LE XVII« SIÈCLE MÉDICO-JUDICIAIRE
M. Locard a choisi un sujet bien vaste pour uue thèse inaugurale, et bien que sa thèse dépasse notablement les proportions habituelles, il n'a pas eu sans doute l'intention de le traiter dune manière complète, mais seulement de donner un aperçu delà médecine judiciaire au XVII« siècle.
La médecine judiciaire embrasse à la fois des questions de législation, de médecine, de chimie, de psychologie, d'histoire naturelle même ; c'est assez dire combien ton domaine est considérable. Au XV11« siècle chaque province a ses lois, ses usages, iuipossible par conséquent défaire un travail d'ensemble. M. Locard a indiqué le modèle surlequel on devra établir l'histoire médico-judiciaire de chaque province. Prenons acte de sa promesse de nous donner celle du Lyounais et de la Bresse.
Un est vraiment étonné de voir quelle quantité d'ouvrages, de mémoires, de documents il a dû analyser, à quelles sources diverses il a dû puiser pour arriver à parfaire ce travail qui continue dignement la série des thèses remarquables sorties du laboratoire de M. le professeur Lacassagne.
;i) Thèse de Lyon 1902, par Edmond Locard.
Cette thèse ne s'adresse pas aux médecins seulement, elle sera certainement appréciée par le grand public, car elle aborde fréquemment des sujets extra-médicaux et chacun suivant ses goûts y pourra puiser.
Les uns y rechercheront particulièrement les questions de droit : état civil, supposition et célaiion de part, capacité civile, responsabilité criminelle et folie, questions de survie, recherche de la paternité (alors admise). Notons en passant une cause d'excuse que notre Code a négligée : « Un amant ne peut être puni « sévèrement, mais on doit le considérer comme un prodigue, il « n'est pas prudent de lui laisser la gestion de ses biens. ->
D'autres s'intéresseront aux questions plus spécialement médicales : les empoisonnements, les signes de conception (d'après l'examen du sang et de l'urine), ceux de la grossesse (y compris la grossesse d'un gentilhomme après un coït incomplet), l'avortement avec la question préalable de savoir à quel moment le fœtus reçoit une âme, jusqu'à quelle époque par conséquent l'avortement est licite, l'aspiiyxie par strangulation et par vapeur de charbon, les maladies simulées, provoquées ou communiquées, parmi lesquelles on constate que déjà la phtisie est déclarée éminemment contagieuse et entraîne la rupture des fiançailles et la séparation des époux, la contagion syphilitique do l'enfant à la nourrice et réciproquement, les questions médico-religieuses, celles de sorcellerie et les signes singuliers auxquels on reconnaît les sorciers, etc., etc.
D'autres enfin, et à notre époque de curiosité malsaine, ceux-là sont nombreux, d'autres, dis-je, s'intéresseront surtout anx questions d'attentats aux mœurs, de perversion sexuelle, de viol. A ceux-là on peut promettre qu'ils trouveront une ample moisson de renseignements. Toutefois pour les consciences ombrageuses il sera prudent de s'abstenir. Beaucoup pèchent par ignorance qui après la lecture de ce volume seront sans excuse. On ne sait pas que la fornication avec une femme laide est un péché plus grave qu'avec une jolie femme, parce que dans le premier cas les désirs sont moins excusables. Combien d'époux ignorent qu'en refusant le devoir à leur conjoint sans excuse valable, ils pèchent mortellement, et que le devoir est exigible tous les jours. La bestialité est un péché inexj)iable non moins qu'un acte répugnant, cependant on le commet parfois inconsciemment. Ce qui distingue l'homme de la bête, c'est que l'homme adore Dieu et reçoit le baptême ; voj^ez de quel côté se trouvent les juives et les musulmanes. Je ne peux que renvoyer le lecteur aux articles sur les divers moyens de reconnaître la virginité (par les procédés du fil, par l'urine, etc., etc.), sur les rapports, dans des questions de viol, écrits par des matrones avec le vocabulaire de l'époque, sur les attentats à la pudeur, sur la sodomie et la bestialité obligatoires pour les sorciers, enfin sur les diverses formes d'uranisme qui florissaient
ETUDES HISTORIQUES ~3i5-^
alors. Triste époque qui rappelle les plus dégoùlantes périodes de la décadence romaine, alors que Néron épousait publiquement son affranchi ! Llioiuosexualité s'étale sur Içs trônes : les mignons rèjifnent sous Henri HT, Cinq-Mars frotté d'huile de jasmin attend la visite de Louis le Gliaste. Sous Louis XIV, les uranistes forment un ordre qu'ils aspirent à rendre aussi florissant que celui de saint François. Ils ont des statuts que M. Locard reproduit d'après Bussy- Rabutin, ils comptent parmi eux les plus grands seigneurs de la France. Ce prince, que Bussy n"a pas nommé, devant qui fléchissent partiellement les statuts qui obligeaient le candidat à servir de giton à tous les prieurs de l'ordre, ce prince est sans doute Monsieur, le frère de Louis XIV, l'époux d'Henriette d'Angleterre et surtout l'amant du chevalier de Lorraine.
Une thèse qui représente une pareille somme de travail mérite plus et mieux que de banales formules de félicitations, elle mérite d'être étudiée et discutée, critiquée même, car il s'agit d'une œuvre qui restera et sera souvent consultée. Nos critiques d'ailleurs s'adressent moins à M. Locard qu'aux auteurs sur lesquels il a cru pouvoir s'appuyer.
M. Locard cite dans sa préface cette phrase de son maître, M, Lacassagne : « N'est-ce pas au médecin légiste... de discuter « et de détruire d'absurdes légendes d'empoisonnement? » L'avaitil oubliée lorsqu'il s'est fait l'écho d'une allégation très probablement mensongère '^
« M"" de Brinvillers, dit-il, essayait ses poisons incorporés dans des pâtisseries sur les malades des hôpitaux. »
Ce fut là un bruit populaire, mais la voix du peuple est sujette à l'erreur.
La confession de M""" de Brinvillers, écrite par elle-même, a été produite dans son procès et nous a été conservée. Elle y dit tout : elle se reconnaît incendiaire, adultère, incestueuse; elle indique combien de fois elle a donné du poison, et à qui ; elle avoue pêlemêle ses fautes de petite fllle vicieuse, ses rapports anormaux avec son amant, ses tentatives d'avortement et de suicide, l'empoisonnement de son père et de ses-beaux frères, tout enfin, mais elle ne parle pas d'expériences sur les malades des hôpitaux. A aucun moment, dans aucun de ses interrogatoires, pas même quand elle est affolée par la torture et assommée par les pesantes consolations de son confesseur, jamais on ne trouveun mot qui permette de maintenir cette accusation.
Est-il bien certain aussi que Racine ait mérité ce j ugement sévère :
« Des noms pour lesquels on avait forcé notre admira-
« tion en nous condamnant à les vénérer malgré notre secrète et « instinctive répulsion.. . une des figures les plus parfaitement « antipathiques de l'histoire littéraire... que l'on expose aux « yeux des enfants et des femmes, derrière un masque de chaste- « té, de probité, d'austérité et de modestie.. . Le vertueux père de
■ 3ir,— ET UDES HIS 7 ORIQ UES
« famille entrelienlnne actrice, ce modèle de désintéressement a « volé des bijoux, le saint homme connaît le secret de l'aquetta. «' Tout com.pte fait, ce poète anj^^élique est un voleur, un avorleur et « un assassin. »
Voici un autre témoignage :
« Le i'.) février, elle (la Voisin) fut appliquée à la question or- « dinaire et extraordinaire : elle chargea beaucoup de personnes « mais des plus viles... elle mentit sur plusieurs points d'une ma- '( nièrc grossière... Elle alla jusqu'à mêler Ilacineà ses absurdes « interventions. Elle dit que la comédienne Du Parc avait été em- '< poisonnée par Racine ! La belle-mère de la Du Parc lui aurait « confié ce secret. On pense qu'il est inutile do laver le grand « poète de cette odieuse etstupide invention (1). «
Qui faut-il croire ? La Voisin seule a accusé llacine, et si réellement elle ne Ta accusé que pendant la question et sur un ouïdire de la belle-mère de la Du Parc, il est permis de conserver des doutes. Pour avoir im moment de répit pendant la torture on pouvait dire bien des choses. M. Locard cite môme ce mot d'un inf[uisiteur que: si le pape tombait entre ses mains il le forcerait d'avouer qu"il est sorcier. Le seul fait certain, c'est que la Voisin qui depuis longtemps connaissait la Du Parc tenta on vain de la voir à ses derniers moments, llacine s'y opposa, cela explique suffisamment son animosité, sa haine peut-être, et par suite la dénonciation. On ne peut cependant blâmer Racine d'avoir évité même à sa maîtresse la visite dune amie aussi peu recommandablc.
La Du Parc fut elle empoisonnée ?I1 semble qu'elle mourut des suites d'un avortemcnt. Provoqué ? — C'est possible, mais non certain et Racine n'y était pas seul intéressé. Restent les mesures rigoureuses prises contre le poète, mais tous ceu.K qui furent dénoncés à tort ou à raison eurent un sort analogue.
M. Locard a parfois trop emprunté à Michelet. L'auteur delà Sorcière est un admirable écrivain, mais il faut se défier de la séduction du style de l'homme qui a dit : « L'historien ne doit pas être impartial ». M. Locard en cite ce passage :
« La guerre que le moyen âge déclara à la chair et à la propreté « devait porter son fruit. Plus d'une sainte est vantée pour ne s'è- " Irejamais lavée même les mains, combien nuinsle reste ! nul « bain pendant milleans. . . Percival, Tristan, Yseult ne se lavaient « jamais, de là un cruel châtiment, si peu poétique en plein roman, « les furieuses démangeaisons du XIII« siècle. »
C'est inexact, c'est au moins très exagéré. Nul bain pendant mille ans ! dit Michelet, mais les chevaliers qu'il cite en avaient pris au moins un, puisque c'est par un bain que commençaient les cérémonies à la suite desquelles ils étaient armés chevaliers. Pas de
(1) Fouquier : Causes célèbres. La chambre ardente.
ÉTUDES HISTORIÇjUES -Sty-
bains au XIII" siècle ! mais au XIII'' siècle, sous SaintLonis, les étuvistes deviennent si nombreux à l'aris qu'on en forme une corporation, on leur impose un rè<j:lement et un tarif: 2 deniers parisispour ceux qui s'étuvaient seulement, 4 deniers pour ceux qui se baij^naient après s'être étuvés (l).
Donc on prenait surtout des bains de vapeur, mais on se baic^nait aussi. "Voici l'opinion dun auteur qui a particulièrement étudié le moyen âp^e, P. Lacroix: « Les bains à la vapeur étaient autrefois « d'un usao^e si journalier, même parmi le peuple, que la plupart « des rues avaient des étuves à hommes et à femmes. Ces établis- « sements tenus par la corporation des barbiers étaient ouverts en u loute saison. Matin et soir, on s'y rendait au cri deTétuviste an- « noiiçant que les bains étaient chauds et les plus pauvres gens ne « s'en faisaient pas faute pour ,? deniers. On a peine à compren- « dre cette pvoprelé du corps en même temps que cette saleté perû manenfe des rues » ('.?).
Faut-il d'autres preuves ? En voici d'un auteur du XV« siècle. Un bourgeois devant recevoir une femme « fait tirer les bains, chauffer les étuves. . . avant de souper se boutèrent au bain » (3l.
« Mme eut volonté de soy baignier et fit tirer le bain et chauirer les étuves en son hostel à part » (4).
Il serait facile de multiplierces citations. Concluons : on se baignait beaucoup plus que ne croit Michelet.
Les saintes, dit-il, ne se lavaient pas même les mains. Les saintes peut-être, maisles auteurs du temps nous montrent qu'on se lavait toujours les mains avant et parfois après le repas. On donnait leauiô), c'était l'expression consacrée, c'est-à-dire qu'on présentait l'aiguière à chaque convive pour se laver les mains. Et ce n'était pas seulement un simulacre ; la « cérémonie de laver les mains et « de prendre ses places, dit Dassoucy, est plus longue d'un tiers « que le dîner. »
Combien moins le re?te, ajoute Michelet. S'il s'agit des religieux
fl) Girard : Sur les établissements de bains publics à Paris depuis le V° siècle jusqu'à présent. (Ann.dliyf;. publ., 1852, VII, 5.)
(2) P.-L. Jacob: Curiosités de l'iiistoire du vieux Paris, 1858.
(3) Les cent nouvelles du roi Louis XI, l" nouvelle.
(4) Les cent nouvelles du roi Louis XI, .3' nouvelle.
(5) Le fait est si connu qu'il semble inutile de le confirmer par un texte précis. Cependant, en faveur de son origine, on excusera peut-être la citation suivante :
Elle est extraite d'une moralité écrite par Nicole de la Ghesnaye, médecin du roi Louis XII. Ces vers indiquent le début de chacun des repas. Disner : Or sus l'eaue est elle donnée ? L'escuver : J'en sers comme escuver de bien.
^' ouper ; Escuver gentil et légier Faictes laver et seoir voz gens.
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ou des personnes visant à la perfection chrétienne, il a sans doute raison, mais tout le monde n"en était paslà. Ce détail de cabinet de toilette n'est pas, il est vrai, souvent mentionné et tous les auteurs n'ont pas l'indiscrétion de Bachaumont. « La maréchale de Luxembourg', dit ce dernier, ne se servait que d'eau bénite pour sa toilette intime pour prévenir les tentations. « Le reste, on le rasait (1) au moins dans certaines provinces, ce que notre hygiène si raffinée d'aujourd'hui considère comme un summum applicable seulement dans des cas exceptionnels. La malpropreté n'était donc pas si générale que le croit Michelet. Comme il le fait souvent et bien qu'il ait dit que l'histoire ne doitpas être vue au microscope, il exagère ; et M. Locardpour l'avoir trop cultivé, me paraît avoir subi la contagion quanl il a écrit cette phrase :
« La crainte de la défloration, la perte de la virginité physique « est maintenant la seule religion, le seul honneur de la jeune « fille contemporaine ; elle sait l'anatomie comme le voleur le code : « inrgo intacta est devenu le masque de toutes les perversions et « la membrane hymen reste pour l'amant de ces demi-vierges, « l'infranchissable barrière qui sépare du vagin vierge la vulve « prostituée. »
Sur ce point, je ne puisque reconnaître ma complèteignorance, mais j'espère que ces jeunes filles contemporaines sont l'exception et non la règle.
Une analyse rapide et sommaire ne peut donner qu'une idée bien imparfaite de la thèse de M. Locard. Je ne saurais trop conseiller de la lire tout entière, on y trouvera une foule de documents intéressants et peu connus. Elle fait le plus grand honneur à son auteur et au maître qui l'a inspirée.
(1) Gel usage semble avoir été ignoré des auteurs modernes. P. Lacroix excepté. « Les femmes et les hommes au XV" siècle, suivant en cela l'usage « des mahométans, se faisaient épiler ou raser les parties secrètes par des (I barbiers des étuves. »
Les textes qu'on pourrait ciler à l'appui de cette assertion sont hsls, (ju'il est difficile de les reproduire même dans un journal de médecine. Les curieux pourront se reporter aux ouvrages suivants : Béroalde de \'erville : Le moyen de parvenir, XLII etpassim ; Boccace : Vie des dames galantes, dise. II, art. III. V. aussi : Tabarin, Montaigne. B. des Périers, etc., etc.
Etudes sociales
LE REFOiniATOIRE D'ELMIHA
Les malfaiteurs ne sont-ils que de simples malades ? La question est. depuis longtemps, partout coutroversée. Mais, seuls, les Américains paraissent y avoir répondu dans le sens de l'affirmative. J'en ai eu la preuve au cours de mon dernier voyage dans lEtat de New-York où j'ai pu visiter un des plus vastes établissements pénitentiaires qui soient au monde et dans lequel le régime appliqué aux condamnés s'inspire uniquement de cette idée que l'homme qui fait le mal est un malade le plus souvent guérissable. En ma qualité de médecin, l'expérience tentée aux Etats-Unis m'intéressait particulièrement. Aussi ai-je accepté avec empressement Tautorisation que me donnait le président du conseil d'administration des prisons de l'Etat de New- York de visiter le pénitencier où les détenus sont « soignés et guéris » et auquel on a donné le nom symbolique de « réformatoire ». Vous allez voir, en effet, que c'est une œuvre de « rél'ormation » qu'a entreprise l'Etat de New- York.
Elmira, où a été érigé ce réformatoire, est séparé lie New-York par onze heures de rapide. Un train me débarquait à huit heures du matin au pied de la colline sur laquelle se trouve le vaste et luxueux établissement. Si je n'avais pas vu sur les murs d'enceinte un cordon de sentinelles armées de carabines, j'aurais cru entrer dans un château plutôt que dans une prison. Un concierge géant me conduisit auprès du directeur qui me fit introduire dans son cabinet après avoir pris connaissance d'une lettre de recommandation qui m'avait été remise pour lui à New-York.
Je me trouvai en face d'un homme jeune, paraissant à peine trente ans, d'une physionomie intelligente, douce et empreinte de bonté. Il est docteur en médecine et se voue avec la plus ardente conviction à l'accomplissement 'le sa mission. Il croit que les malfaiteurs sont des malades et qu'il y a plus de profit pour la société aies guérir qu'aies punir. J'ai employé cinq heures à visiter dans sa compagnie et dans celle du médecin en chef de l'établissement les diverses parties du réformatoire. J'en suis sorti en sentant s'augmenter en moi l'admiration que m'ont toujours inspirée les Américains pour la tranquille audace avec laquelle ils abordent les questions les plus parado xales en apparence et pour les solutions pratiques et ingénieuses qu'ils réussissent souvent à leur donner.
Tout d'abord le mot « prison » n'est jamais prononcé là-bas, pas plus que le mot '< prisonnier >>. C'est le « réformatoire » avec ses
(I habitants ». Seuls, les liommes y sont admis au nombre de 1.500 environ. Ils ne peuvent y entrer que de seize à trente ans, à condition qu'ils n'aient pas étélohjet d'une condamnation supérieure â vingt ans de détention. Le juge, en vertu d'un pouvoir discrétionnaire, peut ordonner lenvoi d'un condamné à Elmira.
Si vous le voulez bien, nous suivrons un humme arrivant au « réformatoire » avec une peine de vingt ans à purger. Après avoir été nettoyé et désinfecté, il prend l'uniforme de la maison dit « teinte neutre >'. Cet uniforme est noir. Le nouvel « habitant » est condiiità U visite médicale. Si le sujet est' jeune et si le médecin considère que ses muscles ne sont pas suffisammeet exercés pour fournir un travail continu il commence par l'envoyer pjur une période plus ou moins longue — le médecin seul en est juge — au gymnase.
La salle de gymnastique, qui a environ 150 mètres de longueur, est chaulfée suifisamment pendant la mauvaise saison, pour que les « habitants » puissent y travailler légèrement vêtus. Elle est munie des appareils les plus perfectionnés et combinés de façon que l'arrivant y exerce tous ses muscles. Tous les jours il prend une leçon de natation dans une piscine d'eau tiède et est soumis à un massage. Lorsque l'arrivant, au lieu d'être simplement faible, musculaircment parlant, est envahi par la graisse, il va régulièrement à i'étuve pour tâcher d'éliminer ce qu'il a en excès. En un mot. on en fait d'abord un homme résistant. Quand le médecin juge qu'il est en état de travailler, le directeur le fait venir et lui demande s'il a une préférence marquée pour un métier quelconque.
Notre homme désire-l-il, par exemple, être maçon : il sera envoyé dans l'équipe de ces ouvriers et il apprendra à se servir de la truelle, du niveau, du lil aplomb, à construire des voûtes, des murs à élever des constructions qui seront démolies aussitôt terminées. Le « réformatoire » a pour principe de ne pas faire concurrence à l'industrie privée, et cette règle est scrupuleusement observée pour tous les objets produits par les professionnels de la maison. Ce sont toujours les mêmes briques qui servent, et, au lieu de chaux, on emploie une terre suifisamment cohésive avec les autres matériaux pour que la bâtisse ne s'effond repas.
Lorsqu'il aura terminé son apprentissage de maçon, 1' « habitant » passera successivement dans l'équipe des charpentiers, ou des menuisiers, ou des tourneurs sur bois ou sur métaux, des fondeurs de cuivre ou de fer, des peintres en bâtiment, des peintresdécorateurs, des ébénistes, des ferblantiers, des étameurs, des rempailleurs ou remboureurs de meubles.
Si ses aptitudes et ses goûts lui permettent de se livrer à des travaux plus difficiles ou plus délicats, il lui sera loisible d'apprendre la sténographie, la composition typographique, le maniement de la machine a écrire, la reliure, etc. En un mot, on met
à sa disposition, au réformaloirc d lOlmiia, le moyen de devenir un homme utilisable et réj^énéré, 11 convient de dire que, presque tous les habitants, à leur sortie du réformatoire (de 80 à 'JO % environ) trouvent facilement à soccuper.
Voilà pour le côté profesionnel de la « réformation » des condamnés. Voyons ce que les Amiriciins ont imas^iné pour l'améioralion de leur état moral .
Notre homme, je lai dit, a été, dès son arrivée, revêtu dun uniforme noir. On le conduit à la comptabilité, où il lui est ouvert sur le grand livre de l'établissement un compte particulier. Son travail est évalué à 2 fr. .30 par jour et, chaque mois, il lui est remis un extrait de son compte courant. Sil se conduit bien, on lui donne, après avoir été vêtu de noir pendant six mois, des vêtements bleus. Le bleu est la teinlc privilé^^iéc. Elle lui confère le droit de se nourrir au restaurant i!e la maison, d'y commander un jour ce qu'il désire manger le lendemain, d'y être assis à une table couverte d'une nappe et à pouvoir, pendant les repas, causer avec ses voisins.
Naturellement, ces repas servis au restaurant sont payants et il faut que l' « habitant » s'arrange de façon à ne pas dépasser son budget ; mais, même en cas de déficit, on ne lui coupe pas immédiatement les vivres. Le directeur le fait appeler, lui fait observer qu'il a tort de contracter des dettes, que chaque demi-dollar (2 fr. 50) dû par lui représente une journée de plus à passer au réformaloire, et il arrive presque toiîjours, m"assure-t-on, à lui donner des goûts d'économie. Il n'est pas rare de voir un condamné économe sortir"delà avec un pécule de 1,200 ou 1,500 francs. De toute façon, la maison ne le laissera pas partir sans lui remettre ôO dollars, soit 250 francs, qui devront lui assurer du pain jusqu'à ce qu'il ait trouvé de l'ouvrage.
Si l'état moral du condam.né ne s'améliore pas, si au lieu de se bien conduire et d'arriver au bout de six mois à posséder le vêtement bleu, il se montre indiscipliné, injurie le personnel, casse le mobilier, cherche querelle à ses codétenus, on commence par lui infliger des amendes ; j'ai vu, sur le grand livre, le compte d'un de ces révoltés qui était arrivé à avoir ainsi un délicit de prés d'un millier de francs. Quand les amendes ne sulïiscnt pas on lui donne la tenue rouge qu'il est obligé de garder six mois avant de pouvoir reprendre la teinte neutre, c'est-à-dire l'uniforme noir qu'il devra garder encore pendant le même laps de temps avant d'être vêtu de bleu. Il va sans dire qu'à la teinte rouge correspond un régime sévère. Plus de restaurant, le silence imposé partout, la surveillance rendue plus étroite, etc. Néanmoins, dans le dessein de ne pas décourager complètement certains « habitants » de la catégorie n rouge », le directeur a la faculté, le 4 juillet, jour de la fête nationale des Etals-Unis, de faire une remise partielle ou complète des peines.
— Et, me disait le jeune directeur du réformatoire d'Err.ira, j'en use largement.
L'administration et la surveillance générale du réformatoire sont assurés par les budgets de l'Etat de New-York. Les surveillants ordinaires appointés par l'Etat sont aidés, en ce qui concerne notamment les exercices militaires auxquels les « habitants » sont astreints, par un colonel, des capitaines, des lieutenants et des sous-officiers recrutés parmi les condamnés. Tous manœuvrent fort bien aux sons de leur excellente musique militaire. Mais, et c'est là une contradiction dans les vues des Américains, à la sortie des condamnes, TEtat refuse formellement de les incorporer dans l'armée américaine. J'en ai fait la remarque au directeur et j'ai cru deviner à son geste que j'avais touclié en lui un point sensible.
Le .«ervice médical m"a paru fort bien organisé. Tous les tuberculeux sont isolés. Leur linge, qui aune teinte spéciale, est lavé séparément et les cellules qu'ils habitent sont désinfectées régulièrement toutes les semaines.
Les cellules des « habitants «> occupent un bâtiment d'une hauteur de trente mètres environ. Il y a six rangées de cellules superposées avec des galeries en fer pour assurer la circulation. Au réveil les liommes se lèvent, se lavent et viennent, se poster devant la porte de leur cellule qui sont ouvertes par des porte- clefs spéciaux pour se rendre en lile indienne à leurs travaux.
En dehors des ablutions journalières, les hommes prennent tous les huit jours une douche. En entendant l'expression de mon admiration pour cette installation de douches tièdes, le directeur me disait :
— Comment voulez -vous, qu'un homme recherche la propretés! cela lui est désagréable ?
J'ajoute qu'il n'entre pas dans l'idée du directeur de séparer complètement SCS pensionnaires de la vie du dehors. Certains « habitants » sont chargés de lire les journaux et les revues et, chaque semaine il paraît un journal imprimé dans le réformatoire même qui rend compte des faits politiques, scientifiques ou autres, de tout, en un mot, ce qui peut intéresser des hommes. On n'expurge que tout ce qui a trait aux crimes ou aux vols.
Résultats : le réformatoire restitue à la société de 75 à 80 % de ses « malades » radicalement guéris et utilisables. 20 à 25 % des malfaiteurs qui y entrent sont des incurables, des ingu6rissat)les. C'est du moins, cequi'm'a été formellement affirmé.
D'' Aug. LULING.
Iles vieux Hôpitaa:)^ de Paris
L'IIOSFICE DE BICETHE (1).
Notice historique et aiivcdotique par Paul Delaunay, interne des Hôpitaux.
Au sud de Paris, au-delà de la barrière d'Italie, court le long ruban poudreux de la route de Fontainebleau ; il saute le fossé des fortifications, franchit les terrains vagues de la zone tnilitaire parsemés de roulottes et d'affreuses masures, puis chemine entre deux rangées de maisons, de hautes maisons de rapport, qui se dressent dépaysées dans ce décor de banlieue. Le dimanche, sur ses trottoirs, les marchands de bric-à-brac viennent faire argent de tous les détritus de Paris et ils étalent sur le bitume des ferrailles rouillées, des bardes décolorées, de vieux tessons, des débris de bouquins, du clinquant, des épaves de luxe gisant au milieu de choses sans nom sur le sol gras d'immondices. Autour de celte friperie, c'est un grouillement de gamins curieux, de rôdeurs désœuvrés, de ménagères qui viennent aux emplettes. Celte foule a attiré les vendeurs de victuailles : les étaux de bouchers et les guinguettes pullulent, et l'atmosphère se parfume d'un relent de friture el de charcuterie.
Plus loin, s'élève une énorme bâtisse grise et renfrognée, qui tient à la fois de la caserne et de la prison ; ses hautes façades dominent d'un côté le marché et les toits du Kremlin Bicôtre ; de l'autre elles surplombent le ravin de Gentilly au fond duquel stagnent les eaux immondes de la Bièvre, cachées entre les appentis des tanneries et des lavanderies. C'est l'asile du Kremlin ; c'est dans ces murs que Paris dégorge ses victimes, les pauvres diables dont le vice, l'alcool et l'absinthe ont détraqué le cerveau, les fous dont la société a peur et qu'elle séquestre pour les empêcher de nuire. Là aussi on recueille les vieillards infirmes et indigents, et la prison se double d'un hospice.
Au XIII<= siècle, à cet endroit s'étendait la rase campagne ; ces champs dépendaient du domaine de la Grange-aux-Quculx sis sur le plateau de Gentilly ; Louis IX en fit don en 1?50 à une communauté de Chartreux, mais au bout de quelques années les moines
(1) DuLAURE. Histoire (les environs de Paris. Paris 1835. — Dulaure. Histoire de Paris. Paris 1834, t. IX. — P. Bru. Histoire de Bicètre. Paris 1890. — La Grande Encyclopédie, art. Bicêtre, par Bourncville. — L'Assistance publique en 1900 " Paris 1900.
quiltaicnt leur moutier pour aller s'établir plus près de Paris, au Caslel-Vauvert de fanlaslique mémoire ; en 1286, Messirc Jehan de Pontoise, évoque de Winchester, acquérait la Grange-aux-Queulx et bâlissait sur ses ruiues un château : on le nomma Wincestre, puis Wicestre, puis Bicestre ; quelques étymologistes, il est vrai, prétendent que la localité tira tout simplementson nom de la jolie rivière qui roulait alors des ondes claires au bas de ses pentes, et qu'elle s'appelait Bibcris Castra {{). Q,\xo\ qu'il en soit, le manoir épiscopal ne conserva pas longtemps sa splendeur : les Anglais de Pobert Knolles, qui battaient les environs, le saccagèrent. Eu 1400, le duc Jean de Berry acheta ses débris à Amédéede Savoie qui les tenait de Charles VI, depuis 1385 ; il eu fit une superbe résidence où se donnèrent des fêtes faotueuses ; ses salles virent même la réconciliation des frères ennemis, car le l" novembre 1410, on y signa la paix de Winchester entre Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne et Jean duc de Berry, sous la médiation de l'Université de Paris. Ces pacifiques traditions ne sauvegardèrent guère le Castel ; la trêve était menteuse, Armagnacs et Bourguignons s'entredéchirèrent de plus belle : un beau jour, les Bourguignons et les bouchers de Simon Caboche sortirent de Paris avec leurs coutelas et leurs maillets, arrivèrent sous les murs du château, le pillèrent et le démolirent aux trois quarts. Leduc de Berry, peu soucieux de conserver ce souvenir d'une lutte fratricide, donna ses vestiges au Chapitre de Notre-Dame en 1410.
Au XVP' siècle, ce n'était plus qu'un lieu abandonné, de réputation sinistre, et hanté parles loups-garous i.?i;la terreur publique l'entourait d'une sorte de mystérieuse et infranchissable barrière, et vous pensez si la disparition de malheureux qui s'étaient imprudemment aventurés dans ce repaire de coupe-jarrets et de dangereuses sirènes confirmait ces racontars ; là se trouvait l'antre du magicien César dit P<r(//^o?', que l'on trouva un matin de 1413. étranglé dans son lit par le diable, à la Bastille. En 1632, Bichelieu qui
(1) Château de la Bièvre.
{■>) (f La cliasse donnée auxii.spouvaiilables csprit;<du clirtrloaudcBiscestre prc? la ville de Paris par la démulilion qui en a esté faite, avec les estrangcs lintamarrcs cl eirroyablcs appaillions qui s'y sont toujours vous ». In-8% à Paris cliez J. IJrunel, liue Neufve Saint-Louis au Trois de cliiiïn-.
1G34. — « Quelques-uns, portez de curiosité, se sont voulu émanciper de vouloir couclier et passer la nuit dans les caves de ce cliasleau... ils ont esté si bien battus (jue la plusparl en sont morts d'espouvantc... souvenlcs fois l'on a veu apparaître ces pliantosmes et esprits tantost à i)ied et incontinent à cheval et bien souvent l'on y a veu la fii^ure d'un homme de feu et de sang ou un aultre à qui les boyaux sortaient du ventre, et quelquefois comme une botte de paille en feu et par en après une escoupetterie de pistolets. Dieu permet que le malin esprit face tout ce mesnagc es lieux où l'on aura exercé des cruaulcz meurtres et tirannies, ainsi qu'il s'est faict bien souvent dans ce lieu. »
avait fait raser les donjons de pas mal de brigands de haut vol, fit jeter bas et niveler cette caverne de bandits.
Louis XIII pensait à établir dans ces terres un hôpital d'invalides ; dans ce dessein,il avait fait construire en 1633 sur les fondations du manoir ducal un vaste château, mais à la prière d'Anne d'Autriche il le donna à Vincent de Paul en quête dun gîte pour ses enfants trouvés ; par malheuraine mortalité effroyable y sévit sur les pauvres nourrissons, si bien que le saint homme dut quitter la place. La maison de Bicétie fut alors réunie à l'IIùpital- Général.
Paris renfermait à cette époque une prodigieuse quantité de mendiants, gens de sac et de corde venus de tous les pays d'Europa et de tous les coins de la France, malandrins sans emploi depuis les troubles de la Fronde, soldats éclopés depuis la guerre de Trente-Ans, infirmes véritables et simulés qui assaillaient les passants, le jour de leurs prières, et la nuit à main armée ; qui devenaient les maîtres de la capitale sitôt que les ombres du soir avaient fait feimer les boutiques, et, sans s'inquiéter des chaînes qui barraient les rues, rossaient le guet et dévalisaient les bourgeois attardés, Louis XIV se décida enfin à pourvoir à la sécurité publique et, reprenant l'idée de Pomponne de Bellièvre, le bienfaiteur de riIôtel-Dieu, lança l'édit de 1656 qui créait l'IIôpital- Général.
Les exempts donnèrent la cliasse aux pauvres valides, et invalides, et tous ces échappés de la Cour des Miracles furent enfermés à la Maison-Sciuion, à la Pitié, à la Salpêtrière et à Bicètre. Le 14 mai 1657, l'épuration de Paris était un fait accompli.
Chose étrange, les revenants de Blcètres disparurent du même coup, et Claude Le Petit, dans sa chronique scandaleuse ou « Paris ridicule et burlesque s'en émerveille fort : »
Auguste Chasleau de Bissestre Les lutins et les loups garous Reviennent-ils toujours chez vous Faire la nuit leurs diableries ';• Et les sorciers de suif graissez N'y trainent-ils plus les voiries Des pendus et des trespassez"^
Ils n'ont garde les pauvres diables D'y revenir fourrer leur nez Depuis que vous emprisonnez Depuis qu'on vous nomme Ilospital Il n'en est point d'assez brutal Qui l'ait osé choisir pour giste :
O merveilleuse nouveauté !
Ce qu'on n'a pu par l'eau béniste On l'a pu par la pauvreté.
LA MÉO. ANECDOTIQTE 21 — B
A Bicêlre, on entassa pêle-mêle des idiots, des épiieptiques, des paralytiques, des scrofuleux, des estropiés, des insensés, des vagabonds ; ils étaient parqués dans des salles basses, obscures et grouillantes de vermine où les gardiens rétablissaient l'ordre à grands coups de bâton. Dans la suite, on adjoignit à Bicètre des sections de vénériens, d'orphelins et d'enfants trouvés ; plus tard on y incarcéra des prisonniers arrêtés par lettre de cachet ; des voleurs, des adolescents qu'on y enfermait comme dans une maison de correction.
Tout ce personnel se répartissait au XVIII« siècle en deux grandes catégories : l'Hospice et la Prison. L'Hospioe,dépendance de riIôpital-Général, abritait les « bons pauvres », impotents, vieillards et mendiants, dans les 2*, 3^ et 4« divisions ou « emplois » ; le 5" emploi était destiné aux vénériens ; le 6"= aux idiots, imbéciles, épileptiqiies, aux enfants infirmes et teigneux ; dans le 7« étaient internés les aliénés dangereux. — La Prison comprenait, groupées autour de la Cour Royale, 4 sections : la Force, où l'on mettait des prisonniers non pensionnés, des voleurs et des soldats condamnés au pénitencier ; la correction pour les enfants vicieux ; les Cabanons où l'on écrouait des prisonniers payant pension, quelques-uns amenés là en vertu d'une lettre de cachet ; les cachots enfin, cachots blancs et cachots noirs; ces derniers étaient de véritables in-pace oii le condamné, rivé au mur par de lourdes chaînes, restait parfois des années sans air, sans lumière, dans une efTroyable solitude, enseveli avant la mort.
Les 3 et 4 septembre 1792, les égorgeurs de Maillard, mis en goût par les massacres des Carmes et de l'Abbaye, se portèrent à Bicètre et y tuèrent un grand nombre de captifs, des fous, des voleurs, des orphelins, suspects sans doute de sentiments contre-révolutionnaires. Pétion, qui ménageait ses électeurs, arriva à Bicêtre comme à Paris, trop tard pour réprimer la tuerie : « Ces genslà sont comme l'arc-en-ciel, avait dit une femme d'esprit, des édiles parisiens, on ne les voit jamais qu'après l'orage ». D'ailleurs la Hévolulion avait déjà procède dans celte même prison aux essais d'un mode d'assassinat plus scientifique : le 17 avril 1792, en présence de Pinel, de Cabanis, de Louis, de Cullerier et de Guillotin, on avait expérimenté sur trois cadavres la guillotine. Le bourreau s'appelait Sanson ; la Terreur allait bientôt lui fournir d'autres victimes. En attendant, les railleurs des « Actes des Apôtres » en firent des chansons :
Guillotin
Médecin
Politique Imagine un beau matin Que pendre est inhumain Et peu patriotique.
Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui sans corde ni poteau Supprime le bourreau D'office.
C'est en vain que Ton publie Que c'est pure jalousie
D'un suppôt
Du tripot
D'Hippocrate Qui d'occire impunément Même exclusivement
Se flatte.
Le Romain
Guillotin
Qui s'apprête Consulte gens du métier Barnave et Chapelier Même le coupe-tête
Et sa main
Fait soudain
La machine Qui simplement nous tuera Et que l'on nommera
Guillotine (1).
Cette même année 1792, Pinel était venu apporter aux pensionnaires de Bicêtre les soins d'un savant et la charité éclairée d'un philanthrope : il chercha à prendre par la douceur les aliénés que les geôliers ne traitaient qu'à force de sévices ; il en fît la sélection, sépara les fous des infirmes, les déments dangereux des déments paisibles, et les répartit en dillerentes catégories. Les vénériens furent transférés de Bicêtre à l'hospice des Capucins, aujourd'hui hôpital Ricord.
Au début du XIX^ siècle, Bicêtre était un hospice d'aliénés, un asile de vieillards indigents qu'on appelait les bons pauvres, et enfin une maison de détention pour les vagabonds, les criminels et les condamnés à la réclusion ; c'est de là que, depuis 1796, avait lieu le départ de la chaîne, l'envoi des forçats au bagne ; c'est à Bicêtre que furent détenus Georges Cadoudal, Papavoine, Lacen;dre, les quatre Sergents «le la Rochelle et bien d'autres condamnés à mort , c'est laque Victor Hugo a placé son héros du dernier
(1) DuLAURE. — Histoires de.s environs de Paris tome, V., p. 302.
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jour d'un condamné. Bicèlro est bien, comme on la dit, ^ lanticliambre du bagne et le marcliepied de léchafaud » (l) — « Le nom de ce château, déclame Dulaure dans une belle tirade à la Jean-Jacques, rappelle linfamie et le crime ; on éprouve un sentiment de peine en pensant que la plupart des vices et des misères de l'espèce humaine sont entassés dans un même endroit et semblent souiller l'air des campagnes au milieu desquelles 00 lieu d'ignominie paraît étranger » (2).
Le 24 décembre 1830, ladministration pénitentiaire transféra les prisonniers à la Roquette et l'Administration générale des hospices civils demeura seule maîtresse de Bicôtre.
Bicétre mérite une visite ; ça et là, on retrouve encore, malgré les ravages du temps et des démolisseurs, des vestiges, des souvenirs ou des tableaux intéressants. Une avenue, encombrée, elle aussi, par les revendeurs de friperie, relie à la route de Fontainebleau le portail armorié qui donne entrée dans l'hospice. Franchissons-le ; la graude coar est pleine de vieillards, tous de bleu vêtus, qui errent entre les massifs ; ceux-ci se traînent dans de petites charrettes ou dans des brancards à roulettes qu'ils poussent devant eux comme des enfants qui font leurs premiers pas, ceuxlà trottent menu, cassés en deux, courbés, recoquevillés ; ici des nains à pattes torses dodelinent des têtes monstrueuses ; devant nous, des aveugles défilent, les orbites vides et le nez en l'air, tapotant le sol du bout de leur canne, heureux quand à leur bras se cramponne un camarade clairvoyant, mais impotent, qui les guide et qu'ils soutiennent, l'Aveugle et le Paralytique, comme dans la fable d'Arnauld ! — Des hémiplégiques se meuvent gauchement,en « fauchant», la main valide crispée sur la béquille, tandis que Fautre pend, inerte, à lavant-bras fléchi. Et sans regard, sans pensée, la pipe aux dents, ils restent des heures entières assis au soleil d'automne dans l'engourdissement béat du lézard, frôlés par les feuilles mortes qui tombent en tournoyant.
(]elte première cour est entourée sur deux de ?îes côtés de hauts bâtiments aux-rez-de chaussée en arcades qui lui donnent l'air d'une cour claustrale. Elle communique par un porche avec la deuxième cour, ou cour de l'église, de même style, entourée des niêiiics galeries. Ces bâtiments ont été construits de 1848 à 1875 sur les ruines de 1 ancien château démoli en 1847. A l'un de ses angles, s'élève la chapelle, dédiée à Saint Jean-Baptiste, élevée par Levau en t(i70 et agrandie en 174:1 et 1744. Tout près, dans un réduit, se trouve le fameux Grand Puits ; le Bureau de la 2« division et le Bureau de tabac occupentles locaux de l'ancienne correction et de son annexe.
(1) Almaiiacii des Aristocrales, à lioiiic, l'aa 111 de la Barii>ivucralie,p.l2,
(2) P. Hwv. Ilisloirode lUcèlir, p. 46.
LES VIEUX HOPITAUX DE l'A RIS — ;v -ji,—
On découvre, en s'avcntnrant derrière lo (irand Puits et les ateliers.un des décors les plus t^racieiix de P.icétre:une allée tortueuse comme une sente de campaj^ne glisse entre deux haies de jardins, les jardins des internes et des employés : quelques-uns sont en friche : là le lierre enguirlande les vieux mur-^ verdis par la mousse, les liserons s'agrippent aux palissades, les herbes folles poussent à foison, un fouillis de plantes échcvelées comme des lianes penchent leurs tiges à quelques pas des plates-bandes fleuries : rien de charmant comme ces coins de nature sauvage tout bourdonnants d'abeilles, rehaussant de leur pittores que désordre la symétrie des parterres des jardiniers soigneux.
La troisième cour de Bicôtre est la cour de la Force, la l'oroe est actuellement occupée par la .> section de la .Vulivision. Lej Cabanons existent tels encore qu'au XVIII" siècle, petites pièces basses d'étage, aux murs épais, accolées deux à deux, sombieset tristes. Elles sont actuellement habitées par les internes en médecine elles reposants.
La cour des Internes, ancimne Cour Royale, est circonscrite parla Force, les Cabanons et par une grille élevée sur l'emplacement des bâtiments délruitsdu grefTe et de l'économat ; au milieu se dessine une sorte de margelle de puits comblé par la terre, qui fut l'orifice de ventilation des anciens cachots noirs souterrains. Les cachots blancs sont utilisés aujourd'hui par les caves de la pharmacie.
On ne saurait dire combien sont tristes en hiver ces noires bâ' tisses, ces couloirs sonores, ces grandes cours vides où le souille de la bise disperse les feuilles sèches et cas<e les branche-^ mortes dans les massifs ; mais quand le soleil du printemps vient les illuminer, Bicêtre prend un aspect moins lugubre, presque champêtre : les arbres dénudés se mouchettenl de vert gai, les lilas y fleurissent à foison et par le calme des beaux soirs on s'y croirait très loin de Paris, si de temps à autre le hurlement d'un fou dans sa cellule ne \enait rappeler la réalité.
En effet, derrière les fleurs, il y a la cage ; dei-rière les porter et les guichets, sont parqués les aliéné=! : les uns gisent à terre, vautrés comme des bêtes dans un coin de leur cour; d'autres, immobiles contre le mur, marmottent tout bas ; d'autres gesticulent et déclament: voici le mégalomane bon enfant, l'aliéné jovial, l'homme aux poignées de main, polymilliardaire qui vous détaille sa richesse en bredouillant et qui vient, oublieux de ses trésors imaginaires, vous demander deux sous pour son tabac. Parfois, d'un groupe, un grand cri s'élève, une complainte d'accordéon, et ils chantent en chœur, inronscientsde leur déchéance etde leur internement. La nuit, ils gîtent au fond de leur préau dans des dortoirs noirs et puants aux fenêtres grillées : c'est làquetoute la journée restent les gâteux, êtres lamentables et fétides, accroupis sur
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leurs draps souillés, et qui chuchotent sans repos, l'air hébété, ou se frrattentjusqu'au sang avec de petits cris d'enfauts.
Ceux-là n'ont pour toute perspective que les quatre murs qui les emprisonnent; mais c'est dans les dortoirs des vieillards, perchés dans les bâtiments des premières cours, qu'il faut monter pour découvrir un immense panorama ; en bas, dans les jardins, s'allongent, perdus dans la verdure, les rez-de-chaussée de la «Sibérie », dominés par les combles de l'ancien porche d'entrée de Bicêtre (I) au fond, au-delà des terrains vagues, c'est Paris, chaos de clochers et de coupoles, dont les blanches vagues de pierre déferlent sur les plages pelées de la banlieue, et bien loin, par delà la houle des toits, le dôme de Montmartre, qui émerge des brumes Je l'horizon.
A l'extrémité de l'établissement, des galeries neuves et proprettes abritent les enfants épileptiques, arriérés et idiots, pauvres dégénérés, baveux, morveux, difformes, au regard louche, au front fuyant. On cherche à les éduquerun peu à grand renfort de patience et de persévérance, et cette pédagogie réunit l'utile et l'agréable, car on leur enseigne la gymnastique, la musique et la danse : ils battent des entrechats, font de la boxe et du bâton et, à la fin, chantent la Marseillaise au son de l'harmonium. Ils ont même une fanfare et c'est un défilé à la fois pitoyable et risible, digne du crayon de Callot, que ces étranges silhouettes de bossus, de bancals qui vont cahin-caha, ces aveugles qu'on guide et qui, dans les cuivres ou les hautbois sifflent, soufflent et beuglent une tonitruante Marseillaise.
Aux flancs de la division des enfants, se trouve la Sûreté, enceinte circulaire où nul étranger ne pénètre, et construite dans un bas-fond, près des écuries, de 1846 à 1852 ; elle encadre une série de cages, débouchant dans une cage centrale commandée par un couloir où veillent et circulent, avec un cliquetis de clefs, les gardiens ; un coin est réservé à l'arsenal thérapeutique, la douche et la baignoire, palliatifs des crises defureurou de désespoir ; c'est en effet sous ces voûtes que l'on incarcère les fousdangereux.En proie à l'etfroyable ennui d'une interminable réclusion, ils y végètent pendant des années, jusqu'à ce que la mort les achève. Je ne sais rien déplus sinistre que cette bâtisse obscure, fétide, aux pavés gras, aux murs sales, ces guichets, ces grilles rouillées, cadenassées, derrière lesquelles errent des ombres lamentables et qui vous rappellent les pages lugubres et bizarres des Mémoires d'un fou (2). L'un des captifs élève une couvée de serins ; un autre tourne toute la journée dans sa cellule, contemplant d'invraisemblables gravures dont il en a tapissé les cloisons, chromos cras-
(1) Aujourd'hui converti en temple protestant ; le fronton porte encore l'inscription A Saint Jean-Baptiste, Hôpital général 1668.
(2) Nicolas Gogol. — Mémoires d'un fou.
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seux, jaunis, décolorés, découpés ;i.u hasard de vieux périodiques, reprt'-sentant des événements oubliés, comme si, depuis son entrée, il était mort au monde et n'avait plus rien su du présent. Tel autre, fort excité, déblatère, rédij^e des lettres d'insultes aux aliénistes, des plaintes contre les surveillants, des requêtes, des protestations, des proclamations politiques (|uil vous tend à travers ses barreaux.
Toutes cesélucubrations de déments se ressemblent dun siècle à l'autre : c'est le mdmeécho que vous retrouverez en lisant les mémoires et les manifestes de Latude qui fut, lui aussi, un pensionnaire de Bicêtre, et qui mérite bien à ce titre une mention dans cette étude : il eût été beaucoup mieux à sa place au milieu des détraqués qu'à la Bastille avec des prisonniers politiques ; et il est impossible de lire sa biographie, de compulser ses écrits sans le prendre pour ce qu'il est: un déséquilibré. Tout le prouve : son incommensurable orgueil, sa manie des titres et son désir d'attirer l'attentionpublique, son intarissable faconde et l'inépuisable fécondité de sa plume, ses innombrables projets, ses inventions baroques, ses multiples pétitions, proclamations et récriminations, ses plaintes ampoulées, exagérées, et sonnant faux, son rôle de persécuté persécuteur et processif,erifin ses maladresses répétées qui désarmaient les meilleures volontés chaque fois qu'on voulait le relâcher ou qu'on le libérait. On finit d'ailleurs par le transférer comme fou du donjon de 'Vincennes à Gharenton ; à peine sorti deCharenton, il escroqua de vive force une grosse somme à une dame ; cette fois-là, il fut enfermé à Bicêtre, alors prison des voleurs : il y resta près de sept ans, du ['"' août 1777, où les exempts du Châtelet l'y internèrent, au mois de mars 17S4 où, grâce à Marie-Antoinette et à M. de Breteuil, il put en partir. Il eut lieu, sans doute, d'y regretter l'heureux temps où on le choyait à laBastille, prison il est vrai, mais palais à côté de l'infect cabanon où il était maintenant détenu au milieu des scélérats. D'ailleurs, la Révolution le dédommagea de ses déboires : elle eu ût un grand homme .
iAa Cflédecine au Théâtffe