LES JOURNA UX DU A' 177° SIECLE
pourquoi. J'ai dix-iiuit ans, et mon mari en a soixante-cinq : il m'aime l)eaucoup, et je fais tous mes efforts pour le lui rendre : j'ai réussi au moins à le lui persuader, à force de caresses. Ce n'est pas ma faute si je n'ai pu lui accorder que l'extérieur ; c'est celle d'un jeune Gentilhomme très-aimable et très-pauvre, à qui mes Parens, comme de raison, en ont préféré un plus vieux et plus riche. .Te vous avoue, mais sous le secret, que leur injustice nous a désespérés tous deux, et que dans un moment de douleur, apparemment plus vif qu'à l'ordinaire, de ces douleurs dans lesquelles on ne sçait ce qu'on fait ni ce qu'on dit, je lui ai laissé entrevoir dans la différence des âges la fin peut-être prochaine de ses maux et des miens. Il a saisi cette idée d'autant plus aisément que la donation de mon Mari, jointe à une figure qu'on dit jolie, et à quelque chose de plus que le sens commun, peut faire un jour de moi une veuve assez ragoûtante.
Il parut enfin disposé à recevoir quelque consolation et à prendre patience ; mais il exigea une preuve singulière de mon amour pour lui : ce fut de vivre avec mon Mari dans la plus grande intimité, de le prévenir en tout et partout, et essentiellement de ne jamais faire ce qu'on appelle lit à part. Depuis six mois j'ai suivi très religieusement les intentions de mon infortuné jeune-Homme, sans en pénétrer les motifs. Le vieux en paraissait si aisé, si enchanté, et moi je n'en étais pas aussi mécontente que je laurois cru d'abord. Mais voilà votre maudit avis sur les dangers de l'Eté (1) qui va tout gâter, et faire je ne sçais combien de malheureux à la fois. Mon bonhomme parle déjà du plaisir de coucher seul à seul dans les grandes chaleurs : le second lit sera décidé dès qu'il aura lu votre indiscretle feuille : Vous avez quelquefois. Messieurs les Mt'decins, votre dit et votre dédit : Gela vous sera plus aisé qu'à un autre, Monsieur le docteur ; car on dit que vous ne connoissez guères ni les négations,, ni les aflirmations, et qu'habilement vous vous réservez toujours un faux-fuyant, pour vous tirer d'affaires. Ne seroit-ce donc que contre moi que vous deviendriez décisif et sans appel ? Cela seroit d'autant plus mal que vous êtes un galant Homme, etque je suis jolie, comme je vous le disois tout à l'heure.
Réparez donc promptement le tort que vous venez de me faire ; mettez-moi dans le cas d'obliger si essentiellement deux honnêtes Hommes, et donnez bien vite aux vieux maris des conseils qui ne vous brouillent pas avec les Jeunes femmes.
Je suis, etc. Autkmise.
Réflexions sur cette lettre, par un jeune Candidat de la Faculté.
Une jeune et jolie Temme, avec beaucoup d'esprit et de vivacité, n'est pas faite i)Our écouter froidement un IMédecin. S'il a eu le bonheur de l'amuser quelques instans, il doit sentir combien elle sème de
(1) Dans un article intitulé : n De l'Eté » et paru dans la Gar^ette du 2j juin 1761 (l. I, p. 274), Barijeu-Dul)ourg avait dit ceci : « Notre attention ne doit pas se borner aux alimcns ; elle doit s'étendre à toute espèce d'exercices. Ainsi les vieux maris, bien conseillés, n'allecteront point de se donner des airs déjeunes gens, dans un tems oii la seule chaleur de la saison suf(it pour les abattre et les épuiser ».
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grâces jusques dans ses reproches, et étudier avec soin le précieux moment de faire sa paix ; s'il se plaint, ce ne doit être que de lui-même et à elle-même.
Belle Artémise, notre article du Réj^ime d'Eté vous a déplu, ce ne peut t-Hre que notre faute ; il faut que nous nous soyons mal expliqués. Cependant, si vous daignez y faire attention, il n'y a encore rien de gâté, tout au contraire.
Votre cher Epoux sera payé, comme il le mérite, de n'avoir pas bien pesé nos termes ; les ordonuances des Médecins veulent être exécutées littéralement ; le moindre écart dans ce genre ne reste guère impuni, du moins à un certain âge. On sçait qu'un Homme dans la fleur môme de sa jeunesse, ayant fait quatre tours de promenade dans sa chambre en long, au lieu de les faire en large, comme il lui était prescrit, gagna une bonne fluxion de poitrine, dont on eut bien de la peine à le tirer aux dépens de la moitié de son sang. Votre vieux Mari n'en sera pas quitte à si bon marché . Où a-t-il pris que nous lui ayons conseillé de fairelit à part ?I1 y alloitde sa vie de dormir à côté de sa Siinamite (1;. Il en mourra, s'il s'en sépare une seule nuit ; le jeune Genliihomnie n'aura pas longtemps à se plaindre de la fortune, et vous serez éternellement citée comme un modèle de sagesse. Cet Oracle est plus sûr que celui de Calchas (2).