‹ La medecine anecdotique, historique, litteraireChapitre 63 sur 122 · ETUDES CONTEMPORAINES · texte numérisé non relu

ETUDES CONTEMPORAINES

Son père était médecin, un médecin à l'ancienne mode, tout pénétré des doctrines vitalistes du commencement du dixneuvième siècle, c'est-à-dire en somme, habitué à compter davantage sur la nature que sur la science pour la gaérison des maladies. C'était en outre un homme d'une grande piété, d'une morale sévère, élevant ses enfants dans la crainte de Dieu ; et bien que son fils n'ait pas hérité de lui la ferveur religieuse, c'est certainement à lui qu'il doit cette constante préoccupation du point de vue moral, qui est un des traits les plus caractéristiques des Mémoires d'un Médecin.

Après avoir achevé ses études latines au collège de Toula, le jeune Vincent entra à l'Université de Saint-Pétersbourg, pour y étudier non point la médecine, mais les sciences historiques. Il y passa quatre années obtint un diplôme qui équivaut à peu près à notre licence es lettres ; et ce n'est qu'ensuite, au moment où l'on s'attendait à le voir devenir professeur dans quelquegymnase, qu'il forma le projet do se consacrer à la médecine, comme avait fait son père. Il entra en 1888 à l'Université de Juriev, dans la section de médecine, et y resta, six ans, jusqu'en 1894, où il obtint le grade de docteur. Par là s'explique que les études médicales aient fait naître chez lui les réflexions qu'il prête à son jeune héros. L'étudiant qu'il nous montre se passionnant pour les problèmes du métier médical, s'indignant du triste sort fait aux pauvres, découvrant partout les lacunes de la science et les injustices de l'état social, cet étudiant était, en réalité, un jeune professeur de vingtcinq ans, nourri d'histoire et de philosophie, et d'avance préparé à étudier la médecine en moraliste plus encore qu'en praticien.

Praticien, il le fut cependant au sortir de ses études, et il l'est encore. Il alla d'abord exercer la médecine à Toula, auprès de son père, qui doit être, sans doute, le vieux médecin qu'il nous présente comme l'ayant guidé dans ses pénibles débutSc Puis, au bout de quelques mois, il revint à Saint-Pétersbourg, où il fut attaché pendant sept ans, en qualité de médecin-adjoint, à un grand hôpital créé spécialement pour les ouvriers. Il y serait encore si, au printemps de l'année passée, il n'avait signé, avec ses collègues, une protestation contre l'attitude de la police dans la mémorable manifestation de la Cathédrale de Kazan. Cette signature lui valut d'être dépossédé de son emploi, et de devoir quitter Saint-Pétersbourg. Il s'en est donc retourné à Toula, où il continue à pratiquer la

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médecine, et d'où il assiste le plus tranqullloment du monde aux polémiques déchaînées par son livre dans toute la Russie.

Ses Mémoires d'un médecin ne sont pas d'ailleurs son début dans la littérature. Avant de les écrire, il avait publié un roman, la Fin d'André Ivanovitch^et un recueil de nouvelles, dont quelques-unes touchaient déjà à des problcmesde morale médicale.

J'ai demandé, en terminant, à l'ami du docteur Veressaïef, quelle avait été au juste l'intention qui avait inspiré son ami. Avait-il vraiment, comme il le déclare danssapréface, crureudre service à la médecine en éclairant le public sur sa véritable portée ? Ou bien devions -nous voir chez lui un cas, plus ou moins conscient, de ce nihilisme intellectuel qui porte bon nombre ds ses compatriotes à ne découvi-ir partout que laideur et vanité ?

— Je vous assure bien qu'il n'y a pas l'ombre d'un tel « nihilisme » dans les intentions de Szmidowicz, — me répondit son ami. — C'est le plus sérieusement du monde qu'il a voulu travailler, dans la mesure de ses forces, au progrès de la médecine, aimant celle-ci de toute son âme, et croyant en elle, je vous assure, beaucoup plus qu'on ne serait d'abord tenté de le supposer. Mais, comme nous tous, il a subi l'effet de la prédication morale du comte Tolstoï ; et il estime que, pour la médecine comme pour toutes les formes de la vie sociale, une franchise absolue est le premier des devoirs. Ce qu'il pensait des faiblesses de la médecine actuelle, il l'a dit, tel qu'il le pensait ; et vous ne devez pas oublier qu'il a dit aussi tout ce qu'il pensait de lao'randeurdelamédccine,durôle bienfaisant qu'elle joue dès maintenant, mais qu'elle jouera davantage encore lorsque, sous la pression de l'opinion publique, elle aura achevé de comprendre ce qu'elle peut et doit être. Les Mémoires d'un médecin ne sont pas un réquisitoire contre la médecine, ni une variation brillante sur le thème de l'universelle vanité : ils scmt l'acte d'un honnête homme, qui, s'autorisant de sa science et de son expérience, nous invite à réfléchir avec lui sur des problèmes dont la solution, d'après lui, importe tous les jours davantage aussi bien à la dignité des médecins qu'à la vie et à la santé de ceux qu'ils soignent.

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