LE CHIRURGIEN ET L'EPICIER
Lestribunaux nous offrent parfois d'utiles enseignements. Je n'en veux citer comme exemple que l'incident qui vient de se dérouler devant la .")"'« chambre du Tribunal civil.
Uu épicier de Nanterre, sur le conseil de son médecin ordinaire, eut recours, pour pratiquer une opération chirurgicale sur sa femme, aux bons offices de M. Albarran, chirurgien des hôpitaux.
La malade fut transportée dans la célèbre naaison de santé de la rue Blomet ; la laparotomie fut faite, et elle guérit.
Mais, quand l'opérateur présenta la note d'honoraires : 0.000 francs, le petit épicier jeta les hauts cri?. Gomment pourrait-il payer une pareille somme ? Il avait acheté son fonds 4,800 francs et son loyer ne s'élevait qu'à 800 francs.
Il se plaignit à son médecin ordinaire, qui lui répondit « Qu'estce que vous voulez ? Il fallait envoyer votre femme à l'hôpital ! Vous avez voulu un prince de la science. Ça se paye. »
Le petit épicier offrit, finalement, 1,000 francs. Ils ne furent pas acceptés.
Le chirurgien lui écrivit alors la lettre suivante que nos confrères doivent méditer :
« Paris, !«■• mai 1901.
« Monsieur,
« L'opération que j'ai faite à Mme X et qui lui a sauvé la vie
« n'est pratiquée que par un petit nombre de chirurgiens qui vous au- « raient demandé des honoraires pareils ou supérieurs aux miens.
«Les 1,000 francs que vous m'offrez ne suffisent pas au payement « des aides de l'opération.
« Ma consultation à Nanterre — que je ne vous compte pas — vaut « 500 francs. »
t Ci-joint la note que vous me devez, montant à 6,000 francs, que vous voudrez bien m'envoyer après-demain. »
Le petit épicier insista, faisant valoir qu'il avait déjà payé 700 francs à la maison de santé.
Je vous supplie, monsieur le docteur, concluait-il, d'avoir pitié d'un petit commerçant qui a uu métier où l'on travaille beaucoup etoù l'on gagne peu.
ACTUALITES
Le chirurgien reprit sa bonne plume de Tolède e lui adressa un autre petit poulet qui ne le cède en rien au précédent comme saveur :
Monsieur,
Vous ne m'avez pas compris. Je ne fais pas de marchandage. Vous me devez 6,0U0 francs et j'ai essayé de vous faire comprendre que le mieux était de payer» votre dette. Ne pouvant me faire payer directement, je remets ma note aujourd'hui dans les mains de l'huissier et on emploiera les moyens légaux pour recouvrer ma facture. C'est à vous de voir ce que gagnera votre crédit et ce que vous gagnerez vous-même en augmentant votre note des frais de poursuite.
Le chirurgien qui a signé ces lettres n'a qu'une excuse, c'est qu'il n'est pas Français et ne connaît pas notre langue. Sans cela il ne se serait pas exposé à des débats qui l'auraient appelé devant le syndicat des médecins de la Seine s'il en faisait partie.
Certes, je comprends qu'on demande la forte somme, qu'on insiste pour l'avoir lorsqu'il s'agit d'un client riche, mais dire qu'un petit nombre de chirurgiens savent pratiquer la laparotomie, c'est manquer aux égards qu'on doit à ses confrères ; menacer un petit épicier de ruiner son crédit, c'est manquer à la charité.
Quoi qu'il en soit, le chirurgien en question a vu sa note réduite par le tribunal qui, en lui allouant 2,500 d'honoraires au lieu de six mille, a prononcé l'aphorisme suivant : « Le devoir du médecin est de proportionner ses honoraires aux ressources du malade. »
Bien jugé. Au surplus, je connais bon nombre de chirurgiens même aussi habiles que le D'' X... qui feraient une laparotomie à la maison de santé pour 2,500 fi-ancs.
Anthr^opologie