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LA MEDECINE EN RUSSIE

Dans le courant de Tannée 1900, une des principales revues de Saint- Pétershourg", le Mirr Bogyi, commençait la publication d'une série d'articles intitulés : les Mémoires d'un Médecin. Les articles étaient signés d'un nom inconnu, évidemment un pseudonyme : docteur Veressaïef. Ils semblaient annoncer d'abord un simple roman sous forme d'autobiographie. Le héros y racontait ses études, son séjour à l'Université, ses débuts dans la carrière médicale. Mais, dès le premier article, le récit s'entremêlait d'affirmations qui émurent vivement le public, et firent dresser l'oreille aux médecins. L'auteur y soutenait par exemple que les études médicales, dans les hôpitaux, avaient pour conséquence de fatiguer les malades, de blesser cruellement la pudeur des femmes, en un mot de faire payer très cher aux pauvres les soins qui leur étaient donnés. Plus loin, on assistait à des morts rcJsultant d'une erreur dans le diagnostic, ou d'une opération maladroite. Et quand le héros devenait médecin, à son tour, il constatait avec épouvante que tout ce qu'il avait appris ne lui servait de rien, qu'il ne savait ni reconnaître la nature d'une maladie, ni même appliquer les traitements les plus élémentaires : il constatait que l'enseignement de la médecine, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, est non seulement insuffisant, mais dangereux, en armant les jeunes médecins d'un pouvoir dont ils risquent fort d'user au détriment de leurs malades.

Mais ce fut bien autre chose encore lorsque parurent les articles suivants. Renonçant à la forme du récit, le mystérieux et terrible « docteur Veressaïef » abordait, l'un après l'autre, les plus graves problèmes moraux de sa profession. Il révélait au public stupéfait que les opérations, même les plus communes, aboutissaient souvent à des accidents mortels ; que les « nouveautés » médicales, même les plus en vogue, avaient de grandes chances d'être des poisons plus que des remèdes ; et que la médecine en général, sous sa forme actuelle, ne savait presque rien, du moins en tant que science positive. Le bon médecin, d'après l'auteur, n'était pas un savant, mais un artiste, un homme qui avait d'instinct la faculté, de comprendre la nature d c ses clients et de deviner le

ÉJUDES CON TEMPORAINES —ij^ —

moyeu de les soulager. Sans compter que, dans un chapitre plus inquiétant encore que les autres, l'auteur se complaisait a énumérer une centaine d'expériences faites par de fameux médecins sur leurs malades, expériences consistant, pour la plupart, à inoculer à ces malheureux de nouvelles maladies, sous prétexte de les guérir de celles qu'ils avaient.

Aussi n'aura-t-on pas de peine à se représenter l'émotion extraordinaire produite par ces audacieux Mémoires d'un médecin dans le public russe, et dans le monde médical en particulier. Celui-ci se partagea aussitôt en doux camps, dont l'un accusait le docteur Yeressaïef do trahir imprudemment le secret professionnel, tandis que l'autre, au contraire, prenait hardiment sa défense et soutenait avec lui qu'il y avait intérêt, pour le public, à ce que l'on fût fixé sur la véritable nature des pouvoirs de la médecine et de leurs limites. Quant au public, il se rualittératement ^nrles Mémoires d'un médecin. Les éditions du livre s'enlevèrent au fur et à mesure qu'on les réimprimait ; et, aujourd'hui encore, les Mémoires d'un médecin sont peut être le livre le plus lu do toute la littérature russe contemporaine.

Le livre aélé traduit en allemand, et l'Allemagne s'en est émue comme avait fait la Russie. Il a été traduit en français, et tous les critiques qui en ont parlé se sont accordés à en reconnaître l'exli'ème intérêt, provenant à la fois de la portée pratique de ses l'évélations, de leur agrément littéraire, et de l'incontestable autorité scientifique dont elles sont revêtues. Mais, tout en approuvant ou en dénigrant la thèse, hardie et imprévue, du « docteur Yeressaïef » on continuait à ignorer qui pouvait bien être le docteur Yeressaïef lui-même. D'après les uns, c'était un vieux professeur d'une université russe, d'après d'autres, un jeune savantqui, converti par les écrits moraux du comte Tol.^toï, aurait renoncé à la médecine pour aller vivre à la campagne du travail de ses mains. J'avais lu, moi aussi, ces diverses hypothèses dans les journaux russes ; et je fus agréablement surpris, l'autre jour, de rencontrer à Paris un journaliste pétersbourgeois qui se trouvait être l'ami du mystérieux docteur Yeressaïef. Voici en quelques mots, ce que j'ai pu apprendre de lui :

L'auteur des Mémoires d'un Médecin s'appelle, de son vrai nom, Vincent Szmidowicz. Il est né à Toula, en 1807, d'un père polonais et d'une mère russe. Il a^donc aujourd'hui trentecinq ans.

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