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III. — Les mœurs en Espagne

Parmi les médecins qui sortent du commun, beaucoup sacrifient au charlalanisme, comme à une divinité lutélaire. La grande masse compte moins de charlatans que d'hommes vulgaires: pratique et vulgarité sont à peu près synonymes. Aussi ne faut-il pas s'étonner de l'abaissement de lamédecine contemporaine ; les défaillances de ses principaux représentants s'expliquent assez et par le défaut de convictions et par l'indilférence et la médiocrité du grand nombre. Les plus éclairés hésitent et se troublent en présence de ces problèmes qu'on ne peut résoudre dignement qu'en associant la droiture inllexible à la rectitude d'intelligence; et les grandes questions sont habilement éludées ou restent sans réponse.

Il faut le dire hautement, l'art médical n'est pas présentement plus riche en législateurs qu'en moralistes, et bien peu de médecins ont aujourd'hui conscience pleine et entière de leur mission véritable et du rôle qui leur appartient dans la société. C'est l'esprit d'observation qui domine, mais de cette observation en petit, qui s'applique uniquement aux faits visibles et palpables, aux symptômes minutieux, et qui s'élève rarement jusqu'à l'induction. La généralisation n'est plus de mode, et pour la plupart vaut

autant que divagation. Et coname il y a toujours corrélation entre les habitudes de l'esprit et les sentiments moraux, la majorité se préoccupe beaucoup moins de la dignité de l'art que des intérêts de la profession. Les associations médicales n'infirmeront point cette assertion.

Il résulte, de cet état de choses, que l'autorité morale de la médecine s'affaiblit, et que lesmédecins ontbeaucoupperdu de leur crédit et de leur influence. La société ne considère que ceux qui la servent, et elle ne nous prodigue pas sa considération. Elle n'a peut-être pas tout à fait tort. Sa parcimonie est un avertissement salutaire, dont il serait temps vraiment de tenir compte, car il est honteux pour nous de ne pas intervenir plus activement dans ces mutations et transformations incessantes qui constituent proprement le progrès.

La médecine politique n'existe que de nom, et la plupart des médecins ne semblent pas même se douter des étroites conncxionsqui rapprochent, jusqu'au point de les confondre, la morale et l'hygiène. Sous ce rapport nous sommes inférieurs aux anciens, et particulièrement aux Grecs, qui considéraient la médecine comme un des éléments de la science sociale. Si nous avions le loisir de montrer quel a été et quel doit être le rôle du médecin dans la civilisation, il nous serait aisé de prouver que le passé l'emporte sur le présent. Mais une telle démonstration serait une revue de toute l'histoire de notre art. Il vaut mieux signaler les efforts des médecins qui, de nos jours, osent s'élever jusqu'aux problèmes de l'avenir, sincèrement, savamment, sans lieux communs ni déclamations intempestives.

Le docteur Manuel Pizarro y Gimenez est de ceux-là. Nous avons de lui deux ouvrages trcs-recommandables, qui attestent son savoir, sa capacité et le zèle actif qu'il déploie dans l'accomplissement des fonctions qu'il tient du conseil municipal de Séville. Cette grande cité est un lieu propice

aux éludes générales et pratiques d'hygiène publique, et le docleur Pizarro a été dignement choisi pour veillera la salubrité d'un centre de population aussi considérable. Disciple du professeur Monlau, savant médecin et littérateur distingué, le docleur Pizarro n'est point un hygiéniste vulgaire. 11 pense sensément, il est presque philosophe, chose rare partout et plus particulièrement en Espagne, et il ne dédaigne point les enseignements de l'histoire; ce qui ne l'empêche pas de se tenir parfaitement au courant des choses présentes. Son Annuaire d'hygiène publique est véritablement, suivant le sous-titre, une exposition des progrès de celle science et des principaux travaux dont elle a été l'objet en 1862 (1). Dans cette compilation utile, le docteur Pizarro n'a rien négligé d'essentiel; et son esprit de discernement s'est montré à côté d'un savoir solide. Mais où il a mis toute son originalité, c'est dans un mémoire adressé a la municipalité de Séville sur l'organisation du service de salubrité (•2).

Restituons à ce mémoire substantiel son titre vrai, et ne craignons pas de dire que l'auteur a voulu faire un essai sur la prostitution publique en Espagne. Ce sujet est encore neuf, et nous savons par expérience qu'il offre des difficultés presque insurmontables (3). Les documents font défaut, et il faudrait fouiller dans les archives et bibliothèques de la Péninsule pour dissiper en pareille matière la confusion et le désordre.

Ce n'est point d'après les coutumes autrefois en vigueur

(1) Anuario de higiene publica. Exposicion de las principales toreas y progresos de esta cienciaen el imode 18G2. Sevilla, i8(j3, 1 vol. in-8 de .\vi-304 pages.

(2) Bases para la organizucion del sernicio sanitario municipal de Sevilla : memovia escrita y presentaJa al Excmn. Ayuntamiento Hispalense. Sevilla, 18G!, in-8, 134. pages.

(3) Yoy. noue travail sur la prostitution en Espagne, dans l'ouvrage de Parent-Duchàtelet, De la prostitution dans la ville de Paris, 3" édition, suivie d'un Pre'cis sur la prostitution dans les principales villes de l'Europe. Paris, 1857, t. II, p. 763.

à Todède, à Madrid, à Séville, à Grenade, à Saragosse et ailleurs, que l'on peut se faire une juste idée des vicissitudes de la débauche publique en Espagne. Dans ce pays de droit municipal, chaque commune avait ses lois et ses us ; de sorte qu'on ne peut se représenter Tensemble qu'en connaissant le droit coutumier de chaque ville.

Il y a là un immense travail d'analyse encore à faire, et sans lequel l'histoire des mœurs en Espagne n'est pas possible; car le droit écrit dans les vieux codes, et qui constitue proprement la législation espagnole, représente plutôt une théorie qu'une civilisation. Qui ne sait, par exemple, que les fameuses lois d'Alphonse le Sage restèrent durant des siècles à l'état d'utopie, de môme que les traités de haute jurisprudence de Cicéron et de Platon? Et qui ne sait aussi que là où l'Orient avait laissé son empreinte profonde, encore perceptible aujourd'hui, les mœurs et les coutumes étaient autres que dans les provinces où la domination sarrazine n'avait fait que passer?

M. le docteur Pizarro a senti la difficulté, et il s'est restreint. Il ne parle que de Séville, dont l'histoire lui est familière. Il est vrai que, par son importance, celte ville, la seconde d'Espagne, était la vraie capitale de l'Andalousie, et l'Andalousie représentait autrefois l'Espagne arabe.

Le docteur Pizarro ne s'est pas précisément proposé de faire une étude historique, mais il s'est servi de l'histoire et des documents qu'il a eus entre les mains pour soutenir une thèse quenous ne pouvons admettre telle qu'il l'a présentée, et que nous sommes obligé de discuter dansses principes aussi bien que dans ses conclusions; car M. le docteur Pizarro est un logicien, et ses arguments s'enchaînent très-bien. Il s'agit de savoir si l'argumentation est irréprochable, et si le désir de démontrer la vérité de sa thèse ne l'a pas induit à des interprétations fautives.

Et d'abord est-il bien démontré que la syphilis naisse Gdardia. 49

surlout des excès vénériens? M. le docteur Pizarro croit très-fermement qu'elle n'a point d'autre source, et il affirme que les maladies vénériennes ont pour principe, pour cause initiale l'ahus des plaisirs sexuels et les désordres des fonctions génitales. C'est se montrer bien affirmalif et surtout bien absolu. Ces questions de haute pathogénie sont autant de problèmes insolubles, et jusqu'ici nous n'avons rien appris de certain sur la véritable origine de ces maladies virulentes et transmissibles, soit par contagion, soit par hérédité, non plus que sur le point de départ et le développement primitif des diathèses. C'est par analogie et par expérience que nous concluons de l'abus au désordre, du vice à la maladie. Mais, en bonne métaphysique, la cause occasionnelle n'explique rien, et nous sommes tout à fait ignorants des causes premières et réellement efficientes, en autres termes, de ce premier principe qui échappe à toutes les investigations les plus subtiles, et qu'on appelle cause prochaine en langage scolaslique.

J'ai entendu, quand j'étais sur les bancs, un professeur qui suppléait aux idées par une nomenclature des plus riches et des plus prétentieuses, définir la pathologie générale la science de la cause prochaine, en invoquant hors depropos le témoignage de Zimmermann, ce médecin philosophe qui ne se perdait point dans l'inintelligible. Or il est aussi téméraire de rechercher la cause prochaine que la quadrature du cercle. Je crains que le docteur Pizarro ne ressemble un peu trop à ce professeur de pathologie générale qui donnait par sa définition ambitieuse la vraie mesure de son enseignement. Et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que le docte médecin de Séville invoque l'histoire à l'appui de sa démonstration. Si je l'ai bien compris, car son exposition est un peu bien embrouillée, voici comme il raisonne :

La syphilis a pour origine les excès des plaisirs vénériens, l'abus des fonctions génératrices; et la prostitution est par conséquent le moyen le plus efficace de propager et d'en-

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trelenir la syphilis. Donc, la prostitution doit être supprimée, abolie, extirpée radicalement.

Tout le monde ne s'accommoderait pas de ce raisonnement, qui vaut surtout par les bonnes intentions de ce philanthrope. Mais ce n'est pas tout; ce raisonnement a pour base un échafaudage de témoignages historiques, péniblement dressé, mais que nous ne pouvons laisser debout.

Rivé à son syllogisme comme à une chaîne, le docteur Pizarro est obligé de persuader au lecteur que les ravages de la syphilis ont toujours été en proportion du désordre des mœurs, en autres termes, qu'il y a corrélation inévitable entre la proslitution et les maladies vénériennes. La proposition n'a par elle-même rien de bien extraordinaire ; elle est raisonnable et plausible. Mais ce qui la rend invraisemblable, c'est la démonstration de l'auteur.

II se déchaîne contre le paganisme ; il accable de son dédain, ce n'est pas assez dire, de son dégoût, cette société, païenne, d'une moralité effrayante et rongée par ses propres vices jusqu'à tomber en pourriture. Dans cette civilisation gréco-latine, le dévergondage des mœurs était général; la prostitution régnait sans partage, et le mal vénérien était comme un ulcère sur la société. M. le docteur Pizarro charge le tableau en abusant un peu des diatribes qui abondent dans les écrits des Pères de l'Église, et il ne s'aperçoit pas que les textes anciens qu'il allègue à l'appui de ses assertions ne prouvent rien absolument, car ils n'ont point le sens qu'il leur donne pour les besoins de sa cause.

J'admets avec lui, et j'incline à croire que la grosse vérole n'est point de provenance américaine. Nos lecteurs se souviennent peut-être des documents que nous avons produits à l'appui de cette thèse, dans notre analyse du poëme de Villalobos sur la syphilis (1). M. le docteur Pizarro connaît aussi

(I) V. p. 230-231 de ce volume. — Le savant et judicieux Capmany, auteur d'une intéressante dissertation sur l'origine du mal vénérien, a fait une grande dépense d'érudition pour démontrer que ce mal était

ces documents, et il en allègue d'autres qui sont loin d'avoir autant de poids. Mais il s'obstine à faire de la syphilis une maladie du tempspassé, etil va jusqu'à regarder comme atteints de syphilis ces Scythes dont l'impuissance a été décrite en termes énergiques par Hippocrale (i), et expliquée comme un châtiment delà Divinité par Hérodote.

C'est soulever une bien grosse question d'histoire, ou mieux, poser de nouveau d'insolubles problèmes.

Les syphilographes les plusérudits et les plus judicieux ont fait de vains efforts pour éclairer ce point obscur de l'histoire médicale. Aslruc, si savant pourtant, tient pour Torigine américaine, et les révélations et démonstrations de Swédiaur n'ont convaincu personne. Nous ne pensons pas que l'originalité de l'argumentation du médecin de Séville soit plus efficace. Ce n'est point avec des paradoxes qu'on peut convaincre les esprits sensés ni par cette éternelle antithèse de l'abjection du paganisme et de la dignité du christianisme. En histoire, aussi bien qu'en politique et en médecine, ce

d'origine et de provenance américaine. Les autorités qu'il allègue à l'appui de son opinion sont parfaitement choisies, et les arguments qu'il en tire extrêmement ingénieux. Mais comment accorder sa démonstration avec le témoignage si précis, irrécusable de Pierre Martyr? Rien déplus simple. Capmany affirme que la date de la fameuse lettre de Pierre Martyr au Portugais Barbosa porte une fausse date dans l'édition d'Alcala(I530) aussi bien que dans celle d'Amsterdam (1670). Embarrassé, géné par un texte qui renverse toute son argumentation, il élude la difficulté, en prétextant une erreur typographique. Il prétend que la date de cette lettre, notée dans les deux éditions en chilTres romains, a un X de moins : en effet la lettre de Pierre Martyr porte cette série de chiffres : MCCCCLXXXVIII = 1488. Si l'on ajoute un quatrième X, on a 1498 ; et c'est précisément la date qui convient à Capmany. L'Amérique était découverte depuis six ans, à cette date; mais elle restait encore à découvrir en 1488; Voyez « Quesliones criticas sobre varias puntos de historiaeconomica, politica y militar ». Su Autor de Antonio de Capmany y de Montpalau, etc. Madrid : en laimprenta real, ano de 1807, in-8». Question m. Del orig n y aniigûedad del mal venéreo, y de su aparicion en Europa, p. 133-180 et plus particulièrement les pages 173 et 174.

(1) Des airs, des eaux et des lieux, % 22 (Œuvres compl., trad. E. L ittré, 1. 11, p. 77).

n'est point des principes qu'il faut partir pour juger un système, mais des conséquences.

On a bientôt fait de dire que le paganisme croupissait dans la débauche etpourrissaitdans lacorruption.Maisl'histoire ne fait pas mention d'une seule épidémie de syphilis dans l'antiquité, et les anciens auteurs, qui nous ont pourtant transrais le souvenir et la description de tant de pestes meurtrières, ne donnent pas la moindre indication ayant trait à ce terrible fléau qui s'abattit sur le monde vers la fin du quinzième siècle.

Le moyen âge l'emporte incontestablement sur l'antiquité par le nombre des épidémies et par les affections contagieuses et héréditaires qui ravageaient les peuples et infectaient les germes de l'humanité. C'est là, quoi qu'on ait dit en faveur de la théorie du progrès et de je ne sais quelle loi empirique de l'histoire, le seul, l'unique point de supériorité de la période intermédiaire sur la période ancienne. Or il n'est pas besoin de dire sous quelles influences se forma et se développa la société du moyen âge. Et M. le docteur Pizarro, qui est Espagnol et dont rinstruction n'estpas commune, a oublié sous quelles institutions s'est développé en Espagne cet esprit de corruption effrayante qui a conduit la race ibérique jusqu'au fond de l'abîme, entre le mysticisme et la casuistique.

Qui ne sait que les mystiques et les casuistes prétendaient arriver par des voies différentes au but suprême, à la sainteté? et qui ne sait aussi que ces guides et conducteurs d'aveugles précipitèrent l'Espagne dans un gouffre de déraison et d'immoralité?

M. le docteur Pizarro nous parle de l'amour socratique, et de celte singulière aberration du sens génésique chez les anciens; et il ne nous dit pas qu'en Espagne, dans les couvents d'hommes, la pédérastie était un vice habituel. Gela s'appelait l'ordinaire du cloître. Iode laôrden, dit un ancien religieuxdu célèbre monastère de Saint-Auguslin de Burgos ,

celui-là même qui, racontant dans l'âge mûr les faits qui avaient scandalisé sa jeunesse, dit sévèrement que ces couvents dont il décrit les mœurs ressemblent à l'arche de Noë : peu hommes et beaucoup de brutes.

Et les couvents de femmes? Nous avons les témoignages de sainte Thérèse qui sont irrécusables; et nous savons les dangers que courut celte religieuse d'un si grand zèle, lorsqu'elle tenta de rendre les congrégations de femmes à l'austérité primitive.

La littérature espagnole, si naïvement dévergondée, est remplie des plus tristes révélations sur les mœurs monastiques des deux sexes. Et le clergé séculier, qu'en dironsnous? Faut-il rappeler les anciennes lois qui déterminent le nombre des concubines qu'un prêtre peut avoir? Est-il besoin de citer les décrets des conciles et la tolérance de l'Église pour les péchés de concupiscence, et ces évôques qui distribuaient les canonicats à'ieurs bâtards, et ce terrible scandale qui éclata toutà coup en Andalousie, vers 1560, comme une épidémie monstrueuse?

Abusant de leurs fonctions délicates, un grand nombre de confesseurs, du clergé régulier et même du clergé séculier, conviaient leurs pénitentes au péché de luxure, associant la religion à la débauche. Les souverains pontifes, Paul IV en 1536 et Pie IV en 1564, firent de vains efforts pour déraciner le mal; leurs bulles à ce sujet ne furent pas rendues publiques par l'Inquisition. Après une enquête qui ne dura pas moins de cent vingt jours, le conseil suprême du Saint-Office reconnut qu'en s'obstinant à la poursuite des coupables, on en viendrait forcément à l'abolition de la confession auriculaire. Llorenle (1) prétend, il est vrai, que le pseudonyme (Gonzalo-Reynaldo de Montes) qui a le premier dévoilé les mystères du Saint-Office, a exagéré le ma et le chiffre des coupables. Mais on ne peut douter de la

(1) Histoire de l'Inquisition d'Espagne.

réalité de ces scandales, lorsqu'on a lu dans le grand ouvrage de l'inquisiteur Paramo, sur les origines et les progrès de l'institution du Saint-Office, le dernier chapitre, qui traite de la subornation au tribunal de la pénitence. Loin de nier le crime, Paramo cherche à l'atténuer, ne pouvant le passer sous silence, et il prend le parli d'accabler ces pauvres femmes en s'attachant à mettre en évidence les imperfections de leur nature et leur fragilité.

Pourquoi M. le docteur Pizarro n'a-t-il rien dit de tout cela dans le très-curieux opuscule qu'il a écrit sur les mœurs publiques de la capitale de l'Andalousie? Ne sait-il pas que la corruption la plus effrénée régnait dans son pays à côté de la foi la plus fervente ? Ignore-t-il que, dès les premiers temps du moyen âge, la superstition et la débauche prospéraient côte à côte sous le manteau de la religion? A-t-il oublié le triste et vivant tableau que l'archiprôtre de Hita a tracé de ces turpitudes qui n'épargnaient alors ni les palais des rois, ni les maisons des grands, ni les couvents, ni les églises? Ne se souvient-il pas des choses hideuses contenues dans la Célestine, ce bréviaire de la prostitution au quinzième siècle? Tout le personnel de la luxure la plus honteuse figure et s'agite dans cet immortel ouvrage qui est comme la grande source de la littérature espagnole : le ruffian, l'entremetteuse, le séducteur, la victime, tous les suppôts des mauvais lieux. Et l'auteur se donne pour un moraliste! Il peignait en elï'et, et de main de maître, les mœurs de son temps, qui furent les mœurs du siècle suivant et celles du dix-septième,, et dont la tradition se perpétue encore de nos jours.

11 y a trois plaies qui, depuis des siècles, rongent la société espagnole : la superstition, la misère et la débauche ; et ces trois vices se retrouvent au fond des meilleurs ouvrages de la littérature nationale; car c'est de ces trois éléments que se composent surtout les mœurs de la nation.

M. le docteur Pizarro a signalé lui-môme, d'après ses documents, la sigulière coutume qu'avaient les prêtres et les moines de pénétrer dans les maisons de prostitution, sous le prétexte de catéchiser les courtisanes et les habitués! Il nous apprend qu'un alguazil était chargé de conduire ces créatures aux offices les jours de grande féte, et qu'elles accomplissaient sous le regard de la police municipale le précepte pascal. Les prostituées avaient aussi leur patronne, sainte Magdeleine, et elles célébraient la féte de cette pécheresse sanctifiée en s'abstenant ce jour-là de toute fornication.

Toutes ces cérémonies, toutes ces prédications contrariaient beaucoup les entrepreneurs et les fermiers de la prostitution. Le zèle des bonnes âmes ne laissait aucun repos à ces chefs des maisons de tolérance. Il en résultait de graves inconvénients. La luxure, surveillée et troublée dans ses jouissances, se réfugiait dans d'autres maisons que l'on appelait ironiquement des monastères, et qui étaient sous la direction d'une matrone ou abbesse. Là venaient des femmes de tous les rangs se livrer aux plaisirs impurs de la prostitution clandestine.

M. le docteur Pizarro conclut de ce fait que la débauche s'accroît en proportion des règlements et de la surveillance, et c'est par cet argument qu'il prétend démontrer la nécessité d'abolir la prostitution. Encore une fois, le savant médecin de Séville est animé des plus saintes intentions; mais il raisonne peut-être à côté de la question, et ne voit pas que les réformes qu'il demande avec instance, et qui sont en effet très-salutaires et urgentes, ne peuvent se réaliser que par un changement radical des mœurs publiques et non par de nouvelles lois. Que la morale se modifie en Espagne, en se dégageant des entraves d'une tradition détestable, et la législation consacrera inévitablement ces préceptes de l'hygiène qui s'imposent comme des lois souveraines aux sociétés éclairées.

M. le docteur Pizarro, si bien pénétré de sa mission et des devoirs qu'elle lui impose, peut efficacement contribuer pour sa part à préparer et môme à hâter ces réformes qu'il désire de toute son âme. Mais qu'il se défle des préjugés qui pèsent sur les esprits les plus émancipés en Espagne, et qu'il se garde surtout de mêler aux questions d'hygiène publique des théories que la science médicale et la vraie philosophie rejettent également comme intempestives.

Si M. le docteur Pizarro prenait la peine d'étudier dans ses origines et dans tous ses développements la corruption des mœurs qui a durant des siècles miné les forces vitales de l'Espagne, il renoncerait apparemment et à ses arguments et à sa thèse, que je ne crois pas soulenable.

L'histoire veut être abordée sans préoccupations, et ne souffre point les sophismes. Le docteur Pizarro qui fait le procès à la civilisation gréco-latine, et qui se montre à son endroit d'une rigueur inflexible^ oublie que cette civilisation qu'il dédaigne contenait en germe tout ce qu'il y a de bon et de vraiment vital dans la nôtre. Il est bien vrai qu'en matière de débauche nos sociétés modernes ont des raffinements inconnus aux anciens. Il est encore vrai que nous avons tout perfectionné, et qu'en toutes choses notre prééminence est incontestable ; mais il est certain que les anciens n'avaient pas comme nous cette morale accommodante, indulgente, débonnaire et profondément immorale, qui, tout en reconnaissant les fautes ou les péchés, leur donne absolution et encouragement. Les anciens n'avaient point de casuistes, et le docteur Pizarro a oublié que, dans l'histoire des mœurs espagnoles, ces moralistes à deux visages tiennent le premier rang.

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