DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ANATOMIE GÉNÉRALE
Il est d'observation que la science se développe librement, en dehors des compagnies savantes, qui constatent et enregistrent les acquisitions nouvelles, et des corps enseignants, qui les propagent. Cette condition de progrès, plus manifeste que jamais de notre temps, ne prouve rien contre les académies, rien contre les facultés; mais on explique à son aide la lenteur désespérante avec laquelle académies et facultés suivent la marche libre de la science. Les vieilles institutions reposent généralement, sur des fondements respectables, sinon très-solides. Elles ont leurs racines dans le passé. Leur principe de vitalité, c'est la tradition, et celle-ci n'a qu'à se prolonger sans modifications, pour se changer tout naturellement en routine. Or, si les académies vivent de traditions, encore plus les facultés, qui n'admettent dans leur programme d'études que les méthodes et les doctrines consacrées par une longue expérience.
Rien de nouveau ne sort des facultés; et les vieilles nouveautés ont seules le privilège de franchir le seuil de ces vénérables sanctuaires. Aussi l'enseignement médical est-il encore bien loin de ce point de perfection où le voulaient Vicq-d'Azyr et Cabanis; et quand une réforme utile y est introduite, on peut affirmer, sans crainte d'erreur, que cette réforme est en retard d'un demi-siècle, et qu'elle ressemble toujours à une innovation à ceux qui la subissent.
Le passant qui aperçoit, au fond de la cour principale de l'École de médecine de Paris, la maigre statue de Bichat, s'imagine volontiers que Bichat était quelque ancien professeur dont l'Kcole a voulu honorer la mémoire; et le passant
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se trompe. Bichat n'appartenait point au corps enseignant officiel, et son enseignement, qui a fait sa gloire, en ouvrant un champ plus vaste à la médecine, pe figurait point jusqu'ici sur le programme de la Faculté.
Il y figure maintenant pour la première fois, à la grande satisfaction des étudiants, s'il faut en juger parles manifestations sympathiques avec lesquelles ils ont fait accueil à l'homme qui représente désormais dans l'École une science qu'il a servie et propagée depuis quinze ans, par des travaux considérables et dans des leçons privées.
Le décret du 19 avril 1862, qui a introduit des changements notables dans l'organisation administrative de l'École de médecine, a été diversement interprété; et ces interprétations diverses se sont librement manifestées dans la séance solennelle de rentrée.
Pour ce qui est des deux chaires, dont la fondation remonte à la môme date, quiconque s'intéresse aux progrès des étude médicales, comprend l'utilité de cette double création. La médecine comparée embrasse en sa généralité des connaissances multiples, qui agrandissent le domaine de la pathologie et celui delà thérapeutique; et par ses principes, par les méthodes et procédés d'expérimentation, elle se place, comme un trait d'union, entre la physiologie et la pathologie générale, et remplit, dans l'encyclopédie médicale, une lacune considérable.
Que la création de la chaire de médecine comparée soit prématurée, on pourrait l'accorder à la rigueur à ceux qui trouvent que c'est beaucoup trop de deux innovations à la fois. Mais ces amis de la modération dans le progrès nous accorderont sans peine, que l'enseignement de Vhistologie était devenu indispensable dans la faculté de médecine, et les esprits les moins initiés aux choses de l'art comprendront la nécessité d'un tel enseignement.
L'analomie proprement dite, ou descriptive, donne du corps humain une connaissance sommaire, et pour ainsi
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dire extrinsèque. A l'aide du scalpel qui suit, dans les dissections, la division naturelle des parties, elle démontre en quelque sorte les organes, ou instruments, fait voir comment ces organes s'assemblent pour former des appareils ou groupes d'organes qui concourent à une môme fonction, et, finalement, comment appareils et organes sont agencés de manière à former un tout, qui est le corps ou l'organisme. '
Dans cette étude, l'analyse est élémentaire et la synthèse très-grossière : forme, configuration, disposition aescripuon, autant de mots qui la résument. Elle suffit à la rigueur pour les besoins journaliers de la pratique. C'est par la connaissance de l'anâtomie descriptive que la chirurgie s'éclaire dans ses opérations sanglantes; c'est par elle que le fer qui tranche dans le vif est sûrement guidé
Mais la pratique, qui est la fin principale de l'art médical, n'est point le fondement de l'art; et elle doit emprunter des lumières à la science, qui, à l'aide d'une pénétrante analyse, descend dans les profondeurs de l'orgamsme, pour en saisir la trame et la composition élémentaire, de façon à réduire les éléments composants à leur simplicité.
Dans le corps, machine infiniment compliquée, il y a des solides et des liquides, en autres termes, des tissus et des humeurs; d'où une double étude, l'hygrologie et l'histologie, distinctes, si l'on veut, mais inséparables; car dans les deux, il faut procéder de même pour arriver à un résultat pareil. C'est pourquoi, à la dénomination d'histologie qui désigne la chaire que remplit le docteur Ch. Robin à la faculté de médecine de Paris, nous substituons celle d anatomie générale qui est plus exacte. Il est évident, en effet, que, pour déterminer les principes immédiats, qui sont a base de l'organisme, à l'examen analylique des solides doit s ajouter l'examen analytique des liquides.
L'anatomie générale recherche donc dans l'organisme les parties élémentaires, les éléments anatomiques qui se groupent pour former des tissus similaires, ou systèmes organiques; tel, par exemple, le tissu osseux, base du squelette, le môme dans toutes les parties du corps; tel encore le tissu nerveux, ou le tissu musculaire, toujours les mêmes dans leur composition intime, n'importe dans quelle région ou partie de l'organisme. Les variétés ou les différences ne sont qu'apparentes, puisqu'elles ne tiennent qu'à la disposition des éléments constituants; de sorte que les tissus d'un môme système diffèrent par la structure, mais sont identiques par la substance, c'est-à-dire dans leur essence fondamentale.
Cependant la connaissance de la structure a son importance, non-seulement pour la classification, mais encore pour la parfaite intelligence des modifications qui se produisent dans l'organisme, à l'état normal, dans toutes les périodes de la vie; d'où la nécessité pour le physiologiste de connaître ces variations, qui sont inhérentes à l'évolution vitale, depuis la formation de l'embryon jusqu'à la dissolution de l'organisme.
Les liens sont intimes entre la physiologie et l'anatomie générale. Connaître la substance organique, c'est s'initier par une préparation indispensable à l'étude des lois et des phénomènes de l'organisation. En autres termes, pour donner un sens aux manifestations diverses qui constituent la vie, il est indispensable de savoir non-seulement comment les tissus s'entrelacent, s'entre-croisent et se superposent ou juxtaposent pour former des organes; mais encore, comment ces tissus naissent dé la combinaison des parties élémentaires.
Sans l'analyse analomique, la physiologie continuerait, comme par le passé, de faire de la nutrition une fonction, telle que la digestion, par exemple, tandis que ce qui autre-
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fois était une fonction n'est plus qu'une propriété générale, fondamentale, essentielle, inhérente à tous les organes; car toutes les parties de l'organisme, toutes les molécules vivantes sont dans un mouvement perpétuel d'assimilation et d'élimination : la trame des tissus se refait sans cesse, en se renouvelant sans interruption. La maladie survient, dès qu'il y a trouble, interruption ou obstacle; et, dans ce cas, les connaissances fournies au médecin par l'anatomie générale sont précieuses pour la pratique.
Le médecin qui connaît la composition intime des organes est plus apte à déterminer la nature des lésions. 11 saura, en examinant un produit morbide, en quoi et comment l'état normal a été altéré. Il saura comment a été atteinte cette propriété fondamentale de l'organisme, la nutrition, en examinant la structure de la partie lésée, soit par excès, soit par défaut, soit par aberration des molécules nutritives. L'anatomie générale, en étudiant les modifications de la substance organique, donne la main à la pathologie, et mérite à juste titre la dénomination d'anatomie pathologique, dénomination usurpée jusqu'à ces derniers temps par une anatomie grossière et purement descriptive, qui se bornait à constater la configuration et la forme des tissus lésés, sans descendre à l'examen intime et vraiment analytique de la substance morbide.
Tel est, en peu de mots, l'objet, telle est l'utilité de l'anatomie générale. Disons un mot des instruments qu'elle emploie dans ses recherches minutieuses.
Les molécules constituantes de la substance organique échappent à l'œil nu; le scalpel ne peut les saisir; mais le verre grossissant rend visibles les infinimeùt petits de l'organisme. Le microscope est donc indispensable. Mais le microscope n'est qu'un auxiliaire, un instrument; et, en conséquence, il importe de réduire à leur juste valeur, c'est-à-dire à néant, les prétentions de ces micrographes
spécialistes, qui ont inventé le mot micrographie pour désigner comme une science spéciale un simple procédé d'observation. Le microscope n'est qu'un instrument, répélonsle, et, d'ailleurs, il ne prête qu'un secours illusoire sans les réactifs chimiques; car voir les menus objets n'est rien, si l'on n'agit sur eux de façon à savoir infailliblement comment et en quoi ils diffèrent ou se ressemblent.
M. le professeur Charles Robin a longuement exposé tout cela dans sa leçon d'ouverture (1), et je ne puis qu'abréger ce qu'il a dit, en m'efforçant de le rendre accessible à la curiosité des lecteurs. Je neveux pas d'ailleurs répéter ici ce que j'ai développé avec détail dans une autre occasion (2). J'étais bien loin de croire alors qu'un de mes vœux les plus chers serait rempli, et que dans celte chaire d'anatomie générale, dont je signalais la nécessité urgente, viendrait s'asseoir le premier celui qui, de l'aveu de tous, est le plus digne de l'occuper.
Souhaitons que le nouvel enseignement soit promptement fructueux, et qu'il s'étende le plus tôt possible aux facultés de médecine de Montpellier et de Strasbourg.
Personne n'a eu sérieusement l'idée de protester contre la fondation d'une chaire indispensable, et qui doit avoir, entre autres avantages, celui d'acheminer les jeunes générations médicales dans la voie ouverte et tracée par Bichat. Par ses connexions avec l'analomie normale, l'anatoraie pathologique, la physiologie et la pathologie, l'anatomie générale est le fondement môme de l'enseignement de la médecine. Aussi, avons-nous applaudi des premiers et de toutes nos forces à l'introduction de cette chaire dans la Faculté, et au choix du professeur qui la remplit si dignement.
(1) Programme du Cours d'Histologie professé à la Faculté de médecine de Paris. Paris, 1864, p. 1.
(2) Revue des Deux-Mondes, du 15 novembre 1850, et dans ce volume, pages 44-45,