IV. — Conclusion
Pour clore cette élude sur la philosophie positive, nous reproduisons ici, par manière de supplément, deux pages de crilique écrites depuis sept ans environ, moins en vue de justifier notre opinion, ou si l'on veut, nos opinions à l'égard de celte philosophie (car nous convenons volontiers qu'elle nous a séduit pendant deux ou trois ans), qu'afin de montrer la conduite des philosophes officiels, par rapport à tout système philosophique qui peut contribuer à ruiner leur autorité si compromise.
Copie d'une lettre écrite à M. A. F..., de l'Institut, le 21 décembre 1857. a Monsieur,
« Dans vos articles sur A. Comte, vous avez montré le thaumaturge et ses rêveries mystiques, sans rien dire du philosophe. C'est un péché d'omission que je ne puis pas vous pardonner. Je vou.s pardonne encore moins d'avoir jeté le ridicule sur la mémoire d'un mort, d'avoir fouillé dans sa vie privée, d'avoir étalé toutes ses faiblesses, toutes ses misères, de n'avoir rien oublié, en un mot, de ce qui pouvait se taire sans manquer à la vérité et aux convenances. Vous avez prodigué les révélations et les confidences inutiles ; vous n'avez rien négligé pour vous faire lire, pour divertir, amuser et réjouir vos lecteurs.
Si vous ne prenez pas A. Comte au sérieux, pourquoi lui consacrer tant de colonnes dans le Journal des Débuis? S'il était réellement fou, pourquoi le traiter sans ménagement, et qu'était-il besoin de troubler son repos? J'ai cherché un bon sentiment dans vos articles, et je n'y ai trouvé ni pitié, ni justice, ni charité, ni tolérance. Quel intérêt aviez-vous donc à présenter A. Comte sous de si tristes couleurs.' Je crois avoir deviné le vrai motif de celle répugnance, de cette profonde antipathie qui vous rend impitoyable. Vous ne cessez de répéter que Comte était matérialiste et athée. Vous ne nous avez rien appris de nouveau. A. Comte était tout cela ; mais il ne le cachait point ; il avait fait cent fois sa profession d'incrédulité, et je la crois plus sincère que certaines professions de
(I) M. Littré voudrait bien que l'on reconnût à son maître des qualités d'écrivain, satisfaction qu'il obtiendra difficilement. Comme échantillon du style de Comte, il cite un passage où il est parlé du vulgaire desrois; Mais cette expression est de Voltaiie : « Autant il faut conn dlre les grandes actions des souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux, autant on peut ignorer le vulgaire des rois, qui ne pourrait que charger la mémoire. «Voltaire, Essai sur lesmœurs et l'esprildes nations. Avant-propos, t. XVI, p. 300 des Œuvres complètes, édit. de 1786, in-12.
foi. Cette franchise brutale vous étonne et vous déplaît. Moi, je l'approuve, et je voudrais que tous les hommes, ou du moins tous les philosophes, fissentcommeie sage d'Athènes, de qui Xénophon a dit : S'-y.pàTr,; Sk, ù)077J? è^ipwaxEv, '.ÛTu; c"X£-y6. Si cet exemple était suivi, adieu la circonspection et la réserve, adieu les vertus de moyen terme et Vinter utrumque teitfl, et le medio tuH'isimus ibù, et tous ces compromis éclectiques, qui aboutissent à des ménagements habiles, à des transactions commodes, à une morale facile, à une conduite finement politique, qui permet de concilier la foi et la raison, la recherche de la vérité et l'amour de l'opinion, et toutes les choses incompatibles. Détestable philosophie que celle qui fait consister toute la sagesse dans la prudence! A. Comte n'appartenait point à cette école. 11 ne lui avait rien emprunté, pas même sa métaphysique. A-t-il eu raison de l'exclure de sa philosophie.» Je n'en sais rien ; mais je sais bien que la métaphysique n'a rien de très-positif, que depuis plus de deux mille ans elle tourne dans le même cercle, se transformant sans beaucoup s'améliorer, et qu'à force de vouloir régenter toutes les sciences, tout en se tenant en dehors du mouvement scientifique, elle a considérablement vieilli. Elle est morte dans l'isolement, et c'est à peine si l'on s'aperçoit de son absence. On se passe très-bien de son intervention, et tout n'en va que njieux. Leibnitz reprochait aux cartésiens de son temps leurs dissensions oiseuses et leurs rêveries inutiles. Je ne crois pas que leurs successeurs, qui ne les valent pas à beaucoup près, aient mieux servi la science. D'une école sans nom, sans convictions et sans principes sont sortis des rhéteurs bavards ou des sophistes sans esprit, qui sont parvenus à rendre la philosophie ridicule ou odieuse. C'est la honte de notre siècle.
« A. Comte a fait ce qu'on avait vainement essayé de faire depuis les premières tentatives de Bacon. Contemplant la science dans son passé, appliquant la méthode historique à l'étude du développement de l'esprit humain, il a cherché les lois qui ont présidé à son évolution, il a démontré l'enchaînement, la filiation et la solidarité des connaissances; il en a donné une classification chronologique, qui a pour base le principe même du progrès. Ce système, dont vous ne dites rien, est le fruit d'une méditation profonde et de plusieurs années de travaux. Je crois que, sans déroger, vous pourriez lui accorder une place dans votre Dictionnaire des sciences philoso/diiquei. Vous devez cetle réparation à la philosophie. Aussi bien les idées de A. Comte ont été répandues, propagées; un écrivain anglais a consacré près de deux volumes d'un grand ouvrage à la réfutation de son .système. Ce système a des adeptes, non pas cinquante, comme vous le dites inexactement, mais un peu plus. Ce solitaire, que vous railler si agréablement, a été pris au sérieux par des esprits sensés, par des hommes graves, par des savants d'un grand mérite. Des écrivains connus et respectés ont embrassé les opinions de A. Comte, et les ont exposées de manière à les rendre accessibles à quiconque les veut connaître. C'est là que je les ai cherchées, et sans les pHitager entièrement, je n'ai pu me défendre d'une admiration profonde pour la vérité des observai ions, l'exactitude des faits, la force et la justesse des raisonnements. Je suis persuadé, monsieur, que si vous connaissiez les doctrines de A. Comte, vous vous seriez fait un devoir d'en parler avec plus de mesure. Ce n'est pas en riant des excentricités de
' l'homme que vous combattrez le matérialisme et l'athéisme du philosophe. S'est-on jamais avisé de plaisanter sur le sensualisme de Locke et de Condilluc, ou sur le panlliéisme de Spinoza i' Mais, au lieu de faire de la critique sérieuse, vous avez préféré faire de la biogra|>liie, de la chronique scandaleuse; et vous avez trouvé plaisant de livrer le reformateur à la risée du public. Je crois que vous pouviez prétendre à un succès de meilleur aloi, et que vos articles auraient gagné à être moins divertissants et un peu plus justes. Voltaire ditquelque part que l'on rend quelquefois jusiice bien tard. Ce n'est pas vous qui méritez ce reproche. Vous avez eu hàle de formuler votre jugement, qui n'est pas définitif, tant vous étiez presse de le faire partnger au puhlic. Vous n'avez pas cause gagnée; car il manque bien des pièces à votre dossier. C'est un procès à réviser. Que penseriez-vous d'un auteur qui jugerait Newton sur son commentaire de l'Apocalypse, qui apprécierait Descaries (i'ajirès la doctrine des tourbillons et qui prétendrait donner une idée de Pascal, en le présentant comme un halluciné ? Votre collègue, M. Lélut, ne va pas jusque-là. Je ne prétends pas que A. Comte soit rangé parmi ces grands esprits. Mais vous ne persuaderez jamais à un homme de sens, qu'un savant, qui, bien jeune encore, avait pour auditeurs M. de Humboldt, Broussais, Fourier le géomètre, de Blainville, et autres esprits d'élite, n'ait été toute sa vie qu'un échappé des petites-maisons.
« Delà vie de A. Comte, on pourrait, selon moi, tirer deux enseignements: le premier est, qu'un savant ne doit pas vivre dans l'isolement, qui engendre l'orgueil et peut mener à la folie; le second, c'est qu il faut philosopher sobrement. Quanta vos articles, ils m'ont aussi inspiré deux réflexions que je veux vous communiquer : l'une est que l'on pèche trop sou vent par excèsdezèle; l'autre, qu'on nepèche jamais par excès decharité.
« Veuillez, monsieur, excuser ma franchise, et agréer l'expression de mes sentiments les plus distingués. »
C'est pour la première fois que cette leltre est communiquée au public. En l'écrivant notre intention était de protester contre la malveillance empressée de ces petits docteurs de la Sorbonne et de l'Académie des sciences morales et politiques, qui s'arrogent ridiculement le monopole de la philosophie. A cette époque, nous ne connaissions les doctrines d'A. Comte que par l'exposition de M. Litlré, le plus éclairé et le plus sensé de ses disciples; et il nous sembla que ces doctrines qui représentaient, à notre gré, un premier essai de philosophie naturelle, pourraient nous ôlre de quelque secours pour réagir contre celte plate et couarde scolastique de l'université, dont nous avions commencé à sentir le vide dès le collège, alors que, naïvement et en toute sincérité, nous demandions à notre professeur depsy-
LA PHILOSOPHIE POSITIVt: ET SES IIEPRÉSENTANTS. 581
chologie, de logique, de morale et de Ihéodicée, si le grand maître de l'éclectisme universitaire n'était pas un charlatan.
Notre première étude sur la philosophie positive, à l'occasion d'une publication de M. Liltré, est un simple travail d'exposition. L'appréciation critique est venue plus tard, après un examen approfondi des doctrines d'A. Comte, d'après ses propres écrits. En étudiant ces écrits, nous avons compris que, pour être disciple d'un tel maître, il fallait pousser le dévouement jusqu'à consentir à lui ressembler en tout ; et il nous a paru, toute réflexion faite, que, pour réagir contre la métaphysique creuse, il n'était pas indispensable d'abjurer le sens commun.
Nous n'estimons pas, à la vérité, que la prétendue philosophie de la fabrique universitaire vaille une heure de peine; mais nous n'avons rien de commun avec ces forcenés adeptes de la philosophie positive qui poussent la vénération pour les doctrines et la personne de leur maître jusqu'au fanatisme, et nous pourrions ajouter jusqu'à l'intolérance. Nous n'appartenons à aucune coterie, à aucune confrérie, à aucune église ; et aux sectes qui se partagent déjà la succession d'A. Comte, nous ne devons que la vérité. Quant aux mécontents qui crient à la contradiction, à la calomnie, ils devraient nous savoir gré de ce que nous nous sommes abstenu de les montrer tels qu'ils sont. Parmi les disciples de Comte, il en est dont nous estimons la valeur, le savoir et le caractère; mais il en est aussi, et beaucoup, dont l'état mental nous inspire une sincère pitié ou de vives inquiétudes. Disons, puisqu'il le faut, que ce qui nous a le plus éloigné de l'école d'A. Comte, c'est la mauvaise queue de ces sectaires fanatiques et bornés qui seraient capables de déconsidérer un Socrate et un Aristote, c'est-à-dire un sage doublé d'un savant. Je ne suis pas, il s'en faut, avec M. Littré; mais je suis heureux qu'un homme de son poids se soit mis à temps en mesure de n'être point confondu avec de pareils coreligionnaires.
LA MÉTAPHYSIQUE MÉDIC.VLE.
Pour montrer comment les métaphysiciens de la médecine entendent l'élude des systèmes, il faut dire quelques mots des tentatives qu'ils font depuis quelques années pour renouveler la pathologie générale.
Les volumes de ces auteurs sont très-gros, un peu trop, à mon gré, gonflés de métaphysique et bourrés de généralités. Les auteurs ne veulent faire qu'un essai, s'il faul en croire le titre; mais, une fois entrés en matière, le courant les entraîne, je ne dirai pas dans l'abîme, pour être indulgent, car il faut se garder de décourager les navigateurs hardis qui, montés sur un frôle esquif, s'aventurent en plein Océan. On ne navigue pas d'ailleurs sa;is boussole. Nos navigateurs en ont une qu'ils réputent excellente, non sans se faire illusion. Ce grand mol de philosophie médicale les a séduits, éblouis, et ils l'inscrivent en tête de leurs livres, peut-être à tort; car la philosophie scolaslique, servant de base à des dissertations sur la médecine, ne représente nullement, pour ceux qui savent et raisonnent, la philosophie médicale.
Celle-ci, à parler exactement, — et le langage scientilique ne saurait pécher par excès d'exactitude, — n'est point du tout l'application de la métaphysique aux généralités de l'art médical; mais l'ensemble des principes et des lois qui sont le point de départ et la règle de coordination des faits généraux, sans lesquels la médecine n'aurait point un caractère scientifique, ni une circonscription bien définie dans le domaine des connaissances. Ces faits généraux soni indépendants des systèmes, lesquels ne sont, à vrai dire, que les interprétations diverses qui en ont été données.
Les systèmes doivent être considérés comme les variations apparentes de l'art médical à travers les vicissitudes de son évolution; mais ces variations, très-curieuses à observer et très-imporlantes à noter dans le mouvement général de l'esprit humain, laissent inaltérable le fond même de l'art. Celui-ci reste ferme sur les fondements de l'expérience, et, sous le nom d'empirisme, — prenant ce mot au sens rigoureux, — il répond, dans tous les temps, aux exigences de la pratique.
Celte considération est importante dans l'examen du passé, utile aussi pour la plus claire intelligence du présent, capitale dans la question si controversée de la certitude médicale.
L'amour des généralités me semble avoir détourné tant soit peu ces auteurs de la compréhension vraiment philosophique et réelle de cette question maîtresse; et je m'explique leurs écarts, sans prétendre ni les justifier ni les excuser, par une préoccupation vicieuse qui les domine. Cette préoccupation est commune à la plupart des médecins, et ceux-là surtout n'y échappent guère qui se laissent aller aux séductions delà métaphysique, sans s'inquiéter de la réalité présente, ni des enseignements de l'histoire : deux éléments précieux, dont la combinaison produit la critique.
L'erreur de ces amateurs de philosophie médicale, c'est de croire que la médecine est une science. Non, la médecine n'est point une science, elle n'en a point le caractère ni les allures. La médecine est un art qui poursuit un résultat concret et un but pratique. Elle n'a jamais été, ne sera jamais autre chose, et s'obstiner à la dénaturer, soit par insuffisance, soit par faiblesse, c'est lui rendre un pauvre service; car, en bonne logique, ils seront toujours battus par leurs adversaires, ceux qui, sous prétexte de rehausser la médecine, la font ce qu'elle n'est point.
L'art médical repose sur un ensemble de sciences auxi-
liaires, vicieusement dites accessoires, et il dépend immédiatement d'une science de date récente, qu'on appelle biologie, bien nommée, puisqu'elle traile des phénomène* et des lois de l'organisation. La médecine n'est qu'une branche, ou mieux, une application de h biologie, et c'est de celle-ci qu'elle emprunte le caractère scienliHque qu'elle tend à acquérir de plus en plus, et qui lui a été refusé tant qu'elle n'a pas eu de base certaine.
De tout cela, nos métaphysiciens ne disent pas un mot, et cette négligence est fâcheuse; car c'est de quoi précisément il devrait être question dans les livres qui s'intitulent, sans trop de raison. Philosophie médicale. La médecine est émancipée, depuis qu'elle a pour point d'appui et pour fondement solide une science ayant, comme toutes les sciences, des principes irréductibles et des lois certaines; si bien que, en bonne philosophie médicale, les systèmes doivent disparaître, ne s'étant produits, chacun en son temps, que faute d'une base inébranlable ; et ils ne se sont produits sous des influences diverses qu'en tant qu'ils préparaient l'avenir, représentant, les uns plus, les autres moins, une base provisoire.
Il est plus que probable que de toutes ces choses, que je ne fais ici qu'indiquer brièvement, ces auteurs n'ont rien vu, et je le regrette en vérité, car dès lors leurs livres deviennent inutiles pour ceux qui voient clair dans le passé, par la comparaison qu'ils en font avec le présent.
Assurément, la métaphysique est un agréable passetemps pour les curieux qui ont du loisir, et qui goûtent l'ontologie un peu plus que ne faisait Broussais. Nous estimons néanmoins que les hommes de sens, et en particulier les médecins, doivent s'attacher à la réalité, et voir, autant qu'il leur est donné, les choses telles qu'elles sont. C'est en cela que consiste la vraie philosophie, selon la juste remarque de Buffon, c'est-à-dire toute la philosophie. Voir la réalité telle quelle, de façon à fonder une théorie
vraie, est chose très-difficile en médecine ; et c'est à cause de la grande difficulté de philosopher conformément à la saine méthode, en physiologie, en pathologie et en thérapeutique, qu'on ne saurait trop mettre- en évidence les services qu'ont rendus à l'art médical les deux hommes qui ont le plus fait chez les modernes pour fonder la philosophie médicale, Stahl et Barthez. Examinons brièvement la réforme jDhilosophi que hardiment tentée par ces deux grands maîtres.