‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 33 sur 59 · III. — Aag^uate Comte · texte numérisé non relu

III. — Aag^uate Comte

Et maintenant que nous avons dit notre pensée sur le disciple, examinons en médecin observateur et dégagé de tout préjugé de secte la vie et les conceptions du maître.

M. Littré a publié un volume sur Auguste Comte et la philosophie positive (1).

De l'auteur de cet ouvrage nous n'avons plus rien à dire. Dans ce volume et ailleurs, nous avons souvent rendu justice à son savoir, à son mérite, à son caractère, et nous n'avons pas dissimulé ses imperfections : tout cela sans envie de plaire ni crainte de déplaire. Nous ne parlerons que du héros et du sujet de ce livre : d'Auguste Comte et de la phi-

(t) Auguste Comte et la Philosophie positive, 2" édition. Paris, 1864, I vol. in-8 de xi-687 pages.

l'HîLOSopnii;.

losophie positive. El tout d'abord nous conslalons comme un symptôme de quelque valeur le succès d'un ouvrage qui ne s'adresse point aux affligés et déshérités de ce mond«, et qui n'est certes pas une réhabilitation de cet idéal dont on revendique les droits au nom de je ne sais quelle théorie religieuse, et d'un nouvel Évangile,

La vie d'Auguste Comte pourrait être qualifiée ou caractérisée par le môme terme dont il s'est servi lui-même pour distinguer de tous les autres son système de doctrines. Le positif y domine, ou le réalisme, comme disent les artistes qui font à leur insu de la philosophie positive en peinture : ni l'idylle ni l'églogue n'y sauraient trouver place. Ce docteur n'était ni charmant ni aimable; et dans son catéchisme (il en a fait un), essentiellement prosaïque, on ne trouvera aucune concession à l'art ni à la poésie. Ce mathématicien bourru ne sacrifiait point aux grâces. Contemplateur de sa propre pensée, et cherchant toutes ses satisfactions dans un cercle très-étroit, dont il était lui-môme le centre et la circonférence, il vécut obscurément, soutenu dans son existence laborieuse par les deux sentiments qui animent tous les chefs et fondateurs d'école ou d'église : l'orgueil et l'espérance.

Ces dogmatiques ont un puissant ressort de vitalité : c'est une confiance infinie en eux-mêmes. Mécontents du présent, lorsque des doutes s'élèvent sur leur infaillibilité, ils comptent sur l'avenir; et, en attendant que la mort les consacre pour le culte ou l'adoration, ils se font prophètes et législateurs, léguant aux disciples le soin de l'apothéose. Ni le cerveau ni le cœur de ces dieux futurs ne sont faits comme ceux des simples mortels. Auguste Comte, qui était évidemment de cette race, n'admirait guère que les productions de son intelligence. Il vivait intellectuellement de sa propre substance, et ne prodiguait point ratfection. On pourrait croire qu'il n'aima jamais personne. Ce qu'il demandait à ses fidèles et dévots, c'était moins la tendresse

que le respect et la vénération. Avec sa forte volonté et sa ténacité maniaque, il obtint à la longue ce qu'il désirait. Il fut de son vivant vénéré, adoré, adulé par les membres respectueux de sa petite congrégation.

Cet homme, qui ne saurait, môme après sa mort, inspirer le moindre sentiment de sympathie à quiconque a le cœur sain et l'esprit droit, cet homme, qui n'était pas bon, était né pour être chef de secte. Il faut avoir entendu ses disciples les plus dévoués et les plus bornés pour se faire une exacte idée de son ascendant souverain. Pour la plupart d'entre eux, le culte de sa mémoire' est une véritable religion. Après avoir étudié comment finissent les dogmes et les syslèmes, il serait opportun d'examiner comment ils commencent, en prenant pour texte et sujet d'étude la philosophie positive et son fondateur.

Dans l'ouvrage que nous analysons, sans nous astreindre, bien entendu, à suivre l'auteur dans ses appréciations, et en réservant les droits du libre examen, ce chef d'école, dont les admirateurs font un génie transcendant, un Aristote ou un Newton, nous apparaît en réalité comme un fou méchant et malveillant, dont un orgueil formidable avait brouillé le cerveau, jusqu'à le précipiter dans la manie théocratique, la plus triste de toutes, la plus ridicule aussi, et la moins excusable chez un philosophe. Dans un panégyrique du maître, publié depuis trois ou quatre ans et récemment réimprimé, par un disciple d'une foi inébranlable (1), on voit que ce même fondateur de secte, qu'on nous donne pour un saint, — le mot y est, — en sortant de l'égoïsme pour entrer dans Valtruïsme (c'est le patois de l'école), avait si docilement suivi la pente de ses pen-

(1) Ce gros volume est, ^ mon avis, ce qu'on a publié de plus instructif et intéressant sur A. Comte. Il abonde en révélations très-curieuses, et renferme des documents précieux. L'auteur parle comme un évangélisle. 11 n'a rien de commun avec M. Littré, Irès-malmené par cet apôtre d'un zèle que rien n'arrête, non pas même le sentiment du ridicule.

PHILOSOPIirE.

chants naturels, qu'il se trouva tout d'un coup, à l'âge mûr, en plein érolisme mystique.

A. Comte, qui imaginait volontiers des principes et des théories pour justifiersa conduile privée, prétendit à la Hn que le sentiment doit prévaloir sur la raison, et en conséquence il serevanchait plus tard de l'ahstinence à laquelle durant la première et la plus longue partie de sa vie, la raison chez lui avait condamné le sentiment. Notre philosophe, qui passait tout doucement grand prêtre, ne voulut point d'une religion sans amour, et il eut sa Béatrix, qu'il n'alla pas, à l'exemple du Dante, chercher dans l'autre monde.

Son érotomanie n'était point du tout idéale. Nous avons ses lettres, ses confidences intimes, les aveux écrits de ses joies et de ses peines d'amour. C'est à ses disciples les plus dévoués qu'on est redevahle de toutes ces révélations, plus affligeantes que curieuses. Et il ne faudrait pas croire que les disciples aient rien imaginé, rien inventé. Leurs assertions les plus étranges reposent toutes sur des pièces authentiques, sur des textes autographes et irréfragables. Orgueil sans égal, folie radicale, ambition titanique, amour insatiable, passion insensée de la domination, mysticisme érotique, infaillibilité pontificale, tout cela est signé de la propre main du fondateur de la religion universelle et du grand prêtre de l'humanité. Il est lui-môme l'auteur des certificats singuliers dont nous devons communication à ses dévots, et qui recommandent très-parliculièrement sa mémoire, ses écrits et sa conduite à l'attention des médecins d'aliénés.

La folie, chez Auguste Comte, était à l'état chronique et, partant, incurable. Les intervalles lucides ou, pour mieux dire, en termes techniques, les intermittences et rémissions apparentes, étaient remplies par le délire des persécutions dans la première période, et dans la seconde par le délire mystique. Ces divisions et distinctions ne sont point arbi-

Iraires, et il n'est que juste de faire àenx paris de la vie de Comte, de même qu'il faut faire de son œuvre.

La philosophie positive appartient à la première période(l). L'ébauche du système coïncide avec les prodromes d'une folie furieuse, qui éclata au moment môme où. la conception philosophique prenait corps dans la tôle du fondateur. Une prédisposition native, la culture des mathématiques dès l'enfance, l'influence de Saint-Simon, et un concours de circonstances générales et particulières : telles furent les causes efficientes, occasionnelles et prochaines de cette crise mentale, dont le traitement tout à fait extraordinaire ne nous paraît pas plus raisonnable que celui qui fut suivi dans la dernière maladie du philosophe.

On nous parle d'une guérison définitive, d'un rétablissement complet, d'un retour à la raison. Mais un résultat aussi satisfaisant était-il possible à la suite d'un traitement qu'aucun médecin spécialiste ne voudrait approuver? Et pouvait-on d'ailleurs compter sur la cure d'un malade dont la nature et le genre de vie étaient également incompatibles avec la santé cérébrale ? Les lettres d'Auguste Comte, sans parler de ses œuvres, sont pour nous des témoignages irrécusables, que ne sauraient infirmer les assertions et interprétations bienveillantes des témoins de sa vie et de ses disciples les plus dévoués. On aura beau invoquer la logique des principes et les convictions intimes, inébranlables d'un homme qui ne douta pas un instant de lui-môme; on ne persuadera jamais à un homme de sens, et encore moins à un médecin instruit de la marche et des phénomènes de l'aliénation mentale, que le cerveau d'A. Comte était sans lésion.

Remarquons que l'organisation physique et morale du personnage n'était aucunement dans les conditions requises pour vivre de la vie sociale. Il dit quelque part et très-jus-

(1) Cours de philosophie positive, édition, Paris, 1830-1842. — 2' édition, augmentée d'une introduction par E. Liltré, et d'une table alphabétique des matières. Paris, I8G4; 6 vol. in-8».

F'HILOSOPHIE.

temenl que, de môme que son esprit, son caractère était tout spéculatif. Pour la première fois peut-être ces deux mots se trouvent ensemble; et l'étrangeté môme de cette alliance de mots donne plus de valeur et un sens plus net à la formule. Qu'est-ce qu'un homme qui rompt avec ses bienfaiteurs, parce que ceux-ci ne se trouvent pas en mesure ou ne jugent pas à propos de lui continuer leur assislance? Qu'est-ce qu'un savant, un philosophe, qui fait appel à la charité du prochain, et qui exige comme une rétribution obligée, comme une dette, un don purement bénévole? Et que dirons-nous de ces emprunts forcés, de ces tributs prélevés sur les fidèles, de ces contributions directes et indirectes périodiquement imposées dans les cinq parties du monde, et de ce denier de Saint-Pierre du nouveau pontife ?

Je sais bien que toute cette économie financière se justifie par des principes philosophiques, et qu'en réclamant des siens ce qu'il croyait qui lui était dû, le maître ne faisait que réduire sa théorie en pratique. Mais ce qu'on ne saurait contester, c'est l'aberration ou l'absence du sens moral d'un homme qui abjure aux yeux de tous le sentiment par excellence, celui de la dignité personnelle. Je ne veux point chicaner, en disant que si Auguste Comte jouissait de sa pleine raison, il n'était qu'un fourbe ou un charlatan. Écartons ces gros mots, qui ne sont pas applicables au sujet, et restons sur le terrain de la psychologie, c'està-dire, ici, de la médecine mentale.

Auguste Comte, dominé par les habitudes de l'esprit mathématique, part de la spéculation pure, et, s'aidant d'essais antérieurs, il tente à son tour une classification des connaissances, au bout de laquelle il voit une méthode, c'est-à-dire tout une philosophie, car à ses yeux la méthode était l'essentiel dans le système, et l'emportait même sur les doctrines.

Celle façon de raisonner ou celle manière de voir n'était pas nouvelle. Descartes ne pensait pas autrement, conjme s'il avait pressenti que, de tout l'échafaudage de son système, la méthode resterait un jour seule debout au milieu des ruines. Mais Descaries n'enlevait rien au domaine de la philosophie. Il laissait à l'esprit humain pleine et entière liberté de spéculation. Comte, au contraire, retrancha du monde philosophique les zones brumeuses et hyperboréennes, et ne voulut rien entendre aux questions de fin et d'origine; imitant en cela nombre de penseurs qui ont voulu contenir l'intelligence dans les limites du concret et du relatif.

Jusque-là, rien de bien nouveau. Cette révolte contre les prétentions de la théologie et les rêves de la métaphysique est contemporaine des premières tentatives d'émancipation scientifique. Vingt-deux siècles avant Buffon, Démocrite d'Abdère s'appliquait à voir les choses telles qu'elles sont dans leur réalité. Il entra l'un des premiers dans la voie véritable de la philosophie naturelle ; et le premier, au jugement d'Aristote, il cessa de rêver ou de plaisanter, et ne raisonna que d'après les liiils, en cherchant les rapports des phénomènes.

La méthode scientifique est d'antique origine, et ceux qui en firent les premiers essais ne cherchèrent point l'explication de la nature en dehors de l'univers. La doctrine des éléments, la cosmogonie des anciens philosophes naturalistes, qui étaient les savants de l'antiquité, n'avait rien de commun avec les systèmes de théogonie ou de théologie mythique. La métaphysique, au contraire, considérée comme science des causes transcendantes ou surnaturelles, émanait évidemment des théogonies, et,' par le mysticisme, le piélisme, le déisme et l'athéisme, elle attesta plus tard son origine. Mais la méthode scientifique, la philosophie naturelle ne devait absolument rien à cette métaphysique, rien à la théologie. Arislote généralisa prématurément, cela est incontestable; mais n'élait-il pas en possession de la

l'HILOSOPHIli.

saine méthode de philosopher, et n'avail-il pas eu des prédécesseurs ?

Inutile de descendre le courant des siècles, pour noter- à mesure les représentants de cette méthode : les noms et les dates sont présents à l'esprit de tout homme instruit de l'évolution des choses humaines. L'essentiel, ici, c'est de reconnaître que l'intelligence humaine, dans l'étude de la réalité et dans la recherche du vrai, n'a point été successivement et graduellement, delà théologie à la métaphysique, et de celle-ci à la science. La gradation imaginée par Auguste Comte, si ingénieuse qu'elle puisse paraître, n'est point d'accord avec les faits et ne peut pas plus se soutenir que celle qu'on a imaginée avant lui pour expliquer comment l'esprit humain, passant tour à tour par le spiritualisme, le sensualisme, le mysticisme et le scepticisme, devait finalement profiter et se consoler de ses erreurs dans l'éclectisme, qu'on lui assignait comme un port de salut, un lieu de repos et le terme suprême de la sagesse.

Elle n'est pas plus soutenable en histoire, cette autre opinion d'Auguste Comte, suivant laquelle l'humanité passe successivementde l'état théologique à l'état métaphysique, et de celui-ci à l'état positif. Je sais bien qu'on invoque, à l'appui de celte théorie séduisante, le développement môme et la succession ou l'enchaînement des connaissances humaines. Mais, outre que la classification de Comte n'est point irréprochable ni définitive, de l'aveu même des disciples les plus éclairés, car elle est réductible et modifiable; il resterait encore la difficulté à peu près insurmontable d'associer en système des lois de diverse provenance, qui résument ou expriment des faits en quelque sorte incompatibles, dissociabiles, comme auraient dit les Latins : de sorte que la théorie pèche par la condition fondamentale, à ne la prendre que parle côté spéculatif.

Que si de la spéculation et de la théorie on descend à la réalité, à l'expérience, l'illusion devient alors manifeste, oi

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET SES lŒPRÉSENTANTS. 57 3

loiil esprit non prévenu reconnaîtra, sans peine, que la loi empirique, dont on a fait un si grand bruit dans l'école de la philosophie positive, n'est point du tout l'expression de la réalité historique ou la formule de l'histoire. L'école de Comte glorifie le moyen âge, admet comme un progrès l'association monstrueuse des dogmes théologiques et métaphysiques, honore la féodalité, absout l'aulocratisme Ihéocratique et réprouve le triple mouvement de négation et de protestation qui a sauvé le monde moderne : Renaissance, RÉFORME, RÉVOLUTION.

Ce qu'Auguste Comte admirait le plus, c'était le catholicisme avec sa puissante organisation. Ce qu'il enviait le plus, dans ses rêves de despotisme dogmatique, c'était la reconstitution d'une catholicité occidentale, dont son système eût été le catéchisme et le code, dont lui-même eût été le maître souverain, le pontife, le pape. Dante était le poète de prédilection de ce Ihéocrale, qui proposait au monde moderne l'adoration et le culte de l'humanité.

Tel était le dogme fondamental de ce qu'il appelait la religion universelle.

Cette conception religieuse est d'une grande originalité, et bien propre à séduire les naturalistes, physiologistes et anlhropologistes qui tiennent ferme pour l'unité contre la multiplicité des espèces. Convertissez les hommes de toute couleur et de tous pays au culte de Thumanité, et, lorsque la conversion sera générale, lorsque l'humanité vivante aura consenti à honorer religieusement, et en communion de croyances, l'humanité morte, il sera empiriquement ou expérimentalement démontré que tous les hommes sont de la même espèce et de même origine.

Celte démonstration empirique vaudrait à coup sûr celle qu'AugusleComle a cherchée et a cru trouver dans Thisloire, à l'appui de son système.

On nous dit que la tête du philosophe était saine, lors-

î>''' PHILOSOP/Ili;.

qu'il élaborait son cours de philosophie positive. Il est de lait que les idées s'enchaînent assez logiquement tant qu'il reste dans le monde inorganique, c'est-à-dire dans les connaissances mathématiques et physiques. Mais, dès qu'il touche aux phénomènes du monde organique, la démonstration faiblit; il descend au lieu de s'élever, en passant de la chimie (science de transition) à l'étude de l'organisation animale, et de celle-ci à l'organisation sociale qu'il appelle sociologie, en usant d'un terme hybride.

La conception qu'Auguste Comte a réduite en système, pour expliquer l'univers et les êtres, a plus de force que d'originalité ; elle se distingue par une grande puissance de démonstration. Mais dans l'étude des phénomènes complexes, dans la détermination de la loi de l'animalité et de la loi de l'humanité, Comte fléchit visiblement et prouve avec évidence qu'il s'entendait à classer et coordonner, non à organiser. Logicien exercé et purement spéculatif, il a eu le sort de tous les théoriciens qui partent des mathématiques pour aboutir à la réalité vivante.

La Politique positive, œuvre de ses dernières années, est un monument de déraison, un témoignage de plus de son incurable folie. De môme, sa Synthèse subjective.

Les vrais disciples, les fidèles admirent ces deux derniers ouvrages, bien plus encore que le Cours de philosophie positive. Comme solidité, tout cela est bien inférieur à la métaphysique et à la république de Platon, et surtout bien moins amusant. Mais les disciples orthodoxes admirent et s'inclinent, sans trop comprendre, ac minus credunt si inlelligunt, a dit fort sensément Pline.

Les dissidents au contraire, ceux qui ne veulent point endosser toutes les sottises du maître, et qui, sur leur déclin, écrivent leurs rétractations, les dissidents rejettent ces deux ouvrages des dernières années; et n'admettent que le symbole pur de la philosophie positive, sans corollaires ni applications. Ils prétendent, pour justifier leur résis-

lance, que dans ces derniers ouvrages le maîlrc est en contradiction avec lui-môme, et qu'il altère visiblement et sa conception primitive du monde et sa conception de l'humanité et de son évolution historique.

Ces dissidents n'ont pas tout à fait tort ; mais ils ne semblent pas se douter que le maître, qui s'était d'abord contenu dans le domaine de la science générale, de la philosophie scientifique, devait forcément glisser, rien qu'en suivant son inclination et sa pente naturelle, dans le mysticisme et la théocratie. Comte, de môme que Saint-Simon et ses maîtres, cherchait l'absolu, et son idéal à lui était une société organisée d'après ses vues, obéissant à ses principes philosophiques et soumise à l'aulorité de ses dogmes. Ne pouvant être roi ou empereur, il voulut être pape, et se proclama le pontife ou le grand prêtre de sa religion.

En prenantcenouveau rôle, il n'était point inconséquent, quoi qu'en disent les hérétiques de sa communion. Il se conformait au contraire aux principes de sa philosophie, et suivait les impulsions de sa nature. Tout comme Ramon Lull, il voulait que tous les hommes, admettant une conception unique et uniforme du monde, fussent aussi en communion de sentiments. Ayant cherché la base de sa philosophie dans l'ordre des connaissances et des lois dont elles sont l'expression, il avait trouvé le fondement du dogme. Mais, si solide que lui parût cette base, il comprit qu'on ne doit pas bâtir une église sur un terrain aussi aride, et l'amour prit finalement la place de l'ordre.

Comte, qui n'avait guère vécu jusque-là que par la raison, non sans en abuser jusqu'au point de la compromettre, entra résolument dans la pratique de la nouvelle théorie, et dans cet exercice bien moins difficile que le précédent et beaucoup plus doux, il se compléta et se perfectionna. Il eut alors, soit dit sans allusion plaisante et sans figure, des retours de jeunesse. Et ce fut la seconde phase de sa folie.

Dans la première période, c'était le cœur qui avait man-

qué à l'espril; les fonctions cérébrales et la vie de sentimenln'étaient point en équilibre, et à la suite de ce désaccord éclata la folie. Dans la seconde période, la vie affectivç prévalut avec exagération sur les fonctions supérieures ou de l'intelligence, et l'aliénation mentale prit une autre forme. L'équilibre étant rompu entre les deux éléments de la vie de relation, il n'y eut qu'interversion des rôles; à l'aberration delà raison, qui persistait, succéda l'aberration des instincts et des sentiments, qui finit par prévaloir, et la maladie parcourut ainsi toutes ses périodes.

A mesure qu'Auguste Comte se sentait plus parfait et plus complet, comme il dit, la maladie suivait son développement inévitable, et vint un moment, où, suivant l'expression en usage, l'observation fut complète.

Les médecins qui saisissent des rapports intimes entre la philosophie positive et la médecine, ne savent pas malheureusement combien ces rapports sont nombreux. Auguste Comte est un sujet très-singulier d'observation pour la pathologie cérébrale ou mentale ; et il est vraiment étonnant que, parmi ses disciples, qui sont en grande partie médecins, aucun n'ait essayé une appréciation médicale du système.

Comte avait des prétentions extraordinaires et des doctrines très-arrôtées en physiologie et en pathologie. Dans ses volumineux et lourds écrits, il y a des théories très-neuves sur les manifestations vitales en santé et en maladie, tous les éléments d'un système de doctrines médicales. Comte traite dogmatiquement de toutes les parties de la médecine, et môme de la thérapeutique. Rien ne serait plus intéressant que de présenter en un ensemble ses principes, ses préceptes et ses aphorismes de pathologie générale. Si j'avais le bonheur d'être encore sur les bancs de l'école, je n'hésiterais point à traiter ce sujet tout neuf dans une thèse.

Les idées médicales d'Auguste Comte sur le système nerveux en général et les fonctions cérébrales en particulier ne

sont pas d'ailleurs tout à fait indignes d'attention, à cause précisément de leur élrangeté. Quant à ses doctrines en pathologie spéciale, elles sont d'une extravagance rare. Et pourtant, même dans celte partie, des disciples médecins ont pris au sérieux les doctrines du maître. Un des biographes d'Auguste Comte, un de ses treize exécuteurs testamentaires, un docteuren médecine d'une Faculté française, a raconté en grand détail la dernière maladie du grand prêtre de l'humanité, et, dans son exposition très-minutieuse, il a suivi strictement la doctrine médicale du maître. On ne recueille point de ces observations-là dans la pratique civile, non plus que dans les services des hôpitaux.

Ce fait prouve qu'il n'est point de sottise qui ne reçoive accueil, lorsqu'elle est savamment encadrée dans une exposition dogmatique.

Ce qu'il y a de certain, c'est que bon nombre de médecins de notre génération semblent très-disposés à s'accommoder d'un système qu'ils ne connaissent pas évidemment à fond, et qu'ils adoptent de confiance comme la meilleure des philosophies, séduits qu'ils sont par la bonne foi et le zèle de propagande de quelques savants sincèrement convaincus, qui, tout en travaillant au service de l'art médical, renversent, sans y penser, les principes essentiels et les méthodes fondamentales de la médecine, pour y substituer, sous prétexte de simplification, un grossier matérialisme.

En adopfantle système de la philosophie positive, les médecins se montren t plus faciles que les mathématiciens. Ceux-ci, sauf quelques rares exceptions, sont unanimes à rejeter un ensemble de doctrines dont la science mathématique est pourtant le pointde départ. Espérons que la lecture attentive du livre qui nous inspire ces réflexions détachera les médecins du système de Comte, et les ramènera à la philosophie du sens commun. C'est dans la médecine elle-même qu'il faut GcAnoiA. 37

puiser les principes de la saine philosophie médicale (1).

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