UNE CAUSE MEDICO-LEGALE AU XVIII« SIECLE. L'HISTOIHE DUNE GROSSESSE
Dans les premiers jours de mai \l')f), une nouvelle étrange, inouïe, invraisemblable, vint estomaquer le lieutenant de police Berrj^er. Un marchand de tabac, du nom d'Esnault, et sa femme, établis rue Saint- Victor, au coin de la rue d'Arras, exhibaient à tous venants, comme le plus extraordinaire des phénomènes, leur fille, âgée de neuf ans, qui en paraissait à peine six: et qu'ils prétendaient enceinte de sept mois. Des médecins et des chirurgiens lavaient certifié ; et l « extrait baptistaire » de lenfant, en attestait l'âge.
Les parents mettaient celte grossesse sur le compte d'un certain Guillemard, marchand de vins, qui tenait le cabaret du Fctit- Trou, rue de "Versailles et qu'ils accusaient d'avoir violé leur fille. Une sage-femme avait constaté que l'enfant était déllorée, et celleci, interrogée par un commissaire, avait dénoncé formellement Guillemard comme l'auteur de l'attentat.
Pour mieux éclairer sa religion, Berryer avait demandé un supplément d'informations au commissaire Machurin, qui avait confronté la victime avec son prétendu séducteur. D'autre part, l'exempt de police Ferrai arrêtait Guillemard et l'écrouait au Ghàtelet où le lieutenant criminel Sartine fut chargé d'instruire le procès.
« Quant à la petite fille, dit Berryer, Ferrât m'avertira du jour où elle sera accouchée et de toutes les circonstances de l'opération. »
Entre temps, les parents de cette enfant prodige battaient tranquillement monnaie avec son « déshonneur ». Tous les jours, dès huit heures du matin, la foule s'amassait à la porte du marchand de tabac ; et les curieux défilaient jusqu'à neuf heures du soir dans la chambre où s'exhibait la fillette. Des gens de qualité, le comte d'Alencey et la marquise de Seignelay, cntr'autres, se mêlaient aux badauds, et l'on comprend du reste qu'ils ne s'en allaient pas sans laisser quelque offrande. Bientôt, il fallut que la garde intervînt pour em[)ccher le désordre : les turbulents furent consignés à la porte et se vengèrent de cette exclusion en jetant des pierres dans les carreaux. Puis le principal et les professeurs du Collège du Cardinal Lemoine, le supérieur des Bons-Enfanls et le principal du Collège d'Arras, qui avaient charge d'âmes, jetèrent feu et flammes contre un tel scandale. Bref, le lieutenant de police, qu'un bulletin quotidien tenait au courant de ces incidents tu-
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mullucux. en prit ombrage, et invita les Esnaalt à éloigner leur fille pendant quelques jours. Ces intelligents industriels obéirent et mirent l'enfant chez des voisins. Quand on les interrogeait sur sa disparition, ils répondaient que laccoucbeur de la Dauphine, M. Jar, qui les avait déjà honorés de sa visite, avait fait partir leur fille en lilière pour Versailles, où il devait s'occuper d'elle. Mais cette fin de non-recevoir leur coûtait singulièrement : les visites devenaient chaque jour plus rares ; et ces bons parents regrettaient l'heureux temps où des particuliers s'empressaient de faire
la quête pour l'accouchée en perspective. Aussi serions-nous
bien étonné si l'indiscrétion qui en révéla le nouveau domicile ne vint pas des Esnault.
Quoi qu'il en soit, dès qu'on apprit que l'enfant, après avoir séjourné rue Mazarine, demeurait, depuis le 8 juin, rue de Heine, au café du Maréchal de Saxe, la foule s'y porta plus compacte et plus impatiente qu'auparavant. Mais les managers du phénomène n'entendaient le montrer qu'à bon escient. Ils ne voulaient plus recevoir que des gens de conséquence, c'est-à-dire un nombre, très restreint de visiteurs, qui se montraient, comme bien on pense aussi généreux que charitables. Le procureur général vint un jour et laissa un écu de six livres. La recette de la journée montait parfois à douze francs, sans préjudice de quelques menus objets de toilette.
Le rapport des agents chargés de la surveillance, surtout ceux de Guillot, abondent en amusants croquis.
Un jour, les dames du Marché Saint-Germain-des-Prés se présentent à la porte du limonadier Rose, le propi-iétaire du café du Maréchal de Saxe, et des ordres formels leur en interdisent l'entrée. Elles s'indignent et font tapage.
— Oui, disent-elles, en sadressant à la mère, oui, nous serions reçues, si nous étions bien mises, si nous avions « unmantelet sur les épaules », si nous déposions un écu dans la bourse que tend votre fille à tout venant.
Et, sans prendre parti pour les uns ni pour les aulres, mais atleignant l'indécence de leur manifestation dans ceux-là même f[ui les provoquent, l'exempt de police défend à la mère, de la part de Berryer, de tolérer plus longtemps ces visites ; sinon il la « mènera à l'Hôpital. » Là-dessus déluge de larmes et scène de protestations : Mais, s'écrie la femme Esnault, « la pitié de tout le monde, c'est un bienfait pour ma fille. )>
Il ne parait pas que le lieutenant de police ait persisté dans son inlerdiction, car, huit jours après le colloque de Guillot avec la marcliande de tabac, celle-ci recevait de nouveaux visiteurs.
— Ce sont des « connaisseurs », disait-elle à rexempt,qui,pour se conformer sans doute aux instructions de son supérieur, s'était définitivement installé dans la maison, histoire d'être là, si la demoiselle « accouchait la nuit ». Au reste, le dénouement était
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proche : le chiruro^icn de Livry et le docteur Péaj^et, beau-frère de Crébillon, le poète tragique, l'annonçaient pour le 20 juillet. Un autre professionnel avait fait sortir une goutte de lait du sein de la fillette ; et la mère espérait que sa fille nourrirait.
Cependant le limonadier Rose était dans la jubilation. Son café ne désemplissait pas ; et le beau monde affinait, comme le constate ce rapport de Gtiillot^ daté du 26 juillet :
« J'aiThonncur de vous rendre compte que Madeleine-Charlotte- Jacquelte Esnault est plus agile que jamais. Elle se porte bien. Le docteur Jar est venu la voir, qui leur a dit qu'il partait pour Compiègne, qu'il espérait être de retour avant son accouchement. Le D'' Peagcf, médecin du Ghàtelct, dit que, si elle passe le mois, elle pourra aller jusqu'au 10 d'août.
« Le monde continue à satisfaire sa curiosité. La demoiselle Gauffrin, de la Gomédie-Française, est venue lavoir, le 21 dudit, deux fois : la première, elle lui a promis une poupée ; la seconde, elle a elTectué sa promesse. Elle était pour lors avec un homme de distinction qui lui a donné 6 livres.
« Le 23, sur les neuf heures du soir, Mme la duchesse de Lauraguais est venue avec un monsieur de condition qui lui adonné (i livres, laquelle dame a témoigné l'envie qu'elle avait d'être présente à l'accouchement de la petite. Je crois que s'il était possible de satisfaire tous ceux qui ont le même désir que Mme la duchesse, supposé qu'elle accouche, que la plaine de Grenelle ne pourrait les contenir. »
« Supposé qu'elle iiccouche » avait écrit, non sans malice, le perspicace Guillot ; et cette note sceptique est en efl'et, la dominante de tous ses rapports. Le fin policier avait flairé, peut-être une spéculation, peut-être une vengeance, mais assurément une mystification dont le corps médical était la première victime.
Le docteur Jar avait déclaré que si Madeleine Esnault n'accouchait pas le 15 août, c'est qu'on s'était ou qu'il s'était trompé ; et le .3 du même mois, Guillot concluait sur le mode goguenard : « Les personnes de l'art qui ont décide de son état voudraient bien retirer ce qu'elles ont avancé. »
Depuis quelque temps déjà, l'opinion publique était en contradiction avec les professionnels. « Une fausse relation », comme disait Guillot, un canard, dont la cupidité familiale avait vraisemblablement encouragé l'essor et qui se vendait à la porte du limonadier, y avait amené un regain de curieux ; et ceux-ci témoignaient d'un certain scepticisme à l'endroit de cette grossesse sans issue : « C'est un corps étranger » prétendaient les incrédules.
Et les visites de se ralentir.
Des grinclieux en vinrent à morigéner la femme Esnault : son
exemple n'engaf^erait-il pas désormais les mères à tirer parti de la prostitution de leurs filles ? Et la marchande de tabac, qui avait réponse à tout, jurait ses grands dieux que les aumônes faites à Madeleine étaient à peine suffisantes pour couvrir les frais de sa grossesse.
Grossesse interminable ! On en était au onzième mois le ;'0 août ; et ce jour-là, Guillot, toujours en belle humeur, annonçait que les « hommes de lurt » reculaient jusqu'au 8 septembre l'accouchement.
Mais de plus graves rumeurs circulaient dans le public. L'infortuné Guillemard, que Madeleine accusait de l'avoir violée, était mort de chagrin dans sa prison ; et le populaire, furieux d'avoir élé pris pour dupe, taxait do mensongères les allégations de l'enfant. La mère avait élé reconnue au marché Saint-Germain; et les harengères, qui n'avaient pas oublié leur précédente déconvenue, voulaient l'assommer. Une mercière, qui l'avait recueillie par pitié, fut maltraitée par la foule ; et le guet dut intervenir pour apaiser cette émeute. La femme Esn.iull fut conduite chez le commissaire du quartier ; et là, il fallut, avant de la ramener chez elle, la faire changer de vêtement pour dépister la justice du peuple.
Pendant deux mois encore, l'enfant reste en observation ; et tous les jours Guillot envoie son i-apport. Les examens, les consultations, les diagnostics se succèdent sans interruption. Médecins, chirurgiens, sages-temmes se perdent en conjectures ; les uns affirment la grossesse, les autres la nient. Mais, en somme, la Faculté reste hésitante ; et sa dernière consultation, sollicitée sans nul doute par le lieutenant de police, trahit assez l'incertitude professionnelle. Guillot, qui la transmet, estime qu'en dépit de toutes les atténuations de forme, elle conclut à la négative. Les signataires demandaient que le magistrat fût seul à connaître de leur décision : « ils ont employé tous les termes de l'art pour mettre leurs confrères à l'abri de la critique du publia, s'élant déclarés trop ouvertement pour la grossesse. » Us ne peuvent définir cet état particulier de gonflement et de bouffissure ; mais la mère est persuadée que sa fille est enceinte. Et Guillot, qui, lui, ne conserve pas la moindre illusion, ajoute philosophiquement : « J'attends vos ordres, Monsieur, pour être relevé de cette garnison. »
Le jour même, en vertu de celte consultation et sur la léquisilion du procureur général Moreau, le lieutenant-criminel .Sarline, « soupçonnant qu'il y a manœuvre de la part de la mère », avise le lieutenant de police qu'il serait à propos d'enfermer la femme et la fille Féron à l'Hôpital. Berryer en donne l'ordre qu'il accompagne de cette apostille :
« Lorsqu'on conduira la fille à lllôpital, il faudra recommander à la supérieure d'en avoir bien soin, de la bien faire veiller, si elle
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d"evient malade, do meii avertir sur-le-champ, de même que si elle mourait, parce que, dans l'un et l'autre cas, j'en préviendrai sur le champ M. le lioutcnant-criminel. »
lierryer avait-il donc l'ingénuité de croire, sinon à un état de ffrossesse qui — la preuve en était suffisamment faite, — n'avait jamais existé, du moins à une maladie que « la manœuvre » de la mère rendait invraisemblable '.'' La réponse de Mme de Moyssan, la supérieure de l'IIùpital, ne dut plus lui laisser le moindre doute. Tout en l'assurant que ses ordres seraient scrupuleusement exécutés, elle lui siirnalait l'état d'esprit de ses nouvelles pensionnaires : l'enfaut, bien et dûment slyléepar la mère, était une simulatrice des plus adroites : elle portait des bourrelets sous ses jupes. Mme de Moyssan fit séparer la mère et la lille.
Le mari, qui paraît n'avoir joué qu'un rôle do comparse dans celte tragi-comédie, réclama sa femme par voie de placet : on ne peut lui reprocher, disait-il. que d'avoir reçu de l'argent. Ici une nouvelle note de Berryer : « le vrai motif c'est d'avoir accusé Guillemard. » Rien n'était plus abominable ; et cependant, par un excès d indulgence bien rare dans ces temps où les pénalités étaient si dures, la mère et la fille farent mises en liberté le 27 février 1757. Paul d'EsxKKE.