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GEORGES CAMUSET ET SON ŒUVRE

La plupart des admirateurs deCamuset — et ils sont nombreux. — ne savent rien de la vie de ce médecin-poète que je considère comme te maître du Sonnet.

Jai beaucoup connu cet excellent Franc-Comtois (1) qui fit pendant quelques années les délices de la Société parisienne après avoir joui dune certaine popularité au quartier latin à la fin de l'Empire. Contrairement à la légende qui veut que les auteurs gais soient d'un caractère triste, Gamuset était vraiment l'homme le plus jovial et le plus spirituel que j'ai rencontré.

Un gros corps surplombé d'une face glabre comme celle de Tarnier ; de beaux yeux pétillants, un rire finement spirituel et une physionomie ayant l'air « de se ficher du monde » : tel était le physique de cet Esculapequi ne fut médecin qu'accidentellement, mais assez cependant pour avoir bien saisi les finesses et les travers de notre profession.

J'ai dit que Camuset ne fut médecin que « par occasion» ; je n'entends pas par là offenser sa mémoire, car je suis trop fier qu'il ait appartenu à notre corporation. Il n'en est pas moins certain que cet excellent Georges ne pensait guère à être médecin en 1860, lorsqu'il fut, à la fin de ses études admis simultanément, après de brillants concours, à l'Ecole des Mines, à Centrale, à Polytechnique et aux Beaux-Arts.

Comment ce brillant dessinateur et mathématicien trouva-t-il son chemin de Damas et pénétra-t-il dans les arcanes obscures de la médecine ".'' Je vais encore renseigner mes lecteurs sur ce point.

Gamuset était né à Lons-le-Saunier, jolie ville jurassienne située près de Bourg, patrie du grand Robin ; il se considérait donc comme compatriote du fondateur de l'histologie française. De 1860 à 1870, le célèbre professeur réunissait autour de lui dans son modeste appartement de la rue Hautefeuille, l'élite des savants et des penseurs indépendants qui luttaient contre le joug impérial ; Camuset ne tarda pas à être admis dans le cénacle ; Robin devina dans cet éphèbe un esprit scientifique de premier ordre et voulut en faire son élève ; il en fit un adepte, un républicain, un librepenseur et le dirigea vers la médecine.

Ce n'est pas cependant comme médecin que Camuset devait graver son nom dans la postérité ; c'est comme poète comique et satirique, mais en choisissant ses sujets dans la médecine.

(1) Gamuset est né k Lons-le-Saulnier, le 29 juin 18-10.

LA MÉD. AXECDOTIQUE.

6 ETUDES LITTERAIRES

Quelque peu déçu par l'instabilité des doctrines et la pratique d'un art qui s'appuie sur tant d'incohérences, Camuset crut trouver sa voie en choisissant une branche plus scientifique : l'ophthalmologie.

Après de consciencieuses études, il s'iastalla dans un joli petit rez-de-chaussée, dans la rue de Suresnes ; je fus convié, avec mon maître Léon Labbé, a pendre la crémaillère de ce Home élégant et coquet. J'ai conservé un souvenir ineffaçable de cette soirée où le poète fut pétillant de verve et d'ironie.

Mais il ne suffit pas d'ouvrir un cabinet pour voir affluer la clientèle. Malgré ses brillantes relations dans le monde des arts, les aveugles continuaient de fréquenter les oculistes allemands et Polonais qui étaient alors eu vogiie ; ils étaient en cela doublement aveugles^ car notre bon Camuset réalisait l'idéal du médecin instruit doublé d'un praticien honnête, trop honnête même pour faire fortune.

C'est pendant les trop longs loisirs que lui laissait la clientèle qu'il composa ses meilleurs sonnets. En tête de l'Edition publiée en 1893, chez Darentiêre, ligure ce quatrain, qu'il qualifie d' « A propos )), et qui montre bien l'état d'esprit de l'auteur :

Lorsque j'étais impatient La Muse m'a dit : « Je suis tendre, « Je n'amène pas le client....

Mais je console de l'aitendre »

Non, le client ne venait pas ; mais la muse était moins rebelle et nous devons nous en féliciter.

Je rencontrais quelques fois Camuset qui digérait paisiblement son modeste déjeuner sur un banc de la Place de la Madeleine ; nous étions voisins et, comme le client n'encombrait pas plus mon cabinet que le sien, nous nous attardions à causer. Je me souviens encore de ses bons mots ; « il est trois heures, me disait-il, l'heure de ma consultation a sonné depuis longtemps ; je vais voir s'il y a des poissons dans la nasse. »

Mais il n'y avait pas de poisson ou du moins pas assez pour faire vivre un homme qui joignait à un bon appétit le goût du luxe et des belles choses. Aussi se décida-t-il, sur le conseil de ses amis, à quitter la capitale pour s'établir à Dijon où l'ophtalmologie n'avait pas de représentants autorisés.

Donc, pour y vivre en paix, je choisis aujourd'hui Dijon, dans sa moutarde, assise au bord de l'Ouche, Doux pays où le calme endort même l'ennui.

Mais Camuset ne s'ennuya pas à Dijon ; cet homme ne pouvait s'ennuyer nulle part. Il trouva du reste dans la capitale Bourguignonne du travail et de nombreux amis.

ETUDES LITTERAIRES

II utilisa d'abord ses loisirs pour faire imprimer ses sonnets dont la première édition, publiée en 1884 et illustrée par Clairin et Hops, est aujourd'hui extrêmement rare et se vend des prix fous chez les bouquinistes.

Avant de composer ces petits chefs-d'œuvres, Gamuset avait déjà donné la mesure de sa valeur comme poète en rimant quelques sujets non médicaux. A la suite d'un voyage qu'il fit en Espagne, il composa sous le nom de Promenade au Prado, une page dont j'extrais quelques vers :

C'est l'heure où le soleil délaissant l'horizon,

Appelle sur Madrid l'air frais de la montagne.

Tout séveille au plaisir et de chaque maison

Sort l'essaim des Ninas que leur mère accompagne.

Qu'ils sont charmants à voir ces jolis fruits d'Espagne,

Murs si tôt pour l'amour, si tard pour la raison 1

Il rima également quelques odes fort gracieuses. Son départ de Paris lui suggéra quelques jolis vers où il exhale sa plainte contre la capitale ;

Eh bien ! oui, je suis las de voir les Samarys (1), Cabotinant le rire avec leurs dents féroces. Et las de me heurter sans cesse aux chars atroces Qu'Old England etZidler trimballent dans Paris.

Je ne sais si le poète avait reçu quelque morsure de ces « dents féroces », mais que cette plainte est juste ! que les grimaces des actrices deviennent fatigantes à la longue I

J'ai dit que Gamuset trouva la tranquillité à Dijon et que sa vie y fut honorablement occupée. Pour peu de temps, hélas!

Le pauvre garçon ne tarda pas à éprouver les premiers symptômes d'un mal inexorable et cruel. Quelque obscur « cochonome » envahit son intestin et le soumit aux plus horribles tortures. G'est là que Gamuset montra le stoïcisme du poète. Malgré ses douleurs, il adressait à ses amis parisiens des lettres pleines d'humour, illustrées de dessins comiques. J'assistai un jour au dépouillement du courrier de mon maître Léon Labbé; Gamuset mourant lui envoyait une lettre ultra-comique ornée de dessins, montrant la lutte homérique qui se déroulait entre un intestin qui voulait fonctionner et un anus qui refusait de s'ouvrir. Je regrette que le sujet traité n'ait pas permis de publier ces lettres qui montrent que, chez un esprit élevé, la mort la plus horrible, peut être envisagée avec calme, résignation et humour.

Mais j'ai hâte de faire connaître quelques-uns des chefs-d'œu-

(1) Actrice qui eut sa vogue à la Comédie-Française, et dont le rire stéréotypé avait quelque chose d'énervant.

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vre qui assignent à ce médecin une des premières places dans le Parnasse français.

L'œuvre de Gamuset est d'autant plus précieuse quelle se synthétise en une quarantaine de sonnets médicaux qui constituent un véritable écrin ; tout est à lire, à méditer et à retenir.

Beaucoup de ces sonnets sont populaires ; quelques-uns cependant sont peu connus. Où trouver par exemple une meilleure description du tœnia :

Le ver solllaire ^ ,

Bien avant que Fourier rêvât le Phalanstère, Bien avant Saint-Simon et le Père Enfantin Dans les retraits ombreux du Petit Intestin Le Solium déjà pratiquait leur chimère.

Un cestoïde obscur, un simple entozoaire Avait constitué l'Etat Républicain, Martyr voué d'avance au remède africain, Salut, fils de Scolex, pâle et doux solitaire !

Tes anneaux, dont chacun forme un ménage uni,

Sur un boyau commun prospèrent à lenvi,

L'un à l'autre attachés, pas plus sujets que maîtres.

Oui, c'est un beau spectacle, et Ton doit respecter Le sentiment profond qui me pousse à chanter En vers de douze pieds le ver de douze mètres.

L'humble cataplasme, aujourd'hui décrié par les chirurgiens modernes, a inspiré à Gamuset des vers délicieux :

Le Caiaplasiite

Flaccidité, tiédeur, mollesse humide et douce ! Gataplasme douillet, topique velouté.

Trésor de bonhomie et de sincérité.

Tu caresses encore la main qui te repousse !

Que tu sois de fécule ou de graine de lin. Que l'opium t'arrose ou que le chloroforme Apporte dans tes plis l'apaisement énorme, Tu t'appliques toujours consolant et câlin.

La batiste t'abrite de sa trame serrée. En dépit du tissu, ton cœur médicinal S'imprègne avidement de sanie enfiévrée.

A travers le rideau du confessionnal Ainsi le prêtre vient, onctueux et banal, Eponger les aigreurs de notre âme ulcérée.

ET UDES LITTERA 1RES

Quelle verve mordante dans le Spéculum et quel réalisme ironique et fin :

Catinette en quelque aventure

S'étant éraillé le satin

Va consulter un beau matin.

Un lube d'étroite ouverture Dans un pâle reflet d'étain Guide le regard incertain Au sein de sa riche nature

Voilà le bobo découvert

A nous la flamme, à nous le fer !

Mais — ô faiblesse, de la bête ! —

Son cautère à peine soufflé, L'opérateur, courbant la tête, Adore ce qu'il a brûlé.

Dans le même genre, un délicieux sonnet inspiré à la suite d'une visite chez le gros Millant, du Palais-Ro5'"al, le marchand de bandages et de prrsrrvaHfs, où :

Caché dans la baudruche Flotte une ribambelle De rubans qu'avec zèle Il gonfle en y soufflant.

Enfin j'ai ma mesure I Au sein de la luxure.

Vite, allons nous plonger.

Caché dans la baudruche, Je veux comme l'autruche.

Ne plus croire au danger.

Dans le genre satyrique. qui donc a flagellé avec plus de mordant les mœurs médico-chirurgicales de la fin du XIX^ siècle ? Lisez ce sonnet que Camuset iniiUûe: dichotomie « branche très prospère de la chirurgie contemporaine ». N'est-ce pas du pur Juvénal ?

Dix-huit cents médecins (1) sous le ciel de Paris, Parmi les maux humains plongent leurs tentacules (•?) Les uns cœurs généreux ou martyrs ridicules. Du dévouement sans borne et du labeur sans prix ;

(1) Ils sont aujourd'hui 3000.

(2) Dans l'édition Darenlière de 1884, Camuset avait modifié le vers :

Parmi les maux humains répandent des formules ; Je ne puis m'expliquer cette variante, qui ne me paraît pas heureuse.

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