‹ La médecine à travers les sièclesChapitre 8 sur 59 · LVI - INTRODUCrrON · texte numérisé non relu

LVI - INTRODUCrrON

des tissus et saisir la modification des éléments anatomiques, analyser, en un mot, finement et subtilement, et nonsuivant les procédés empiriques et grossiers de l'ancienne analomie pathologique.

Cete analyse moléculaire est la seule qui puisse aider à la précision du diagnostic et éclairer l'étiologie. L'analomie générale a été lente à se former, parce que la connaissance analytique de la structure et de la texture de l'organe, acquise tardivement,a laissé durant de longs siècles le champ libre aux vieilles théories. L'analyse, fructueusement appliquée à la trame des tissus, est enfin venue nous délivrer des fictions que la méthode déductive, trop ingénieuse et surtout trop pressée de conclure, par amour de la synthèse, avait substituées h la réalité. L'analyse ne nous a pas, à la vérité, entièrement délivrés des hypothèses; mais il n'est pas tout à fait regrettable qu'elle ne nous ait pas rendu ce service ; car enfin il faut faire la part de l'intuition, et ne pas mépriser ces vues de l'esprit qui ressemblent à une sorte de divination, sauf à les soumettre, par une vérification sévère, au contrôle de la réalité.

L'observation est sans contredit un excellent procédé, un utile et indispensable instrument, mais un instrument qui doit être manié avec intelligence et dirigé par la raison. Dans les choses de l'art, la mécanique ne doit pas intervenir. Certes, les observateurs ne manquent point de nos jours. Il n'est si petit interne d'hôpital qui ne soit maître passé dans ce métier d'explorateur qui s'apprend en quelques mois, par une application assidue des sens et un exercice répété. Chacun observe minutieusement, consciencieusement, avec le désir de faire des prodiges en matière de diagnostic. Le noviciat n'est pas très-long; grâce à l'habileté consommée des maîtres, les apprentis imitent parfaitement, reproduisent sans faute toutes les manœuvres auxquelles ils assistent tous les jours, et ils arrivent sans trop

INTHODUCTION. LVII

de peine à diagnostiquer sûrement une lésion locale, mais sans se douter seulement qu'ils ne savent que l'accessoire et ignorent de tout point l'essentiel.

Parmi tant de médecins si bien exercés à la manœuvre clinique, combien en est-il qui rappellent dans leurs écrits, dans leur enseignement ou dans leur pratique la définition du grand praticien, telle que l'a donnée Broussais? La science de ces minutieux explorateurs, en éliologie et en thérapeutique, se réduit à presque rien ; et ils ne semblent pas s'inquiéter beaucoup de la connaissance des causes et de celle des indications, sans lesquelles il n'y a point de médecine. Ils n'en sont pas plus modestes pour cela; et, très-fiers de leurs tours de force en diagnostic, ils se persuadent que par eux a été renouvelé l'art médical, et qu'ils ont relevé l'édifice depuis les fondations jusqu'au faîte. Ils diraient volontiers, comme Apollon, dans le poète :

Inventum medicina meum...

Le symbole de ces médecins à courtes vues et à grandes prétentions n'est pas chargé de beaucoup d'articles ; la formule en a été donnée par un des plus autorisés, et, quoiqu'elle remonte à plus d'un demi-siècle, elle n'a rien perdu de sa signification ni de son à-propos, La voici fidèlement reproduite :

// suffit d'avoir des yeux et de la patience pour amasser des observations, et l'art de faire des recherches en médecine est presque réduit à une sorte de mécanisme : il n'est point alors nécessaire d'avoir un grand talent pour composer un ouvrage utile {\).

On ne saurait s'exprimer avec plus de netteté. Cette phrase, un peu solennelle dans sa vulgarité, est la profession de foi de celte école qui, sous de modestes apparences, se croit appelée h régénérer la médecine, et qui commence par

(l) Baylf . Recherches sur lo phthisie pulmonaire.

LVIIl INTRODUCTION.

convier les plus médiocres intelligences à l'œuvre commune de rénovation, en attendant que, pour nombrer,' compter et numéroter ses incalculables richesses, elle invoque le secours de Tarithmétique. Numerus datur, ubi quœritur pondus, a dit un ancien, comme en prévision de ces excès de numération, qu'un excellent observateur avait prévus et s'était efforcé de conjurer, dès le milieu du dix-huitième siècle, en remarquant avec beaucoup de sens que les observations se doivent peser et non compter. Sage précepte, qu'un moderne clinicien a cru devoir modifier par une variante, de façon à rendre ainsi la pensée de Morgagni : «Il ne faut pas seulement compter les observations, il faut encore les peser. »

Cette formule éclectique, qui s'étale dans un traité de philosophie médicale (où il n'y a pas un seul principe, une seule idée, un simple aperçu, une simple vue philosophique), prouve assez jusqu'à quel point d'infériorité peut descendre l'esprit scientifique, lorsque, prenant au pied de la lettre le conseil imprudent de Bacon, il arrache ses ailes et se charge de plomb.

Un médecin connaissant l'histoire de son art, voudra-t-il jamais accepter ces misérables principes d'un matérialisme grossier, et ne protestera-t-il pas hautement contre ceux qui les glorifient, au nom de la tradition médicale et des intérêts de cet art que nos manœuvres voudraient réduire à une sorte de métier mécanique, sous prétexte d'exactitude, et en haine des spéculations philosophiques?

Ce culte du fait brut et de l'observation passive se concevrait à la rigueur, si la médecine en était encore à chercher sa voie et se traînait de nos jours, comme par le passé, à la remorque des systèmes métaphysiques, théologiques, mathématiques, physiques et chimiques qui l'ont agitée et do^ minée durant une si longue suite de siècles. Mais l'art médical,depuis qu'il a trouvé une base inébranlable dans la science générale de l'organisation, est entré dans une nou-

INTHODUCTION LIX

velle période, et ce ne peut ôtre en aucune façon par l'empirisme irrationnel qu'il sera épuré, régénéré et définitivement acheminé vers le progrès indéfini.

L'impuissance radicale de tous ces observateurs obstinés à observer contre le principe môme de l'observation, a provoqué la réaction qui se produit depuis quelques années et se prononce tous les jours davantage, au nom et sous rautorilé de ces vieux systèmes surannés, morts et enterrés, qu'on ne ressuscitera point, quoi qu'on fasse, puisque leur temps est passé sans retour et qu'il n'y a plus pour eux raison d'être. Le vilalisme s'agite dans ses dernières convulsions ; l'animisme n'est plus représenté que par des professeurs de logique ; l'homoeopathie s'efforce en vain de nous ramener au mysticisme et à la scolastique ; le néocatholicisme médical (car elle existe aussi cette secte ridicule) se démène en pure perte dans son petit coin : les modernes comprennent à merveille qu'il n'y a rien à prendre au moyen âge, et ils se rient des prétentions folles de ces philosophes orthodoxes qui invoquent le symbole et les mystères, le dogme, la théologie et la métaphysique de saint Thomas, et s'enfoncent dévotement dans l'inintelligible.

Les nouvelles générations médicales sentent très-bien, malgré les tristes influences du milieu contemporain et la pauvreté d'un enseignement sans principes, que ce n'est point dans ce passé irrévocable qu'il faut chercher les sources vives et les germes féconds. La vitalité n'est point dans la mort; et tout en rejetant le joug que voudrait imposer la réaction, au nom de la foi et du spiritualisme, ces généralions réagissent aussi contre cet inepte et grossier matérialisme, que le culte de l'observation brute et passive a introduit dans la médecine, et qui a eu un résultat doublement fâcheux, puisqu'en méconnaissant les principes mômes de l'art, il a faussé la vraie méthode et rompu la tradition médicale.

Malgré l'insuffisance de leur éducation philosophique,

INTRODUCTION

ceux qui apprennent mainlenanl la médecine ont sur leurs maîtres cetavanlage inappréciable, de savoir que l'art qu'ils éludient ne peut se transmettre par les méthodes adoptées en histoire naturelle. Cherchant la voie et la lumière, ils s'arrêtent volontiers à écouler les promesses des docteurs qui se vantent de posséder des principes, des doctrines et une théorie, ou mieux une philosophie; car il en faut une à tout prix pour coordonner les éléments de la médecine. Mais cette philosophie après laquelle on soupire, l'histoire le démontre à ceux qui ont suivi ses enseignements, ne doit pas être cherchée en dehors de l'art médical et de la science qui est le fondement de cet art.

L'histoire de la médecine est un excellent préservatif contre les séductions des systèmes les plus autorisés en apparence, contre les plus brillantes théories ; et c'est par elle uniquement que la critique, sortant de sa torpeur et prenant un rôle actif, peut faire justice et du matérialisme plat qui nous a ravalés si bas et du charlatanisme doctrinal qui, pour mieux tromper les simples, invoque la religion, prend le masque de la philosophie et nous leurre de vaines promesses. II faut également se défier et des observateurs superficiels et routiniers qui simplifient toutes choses, et des professeurs de galimatias, dont la nullité se dissimule sous des mots sonores et vides de sens. Gardons-nous d'imiter les premiers, et, quant aux autres, souvenons-nous sans cesse de la sentence que Slahl répétait souvent après Sénèque : « Ne nous payons jamais de paroles : » Cavendum imprimis ne verba nobis dentur. En autres termes, ne soyons pas dupes.

Page 1