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L'ARMÉNIEN DE PARIS

On vous annonce un médecin

Frais débarqué de l'Arménie,

Expert en toute maladie.

Ce docteur, par son art divin,

Dans les déserts de l'Arabie

A découvert le bcaume delà vie ;

Avec son beaume superfm

Il fait la nique au plus habile.

Venez le voir chaque matin.

Il avertit qu'il n'ira point en ville : Dans tout Paris passe le bulletin,

Et grâces à son bon destin

Il fait quelques cures heureuses.

Beau, brun, grand nez, et taille à l'avenant.

Il plaît surtout aux vaporeuses

Qui le trouvent plein de talents :

De plus d'un amoureux mistère

Il devient le dépositaire,

Déroutant les esprits jaloux,

Leurant l'espoir des vieux époux,

A leurs moitiés de bonne grâce

Qui le consultent à l'écart

OtTrant le remède efOeac^o.

l"]t pour leurs maux ayant sou bcaume ù i)art.

(1) Cetl(î pièce, ainsi (pie la suivante, appartient à une collection inédite Elle date de la fin du XVIir siècle.

LE PARNASSE HIPPOCRATIQUE — / /;

Dieu sait s'il a des consultants la foule,

Si chez lui le Pactole roule !

Ont-Us eu ce bonheur, Malaiit (1) ou Bouvart,

A s'épuiser pour connaître leur art ?

Non, de tout charlatan tel est le privilège : Il s'annonce, on y court ; il se vante, on rassièf>-e. Dans la foule des consultants, Un bon bourgeois, de ces anciens marchants. Sexagénaire à barbe grise, En attendant qu'on l'introduise, Faisait le récit chagrinant Du soucy qui le va minant :

« Je n'eus qu'un fils, hélas ! je bénis sa naissance. Sa mère le gâta par trop de complaisance.

Peut-être aussi je fus trop indulgent En ne m'opposant point à ses premiers caprices ! A peine il fut adolescent Qu'il se joua de tous les vices, Tàtant de tout : commis, clerc et soldat. Cliassé partout, il n'avait plus d'état.

Criblé de méchantes affaires, Par un beau soir, mon libertin, mon fou S'en est allé je ne sais où.

Je suis depuis ce temps le plus triste des pères. Par mes ordres en vain on l'a cherché partout. De ses déportements je me crois seul coupable, Et si de ses malheurs il a trouvé le bout, Je suis son assassin, je suis inconsolable ! » La sonnette avertit ; il entre au cabinet, Au médecin dépose son secret Et de ses maux lui contait le mistère. Qu'ils sont perçants les yeux d'un père ! Malgré la barbe et le turban Et le costume de sultan, Son humide et triste paupière Crût reconnaître ce cher fils. «Est-ce toi, malheureux? Me serais-je mépris ? Grand Dieu qui me le rend au bout de ma carrière, Sous cet habit est-il digne de toi ?

Est-il encore » ? « Oui, mon père, c'est moi,

Digne de vous et de ma mère !

Vit-elle aussi, la pauvre femme, hélas ? Allons me jeter dans ses bras !

Dans le creuset de la misère J'ai tant épuré mes défauts.

Si je la vois, je touche à la fin de mes maux ! A cette visite imprévue

(1) MALOëT (1730-1812),. professeur de physiologie et de matière médicale à la Faculté de médecine de Paris, médecin de la Charité.

(2) BouvART (1711-1787), professeur à la Faculté de médecine de Paris.

LA MÉI). ANECDOTIQL'E 8 — B

-nS- Lj? PARNASSE HIPPOCRATIQVE

La bonne dame toute émue

En croyait à peine ses yeux Qui firent leur devoir, en larmoyant au mieux:

« Mais cet habit, cette opulence ?..

Est-il possible, quand j'y pense,

Que ton père, un si bon chrétien,

Ait pu me faire un Arménien ? ».

« Ma mère, on vous dira la chose.

En attendant, de crainte qu'on en glose Un an ou deux, laissez-moi mettre à lin

Le bon métier de médecin.

Réunis dès ce jour par une bonne fortune, Vivons en attendant, heureux et sans rancune.

L'AUDIENCS EECRETE

Quand Pandore eut ouvert sa cassette maudite, Les maux qu'elle enfermait prirent ciiacun la fuite. Un d'eux plus subtil et plus prompt, En Amérique d'un seul bond S'était sauvé. Dieu l'y maintienne.

Mais hélas ! Ma prière est vaine ; Le cupide espagnol en cette Isle conduit De sa débauche en rapporte le fruit.

Et voilà sur l'Europe entière Que s'épand un lléau plus cruel que lag:uerre. Son nom ! Je laisse à l'indécent Grécourt Le plaisir de le dire à quiconque l'ignore. Gardez-vous de la chose et, qui pis est encore De tel qui vend bien cher son dangereux secours Ou son impudente ignorance Si le plus aimable des dieux Contre ce mal parfois a raté sa puissance, A votre avis, vous trouverez-vous mieux D'un charlatan, peste publique, Ou de son remède empyrique.

Vous croyez le vice détruit, iSIais par le mal adroit, mieux caclié dans vos veines, 11 y circule à petit bruit Et vous prépare à de nouvelles peines.

Ainsi fut-il d'une gentille enfant Au culte du trop tôt initiée Elle entrecours à certain charlatan Qui lui laissa le mal et lui prit son argent. De l'imposteur voulant tirer vengeance, La pauvrette un jour d'audience l'iacet en main s'adresse au seigneur Intendant, Petit despote et franc satyre, Prenant dans son brûlant délire l>a jouissance poui' l'amour.

LE PARNASSE HIPPOCRATIQUE ~iig —

A SOS mûmes plaisirs immolant chaque juur El la pudeur et l'innocence :

De ses déportemenls Dieu lui doit récompense. Dans la foule nolro furet Entrevit notre suppliante Pucelle de seize ans et fort apétissante A son mal près... Vers elle il va tout droit :

Attendez-vous de moi quelque service, Parlez la jeune enfant je vous rendrai justice. Monseigneur lisez mon placet, Dit-elle, en glissant quelques larmes D'où naquirent de nouveaux charmes.

Passez, passez au cabinet Repartit l'œil en feule pourpoint tout de braise Le petit homme en rut qui ne se sent pas d'aise D'avoir en son pouvoir une fraîche beauté. Il vous dépêche les affaires Econduitles clients, subdélégués, notaires, D'un trait de plume une communauté Obtient une injuste demande.

Il arrête la taille, il condamne à l'amende,

Sans écouter ni plainte, ni raison ; Tout éclaircissement devient hors de saison. Enfin le voilà libre : à sa concupiscence Il peut donner essor avec toute licence.

Il rentre d'un air satisfait.

Par un petit soufflet s'annonce à la femelle. Elle rougit... Pourquoi rougir la belle, Ici nous sommes en secret.

Monseigneur lisez mon placet.

La belle peau, quel sein d'albâtre.

Il glisse en même temps sa main sous le corset La nature pour vous n'est pas une marâtre. Joli pied ! jambe fine ! en vous tout est parfait. De grâce. Monseigneur, lisez donc mon placet Dans un instant nous parlerons d'affaire, De grâce à votre tour, laissez-moi satisfaire Au plaisir d'admirer le plus charmant objet De vous plaindre de moi vous n'aurez pas sujet. Baisers de fous, propos cyniques Petits attouchements lubriques Avant-goûts de la volupté Aiguisent le désir du petit téméraire Il n'y peut plus tenir le sort en est jeté Et mon satyre est à Cythère. 11 est au comble du plaisir Mais je vois s'approcher l'instant du repentir. Enfin il prend l'humble requête Et lit, dans le plus grand détail L'épouvantable et cuisant attirail Des maux qui menacent sa tête Il apprend, un peu tard un très fâcheux secret

LE PARNASSE HIPPOCRATIQUE

Malheureuse ! Qu'avez-vous fait I Vous seul avez tort Monseigneur Je vous exposer mon mallieur

Et vous n'avez jamais voulu m'entendre Ne vous priai-je pas de lire mon placet. Quoique piqué de l'aventure Monseigneur convint qu'en ell'et Lui seul il était l'indiscret Je suis pris, se dit-il, ne songeons qu'à la cure Et surtout gardons le lacet.

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