement à l'étude de l'élément physique, à celui qui tombe immédiatement sous les sens. Le mot célèbre qui résume énergiquement ses doctrines nous fait voir qu'il poussa l'exagération jusqu'aux dernières conséquent ces : deux siècles avaient préparé ce résultat. Le tort de l'école sensualiste a été de s'arrêter à un système, d'avoir cru que l'observation était l'unique source de la vérité, et que la sensation constituait la science. Maine de Biran fut l'élève de Cabanis, avant d'être son
adversaire. Pour le comballre, il s'est placé à un point de vue loul opposé au sien : pour lui, le physique, les sens, les sensations ne sont pas, pour ainsi dire, du domaine de la philosophie, le fait môme de la perception externe, si évident et pi palpable, ne le préoccupe guère. Pour écrire le livre que M. Cousin a édité, il ne chercha pas, comme autrefois, une retraite dans son cerveau (1); il se retira dans le moi ou conscience, qui devint pour lui, non pas un principe ou une condition de connaissance, mais la connaissance elle-raôme, la source de toutes les idées, la base et le fondement de toute philosophie. L'exagération du philosophe ne le cédait pas à celle du médecin. On peut considérer ces deux auteurs comme les chefs de deux partis opposés, qui trouvent respectivement leur profession de foi dans chacun de leurs ouvrages.
Gall, par ses travaux sur la phrénologie et sur le système nerveux, se rattache à Cabanis; il en diffère cependant : il a certainement subi l'influence du spiritualisme, qu'il voyait croître autour de lui, et qui détrônait insensiblement le matérialisme du commencement du siècle. Toutefois, n'en déplaise h M. Damiron (2), Gall appartient à l'école sensualisle; il marque la transition de Cabanis à Broussais. Ses livres portaient une telle empreinte de matérialisme, que l'école philosophique en frémit. Il ne fut pas réfuté seulement comme physiologiste; les psychologues lui Orent la guerre, et écrivirent contre sa doctrine.
Broussais, ardent en toutes choses, descendant dans toutes les lices pour prendre part à toutes les luttes, provoquant la discussion et la soutenant avec violence, rude jouteur qui se laissait battre par trop d'impétuosité, Broussais était franchement matérialiste. D'instinct, il détestai la métaphysique, qu'il confondait à dessein avec ce qu'il
(1) Voy., dans son livre sur VInfliwnce de Vhabitude sur la faculté de penser, l'épigraphe empruntée de Bonnet.
(2) Hùt. philos, du dix-neuvième siècle.
appelait l'ontologie. Irrité contre les psychologisles, partisan déclaré de Gall, dont il exposa la doctrine, il ne put souffrir les empiétements du spiritualisme, et lui déclara la guerre. Gomme Cabanis, dont il émane, il voulut embrasser à la fois l'être humain tout entier (1). Son fameux livre de l'Irritation (2) n'était, ainsi qu'il a eu soin de le spécifier, qu'une nouvelle étude des rapports du physique et du moral, qu'il rattachait à son système de médecine physiologique. Sa haine contre les psychologues l'entraîna dans d'étranges exagérations : son ouvrage n'est qu'un livre de polémique écrit avec verve et où tout respire l'ardeur du combat.
La présence de ce fougueux adversaire ne fît qu'envenimer la lutte; on songeait moins à la défense qu'à l'attaque. Des deux côtés on combattait avec des exagérations. Aussi, lorsque ce terrible combattant et le chef de l'école psychologiste se rencontrèrent à l'Institut, la conciliation parut définitivement impossible : l'un voulait que la physiologie, telle qu'il l'avait faite, fût l'unique science de l'homme l'autre, défenseur zélé des doctrines de Biran, n'admettait que le moi, dont l'étude constituait pour lui toute la philosophie. — Toutefois, quelques essais de conciliation furent tentés : Virey et F. Bérard, du côté des médecins; Th. Jouffroy, du côté des philosophes, se montrèrent moins exagérés et plus raisonnables. Les deux premiers étaient, au fond, spiritualistes; à la rigueur, ils s'occupèrent plus spécialement dans leurs livres de la physiologie proprement dite, des lois de la vie et des principes de la constitution de l'homme. Quant à la partie philosophique ou essentiellement psychologique de leurs doctrines, ils adoptèrent les dogmes spiritualistes; c'est-à-dire qu'ils traitèrent de la vie et des phénomènes physiologiques en médecins, et de 1-étre intellectuel et moral en philosophes spiritualistes.
Il] I^V'ft ^''^''^^Sie appliquée à la pathologie. Paris, 1834. {2j De l irritation et de la folie. Paris, 1839. Gdardu.
41 s PHILOSOPHIE.
Aucun des deux ne rattacha suffisamment les deux sciences l'une à l'autre, et l'on peut dire qu'ils subordonnèrent leurs idées médicales k leurs principes philosophiques. On sait que le beau livre de F. Bérard se termine par un morceau,à la manière de Platon, sur la nature et l'immortalité de l'âme. F. Bérard fil une trop petite part au côté matériel; il avait un peu dédaigné les travaux de son époque sur l'analomie et la physiologie.
Jouffroy, philosophe consciencieux, cherchant de bonne foi la vérité, sceptique k la manière des anciens, mais sous l'influence inévitable d'un certain ordre d'idées et des doctrines qui l'avaient captivé de bonne heure, Jouffroy a exposé des idées fort originales et très-curieuses, au point de vue du sujet qui nous occupe, dans son beau Mémoire de l'organisation des sciences philosophiques {\). Ce qu'il dit des rapports de la philosophie et de la physiologie mérite une sérieuse attention; il a fait beaucoup de concessions : cependant il s'est borné à reconnaître que la physiologie pouvait fournir des ressources précieuses k la science qu'il avait toujours exclusivement cultivée. Il resta spiritualiste pur; il n'a jamais voulu la fusion des deux sciences, parce qu'il tenait fortement k la séparation des éléments de la nature humaine, telle que l'a établie l'école vilaliste de Barthez, dont il adopte sans restriction les idées. Dans ce travail et dans un appendice portant ce titre bien décisif : Delà légitimité de la séparation de la psychologie et de la physiologie, l'auteur professe exclusivement en physiologie les doctrines vitalistes de la vieille école de Montpellier. On doit regretter que ce professeur célèbre ait été enlevé de trop bomne heure Profondément imbu des doctrines spirilualistes qui convenaient k sa nature méditative, Jouffroy était un véritable éclectique. Pour lui, l'éclectisme n'était pas un de ces systèmes que l'on fonde pour le plaisir de les défendre; pour
(1) Nouveaux mélanges philosophiques. Paris, 1842.
QUESTIONS DE PFIILOSOPlIln; MÉUICALE. 419
lui, l'éclectisme élait une méthode : aussi l'avait-il pris au sérieux et l'adoptait-il de bonne foi, comme un moyen utile pour la recherche du vrai. Sa raison était trop solide pour qu'il ne se fût pas rendu à la vérité, si on lui eût montré qu'il était dans l'exagération. Du côté des philosophes, il était certainement des plus traitables; et, comme la conciliation entre les deux partis ne pouvait s'opérer que par des concessions réciproques, il est à croire que, s'il eût senti le besoin de les faire, il ne les eût point refusées. Lui et F. Bérard étaient les plus propres à ramener la concorde, parce que, animés tous les deux du môme amour du vrai, ils avaient l'un et l'autre un rare esprit de modération.
Je pourrais énumérer encore d'autres discussions, et citer d'autres livres de polémique. Je pourrais parler du livre de M. Damiron (1), livre souvent superficiel, dans lequel l'éclectisme juge à sa manière les médecins philosophes ; mais l'auteur n'a pu entièrement les comprendre ni les juger avec impartialité, faute de posséder une partie des connaissances qu'il faut demander à la médecine. Je pourrais citer le livre original de M. Tissot (2), dans lequel ce philosophe passe en revue les philosophes et les médecins de ce siècle qui se sont occupés du physique et du moral. Ce livre révèle un travail consciencieux et des connaissances physiologiques bien rares chez un métaphysicien ; mais l'auteur, partisan dévoué de la philosophie allemande, spiritualiste de l'école de Kant, dont il a propagé les doctrines, termine son livre par un exposé des dogmes spiritualistes les plus prononcés. Quand on part d'un principe si exclusif, il n'est guère possible d'être dans le vrai. - Je pourrais citer d'autres ouvrages, mais cela m'entraînerait trop loin.
Cet exposé succinct, tout incomplet qu'il est, prouve ce que j'ai avancé à la fin du précédent chapitre. On s'est écarté de la vérité parce qu'on s'est placé aux deux extrêmes; on
(1) LJv, cité.
(2) Anikropûlogielspéculative, 2 vol, in-8.
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a été matérialiste ou spirilualisle, physiologiste ou psychologiste; on n'a jamais pu se rejoindre parce qu'on n'a pas pris le milieu du chemin. Mais ces luttes mômes, quelque vaines qu'elles paraissent; toutes ces tentatives de concilia-' tion, quelque incomplètes qu'elles aient été, ont du moins servi à montrer que le besoin d'unir et d'accorder les deux sciences est évident. Les philosophes ont raison en soutenant que l'on ne peut connaître l'homme que par l'étude de ce qu'ils appellent le moi ou conscience; les physiologistes aussi, en défendant leur manière de l'étudier. Quelque étrange que cette assertion puisse paraître, elle n'est pas un paradoxe. Leibnitz a dit avec un sens profond « que les systèmes sont vrais en ce qu'ils affirment, et faux en ce qu'ils nient. » Qu'on médite cette pensée d'un homme à qui l'étude des systèmes était familière, et l'on se convaincra, par la réflexion, que, si les erreurs proviennent des exagérations, il n'y a pas d'exagération qui ne contienne au fond une vérité.