‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 37 sur 59 · G14 I>HIL0S0I»II1E · texte numérisé non relu

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avait, dès les premiers temps de la philosophie, une signification qu'on ne peut rendre en français que par un équivalent: la science de V homme, pour emprunter le litre du plus bel ouvrage de Barthez.

Il est justede reconnaître quel'animisme, tel que s'efforce dcle comprendre M. Bouillier, répond assez bien à cette signification générale ou plus compréhensive, pour employer un néologisme à la mode, du terme psychologie. Mais comme notre animiste universitaire a été élevé dans la petite école psychologique, ses doctrines et ses réminiscences scolaires ne sont pas toujours d'accord avec ses tendances. De ce contraste perpétuel résultent aussi bien des contradictions. M. Bouillier ne veut pas, à la vérité, suivant le désir de Jouffroy, que la psychologie soit distinguée, ou mieux, séparée de la physiologie ; mais, en définitive, il s'efforce de subordonner celle-ci à celle-là. Il prétend, toujours en faveur du spiritualisme, dont il est un ardent champion, il prétend que la psychologie doit absorber la physiologie. La prétention est implicitement contenue dans son argumentation, laquelle tend à démontrer que l'âme est un principe unique, la cause première et suffisante de la vie et des organes.

Il suit, de cette façon de comprendre la nature humaine, que la physiologie n'est plus qu'une branche, une dépendance de la psychologie. « Tout nous conduit à cette conclusion, que la vie n'est pas un être à part, mais une puissance de l'âme, comme la sensibilité etl'intelligence. » A ce compte, M. Bouillier, animiste pur et conséquemment aussi spiritualiste que possible, a grandement raison de supprimer le vitalisme comme inutile. Aussi fait-il une guerre acharnée aux vitalistes, et s'efforce- t-il de leur prouver qu'ils doivent rentrer tôt ou tard, mais forcément, dans l'animisme d'où ils sont sortis.

Avec cela, M. Bouillier, par une subtile concession, bien digne d'un philosophe concilianl, veut bien admettre une

espèce particulière de vitalisme, « le vitalisme animiste, le seul vrai, suivant nous (1). » C'est Tancien éclectique qui laisse ici reparaître le bout de l'oreille. A vrai dire, on ne conçoit pas très-bien qu'un philosophe disposé à faire de CCS concessions-là fasse difficulté d'admettre toutes les conséquences des doctrines animistes de Perrault et de Stahl. Il est vrai aussi que ces deux intrépides animistes étaient médecins et fort savants, et que les conséquences rigoureuses de leurs systèmes n'aboutissent pas aussi directement que pourrait le souhaiter un philosophe bien pensant , au plus pur spiritualisme. M. Bouillier, argumentateur exercé, ne brille pas dans cette partie de sa thèse. En revanche, il triomphe sans pitié de ces vitalistes orthodoxes qui, à défaut de meilleures autorités, invoquent les saints, les apôtres et les Pères de l'Église, sans réussir, malgré leur bonne volonté, à se soustraire aux censures des théologiens. M. Bouillier raille très-agréablement les fidèles de la petite église vilaliste, dont le chef est à Montpellier, et quoiqu'il prolonge la raillerie sans pitié, on n'ose le blâmer de donner pleine satisfaction à ses petites rancunes philosophiques.

La médecine reste indifférente à ces controverses stériles. Mais l'histoire doit les enregistrer, afin que ceux qui viendront après nous sachent bien que l'art médical ne saurait désormais retirer aucun bénéfice de son commerce avec la théologie, et qu'il peut se dispenser sans dommage de consulter la métaphysique. Cela soit dit en passant et sans intention de nuire au succès de cette superbe traduction de Stahl (2) , dont j'ai eu peut-être la première idée, mais que je concevais autrement; car si j'eusse traduit Stahl, mon premier soin eût été de rendre cet auteur intelligible et d'en écarter tout commentaire impertinent. La traduction

(1) P. 43, ch. III.

(2) Œuvra médico-philosophiques et pratiques, trad. et commentées par T. Blondin, tome II à V, Montpellier, 1859-18G2.

de Slahl, qui est présentement en voie de publication, se recommande au contraire par un grand luxe d'introductions, d'observations et de notes, où la médecine la pliK orthodoxe n'intervient qu'escortée de professeurs de philosophie. Cette traduction de Stahl, si elle n'est pas déflnitive, fournira du moins des documents précieux aux futurs historiens de la médecine contemporaine.

Après cette digression, autorisée d'ailleurs par le sujet, revenons à M. Bouillier. « Ce n'est pas la dualité de l'âme et du corps, dit-il en un passage de son livre (I), mais, ce qui n'est pas la même chose, la dualité de l'âme et de la vie, qui est ici en discussion. »

Le lecteur comprend cela, et il a vu que M. Bouillier a eu raison des vitalistes en les faisant rentrer dans l'animisme. Ayant absorbé les vitalisles dans son système, M. Bouillier ne perd pas son temps à convertir les organiciens : il les pousse de force dans l'animisme. Son petit raisonnement à leur endroit ne manque pas d'originalité : « L'organisation, à tous ses degrés, affirme-t-il, comme un axiome hors de discussion, est nécessairement le produit de la vie (2). « Or, la vie, d'après M. Bouillier, n'est qu'une puissance de l'âme ; donc l'âme est le principe môme et la cause première de l'organisation. Le syllogisme est d'une grande force et n'admet point de contradiction. Aussi l'auteur, dans son inébranlable conviction, dit-il, vers la fin de sa thèse : « Loin que nous mettions l'âme dans le corps, comme dans un étui, c'est plutôt le corps que nous mettons dans l'âme (3). » Et plus bas : a En réalité, c'est l'âme qui contient le corps, et non pas le corps qui contient l'âme. »

Ces quelques citations donneront plus facilement une

(2) P. 50, ch. in.

(3) P. 410, cliap. dernier.

idée des tendances philosophiques de l'auteur que ne pourrait le faire une analyse de son livre. Uile analyse serait d'ailleurs difficile à présenter, M. Bouillier ayant consacré plus de la moitié de son volume à résumer les opinions des philosophes et des médecins sur l'âme. On ne peut pas affirmer toutefois qu'il ait tracé une esquisse de l'hisloire de l'animisme, M. Bouillier n'ayant fait de l'histoire qu'en vue et, il faut bien le dire, au profit de sa thèse. Ses analyses sont, en général, assez nettes et claires, mais incomplètes le plus souvent. Ce qu'il y a de moins imparfait dans la partie historique, c'est le résumé du Traité de i' âme, d'Aristote. Le derneir traducteur de ce philosophe est bien loin d'avoir compris aussi bien que M. Bouillier le traité fondamental de la psychologie aristotélique. 11 est douteux néanmoins que M. Bouillier ait pénétré jusqu'au fond de la pensée maîtresse du Traité de l'âme. « Pour nous, comme pour Arislote etLeibnilz, dit-il, l'âme, dans sa définition la plus générale... sera un principe original d'activité et de mouvement, un principe d'organisation et de vie. »

M. Bouillier ne sait pas certainement tout ce qui peut sortir de celle phrase en conséquences diamétralement opposées à ses conclusions. El ce qui le prouve, c'est qu'il met ensemble Arislote et Leibnilz, deux 'philosophes qui n'ont rien de commun, quoi qu'en aient dit les historiens superficiels delà philosophie. Leibnitz, esprit conciliant et indécis, aboutit en tout à la Ihéodicée. Il est un des coryphées de cette école spiritualisle et religieuse qui a introduit la confusion dans les spéculations métaphysiques. Et c'est en le suivant, lui, philosophe théologien, et non pas Arislote, que M. Bouillier a pu établir cette équation : Ame = uzs svî motrix = immatérialité. Ame = vis sut conscia = spirilualilé.

Arislote n'aurait rien compris à ce langage algébrique. En revanche, il eût rejeté bien loin cette double négation

de M. Bouillier ; a La vie n'est pas plus une collection de propriétés que l'âme une collection de sensations (1). »

C'est peut-être le contraire qui est exact. Le médecin Asclépiade, que M. Bouillier ne connaît pas, très-familièrement, se moquait, de son temps, de ceux qui cherchaient le siège de l'âme : Jîegnum onimœ aliqua in parte corporis const.it utum negat. Etenim niliil aliud esse dicit animam, quam sensuum omnium cœlum. C'est le texte même de Cœlius Aurclianus (2). « Asclépiade de Bilhynie déclarait que l'âme n'est autre chose que l'exercice des cinq sens (3), » ajoute Galien.

L'opinion d'Asclépiade n'est pas à dédaigner; et les médecins qui pensent, avec ce grand homme, que la médecine ne peut que gagner à rejeter les entités métaphysiques et les hypothèses parasites que Broussais englobait sous la dénomination d'ontologie, ces médecins engageront M. BouiUier et ses confrères à continuer de philosopher suivant les traditions de l'école, ou à renoncer définitivement aux spéculations stériles, pour s'initier, sans peur et sans préjugés scolastiques, à la connaissance vraiment scientifique de la nature humaine.

(2) Aculorum morborum ,\\'b. I, chap. xiv, dans le tome X des Artis medicœ prina'p., de Haller, p. 60.

(3) ftc77vep «ai ' A.<!x.Xrir:idSnç o BiÔuvo; • éJ'aÙTÔç oCiro; /.al tvjv yuu.vaaîo'.v Tm TcêvTE aîaflr.oswv àTtetpvîvaTci eivat rriv «J^uy^viv. Galen., Définit, medic. XCIX, t. XIX, p. 373, edit. de Kuehn.

ASCLÉl'IAllE, KONDATEUIl DU MÉTHODISME.

Dans le vingt-neuvième livre de son Histoire naturelle, au début du chapitre v, Pline l'Ancien s'exprime ainsi à propos, de l'école médicale d'Hérophile : Déserta deinde et hœc secta est, quoniam neccsse erat in ea litteras scire. a Cette secte fut à son tour abandonnée, parce qu'on ne pouvait lui appartenir sans être lettré (1). »

Appliquée à l'enseignement de la médecine, tel qu'on l'a fait de nos jours, la phrase du compilateur est profondément ironique. Interprétée à rebours, à contre-sens, elle reproduit l'image exacte de l'état présent.

Depuis qu'il y a divorce entre la médecine et les lettres, les apprentis médecins afiluent en nombre toujours croissant, et des modifications opportunes leur facilitent de plus en plus l'accès des écoles.

Le nombre des médecinsillettrés, tellement considérable, ne fera que croître, si des concessions paternelles, peutêtre, mais à coup sûr regrettables, aplanissent le chemin à l'ignorance et peuplent les écoles déjeunes gens qui, ne sachant pas le latin, ne sauront jamais bien le français, et qui, devenus maîtres à leur tour, parleront et écriront sans précision, sans distinction, sans convenance, platement et vulgairement, faute de cette instruction préliminaire, qui est la véritable culture de l'esprit, par laquelle le savoir et le mérite sont mis en valeur et en relief.

La médecine enseignante ou dogmatique ne peut impunément se passer de la littérature, quoi qu'en disent les gens du métier qui s'enferment dans le cercle étroit de la

(I). Trad, de M. Littré, t. II, p. 298.

pi-alique. Le médecin qui ne possède slrictement que les connaissances indispensables, qui ne sait que les choses usuelles de l'art médical, s'isole dans sa profession comme dans une spécialité. Il met des bornes à son intelligence et ne peut sortir de son petit domaine ; il ne voit rien au delà. La plupart des praticiens sont dans ces conditions, les plus renommés tout comme les plus obscurs : auteurs, ils se traînent lourdement dans l'ornière de l'observation passive : professeurs ou orateurs d'académie, ils se tiennent dans les basses régions, incapables de s'élever au-dessus de leur atmosphère habituelle pour saisir les rapports des phénomènes observés et les principes qui en dérivent. Sans la polémique, inévitable dans toute réunion d'hommes de môme carrière, les discussions qui surgissent dans les académies et sociétés médicales seraient sans intérêt absolument, comme elles sont, le plus souvent, sans portée; car, en dehors de la passion et de ses manifestations plus ou moins vives, la curiosité n'est éveillée ni par la hardiesse des aperçus ni par l'exposition brillante des idées.

Les idées elles-mêmes ne se montrent guère dans ces discussions, la médecine contemporaine étant représentée par des hommes d'esprit pratique qui s'abstiennent rigoureusenient et avec un merveilleux ensemble d'aborder les études d'érudition et de critique, en peu de mots, ces connaissances auxiliaires, sans lesquelles les plus sagaces n'entendent rien aux vicissitudes de l'art dans son évolution.

Quoique nos modernes aient changé et renouvelé toute la médecine, — leurs innovations ont abouti à l'empirisme plat, qui triomphe en tous lieux ; — il y a beaucoup à apprendre dans les écrits médicaux des temps anciens, môme pour les praticiens uniquement préoccupés de leur chenlèle. Quant aux médecins qui enseignent, ils devraient, de même que ceux qui écrivent, savoir couramment le gros des faits consignés dans l'histoire de l'art, connaître la patho-

logie historique, et, à travers les dogmes, les théories, les systèmes et les opinions des écoles diverses, saisir la filiation, suivre la tradition, découvrir le progrès constant et certain, sous les variations inévitables. Les doctrines se modifient, s'allèrent, se transforment, disparaissent ; les dogmes croulent et s'abîment, faute d'une base capable de résister au temps ; mais ce qui demeure à perpétuité, c'est la méthode qui a éclairé et guidé dans tous les siècles les hommes habiles à connaître et à ti-aiter les maladies.

Tout médecin, à ne consulter que les inlérôls de la pratique, gagnerait à fréquenter les représentants les plus accrédités de cette grande école empirique, dont l'origine remonte tout au moins à Hippocrate; et même, en vue de l'exercice de l'art, but final des études médicales, la médecine comparée s'installerait avec bien plus d'autorité dans sa chaire, si elle avait à son service les connaissances historiques, de façon à pouvoir comparer le présent au passé.

Les professeurs de médecine sont, en général, de médiocres humanistes. Quant aux étudiants, depuis la bifurcation des études classiques, ils ne brillent ni comme hellénistes ni comme latinistes. On a vu des candidats totalement incapables d'expliquer la composition latine qu'ils avaient signée et transcrite, car on pense bien que leur latin était d'emprunt, et le plus souvent de cuisine, pour parler sans cérémonies. Tout cela n'est point inventé à plaisir; et, malgré tout, la composition laline, qui était jusqu'ici de rigueur pour les candidats au cinquième examen, est de l'ait regrettable, en tant qu'elle maintenait un reste de tradition littéraire.

Combien y a-t-il de médecins français en état de lire Hippocrate et Galien dans le texte? Une douzaine peut-être, et encore, c'est beaucoup dire. JMais ceux qui peuvent aborder, sans le secours perpétuel d'nne traduction, Gelse, Pline, Cselius, et les Grecs mis en latin, forment une assez

«'^a l'HILOSOPHlIi.

belle minorité, et il est à craindre que petit à petit celle minorité ne soit réduite à néant, si la moins inaccessible des deux langues classiques ou savantes est en quelque sorte proscrite par la Faculté.

Il n'y a déjà que trop de médecins qui font remonter toute la médecine à Bichat, quand ils ne restent pas en deçà, et qui appellent anciens tous les grands maîtres de l'art, qu'il est d'usage de ne plus lire, par économie de temps sans doute, et par la raison excellente que notre siècle ayant inventé, réformé, amélioré et perfectionné toutes choses, ce qui a précédé peut être mis au rebut et ignoré sans dommage. On compte par centaines les médecins qui font profession de dédaigner, comme absolument inutiles, les recherches d'érudition et les investigations historiques. Heureusement ils n'en sont pas tous à raisonner ainsi. Quelques exceptions, trop rares, hélas! attestent combien la règle généralement suivie est mauvaise. Dans la génération qui va maintenant vers son déclin, comme dans celle qui est en pleine maturité, il se trouve des hommes éminents par leur savoir, méritants par leurs travaux, à qui Ton doit de précieuses révélations sur le passé de la médecine; mais aucun d'eux n'a fait ce qui manque encore, un travail d'ensemble, substantiel , essentiellement critique, sur l'histoire complète de l'art.

La génération qui vient à la suite accomplira-t-elle cette grande tâche ? Rien n'est moins probable ; car ils sont plus rares que jamais ceux qui aux études médicales associent les études littéraires. Pour les médecins contemporains, jeunes ou vieux, les sources de l'antiquité sont fermées, pour ainsi dire, et scellées de sept sceaux. Elles s'ouvrent néanmoins à quelques esprits curieux des choses anciennes, qui se passiotment précisément pour les connaissances que les directeurs de l'enseignement médical excluent sans façon du programme.

Il est remarquable que, dfepuis que les études classiques

déclinent visiblement, il y ait eu des médecins pour prolester contre l'abandon des langues savantes. Dans le court espace de six ans, trois docteurs en médecine, un de la faculté de Montpellier, les deux autres de la faculté de Paris, ont demandé et obtenu en Sorbonne le diplôme de docteur ès-lettres.

C'est un grade qui suppose, en général, quelque savoir et beaucoup de travail ; car, dans l'ordre des lettres, pour passer docteur, la licence est indispensable, et les épreuves de licence ne sont pas des plus faciles.

Quant au doctorat, les candidats ne s'y présentent qu'avec deux thèses, l'une en latin, l'autre en français, qui fournissent des armes contre l'auteur à des juges le plus souvent sévères et rompus, par une longue habitude, aux chicanes de la discussion. Les argumenlateurs de Sorbonne sortent volontiers de la question, quand les sujets des thèses les poussent hors de l'ornière de la rhétorique et de la logique, en un mot, hors des matières de l'enseignement littéraire. Mais c'est alors surtout qu'ils se montrent inflexibles, car enfin ils sont professeurs, ils parlent toujours en maîtres, ils sont parfois pédants et môme très-pèdants, et comme, en définitive, le candidat est à leur merci, ils veulent à toute force briller et triompher à ses dépens. On se souvient à tout jamais de ces ergoteurs invincibles et peu indulgents, quand on a passé six ou sept heures en leur présence, autour d'une vaste table couverte d'un tapis vert, dans une salle basse, incommode, misérable, où le froid est grand en hiver et la chaleur étouffante, en été. Il est vrai que le candidat n'est guère sensible à ces incommodités et intempéries ; le soin de sa défense contre huit ou dix adversaires, et la préoccupation du résultat définitif, l'absorbent complètement. Entre les deux thèses, vingt minutes de relâche, et aussitôt l'argumentation recommence, et se poursuit sans autre interruptioti.

Il est rare que l'aspirant au doctorat soit honteusemefai

éconduit, d'autant que les deux thèses sont soumises avant l'impression à une commission nommée par le doyen ; et l'examen des manuscrits dure le plus souvent deux ou trois mois. Mais il arrive que le candidat éprouve un demiéchec; il peut n'être, pour ainsi dire, reçu qu'à moitié. Dans ce cas, la Faculté accepte une des deux thèses seulement, et engage le postulant à "refaire celle qui est rejetée, et à la soutenir en temps utile, s'il lient à posséder intégralement son diplôme. Le doctorat qui s'obtient par celle double soutenance, le doctorat en deux temps, outre le désagrément d'un demi-succès, entraîne des frais non médiocres ; car les thèses soutenues en Sorbonne sont en général des écrits volumineux.

M. J. Michon était déjà en possession de ce diplôme quand il reçut le litre de docteur à la Faculté de médecine ; ses thèses de Sorbonne avaient pour objet la géographie et l'agriculture.

Quant à M. Maurice Raynaud, il s'est souvenu de ses études médicales, et le volume en français, ainsi que la brochure en latin qu'il a soumis au jury littéraire siégeant en Sorbonne, témoignent de son goût pour l'histoire de la médecine, si délaissée de nos jours. Ses deux essais ne sont pas sans mérite, bien qu'ils se recommandent moins par la solidité du savoir et la fermeté du jugement que par une certaine curiosité d'amateur désireux de bien faire, mais d'expérience insuffisante [i).

Le choix des sujets étant abandonné à la discrétion du candidat, nous ne reprocherons pas à M. Raynaud d'avoir choisi comme il l'a fait; mais nous souhaiterions qu'il eût autrement compris et traité le sujet de sa thèse latine, sujet grave et d'une haute importance, tel qu'il n'en est point de plus sérieux dans les annales de l'ancienne médecine.

(1) De Asclepiade Bithyno, medico ac philosopho. Parisiis, MDCCCiXll, ln-8, 48 p. — Les Médecins au temps de Molière. Mœurs, instifulions, doctrines. Paris, I8C2. In-8 de 464 p.

La thèse qui a pour objet Asclépiade, médecin et pliilosophe, se recommande par la brièveté. Classiquement correct, d'une élégance recherchée, sinon toujours heureuse, l'auteur s'est plus appliqué à cadencer la phrase qu'à chercher le terme propre et à le placer convenablement. Rien n'est plus difficile que de s'exprimer avec originalité dans une langue morte ; mais l'originalité de la forme est inhérente à la puissance de conception, et cette puissance s'accuse nettement, quand elle existe, soit que la pensée emprunte l'organe d'une langue hors d'usage, soit qu'elle parle le langage usuel.

Après ces observations sur la forme, voyons le fond et la substance.

La dissertation est en sept chapitres : exposition du sujet ou introduction, détails biographiques, énumération des écrits d'Asclépiade, opinions philosophiques de ce médecin, applications qu'il en fit à la médecine, esquisse de ses principes en thérapeutique, et finalement appréciation du personnage.

Dans ce cadre, bien des choses pouvaient entrer qui ne s'y trouvent point. Mais n'anticipons pas, et, suivant la distribution des matières traitées par l'auteur, il sera facile de montrer comment il a péché par omission.

Le chapitre préliminaire traite d'abord de l'état de la médecine avant Asclépiade, et secondement des travaux des modernes sur ce médecin philosophe. Il nous semble que M. Raynaud n'a pas pris le bon chemin pour introduire le lecteur dans son sujet. Ce qu'il expose dans les premières pages manque d'ampleur et surtout d'exactitude. Hippocrate y est représenté comme le symbole de la sagesse médicale, et l'abrégé de ses perfections amène un premier parallèle entre lui et Asclépiade, tout au désavantage de ce dernier. Or la comparaison entre les deux médecins n'a point de fondement.

La réputation d'Hippocrate était grande, à la vérité, dès Gdardu. 4 0

les premiers temps de l'école alexandrine ; mais sa prééminence, ou, pour mieux dire, sa suprématie, ne fut qu'assez tardivement reconnue. Les Alexandrins, partagés en sectes diverses, gardèrent une très-grande indépendance envers le médecin de Cos. Galien, le premier, fit son apothéose, et naturellement, comme il arrive en pareil cas, il s'institua le prêtre et en quelque sorte le vicaire de ce divin Hippocrate, pour emprunter les mots de sa liturgie. Il en parle comme d'un dieu, avec un respect exagéré. Il en fait des éloges outrés, parfois ridicules, et il ne le contredit çà et là que pour mieux témoigner de sa vénération profonde.

A ne considérer que ces apparences d'une dévotion poussée jusqu'au fanatisme, on pourrait croire à la sincérité de Galien. Pour moi, je n'y ai jamais cru. Galien était d'un esprit trop supérieur et trop éclairé pour ne point raisonner son admiration, et, de plus, il inclinait visiblement au charlatanisme. 11 aimait le mystère et le merveilleux; il goûtait fort les jongleries des prêtres d'Esculape, dont il vante la sagesse et le savoir en maints passages de ses écrits. Il se souvient un peu trop des premières leçons reçues dans le temple de Pergame, sa patrie, et il entoure volontiers Hippocrate d'une auréole sacerdotale.

Avec de telles dispositions, Galien devait être profondément hostile à une école médicale qui rejetait toute espèce d'intervention surnaturelle, et qui, tout en reprenant la grande tradition de Gos, écartait de la médecine les vieilles fictions mythologiques. Aussi fut-il le constant adversaire des médecins méthodistes, dont le véritable , chef était Asclépiade. Son dessein étant de se hisser au faîte, d'être le maître unique et le premier dans son art, il se couvrit du nom d'Hippocrale, sous lequel il fit passer tant de théories imaginaires, pour dénigrer et rabaisser les plus illustres de ses prédécesseurs. Il traite la plupart des coryphées de l'école alexandrine avec une excessive rigueur et une révoltante

injustice. D'Hérophile, d'Érasistrate, d'Archigène cl de tant d'autres, il dit beaucoup de mal, écrit contre leurs dogmes, les réfute, s'emporte en invectives, en injures contre leurs partisans. Sa critique est acerbe, incisive, sans frein, surtout quand il déverse sa bile caustique sur les disciples du méthodiste Thessalus, qu'il traite d'ânes. Et, en dernier résultat, sa censure intolérante a eu pour effet d'introduire dans la médecine le principe d'autorité, mortel à tout progrès.

Galien, malgré son immense savoir et son esprit ingénieux, reste un commentateur, un compilateur. Il veut accorder Hippocrale, Platon et Aristote. Il subtilise doctement, s'égare en de vaines recherches, élabore confusément d'interminables dissertations, abuse de sa facilité prodigieuse pour écrire une véritable encyclopédie, et du haut de ce monument il régente la médecine en Orient et en Occident, durant le moyen âge, et même longtemps après la Renaissance, en dépit de Paracelse, qui brûla publiquement ses écrits à Bâle, avec ceux d'Avicenne. Le galénisme a été un des plus fermes obstacles à l'avancement de l'art médical. Pour Galien, la médecine, telle qu'il l'avait résumée, réglementée, constituée, formait un ensemble complet et parfait, et on le crut sur parole pendant plus de quinze siècles.

M. Raynaud a eu tort de suivre presque uniquement Galien, et de négliger Celse, plus voisin d'Asclépiade, et moins prévenu contre ses doctrines, puisqu'il lui empruntait volontiers quelques-unes de ses pratiques : Asclepiades multarum rerum, quas ipsi quoque secuti sumus, auctor bonus, dit-il en son latin élégant, et dans l'excellente version française de M. le docteur des Étangs : « Asclépiade, auquel il faut rapporter bien des préceptes utiles que nous avons adoptés nous-même (1). »

(I) A. C. Celsi De re medica, lib. IV, c. iv, § 3, p. 101 .

02 8 PlirLOSOI'IlIK.

Gelse est le plus sensé des anciens auteurs de médecine ; sans appartenir positivement à aucune secte médicale, sa prédilection visible était pour le méthodisme. Il admirait Asclépiade et approuvait avec éloge la plupart des réformes par lui introduites dans la pratique. L'approbation de ce solide esprit répond victorieusement aux critiques inconsidérées de Galien.

L'impartialité ne faisait-elle pas un devoir à M, Raynaud de tenir compte à la fois de la louange et du blâme? Sans aucun doute. Et puisque lui-môme a porté son jugement sur le fondateur de Técole méthodiste, il devait consulter l'opinion de Galien et celle de Gelse ; mieux éclairé et plus instruit, il eût jugé avec équité.

Gelse n'est pas seulement un écrivain modèle qu'il faut proposer à l'étude et à l'imitation de ceux qui traitent en latin des questions de médecine, et surtout des questions historiques ; c'est un guide sûr auquel on peut se confier sans crainte, car il possédait ce trésor si rare : un grand savoir éclairé par une haute raison. Les préliminaires de son encyclopédie médicale sont précieux pour l'ancienne histoire de l'art, et M. Raynaud a eu tort de l'oubher en écrivant sa maigre introduction.

Il a cité les travaux des modernes sur le sujet de sa dissertation, et nous n'aurions qu'à le féliciter d'avoir fait ainsi, n'étaient les lacunes de cette partie bibliographique. Notre dessein n'est point de le rectifier en ce point; mais il nous permettra de lui signaler, entre autres auteurs bons à consulter, Ackermann, cet abréviateur incomparable qui a pris rang, par un tout petit volume, à côté de Daniel le Clerc et de Schulze, ces deux maîtres dans l'histoire de l'ancienne médecine. Ackermann a traité avec sa supériorité habituelle d'Asclépiade et de l'école méthodiste, et il a entrevu deux choses capitales qui ont échappé à la sagacité de M. Raynaud : l'influence considérable de la philosophie d'Épicure sur la théorie médicale, et la révolution salutaire

que le méthodisme opéra dans la pratique, bien qu'il ait méconmi l'importance de cette révolution (1).

C'est à ce double point de vue, des antécédents philosophiques d'Asclépiade et de son initiative féconde comme réformateur, qu'il faut reprendre le sujet, de façon à satisfaire l'esprit du lecteur sérieux, non en une faible dissertation académique, mais en une monographie substantielle, exempte de préjugés, nourrie de réflexions solides, émanées d'un jugement droit et ferme. La matière est de celles qui soutiennent un auteur et l'entraînent naturellement à bien faire, pourvu qu'une préparation suffisante l'ait disposé à comprendre toute l'importance de sa tâche.

M. Raynaud agite les plus graves questions de la médecine ancienne avec une légèreté que nous ne lui pardonnons pas, quoique son travail ait oblenu les suQ"rages des juges de la Sorbonne, étrangers, il est vrai, aux problèmes de l'histoire médicale. Certaines inadvertances trahissent çà et là une grande précipitation (2).

Le chapitre ii raconte la vie d'Asclépiade. Daniel le GJerc n'a laissé rien à dire sur ce point. Sa biographie d'Asclépiade est un modèle de discussion critique. M. Raynaud, qui a consulté le Clerc et les historiens venus après lui, a présenté avec quelque confusion le résumé de ses lectures ; s'est appesanti longuement sur des controverses d'érudition un peu bien vieilles, et, sans nous fournir des renseigne-

(1) Instilutiones historiée medicinœ, auctore Joanne Christiano Gottlieb Ackennann, med. D. et Prof. Altorf. Norimbergse, in bibliopolo Uauero- Manniano, MDCCXCII, in-8. — y. Medicinœ anliquœ perioclus IV. Secta melhodicorum. — Cap. xiv: Epicuri systema philosophicum in medicinam iUatum, §§ 183-187. Cap. xv : Asclepiades, §§ 188-203, p. 132-144.

(2) Dans ses indications bibliographiques, p. 10, note 2, l'auteur cite deux ouvrages qu'il n'a pas vus : « Asdepiadis liber^ in quo conservatio ianitalis explicatur. Vindobonae, 1848. — Animadv. in hune l.ibrum. Ebendas(5jc), 1849. L'indication est empruntée à quelque auteur allemand, et c'est ce qui explique cet étrange nom de ville Ebendas qu'il faut lire Ebenda et rendre par ibidem.

ments nouveaux sur la patrie d'Asclépiade, il nous a montré ce médecin venant à Rome avec le dessein bien arrêté d'y gagner réputation et fortune. Les tendances de ce chapitre ne valent guère mieux, à mon sens, que celles du précédent.

Asclépiade, tel que le représente M. Raynaud, ressemble beaucoup trop à ces charlatans de l'art médical, réputés gens habiles, et qui exercent leur profession comme une industrie lucrative. Il fait ses calculs et trace son programme avant de se livrer à la pratique médicale, en fin matois qu'il était, ut erat vir callidissimus (d). Les insinuations de M. Raynaud, plus que malveillantes, ont le trèsgrand inconvénient de n'être point recevables en bonne critique.

Le témoignage de Pline, auteur sujet à caution en toutes matières, est particulièrement suspect en médecine, et trèscontestable en ce qui concerne Asclépiade. Les déclamations de Pline n'ont pas le sens commun, et elles sont bien moins excusables que celles de Galon, ce vieux Romain entêté et rempli de préjugés ridicules, malgré son grand sens pratique. Les textes de Pline doivent servir en l'absence de documents plus certains ; mais il faut les interpréter avec discernement et les contrôler sévèrement.

Pline représente Asclépiade comme un professeur d'éloquence qui, peu satisfait des profits que lui valait sa rhétorique, se tourna brusquement vers la médecine, hue se repente convertit (1), et ruina les anciens systèmes et les vieilles méthodes par des discours entraînants et médités à loisir, qu'il débitait journellement avec un charme persuasif, torrenti ac meditata quotidie oratione blandiens, omnia abdicavit ; unique moyen de succès pour un homme parfaitement étranger d'ailleurs à l'exercice de l'art médical, dépourvu de toute expérience, et ne possédant pas la moin-

(2) Nutitr. Histor., lib. XX VJ, c. vu, 1.

ASCLÉPIADE, FONDATEUIl DU MÉTIIODISMli . 031

dre notion des ressources thérapeutiques, ut necesse erat homini, qui nec id egisset, nec remédia nosset, oculis muque percipienda. En autres termes, Asclépiade n'était qu'un impudent charlatan qui abusait la foule crédule par de belles paroles, et qui dut au talent de bien dire la faveur publique. Et, pour achever le tableau, il devint en quelque sorte le centre autour duquel tourna presque tout le genre humain. On le regardait comme un émissaire céleste, comme un homme tombé des nues, pour rendre l'intention ironique

de la phrase latine, faventibus cunctis universum prope

humanum genus circimegil in se, non alto modo, quam si cœlo emissus advenisset. Le trait est joli et de ceux qui peignent au vif le compilateur de V Histoire naturelle. La Fontaine a dit excellemment :

En son histoire, Pline le dit; il le faut croire.

M. Raynaud a pris à la lettre le conseil du malin bonhomme. Il s'attache à Pline avec la môme déférence qu'à Galien, et il n'aperçoit pas les contradictions flagrantes du déclamateur, forcé, malgré son mauvais vouloir, de rendre hommage aux réformes inaugurées par Asclépiade.

Pline s'indigne (l'indignation est une de ses manières, et, si l'on peut dire ainsi, sa figure de prédilection) qu'un homme appartenant à la nation la plus frivole, unum hominem e leuissima gente, parti de rien et né sans ressources, sine opibus ullis orsum, pour se créer des revenus, vectigalis sui causa, se soit tout à coup érigé en législateur de la santé générale, repente leges salutis humano g eneri dédisse. Et, tout en déclamant avec indignation contre ce parvenu, il reconnaît qu'avant lui les pauvres malades en proie aux ardeurs de la fièvre restaient écrasés, étouffés sous le poids des couvertures, condamnés par ordonnance au supplice de la soif, plus intolérable que la fièvre, cloués sur le grabat de

douleur dans la plus parfaite immobilité, exposés sans miséricorde aux rayons brûlants du soleil méridional ou à la chaleur du foyer, en attendant une Iranspiralion salutaire; bref, soumis à des traitements d'une rudesse extrême, n/mis anxia et rudia.

Asclépiade changea tout cela. Il accorda du vin en temps opportun, permit Tusage de l'eau froide, imagina des lits suspendus qui berçaient doucement le patient et calmaient ou modéraient ses souffrances, généralisa l'emploi et tira grand parti des bains généraux et locaux ; adoucit les tourments de certaines opérations sanglantes, humanisa la thérapeutique, medendi cruciatus detraxit ; mit un terme à l'abus des vomitifs, prodigués jusque-là sans mesure et le plus souvent sans nécessité ; et parvint à corriger le public de la manie des drogues purgatives, qui, la mode aidant, avaient multiplié déplorablement les affections intestinales.

Voilà, d'après son détracteur lui-môme, quelques-unes des améliorations introduites par Asclépiade dans la pratique médicale. Son succès venait, non-seulement de ce qu'il savait entraîner les esprits avec une merveilleuse adresse, trahebat mentes artiftcio mirabili, mais encore de son expérience, de son habileté, de ce sens droit, qui est le vrai guide du praticien d'élite, et qui l'inspira si heureusement dans toutes ses réformes. Asclépiade eut le courage de débarrasser la médecine de toutes les recettes des empiriques, de renoncer à la routine des médicastres, de simplifier la thérapeutique en remontant à la grande tradition hippocratique, c'est-à-dire en bannissant les remèdes violents et suspects, et en se servant des précieuses ressources de l'hygiène. Celse le loue avec raison d'avoir balayé tous ces médicaments de valeur douteuse, dont le nombre allait toujours croissant au préjudice de la vraie science des indications \Horum autem usum ex magna parte Asclepiades non sine causa sustulit ; et cum omnia fere medica-

ASCLÉPIADE, FONDATEUR DU iMÉTMODISJlE. 633

menta stomachum lœdant, malique succi sint, ad ipsius victus rationem potius omnem curam suam transtulit.

Remarquable passage, négligé par M. Raynaud, et ainsi traduit par M. le docteur des Étangs; « Ce n'est pas sans raison qu'Asclépiade a presque entièrement banni l'usage de ces moyens curatifs ; et comme pour la plupart ils dérangent l'estomac et sont des mauvais sucs, il a reporté tous ses soins vers l'application du régime (1). »

Je crois avoir démontré ailleurs (2) que, pour avoir opéré cette grande réforme en thérapeutique, Asclépiade devait, contre l'opinion généralement admise, et selon moi erronée, être considéré comme un continuateur de la grande tradition hippocratique, tradition malheureusement rompue par Galien au grand détriment de l'art médical. Je ne puis reprendre ici l'enchaînement de mes démonstrations ; mais il me suffira de dire que, si la méthode thérapeutique d'Asclépiade eût prévalu contre la réaction détestable du gaiénisme, la médecine n'en serait pas à chercher encore aujourd'hui sa véritable voie.

Si M. Raynaud n'est pas de cet avis, il y viendra certainement quand il connaîtra mieux les vicissitudes de l'art médical dans sa longue et pénible évolution ; et peut-être pensera-t-il alors, avec l'ingénieux et savant Dezeimeris, que le méthodisme a été la première école médicale de l'antiquité, et la seule qui se rapproche en quelque manière de nos idées les plus modernes et les plus avancées. Sans approuver de tout point le parallèle établi par Dezeimeris entre la doctrine d'Asclépiade et celle de Broussais, je crois que ce parallèle est fondé en raison, et qu'il y a beaucoup de traits de ressemblance entre les deux grands réformateurs.

L'un et l'autre chassèrent de la médecine les fantômes, les théories creuses, les entités fictives, les abstractions

(1) Lit). V, prœfat., p. 121.

(2) Voy. la Tradition médicale, page 95 et suivantes.

fi 3/. PHILOSOPHIK.

quintessenciées; l'unel l'autre ramenèrent la Ihérapeulique aux règles du sens commun, rejetèrent avec dégoût les drogues inutiles ou malfaisantes, les médicaments incendiaires; l'un et l'autre obéirent aux inspirations d'une philosophie hardie, plus voisine de la science que de la métaphysique, propre à préparer l'intelligence aux inductions qu'elle doit tirer de l'observation et de l'expérience, en autres termes, à saisir les rapports des phénomènes, poui' arriver par le bon chemin aux lois et aux principes.

Pas plus que Broussais, Asclépiade ne supportait celte ontologie ou prétendue science de l'absolu, qui avait fait invasion dans la médecine dogmatique à la faveur des rêveries platoniciennes, et provoqué la réaction aveugle des médecins empiriques, réaction fondée et bonne dans ses principes, mais exagérée et détestable dans ses conséquences.

Asclépiade ne se jeta point dans l'éclectisme, il n'eut point la tentation de concilier les doctrines et les méthodes divergentes. Trop fort était son esprit pour concevoir un projet tellement chétif et vain. Son ambition visait au vrai but. Pline le représente comme un démolisseur des théories et des pratiques en vigueur avant lui^ et en cela Pline a raison, par hasard ; mais il ajoute aussitôt, pour arrondir une belle période : totamque medicinam, ad causam revocando, conjecturée fecit, que M. Liltré traduit très-exactement : « Il rappela la médecine entière à la recherche des causes, et la rendit ainsi toute conjecturale. »

M. Raynaud, prenant toujours à la lettre le conseil du bon La Fontaine, a pris aussi pour base de son appréciation définitive le texte du compilateur latin, et au nom de l'observation et de l'expérience, il s'est élevé contre les doctrines médicales d'Asclépiade, égaré, suivant lui, par son système de philosophie. Nous ne pouvons entrer ici dans l'exposition des idées d'Asclépiade en pathologie générale ; mais nous ferons une simple réflexion, que nous recom-

mandons à M. Raynaud et à tous ceux qui n'ont point étudié le méthodisme aux bonnes sources, c'est-à-dire dans l'excellent livre de Gelse et dans l'incomparable ouvrage de Cc-elius Aurélianus, le plus solide monument de l'ancienne médecine.

On voit, d'après ces deux auteurs, qu'Asclépiade renouvela la saine tradition médicale, en ramenant la thérapeutique à la méthode inaugurée parHippocrate. Mais il se garda sagement de suivre les hippocratiques dans leurs hypothèses sur les tempéraments, sur les crises et les jours critiques, et sur la prétendue providence d'une nature médicatrice. En peu de mots, il bannit de la médecine les fausses théories que l'école d'Hippocrate tenait des philosophes naturalistes et des faiseurs de cosmogonies. Il déclara que la nature, c'est-à-dire, suivant lui, l'organisme vivant, n'était en soi ni bonne ni mauvaise, et que, loin de la suivre en ses tendances, le médecin doit, sans cesse, la surveiller, la diriger, régler ses mouvements et ses actes. Quant aux jours critiques, il comprit que toutes les subtilités auxquelles ils avaient donné lieu n'étaient que la conséquence des arguties pythagoriques intempestivement introduites par Hippocrate dans l'art médical, et qui ont tenu bon jusqu'à la fin du dixhuitième siècle. Bordeu lui-même, pour ne citer qu'un grand nom, déraisonnait encore fort ingénieusement sur la théorie des crises et sur le système de sphygmologie imaginaire qui dérivait de la môme source, des nombres pythagoriciens.

Asclépiade vit que tout cela n'était que fiction, et le rejeta hardiment : Id Asclepiadesjure ut vanum repudiavit, neque in ullo die, quia par imparve esset, iis vel majus vel minus periculum esse dixit. Interdum enimpejores dies pares fiunt {\). Si la théorie des jours pairs et impairs avait encore des partisans (il n'y a pas cinquante ans qu'elle était debout),

(I) Lib, III, cl). IV, p. (il.

nous les prierons de répondre à cet argument capital, fourni par l'observation, et que n'a point négligé le bon sens incomparable de Celse.

Pas n'est besoin d'en dire davantage pour que les plus novices dans les questions médicales concluent, de ce qui a été brièvement exposé, qu'Alsclépiade était un grand médecin. Galien, qui a rejeté toutes ses réformes les plus heureuses, et ramassé le lourd bagage dont il avait allégé la médecine, Galien, en un passage très-remarquable de ses écrits, après une exposition un peu confuse de quelques dogmes fondamentaux, s'exprime en ces termes : « Voilà pourquoi nous cherchons à connaître et les affections morbides, et leurs causes et les lieux affectés, » Sià toïïto xà re ■TrâOy), xai aiTia, xaX toÙ; TOTOVÔoraç tottou; I^ST-à^oijLev (1).

C'est en quelques mots toute la pathologie générale, ou, pour dire mieux, toute la médecine; car, une maladie étant donnée, le médecin vraiment digne de ce nom entreprend une triple recherche, poursuit la solution d'un triple problème. Il ne saurait en effet aborder le traitement sans connaître préalablement la nature du mal, sa cause et son siège. Dezeimerisa démontré, les textes de Cœlius Aurelianus à la main, que telle était précisément la doctrine des méthodistes et de leur chef Asclépiade. Sauf quelques légères nuances dans l'expression de la formule, Broussais n'a pas dit autrement, plus de dix-huit siècles après Asclépiade; et les plus avancés parmi nos contemporains n'ont pu trouver rien de mieux en fait de doctrines générales.

Celse a donc raison d'affirmer qu'Asclépiade renouvela presque en entier l'art médical : Asclepiades medendi rationem ex magna parte mutavit, et M. Raynaud aurait pu, sans déroger et sans se compromettre, proclamer en Sorbonne l'urgente nécessité et la portée infinie de pareille ré-

(1) De optinia sect. ad Thrasijbulum , ch. xxiii, t. 1, p. 169, de l'édition de Kiilin.

novation. Une juste appréciation d'Asclépiade, en tant que médecin, l'eût doucement conduit à une saine appréciation d'Asclépiade, en tant que philosophe.

Les deux chapitres de sa dissertation consacrés à l'exposition et à l'examen de la doctrine philosophique d'Asclépiade sont insuffisants, pour ne rien dire de plus (i).

L'opinion de M. Raynaud sur la philosophie atomistique n'annonce de sa part ni une connaissance solide de la matière, ni une hien grande hardiesse.

Il n'a pas môme consenti que ses juges lui fissent une guerre de tendances, et s'est privé par là d'une satisfaction intime, qui vaut bien celle que procure aux candidats pacifiques une réception à l'unanimité. La dernière est peut-être plus douce, mais l'autre a bien plus de saveur pour ceux qui savent la goûter. Être en état de lire couramment les versmagnifiques de Lucrèce, c'est peu, si le lecteur, séduit par l'exemple et entraîné par la force irrésistible de cette grande poésie, n'émancipe son intelligence, de façon à pénétrer l'audace prodigieuse de cette philosophie, généralement connue sous le nom d'Épicure, et dontle vrai père était Démocrite, cet homme d'un génie investigateur et profond, qui semble, au dire d'Aristote, n'avoir rien laissé en dehors de ses méditations, o&toç S'Ioixe pLÈvirepl àTravrwv cppovxtaat (2). Democritus, vir magnus imprimis, cujus fontibm Epicurus hortulossuos irrigavit, dit ingénieusement Cicéron (3).

Épicure puisa en effet à la source de Démocrite, pour arroser ses petits jardins. Bien avisé fut Épicure, car de ces eaux fécondantes les arbres de son verger empruntèrent éclat et vigueur, et les fruits vinrent en abondance, fruits savoureux et substantiels, agréables au goût et salutaires à

(1) L'argumenlion dont nous avons entendu une bonne partie n a pu nous disposer à atténuer la rigueur de cette critique.

(2) De générât, et corrupt, lib. I, c. ii, fol. 305, t. I, éd. Casaub.,Lugd.

(3) De mi. Deor, lib. I. 43.

l'esprit, qu'ils instruisaient du bien et du mal, qu'ils affranchissaient aussi, par une vertu singulière, de nombre d'erreurs, de toute sorte de vieux préjugés, de la crainte de l'inconnu, et de cette ignorance superstitieuse et malfaisante que la science, pour remplir son office, doit combattre sans relâche.

Démocrite et ses disciples ou imitateurs regardaient la nature en face, sans s'effrayer de ses mystères, avec la résolution de déchiffrer ses énigmes, de mettre à nu ses secrets; et c'est précisément à cause de cela qu'Arisiole, le souverain maître des philosophes, louait Démocrite sans restriction, et que Lucrèce, en ses chants incomparables, célébrait avec l'enthousiasme d'une âme libre l'apothéose d'Épicure.

Ce dernier n'était point étranger aux études médicales. Dans le catalogue de ses écrits, Diogène Laërce mentionne un traité doctrinal sur les maladies, Trepl vou^wv So^aç, 7:poç Mi'ôpviv (1). Galien résume tant bien que mal les théories d'Épicure en médecine; et nous savons que ce philosophe, avant Asclépiade, comptait de nombreux sectateurs parmi les médecins, entre autres Métrodore.

M. Raynaud n'a rien consigné à ce sujet dans sa dissertation latine, et il a cru, avec la plupart des compilateurs qui ont écrit l'histoire de l'art médical et qui n'ont absolument rien compris à la doctrine des méthodistes, que le choix que fit Asclépiade de la philosophie d'Épicure ne fut qu'affaire de caprice ou d'habileté. Pour comprendre l'opportunité de la révolution dont Asclépiade prit l'initiative, la connaissance des antécédents est indispensable, de môme qu'il est indispensable de connaître les conséquences de cette révolution, pour en apprécier toute la portée. L'étude du système lentement construit sur les bases établies par Asclépiade est, à coup sûr, la plus belle, la plus curieuse et la plus

(t) Vit. Epie. liv. X, § 17, p. CG3, ed. Lipsiens. in-S, 1759.

neuve qu'on puisse faire dans l'ancienne médecine. Le sujet est vaste, fécond, magnifique, digne d'un esprit ferme et éclairé. Loin de l'avoir épuisé, Dezeimeris n'a fait que l'effleurer ; de sorte que le champ reste libre à M. Raynaud, qui apparemment n'a voulu que préluder, par sa dissertation académique, à une élude consciencieuse et sévère. Ce grand sujet d'histoire et de philosophie médicale est de ceux qu'il faut traiter avec celte indépendance absolue et cet amour pur du vrai qui donnent force et courage pour entreprendre sans défaillir (1).

(1) Aux curieux qui désireraient une bonne biographie d'Asclépiade, nous signalerons l'inestimable travail d'A. Cocchi, comme le meilleur et le plus intéressant sur la matière. Pour les indications bibliographiques sur les œuvres de ce savant médecin, V, p. 92 et 95 de ce volume.

CAO

Un médecin soutenait en Sorbonne, il y a de cela neuf ans (l), que les investigations des premières écoles philosophiques avaient puissamment aidé à l'avancement de la médecine grecque; et, malgré les preuves rassemblées à l'appui de son opinion, il eut contre lui tous les professeurs de philosophie. L'opposition très-vive de ses contradicteurs eut pour effet d'affermir plus fortement le candidat dans sa manière de voir. Une étude plus approfondie de l'ancienne histoire de l'art médical a depuis corroboré ses convictions; et aujourd'hui, le souvenir du dissentiment qui surgit alors entre lui et les maîtres de logique et de psychologie l'induit à penserque les philosophe s contemporains ne ressemblent en rien à ceux de Tantiquité, et qu'à cause de la dissemblance, ils ne se rendent peut-être pas bien exactement compte du rôle vrai et de l'influence réelle de l'antique philosophie.

Philosopher se dit maintenant de ceux qui, à l'exemple d'un grand novateur, s'enferment dans un poêle, seuls, ou à peu près, car le moi ou la conscience est un compagnon de nature essentiellement métaphysique et incertaine, pareil à l'écho qui représente le son de la voix, de façon à produire une véritable illusion d'acoustique. Si l'on prenait la peine de réfléchir sur l'origine du système de la dualité ou du double dynamisme, comme disent les disciples de certaine école médicale, il y a de l'apparence que l'isole-

(1) De medicinœ ortu apud Grcecos progressuque per philosophiatii. Paris, 1855. — Essai sur Vouvraye de J. Huarte : Examen des aptitudes diverses. Paris, 1865.

ment expliquerait la naissance de cette conception transcendante, aussi difficile à être bien entendue des gens d'un sens droit, que la distinction subtile des deux pouvoirs, spirituel et temporel, dans l'ordre économique el social.

A vrai dire, la conception et la distinction découlentd'une source commune. Rien ne serait d'une démonstration plus aisée que cette communauté d'origine. Mais pour le moment il ne s'agit que d'établir comme un axiome indiscutable la proposition suivante : Il y a deux catégories de philosopbes, ceux qui regardent en dedans el ceux qui regardent en dehors.

Cette façon de dire est si claire, qu'il paraît inutile d'emprunter aux Allemands l'objectif et le subjectif, quoique ces deux termes soient présentement fort à la mode.

Les philosophes qui regardent en dedans ferment volontiers les yeux pour ne rien voir des choses extérieures. Ils se livrent sans distraction à la contemplation intérieure et intime. Ils ont des visions tout à fait singulières, des révélations surprenantes pour les voyants, que l'exercice journalier de la vue a forcément habitués au spectacle mobile et varié du monde environnant. Il faut néanmoins leur rendre justice : les plus beaux romans philosophiques (le nombre en est infini) sont du fait de ces contemplateurs. Aussi peut-on supposer raisonnablement que les bons poèmes épiques, qui ne sont pas nombreux, le seraient bien davantage si ces philosophes de la contemplation interne, au lieu de se consacrer à la philosophie, qu'ils ont trop souvent dénaturée à force d'ornements, se fussent appliqués à la poésie, suivant leur naturelle vocation.

Malebranche, par exemple, qui voyait tout en Dieu, avait plus d'imagination qu'il n'en faut pour créer une œuvre poétique aussi divertissante que VOdyssée, ou du moins plus amusante que VÉnéide. Platon, qui mettait poliment Homère à la porte de sa république, n'a pas réussi à devenir un philosophe sérieux; mais, fidèle aux impulsions natives,

GUAHDIA. * *

- il a fait de la poésie en prose, et il s'est également distingué dans tous les genres ; car il est à la fois épique, lyrique, élégiaque et comique par-dessus tout. Avec moins d'amourpropre et un peu plus de courage, il aurait pu remplacer Aristophane, son modèle de prédilection. Pour moi, je ne le lis jamais sans rire, comme P. L. Courier, quand il Jisait Plutarque et ses menteries, sauf aux endroits où il parle de la stupide cruauté des bourgeois d'Athènes, qui, sous prétexte de religion et de salut public, assassinèrent son maître Socrate.

Ce dernier est le vrai maître de la philosophie contemplative. On connaît ses disiractions fréquentes, qui ont une dénomination précise en pathologie mentale (J). Socrate rêvait debout, en plein air, durant vingt-quatre heures et plus. Ses disciples nous ont laissé ignorer la nature et l'objet de ses rêveries. J'ose affirmer qu'elles contenaient en germe toutes les folies du mysticisme alexandrin.

Le contact de l'Orient fut pernicieux au génie grec. Les pérégrinations en Égypte de quelques anciens philosophes avaient déjà fait pressentir la funeste influence de la déraison orientale, influence qui se manifesta aussitôt que la philosophie, accompagnée de la science, eut émigré d'Athènes à Alexandrie.

Pythagore était un grand rêveur, et son enseignement ne contribua pas peu à introduire l'élément romanesque ou romantique dans les spéculations des anciennes écoles. Ni lui, ni Platon, qui lui a tant emprunté, ne furent préservés des écarts de l'imagination par la géométrie; et ces deux exemples, pris dans l'antiquité, prouvent que les mathématiques, réputées excellentes pour redresser la raison, ne valent pas plus que la logique pour la discipline des esprits enclins à dévier.

(I) Voyez Lelut. Da démon de Socrate. Nouvelle édition. Paris, ISôC.

On pourrait démontrer, en multipliant les exemples, que la philosophie et la géométrie ne vont pas toujours de concert. Descartes, dont le témoignage est précieux en pareille matière, avait signalé la fréquente incompatibilité des vérités géométriques et des spéculations métaphysiques, et lui-môme est peut-être un exemple éclatant de cette incompatibilité. Descaries était un très-grand géomètre. Leibnitz, rival de Newton dans la science des nombres, n'a pas une moindre réputation de métaphysicien que Descartes. On sait comment Pascal appréciait la philosophie de ce dernier : la postérité, plus impartiale que Pascal, ne portera probablem.ent pas un autre jugement et sur la métaphysique de Descartes et sur celle de Leibnitz. Otez h ces puissants calculateurs la tradition scolaslique et les influences religieuses qui les dominaient, et vous trouverez bien peu d'originalité dans leur métaphysique, c'est-à-dire dans les idées fondamentales de leurs systèmes.

Le dix-huitième siècle, si clairvoyant, avait aperçu le vice radical de cette métaphysique, et il cherchait ailleurs la voie et la lumière. Prenez Diderot, qui était l'âme de l'Fncyclopédie, Condorcet, le plus pur et le plus complet représentant de cette glorieuse période d'émancipation, et vous ne trouverez chez eux aucune trace des préoccupations qui se sont propagées par la malfaisante école de Rousseau.

Celui-ci fit un retour en arrière. Il invoqua la nature, sans la comprendre, quoique contemporain de Linné, de Jussieu et de Bufl"on, et il prétendit au rôle de législateur en botanique, avec ses médiocres qualités d'herboriste.

iMontesquieu, avec des prétentions plus modestes, devina toute l'importance des sciences naturelles. II pressentit que, par les connaissances qui révèlent les lois du monde organique, l'homme et l'humanité deviendraient plus accessibles à la curiosité philosophique. Il chercha le secret de l'évolution humaine dans l'étude comparative des lois, non sans exagérer l'action des circonstances extérieures,

c^* PHri.osoi'iiin:.

moins sage en cela qu'Hippocrale, qui, tout on ramenant l'atlenlion sur les agents externes, avait reconnu l'ascendant des races, et opposé les tendances de nature à l'influence incessante des modificateurs.

Voltaire, moins hardi et plus sensé, s'en tint à l'empirisme de l'histoire : il enregistra les phénomènes et donna une idée telle quelle des mœurs et de l'esprit des nations. Son Essai (1) est le véritable point de départ de cette science générale et à peine ébauchée, qu'on nomme la philosophie de l'histoire.

Condorcet, le premier (Turgot n'avait tracé que des linéaments) esquissa d'une main ferme le plan de cette philosophie (2), et, bien qu'inachevée, son esquisse reste comme un modèle. Ce grand homme a fait le cadre si vaste, que l'humanité tout entière y trouve place, quoiqu'il lui ait promis un avenir sans hmites et des progrès indéfinis dans la voie de la perfection. Tous les systèmes généraux, toutes les conceptions généreuses de la philosophie moderne, depuis la grande révolution française, émanent de Condorcet, hormis les théories rétroactives de M. de Bonald, de Joseph de Maistre et des disciples de l'école théocratique, qui prétendent nous ramener, un peu tardivement, aux vues sublimes, si l'on veut, mais étroites de saint Augustin, de Paul Orose de saint Thomas et de Bossuet.

Nos contemporains, tous ceux du moins qui en fait d'idées ne s'alimentent point de l'antique tradition et ne vivent point d'archéologie, nos contemporains comprennent l'histoire tout autrement que les docteurs et les Pères de l'Église, et cette façon nouvelle de concevoir révolution du genre humain est un progrès immense, qui donne raison à la théorie de Condorcet, et qui nous rend bien supérieurs à toutes les générations précédentes.

(1) Essai sur les moeurs et l'esprit des mitions. Paris, 1Î5S.

(2) Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain. Paiis, rOi.

ESQL'ISSE DES l'ROGRÈS DE LA PHYSIOLOGIE CÉRÉBRALE. 64 5

Le moyen âge que Condorcet dédaignait avec grande raison, et qui trouve aujourd'hui des défenseurs et des panégyristes non-seulement parmi les fils des croisés, comme on dit, mais encore parmi des savants d'un esprit mystique, le moyen âge, saturé d'ignorance, dominé par la théologie, écrasé par la guerre, fut de tout point incapable de songer à l'avenir. Dompté par la terreur, et environné de ténèbres, il crut de bonne foi à la fin du monde. Jamais l'égoïsme individuel, inhérent aux races d'origine germanique, et dominant alors, ne se développa plus à l'aise que durant cette période intermédiaire, sans comparaison inférieure à l'antiquité, quoi que puissent dire les dogmatistes infaillibles de la petite église d'Auguste Comte. Le moyen âge n'eut pas la notion du droit, indispensable à toute organisation sociale. Il n'obéit qu'à la peur et ne fut conduit que par la menace. Toute sa science se borna à l'alchimie et à la magie. Enveloppé de toutes parts par la superstition, il ne connut point la nature, ne produisit pas un naturaliste. Les savants du moyen âge n'étaient que des curieux, des esprits subtils, des compilateurs qui vénéraient l'antiquité, comme le reste, sans la comprendre, sans entrevoir ce que l'antique civilisation, dont quelques débris surnageaient encore, avait tenté ou fait pour l'humanité. Le moyen âge divisait les hommes en catégories, suivant leurs croyances. Les fidèles ou les orthodoxes ne prétendaient qu'à la conversion forcée ou à l'extermination des infidèles, des mécréants, des hérétiques. L'unité dans la servitude était au bout de cette doctrine violente, qui sanctifiait le plus odieux des crimes, la violation de la conscience humaine.

Les anciens se contentaient d'appeler barbares ceux qui restaient en dehors de la civilisation gréco-latine, elles plus avancés d'entre eux tendaient h la suppression, ou du moins à la réduction de la barbarie, par l'union des diverses familles, dont l'ensemble constitue la vie collective, la société humaine. Sénèque, dont les écrits résument toutes les

idées morales de l'anlique civilisalion, et qui avait des notions si élevées du devoir et du droit des gens, Sénèque parle de ce lien qui doit étreindreet confondre en une seule famille toutes les espèces du genre humain, nobis societatem humani generis sancientibus. Aussi le dessein de ce grand moraliste était-il d'établir pour tous les hommes une bonne hygiène mentale, et de fonder les transactions humaines sur l'honnêteté, ingénia sanare, et fidem in rébus Immanis retinere.

Le moyen âge faisait précisément le contraire. La double autorité qui prévalait alors abrutissait les esprits, et reposait sur la force, ou, si l'on aime mieux le mot vrai, sur l'injustice et l'iniquité. Ces bas siècles ne savaient rien de la nature. Pour eux l'animalité n'avait point de sens, et l'organisation animale était un mystère : la théologie n'expliquait rien et suffisait à tout. Dans l'ancienne société, dans la civilisation hellénique et latine, la théologie n'existait point; mais en revanche, la politique, la morale et la législation se rattachaient aux conceptions initiales de l'univers et des êtres vivants.

Les premiers philosophes étaient de nom et de fait des physiologistes ou des physiciens. Sous cette dernière dénomination, l'Angleterre et l'Espagne désignent encore les médecins, c'est-à-dire les hommes qui, par les études indispensables pour l'exercice de leur profession^ connaissent le mieux la nature humaine. Aristole, le chef de la vraie philosophie et le maître des naturalistes anciens et modernes, Aristole vénérait la mémoire de Démocrite, qui l'avait précédé dans la connaissance sérieuse des choses de la nature. Démocrite, fécondant les doctrines qu'il tenait de Leucippe, fut le fondateur de ce système original et hardi, qui, introduit plus tard dans la médecine par Asclcpiade, changea toute la théorie médicale. Épicure fut, par rapport à Démocrite, ce que Lucrèce fut par rapport à Épicure, un propagateur de la doctrine atomistique. Quand

cette doctrine vint renouveler la médecine par le méthodisme d'Asclépiade, elle avait subi l'influence salutaire d'Aristote. Celui-ci, le premier, réagit fortement contre la tendance qui, grâce à l'exemple contagieux de Platon, emportait les investigateurs loin de la réalité à la recherche d'une vérité chimérique, d'un idéal illusoire. Aristote établissait les inébranlables fondations de la philosophie de l'avenir, de cette philosophie qui commence à peine à surgir, api'èstant de siècles de désillusions et d'expériences.

La théorie de Platon sur la formation de l'homme et la création du monde peut se comparer au récit mosaïque de la Genèse. Julien, dit l'Apostat, apparemment parce qu'il ne fut jamais chrétien que de nom, Julien n'a pas manqué de mettre en parallèle la tradition platonicienne et la révélation hébraïque. Il se prononce pour Platon^ en vrai païen qu'il était. Les savants qui ont pris d'office la défense de la cosmogonie de Moïse n'ont tenu compte du parallèle, et cette négligence est regrettable, car nous saurions maintenant si la prédilection de Julien, qui n'était pas un sot, avait quelque fondement solide.

Avant Platon, Hippocrate, prenant les choses de moins haut, avait cherché curieusement, en vue de l'art médical, à déterminer les rapports qui existent entre les choses extérieures ou du dehors, comme il dit, et l'homme vivant. Le traité des Airs, des Favx et des Lieux {l) ouvrait un champ illimité aux investigations des médecins, des physiologistes et des philosophes ; et c'est encore ce qu'il y a de plus parfait en ce genre d'études ; car, malgré son influence visible sur les conceptions de quelques penseurs anciens et modernes, le traité hippocratique n'a suscité qu'un véritable essai d'imitation, celui de Blainville (2), le seul de nos

(1) Œuvres complètes, Irad. E. Lillié. Paris, 1840, t. II, p. 12.

(2) Cours de physiologie générale et comparée. Paris, 1833, 3 vol. in-8. V. flans le tome III, De l'aclion des modificateurs externes généraux sur l'organisme, p. .381.

648 PHILOSOPIIIE.

contemporains qui ait bien saisi l'importance et pressenti le le rôle inévitable de l'hygiène générale. .

Aristote (1) s'est souvenu de l'exemple donné par Hippocrate, et c'est par lui que Montesquieu a connu la portée d'un principe capital dans l'histoire du genre humain, quoiqu'il l'ait prodigieusement exagéré dans ses applications. Aristote, toutefois, en vrai naturaliste qui cherchait la fin et la raison des phénomènes, tenta de pénétrer le secret de la constitution humaine. Fort de ses connaissances anatomiques, rompu à l'observation des lois de l'organisation, et pouvant, mieux qu'aucun de ses devanciers, comparer et induire, il s'éleva naturellement de l'étude de l'animalité à l'étude plus complexe de l'homme, et, sans obéir aux influences cosmogoniques et physiques qui avaient dominé et parfois égaré Hippocrate, il s'appliqua à l'analyse de l'être vivant qui lient la tôle de la série animale. Son traité de l'Ame, corollaire de sés travaux d'anatomie et de physiologie comparées, complément de sa métaphysique, le traité de VAme est un premier essai de cette science, qui porte aujourd'hui, et justement, le nom significatif de biologie. Ce livre profond, sur lequel on a. si fort déraisonné depuis Stahl, n'est point à l'usage de ceux qui prennent ou . reçoivent de nos jours le titre de philosophes. Qui ne sait pas la physiologie générale ne saurait l'entendre.

Aristote, l'excellent naturaliste, ne pouvait commettre l'erreur de Descartes, qui a détaché l'homme de la série animale, avec le dessein de faire pour lui une science spéciale, et de fait impossible, puisqu'il ne tenait compte des lois inviolables et immanentes du monde organique, lois sans lesquelles l'homme devient une énigme, et l'évolution du genre humain un impénétrable mystère. La logique est comme le creuset qui montre à quoi se réduisent en définitive les systèmes. Descartes a été reconnu et proclamé

(1) La politique.

chef de ceux qui réduisent toute la philosophie à l'observation du moi, et qui partent de la conscience pour bâtir cet édiûce sans assises qu'on appelle la /3Sî/c/«o%ïe.

Ignoralur enim quse sit natura animai,

comme disait Lucrèce ; et depuis, les plus subtils psychologues n'ont pu dissiper cette ignorance. Et néanmoins la science psychologique emprunte son nom de ce je ne sais quoi dont l'existence môme a été un problème insoluble pour bien des philosophes, et aussi pour quelques théologiens, voire des plus orthodoxes.

Les philosophes qui se prévalent aujourd'hui du traité del'^rwed'Aristote, en faveur du spiritualisme, ressemblent un peu à ces conûants Troyens qui s'attelèrent au cheval des Grecs pour l'introduire dans la cité de Priam. Arislote n'a rien de commun avec les spiritualistes. La barbarie du moyen âge l'a invoqué comme un soutien, pour n'avoir connu que l'organon ou l'instrument, comme disait le maître, sans connaître la méthode, les principes et l'encyclopédie aristotélique, c'est-à-dire la doctrine ésotérique et fondamentale. Or, il faut tout connaître d'Aristote, à peine de ne rien entendre à sa philosophie.

Stahl aborda l'étude de l'homme vivant, sain et malade, avec un esprit plus ferme et surtout avec moins de préjugés que Van Helmont, l'illuminé ; mais son piélisme l'égara en des erreurs qui font plus d'honneur à sa piété sincère qu'à son jugement. Barthez a été ingrat envers Stahl ; mais il le répudiait instinctivement, et pour cause. Barthez, l'homme du dix-huitième siècle, instruit de tout ce qu'un savant pouvait connaître de son temps, sceptique obstiné, comme ses amis les encyclopédistes, récrépit le vieux système de l'âme végétative et sensitive, qu'il appela le principe vital, et restreignit beaucoup le rôle de l'âme raisonnable, qu'il

mit hors de la physiologie. C'est qu'il relevait lui aussi de l'école de Descartes, et que ses grandes connaissances en mathématiques l'entraînèrent à une conception vicieuse de la métaphysique. Ceux qui se disent les disciples de Barthez sont gens de peu de poids et de grandes prétentions. Nous avons la conviction bien raisonnée qu'ils n'entendent absolument rien à la doctrine du maître. Celui-ci, malgré ses injustices, ses colères, ses incertitudes et la lâcheté que lui reprochait non sans raison Joseph de Maistre, Barthez a eu la gloire enviable de donner son vrai nom à la physiologie ; il l'a appelée la science de l'homme. Il pensait, avec Hippocrate et avec son maître Descartes, que la vraie connaissance de la nature humaine et des moyens de l'améliorer se doit puiser dans la médecine, et si c'est à cause de cette communauté d'opinions que l'école médicale de Montpellier se dit hippocratique, elle a grandement raison. Mais elle n'en a pas d'autres que celle-là.

Barthez a publié deux éditions de son ouvrage fondamental (1). Dans l'intervalle, Cabanis mit au jour, en deux volumes (2), les douze mémoires, communiqués par lui en partie à l'Institut, et dont l'objet était évidemment de restituer à la physiologie et à la médecine l'étude des fonctions supérieures. Cabanis reprenait avec avantage la thèse soutenue par Galien, et, comme ce dernier, il démontrait que les phénomènes de l'ordre moral ne se peuvent expliquer que parla connaissance des agents organiques. Pour l'accuser de matérialisme, ses adversaires ont perfidement tourné contre lui certaines comparaisons et métaphores qui n'ont rien que de très-sensé quand on les laisse à leur place, au lieu de les dénaturer à plaisir.

(1) Nouveaux éléments de la science de l'hotiime, 1778-180G.

(2) Traite' du physique et du moral de l'homme. Paris, 1802; 2^ édit., 1803. — Après la mort de Cabanis, on a substitué dans le titre le mot de Rapport à celui de Traite'. Voy. 8<= édit., aux notes et notice, par L. Peisse. Paris, 1844.

Cabanis, verni deux siècles après le médecin espagnol Juan Huarle, auteur d'un essai tout à fait original sur la physiologie morale (1), Cabanis épuisa en quelque sorte les données des anciens, que nous avons concentrées en quatre traités célèbi'es : celui d'Hippocrate, sur les Eaux, les Airs et les Lieux, le Timêe de Platon, le traité de VAme d'Aristote, et finalement l'essai de Galien sur la constitution du corps déterminant les phénomènes moraux. On se demande comment Galien, qui n'était, à le bien prendre, qu'un commentateur, un compilateur, un éclectique, a réussi à tracer, en ce sujet scabreux des rapports du physique et du moral, une esquisse qui reste comme un modèle, malgré l'appareil scolastique et les hypothèses qui la déOgurent.

La théorie des humeurs, en germe dans Hippocrate, est parfaitement ridicule, à cause surtout de l'abus qu'en a fait durant quinze siècles la médecine galénique. Et, néanmoins, celte théorie inconsistante a servi de base à la doctrine des tempéraments, laquelle a été le point de départ des essais de physiologie transcendante de Galien, de Huarte et de Cabanis. Cette doctrine, appliquée à l'étude des fonctions supérieures, tenait grandement compte des viscères et des sens internes, et c'est par là qu'elle l'emporte encore sur des doctrines plus avancées et mieux assises, pour ce qui est du moins des instincts et des passions. Cabanis a tiré grand parti de la considération des viscères et des organes internes, pour fortifier le système des sensations, prédominant dans la philosophie du dixhuitième siècle, et tellement avancé par les investigations de Bulfou et de Condillac.

Les naturalistes et les philosophes du dix-huitième siècle avaient frayé la voie à Bichai. Celui-ci n'échappa point à

(1) Examen de ingénias ipara las ciencias. Baeza, 1675.

l'inlluence des doctrines animistes et vitalistes qui régnaient encore, et dont Bordeu et Barthez subirent non moins que lui l'inOuence. Mais plus avancé qu'eux, grâce aux travaux de ses contemporains, qu'il résuma en vrai poète, Bichat alla droit au centre de la vitalité. Il dévoila, non pas tous les mystères, mais le rôle capital du système nerveux. Il démontra que l'âme végétative des anciens philosophes (principe vital des modernes) n'était autre que celte double chaîne nerveuse qui, le long de la colonne vertébrale, parcourt tout le tronc, de la tôte au bassin, et anime tous les viscères ; et que l'âme sensilive et raisonnable (celle des animistes de l'école de Stahl) ne s'explique point sans la moelle et le cerveau. Bichat distingua, sépara en quelque sorte les deux systèmes ou plutôt le double système, bien qu'ils soient l'un et l'autre en communication immédiate et perpétuelle; et, par un reste de déférence aux vieilles théories et à l'ancien dualisme, il dédoubla la vitalité générale, et prétendit discerner la vie organique ou végétative de la vie animale ou de relation.

La distinction est subtile et, en bonne physiologie, inadmissible. Les recherches anatomiques et pysiologiques de nos contemporains tendent à démontrer l'union intime, disons mieux, l'unité des appareils nerveux du grand sympathique, de la moelle et du centre cérébral. N'importe que Bichat n'ait pas vu la réalité telle quelle. Il en avait fait assez quand la mort vint le moissonner en sa fleur, pour que la physiologie des fonctions supérieures, s'appuyant sur l'anatomie du système nerveux, sortît enfin du vague, de l'empirisme et des préjugés maintenus par une longue tradition.

Cabanis et Bichat avaient ouvert et parcouru hardiment une voie nouvelle. Gall s'y engagea à son tour, et il posa des principes inébranlables et féconds pour la physiologie et la pathologie mentale. Les fondements de sa doctrine deraeu-

ESQUISSE DES l'ROGRÈS DE LA PHYSIOLOGIE CÉnÉBIîALE. 6 53

rent. Quant à sa méthode et à sa théorie phrénologique et cranioscopique, il ne les faut juger qu'avec beaucoup de circonspection. Tous les fondateurs succombent à la tentation de tirer les conclusions de leurs principes dogmatiques, et il est juste de se montrer indulgent envers ces systèmes prématurés. Pour apprécier la valeur de Gall et les services par lui rendus à la physiologie et à la médecine, il convient de faire un retour en arrière et de rappeler qu'avant ce grand homme, les connaissances positives sur les organes des fonctions supérieures se réduisaient à rien, de même que les notions d'après lesquelles on se guidait pour traiter les maladies mentales. Pinel, qui, le premier en France, s'est sérieusement occupé de l'étude de la folie, n'a été qu'un empirique et un classificaleur très-médiocre, pour n'avoir rien compris à la révolution opérée par Gall. L'école de Pinel ne vaut pas mieux que son chef, pour avoir suivi la môme voie de réaction.

Broussais, qui ne resta jamais en arrière, saisit toute l'importance des doctrines de Gall, et, avec cette logique infaillible, qui est la plus haute expression du bon sens et le vrai signe du génie, il fit rentrer les maladies mentales dans le cadre général de la nosologie, et démontra invin-ciblement, selon nous, que la pathologie mentale, inséparable de la pathologie proprement dite, est, de môme que celleci, physiologique (1). La plupart de nos médecins d'aliénés ne se doutent môme pas de ce que Broussais a fait pour leur mettre un flambeau à la main. Ils s'obstinent à ramper dans l'ornière de la routine empirique, au lieu de marcher d'un pas ferme dans le droit chemin.

Il faut féliciter M. le docteur Félix Voisin de ne pas imiter la grande majorité de ses confrères, et de croire que le progrès ne consiste pas à marcher en reculant. Disciple de

(1) Examendes doctrines. Pari?, 1829-1834.— De Virritation et de la folie. 2e édition. Paris, 1839.

Gall et de Broussais, il ne se fait pas scrupule de suivre les exemples de ces deux maîtres incomparables, et, de môme qu'eux, il est ramené par la pathologie à la physiologie, à l'hygiène, et à cette science générale qui part de ce principe : Pour comprendre l'humanité en ses manifestations diverses, il ne faut rien négliger de ce qui provoque et de ce qui produit ces manifestations, et, avant toutes choses, il importe de savoir quels sont les agents des phénomènes produits, comment ils agissent, en quels rapports ils sont entre eux ; bref, quels sont les organes producteurs, quelles sont les fonctions, les facultés et leurs combinaisons multiples.

La philosophie scolastique ne s'inquiétait point de ces questions capitales. Aussi, après tant de siècles d'ergotisme, l'histoire de cette philosophie se résume en un seul mot : néant.

Nous avons tracé l'esquisse historique qui précède, afin que le lecteur pût se rendre un compte exact de tous les efforts qu'il a fallu pour ramener la science de l'homme à la véritable théorie, à celle qui part de l'observation, de l'induction, de la réalité, pour s'élever jusqu'aux lois qui déterminent les rapports des phénomènes. M. le docteur F. Voisin dit excellemment, dans un avis succinct qui ouvre son beau livre (1) : « Il a fallu des siècles d'analyse et d'observation pour découvrir ces lois. Personne ne les a inventées : elles sont invariables, antérieures à tous les législateurs et communes à tous les peuples. Elles n'ont rien de surnaturel ; il n'y a pas de tête humaine dans laquelle elles ne trouvent de l'écho. Elles étaient renfermées dans les archives de la création, je les en ai tirées, et, si je les promulgue, c'est que je suis convaincu qu'elles détruiront une foule de préjugés, qu'elles agrandiront l'âme et l'esprit de

(1) Nouvelle loi morale et relu^ieuse de lltumaniié; Analyse des senliments moravT. Paris, in-8, 4G-S pages.

mes semblables, et qu'elles les appelleront définitivement à l'existence heureuse et complète de leur espèce. »

Tel est le programme qui résume la substance, la doctrine et l'esprit de l'ouvrage. On ne saurait se méprendre sur le but de l'auteur. Son dessein visible est de poser les fondements d'une éducation intellectuelle et morale, d'une éducation sociale qui soit conforme de tous points à la constitution môme de la nature humaine. Aussi n'hésitet-il pas à offrir un nouveau code à la société. Non qu'il veuille brusquement renverser ce qui est, mais afm que ce qui doit disparaître, n'étant plus, ce qui doit être nécessairement s'introduise de droit, par une législation empruntée en quelque sorte à l'organisation vivante.

M. le docteur F. Voisin, qui prend légitimement le titre enviable de législateur, n'est point de ces législateurs inspirés qui, à l'exemple de Moïse, descendent des hauteurs, environnés du fracas du tonnerre et de l'éclat de la foudre. Il n'est mû à légiférer par aucune ambition théocratique et pontificale, comme la plupart de ces grands réformateurs qui commencent par se proclamer athées, et finissent par s'instituer de leur pleine autorité les souverains pontifes d'une religion nouvelle. M. le docteur F. Voisin n'a rien de commun avec ces novateurs maniaques, et il n'aspire à recevoir les adorations de personne. II. appartient à cette ferme philosophie du sens commun et de la science qui se borne à voir les choses telles qu'elles sont, sans ajouter des difficultés nouvelles et inextricables aux problèmes ardus que présentent en foule les êtres et les phénomènes du monde organique. « En conséquence de ces principes, ditil en son introduction, nous ne créons point de forces indépendantes de l'organisation, et nous n'admettons point ces puissances surnaturelles que, sur l'injonction de nos premiers maîtres, nous avons eu la simplicité de chercher partout et que nous n'avons trouvées nulle part. » — « Dans cette direction toute scientifique, nous ne séparons pas

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l'homme du reste de la création : il ressemble à toutes les autres espèces vivantes ; rien ne lui manque ; il n'est point au-dessus d'elles, il n'en difi'ère que par un plus grand nombre de pouvoirs (1). » — « Je veux donc, poursuit-il plus loin, que l'homme soit complet dans ses manifestations comme il l'est dans sa nature, et qu'il rentre, à ce point de vue, sous la loi de lous les ôlres (2). »

Ces vérités qui devraient courir les rues, comme on dit vulgairement, et entrer dans lecatéchismedes écolesprimaires,ces vérités doivent être répétées sanscesse, car on ne les enseigne point dans les cours de logique et de psychologie.

M. le docteur F. Voisin n'est pas un optimiste, comme on pourrait le croire. Loin de là, il est convaincu qu'une réforme radicale est indispensable, et il prétend, non sans raison, qu'il appartient «à la science de rédiger à nouveaux frais et sur ses véritables bases le code moral de l'humanité (3).. »

Nous pensons exactement comme lui, et nous nous associons très-volontiers à ses bons désirs, d'autant mieux que M. le docteurF. Voisin, qui connaît à fond l'élément moral, pour l'avoir étudié à la véritable source et dans ses racines, n'est point un de ces philosophes mystiques qui prétendent que les fonctions supérieures soient régies, disciplinées et gouvernées par les sentiments affectifs. Il accorde justement la prééminence à l'intelligence, par laquellela science, qui est la lumière et le salut de l'humanité, s'étend et se fortifie. Cette idée capitale nous a constamment soutenu dans la lecture de celte « analyse des sentiments moraux,» remarquable par l'abondance des aperçus ingénieux, des vues originales, des images éclatantes qui rendent à merveille la pensée intime de l'auteur et sa passion pour le bien de ses semblables.

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