DE LA MALADIE DU MALADE ET DI MÉDECIN
Je me propose de parcourir un moment les voies dans lesquelles s'est engagée la médecine, du moins en France, et môme à Paris, pour restreindre encore le champ d'observation; j'essayerai de montrer d'où partent ces voies, où elles aboutissent, quels horizons elles ont ouverts ou fermés. Je prendrai, comme point de départ de ces considérations, les ouvrages qui doivent tout naturellement reproduire le plus fidèlement le mouvement des idées: j'entends les Traités de pathologie générale^ et parmi ces ouvrages, je distinguerai tout d'abord celui d'un maître qui pendant quarante ans a été le modèle des professeurs, l'honneur de la Faculté, et dont la retraite volontaire est un noble sa-
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crifice aux convictions de toute sa vie et à des affections personnelles. Tout le monde a nommé M. Chômai et compris que je veux parler de ses Éléments de pathologie générale ^ livre classique par excellence, dont le public médical a goûté les saines doctrines, le solide enseignement et même Tappareil un peu scolastique. Cinq éditions, des traductions à l'étranger, témoignent hautement de cette faveur, et justifient mes éloges.
Autour de cet ouvrage, le premier en date et le premier par l'influence qu'il a exercée, je désire grouper d'autres écrits du même genre récemment publiés ; et pour compléter, s'il se peut, le tableau de la médecine actuelle, je signalerai encore quelques traités ou monographies de natures très-diverses, mais qui tous marquent une direction nouvelle dans l'étude et dans Tapplication des sciences médicales.
La médecine est à la fois une science et un art ; — une science , en ce qu'elle nous enseipe, abstraction faite de toute application pratique, la nature, les causes, les formes des maladies, les lois en vertu desquelles elles se produisent, se maintiennent ou se guérissent, enfin les méthodes qui conduisent à cette connaissance, de sorte qu^elle rentre dans l'histoire naturelle générale ; — un art , puisqu'elle est capable de tracer et d'appliquer des règles pour le maintien de la santé et pour la gnérison des maladies. Galien, qui peut-être plus qu'aucun autre a élevé la médecine à la hauteur
1. Éléments de pathologie générale, par M. Chomel, 5® édition, avec une noliee biographique par M. Guenean de Muuj. Paris, 1863, in^, chex Masson.
d'une science, par une habile systématisation de toutes les connaissances médicales de son temps, penche néanmoins à regarder la médecine à peu près exclusivement comme un art. a La science, écrit-il, est la connaissance parfaitement adaptée au sujet qu'elle traite, inébranlable, et ne s'éloignant jamais du raisonnement. Cette science, continue-t-il , ne se trouve même pas chez les philosophes, surtout quand ils se livrent aux spéculations sur la nature. » Le trait serait un peu malicieux, je Tavoue, si Galien n'ajoutait pas immédiatement : a A plus forte raison, la science ne se trouve pas dans la médecine, et pour tout dire, en un mot, elle ne se rencontre nulle part parmi les hommes. » Ailleurs, il place la médecine, non parmi les arts qui édifient, mais parmi ceux qui restaurent; et même (mais c'est, il faut Tavouer, une comparaison qui n'est pas très-noble) il Tassimile au ravaudage des vieux habits ou au recrépissage des vieilles maisons. Un siècle après Galien, Philostrate, plus généreux pour la médecine ou moins ambitieux pour la science, déclare que la médecine est une science au même titre que la philosophie, que la poétique et que la géométrie.
Si donc la médecine est à bon droit regardée comme une science, il est clair aussi que la pathologie générale en est, par excellence, la partie spéculative et scientifique, puisqu'elle doit considérer la maladie dans ses caractères les plus essentiels et les plus généraux, dans ses manifestations les plus simples, dans son état le plus rudimentaire, dans ses causes les plus universelles, dans son siège le plus profondément organique et dans les lésions les plus élé-
mentaires qui produisent cette maladie ou qa*elle entraîne après elle; enfin pour le traitement, dans ce que laclion première ou seconde, physiologique oo curatiye, des médicaments a de plus intime et de plus immédiat. En d'autres termes, la pathologie générale étudie la maladie tantôt comme un ensemble et tantôt comme une réunion d'éléments divers qu'elle se charge d'isoler pour le besoin de l'étude. Elle comprend aussi la nosologie ou classement des espèces morbides, et on lui attribue encore le rôle de donner les vrais principes de la nomenclature ; mais jusqu'ici les essais systématiques en ce genre ont abouti plutôt à une logomachie qu'à une véritable nomenclature ; ce qa'il faut attribuer tantôt à l'imperfection des théories médicales et tantôt à l'inexpérience des ressources de la langue grecque, à laquelle revient, comme de droit, Thonnenr d'être par excellence le langage technique universel.
Si tels sont en effet les caractères fondamentaux de la pathologie générale , le premier soin de celui qui l'étudié ou de celui qui l'enseigne doit être de s'enquérir de la nature de la maladie. C'est par là que débutent M. Chomel et tous ceux qui ont écrit sur la pathologie générale, par exemple, M. Dubois, d'Amiens, dans un livre écrit en 1835, et qui devance en beaucoup de points les idées actuelles ; MM. Hardy et Béhier, dont le traité de pathologie est réputé classique; enfin M. Monneret dans un ouvrage récent, que je tiens en une estime particulière, et sur lequel je me propose de revenir dans le cours de ces articles.
La notion de la maladie se rattache trop directement à la notion de la médecine elle-même, pour que je
n'insiste pas d*abord sur cet enchaînement d'idées; après quoi je parcourrai rapidement le champ de la pathologie générale, et je terminerai cette esquisse en rappelant, avec M. Ghomel, les devoirs du médecin envers le malade, sans oublier les devoirs du malade envers le médecin.
Depuis- que Thomme a commencé à réfléchir sur ses misères corporelles, et aussi loin que le flambeau de l'histoire projette ses lumières, nous voyons les savants, médecins ou philosophes, s'occuper du problème de la nature des maladies et en donner des solutions diverses suivant le point de vue auquel ils se placent. C'est sur ce terrain que se sont produits les théories, les systèmes qui renaissent les uns des autres, que l'historien de la médecine rencontre à chaque pas sur sa route, et qui souvent lui expliquent et lui font apprécier ceux qui régnent de son temps. Aussi me parait-il malaisé d'écrire un traité de pathologie générale sans y consacrer un assez long chapitre à l'exposition et à la discussion des systèmes de médecine, sans 7 rechercher quelles sont les circonstances qui les font éclore, comment naissent les idées, comment se font les découvertes qui les soutiennent, les détruisent et les transforment. M. Ândral, mais lui seul, dans l'école de Paris, en a jugé ainsi, et il a consacré trois ans de son cours à une histoire fort instructive et fort attachante des doctrines médicales.
Le meilleur moyen, et, à vrai dire, le seul qu'on ait d'apprécier les doctrines de ses prédécesseurs, c'est, qui pourrait le contester? de s'appuyer sur les notions généralement adoptées au moment ou l'on écrit l'his-
toire, en conservant, bien entenda, le droit de mettre également en ligne de compte ses vues particulières, si elles concordent avec les faits acceptés ou acceptables. Le présent a toujours été et sera toujours la règle des jugements sur le passé ; et même, plus le présent diffère du passé, plus aussi les jugements ont d'indépendance et de sûreté, puisque Tesprit a des lumières nouvelles et des points de vue plus étendus et plus multipliés. Pour ma part, sans regarder le temps présent comme Texpression du dernier progrès, sans avoir la folle prétention qu on n'a rien à attendre de Tavenir et qu'on ne doit presque rien demander au passé, je ne puis m'isoler dans le milieu ou je vis : Tavenir n*est pas en mon pouvoir, je ne saurais aller au delà de la réalité ; j'ai foi au présent qu'ont fait mes maîtres, et je prends avec confiance le fil conducteur qu'ils me présentent pour pénétrer dans les routes tortueuses de l'histoire.
Les deux principes qui me semblent aujourd'hui les mieux acquis, qui renferment en eux-mêmes les déduc^ tiens les plus fécondes, qui sont tout à la fois la vraie lumière et la vraie philosophie de la science et qu'on peut regarder comme connexes, ce sont les deux suivants :
Le premier, c'est que les sciences et leurs diverses parties ont un développement hiérarchique, d'où il résulte^ en ce qui concerne la médecine, par exemple, que ses progrès sont subordonnés aux progrès des autres branches des sciences naturelles ; — le second, c'est que la pathologie doit être maintenant considérée
comme un département de la physiologie, et Tacte morbide envisagé comme une fonction pervertie mais régulière, comme une forme nouvelle de la vie soit générale, soit partielle, suivant que la maladie elle-même embrasse toute l'économie animale ou seulement quelques-uns des appareils, c'est-à-dire suivant qu'il y a réaction manifeste ou indifférence, au moins apparente, de l'organisme. Après tout, ce principe n'est pas si nouveau qu'il semble au premier abord; pour Hippocrate, pour Galien, et pour la plupart des anciens auteurs, la santé est l'exact mélange des qualités élémentaires, tandis que la maladie est la disproportion de l'une ou de plusieurs de ces qualités.
Le développement hiérarchique des sciences, et par conséquent leurs mutuelles relations, leur subordination réciproque est un fait historique; c'est surtout un fait logique, nécessaire, qui tient à la nature môme des ressources et aux limites de l'esprit humain. Cependant il était généralement méconnu : c'est à M. Littré, guidé par M. Comte, qu'on doit de l'avoir mis complètement en lumière. Dans ce fait, la volonté n'intervient qu'à titre très-secondaire ; aussi peut-on dire qu'il n'y a dans les sciences ni découverte ni progrès imprévus : tout s'y tient et s'y enchaîne comme dans les produits mêmes de la nature ; et c'est bien le cas de répéter avec Lucrèce :
Hue accedit ut ia summa res nulla sit una ' Unica quœ gignatur, et unica solaque crescat.
Dans chaque science, les degrés par lesquels on s'élève successivement aux plus hautes spéculations, aux
plus brillantes découvertes , sont franchis à certaines conditions qu'on ne peut pas toujours calculer d'avance, mais qu'on reconnaît par l'étude attentive de l'histoire; presque toujours l'ascension est longue et pénible ; il y a des oscillations effrayantes et des chutes terribles, ou bien des moments de sommeil profond ; un pas n'est pas toujours suivi d'un autre pas, mais toujours arriva le moment propice et presque fatal où l'échelon est franchi.
Une seule science, les mathématiques, est indépendante de toutes les autres, puisqu'elle n'a besoin que de l'espace et du temps, et que l'espace et le temps sont les conditions mêmes de l'existence et de la réalité. Les mathématiques conduisent à l'astronomie, à la physique, à la mécanique; mais là se borne leur action directe. En possession des mathématiques, les anciens ont donc pu pousser la mécanique, la physique et une certaine partie de l'astronomie aussi loin que le leur permettaient les idées dominantes sur la théologie et sur les causes finales^ ou téléologie ; maiis les anciens n'avaient presque aucune idée juste des lois de la nature et de la structure intime des corps ; par conséquent ils n'avaient ni chimie, ni météorologie, ni astronomie physique, ni anatomie des tissus. Le système des quatre éléments, système si naturel, si spontané chez tous les peuples {sec^ humide^ froid et cAawrf, jî'est-àdire air, eau^ terre y feu — quels phénomènes plus apparents ! quelles sensations plus immédiates et plus vives !) dominant, sous des formes diverses, tout l'ensemble des sciences naturelles dans l'antiquité et au moyen âge, retint ces sciences dans leur essor jusqu'au
moment où la physique, la première émancipée, vinl aider la chimie à se dégager des formes mystérieuses on des espérances chimériques de Talchimie, et lui prêter ensuite les appuis et des moyens d^action efficaces en régularisant la méthode expérimentale, et en perfectionnant les théories de la chaleur, de la lumière et de Télectricité.
A leur tour la physique et la chimie conduisent à la connaissance exacte des milieux avec lesquels les êtres organisés entrent incessamment en relation, soit qu'ils y empruntent les matériaux nécessaires à l'entretien de la vie, soit qu'ils y rejettent les produits devenus inutiles ou nuisibles. Déjà Hippocrate, dans un livre admirable, avait considéré les rapports de Thomme avec les airs, les eaux et les lieux ; mais de cette vue supérieure il n'avait pu tirer que des applications imparfaites, puisqu'il n'y avait de son temps ni chimie, ni météorologie, ni physique du globe, ni géologie. Aujourd'hui que le médecin est en possession de toutes ces sciences, il peut tracer avec sûreté et précision les règles de l'hygiène, science d'emprunt chargée de déterminer au profit du maintien de l'existence et de la santé, l'usage des choses qui sont placées hors de nous ou qui émanent de nous-mêmes. Mais l'hygiène qui suppose déjà, comme on voit, tant d'acquisitions préliminaires, s'appuie encore sur Tanatomie et la physiologie, puisqu'elle a précisément pour but l'intégrité des organes et la régularité des fonctions. De son côté Tanatomie, du moins la partie de Tanalomie qui s'occupe de la matière et de la composition élémentaire des tissus, ne fait de véritables progrès que par les
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iostraments qae lui fournit la physique ou par les procédés d'analyse qu'elle emprunte à la chimie. La physiologie est aussi , dans de certaines limites, tributaire de la physique, de la chimie et de la science complexe des milieux. (Voyez page 320.) Enfin la pathologie repose essentiellement sur Tanatomie et la physiologie, et, par ces deux sciences, sur toutes celles dont elles-mêmes sont dépendantes.
Comment en effet connaître les désordres des fonctions, les altérations des solides ou des liquides, si on ne sait d'avance quel est le jeu régulier de ces fonctions, quelle est la constitution normale de ces tissus, de ces fluides dont la réunion forme l'être organisé? Aussi tout ce que la médecine ancienne a laissé de vérités de détails est, on peut le dire, une conquête bien plus du génie que de la science ; et dans ce faisceau mal lié de vérités incohérentes, héritage de tant de siècles, je vois non pas le résultat soit d'une méthode rigoureuse, soit d'observations bien faites, soit d'un système régulier d'inductions et de déductions, mais plutôt la preuve de cette puissance d'intuition qui caractérise l'esprit grecau suprême degré et qui lui a fait souvent deviner ce qu'il n'avait ni le moyen ni même, s'il faut parler net, le droit de découvrir. Et même ces vérités, enfants du bon sens et du hasard, produits capricieux d'un assemblage d'étranges erreurs, sont moins vraies pour les anciens que pour nous modernes qui les avons dégagées de ce chaos infécond et qui les soutenons avec des idées complètement étrangères à leur première origine. C'est ainsi que les chimistes du dix-huitième siècle ont su reconnaître des corps sim*
pies OU composés, mais toujours définis, dans les mélanges informes qui remplissaient les crBusets des alchimistes.
Qu'un art médical plus ou moins grossier ait été Tun des premiers auquel Thomme ait eu recours; que cet art ait précédé la science médicale, on le voit surtout par Homère. C'est ainsi qu'on a fait des vers, des discours, et qu'on a raisonné juste bien avant que Gorax et Âristote eussent tracé les règles delà poétique, de l'éloquence et delà logique ; en effet, c'est une loi universelle que Texistence préalable d'un art plus ou moins rudimentaire soit la condition première de l'évolution d'une science. Ce qui revient tout simplement à dire que l'observation des faits précède Tinvenlion des lois qui les régissent ou des méthodes qui en régularisent le classement, comme les délits précèdent ordinairement l'institution des peines. Un auteur arabe prête à Hippocrate cette sentence, juste en beaucoup de points, quand on saisit bien les influences réciproques de la science et de l'art : « La théorie est un esprit et la pratique est un corps ; la théorie est une cause et la pratique un effet ; la théorie est un père et la pratique un enfant ; la pratique est un but ; la théorie cherche, ou marche à la découverte ; la pratique est un envoyé.»
Faits, méthodes et lois sont, pour ainsi dire, les trois points mathématiques par où passe le cercle que parcourt incessamment Tesprit humain plus ou moins complètement, suivant qu'il est plus ou moins avancé dans les voies de la réflexion ; mais ni les arts ni les sciences ne peuvent subsister dans un état d'isolement; 6t si les arts et les sciences se tiennent par des liens
si étroits, à leur tour les sciences vivent et se développent en entretenant de mutuels rapports. Jamais une science n'est plus florissante qu'au moment où ses connexions avec les autres sciences sont le mieux établies, car c'est alors seulement que son propre domaine est le plus exactement limité.
Quelle admiration plus irréfléchie^ plus ignorante et plus fanatique pour Tantiquité, quel dénigrement plus aveugle du temps présent que de soutenir que la médecine n'a pas fait de progrès depuis Hippocrate ! Il est vrai que tout le monde finit par mourir de nos jours comme du temps du médecin de Cos. Il est vrai qu'on peut dire aujourd'hui, mais on le dira de tous les temps :
Nec nox uUa diem neque noctem aurora secula est QuiB non audierit mixtos vagitibus œgris Ploratus, mortis comités et funeris atri.
Mais telle n'est pas la question, puisque la mort est la loi de l'humanité, la conséquence nécessaire de la vie. Ce qu^il importe de ne pas méconnaître, c'est que de nosjours, la médecine a, pour beaucoup de maladies, retardé les inévitables conquêtes de la mort. Sans doute ce n'est pas une consolation ni pour le moribond, ni pour ceux qui l'entourent, de savoir que la médecine d'aujourd'hui a plus de puissance que celle d'autrefois; mais c'est un titre de gloire pour la science, c'est aussi un motif de sécurité et de confiance pour la médecine que d'avoir trouvé des moyens de diagnostic certains, des indications thérapeutiques positives, et de laisser
peu de chances à Terreur pour le pronostic. Celte confiance gagne le malade lui-même, cl cliaque jour elle diminue ou affaiblit Tempire du charlatanisme et des pratiques superstitieuses , du moins partout où pénétrent les lumières du savoir et la juste autorité d*an médecin consciencieux.
Comment la médecine est-elle arrivée à de pareils résultats? En revenant, dans des conditions plus favorables, au précepte du vieil Hippocrale, que,;?OMrconnaitre la nature de r homme, il faut connaître la nature de toutes choses. C'est sur ce principe que repose la médecine antique ; c'est ce principe que doit désormais accepter la médecine moderne si elle veut marcher d'un pas assuré dans la voie du progrès.
Puisque cette nature de toutes choses comprend plus particulièrement, eu égard à la médecine, la nature des êtres organisés ou la physiologie, je veux, pour mieux fixer ma pensée, pour la faire mieux comprendre, m'arréter un instant sur la première origine des rapports séculaires de la pathologie avec la physiologie.
Les premiers essais de biologie , ou, pour rester davantage dans les expressions antiques, de physiologie, furent sans doute bien imparfaits, puisque la hase fondamentale manquait, je veux dire la connaissance de la physique du monde et de celle de Thomme. Les principaux dogmes de la physiologie ont été établis a priori en dehors de Tohservation des phénomènes de la vie et en prenant uniquement pour point de départ les notions imparfaites qu'on avait sur les forces cosmiques et sur les éléments. On fit violence à
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la nature, ou plutôt on la créa de toutes piëcee, et longtemps elle a dû, pour ainsi parler, se plier aux exigences des systèmes; c'est précisément ce qui explique la permanence de doctrines tout à fait erronées. La méthode expérimentale trouve en elle-même les moyens de se réformer; la méthode a priori s'efforce, au contraire, de plier les faits à ses exigences et ne cède que devant las démonstrations répétées jusqu'à satiété, et quand Tévidence est devenue, en quelque sorte, de notoriété publique.
L'histoire démontre et le raisonnement le prouverait au besoin, que c'est dans son intime union avec la phy* siologie que la médecine ancienne a trouvé cette force de cohésion, cette grande et belle unité systématique qui, pendant plus de vingt siècles. Ta préservée contre les injures du temps. Sa chute ne date que d'hier, le bruit en retentit encore à nos oreilles ; cette chuté a été préparée par les révoltes partielles de Paracelse et de Yan-Helmont, par la grande découverte de la circulation du sang, et surtout par l'émancipation universelle de l'esprit humain au dix-huitième siècle; mais l'ensemble de la médecine d'Hippocrate et de 6alien a subsisté jusqu'au moment où Bichat transforme du même coup l'anatomie et la physiologie générales, jusqu'au moment où cet esprit puissant découvre et démontre dans les éléments anatomiques des propriétés spécifiques, des forces essentiellement vitales, et décidément irréductibles en des forces inorganiques. Dès lors, il ne reste rien des qualités élémentaires ad* mises par les anciens, par conséquent presque rien non plus de leur physiologie et de leur médecine. De l'an-
tiquité, nous ne pouvons plus accepter que des faits de détails, encore sous bénéfice d'inventaire, et ces grandes vues générales indépendantes de toute systématisation scientifique.
Déjà la voie avait été ouverte à Bichat par les progrès considérables de la chimie, et lui-même est le vrai précurseur de Broussais, à qui revient la gloire incontestable d'avoir fait définitivement de la pathologie un domaine de la physiologie, en ruinant la doctrine de Tessentialité des fièvres, c'est-à-dire en détruisant Thypothèse des entités morbides ou des maladies sans substance, et en établissant que ni les maladies ne sont radicalement indépendantes de Tétat de santé, ni les actes morbides ne sont le contraire des actes physiologiques.
Sur une base désormais inébranlable, Broussais, qui péchait beaucoup plus par Tinsuifisance de la première éducation médicale que par Timpuissance du génie, ne sut asseoir qu'un système mesquin dont les conséquences thérapeutiques ont été déplorables. Ses admirateurs n'allèrent pas au delà de ses propres conclusions, et ses détracteurs eurent un facile succès sur le terrain des questions secondaires. Mais une grande idée, quelles que soient les obscurités qui Tenvironnent, quelle que soit la part qu'elle laisse au paradoxe, une fois lancée dans le monde, quand tous les esprits sont en éveil, ne peut manquer de faire fortune. C'est précisément ce qui arrive aujourd'hui : on commence à saisir les rapports qui existent entre les théories de l'auteur de V Examen des doctrines médicales^ et celles de l'auteur de YAnatomie générale. Ici encore c'est la
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physiologie qui, la première, ouvre la brèche, el par celle brèche la médecine commence déjà à s'introduire au cœur de la place.
Le principe du développement hiérarchique des sciences n*a de valeur qu'à la condition expresse qu'aucune d'elles n'abuse ni de son droit d'aînesse pour ef* facer ses sœurs cadettes, ni de sa supériorité momentanée pour usurper une place qui ne lui appartient pas. En d'autres termes, et pour prendre un exemple tiré de mon sujet, je ne veux ni, comme Bichat, soumettre la physiologie à Tanatomie, ni, comme Magendie, transformer les actes vitaux en une série d'actes mécaniques ou piiysiques, ni, comme les créateurs de la chimie organique, ne voir dans les êtres vivants que des cornues, des alambics ou des éprouvettes. La science de la vie ne s'apprend pas sur des cadavres, puisque ni la forme des parties, ni, dans la généralité des cas, leur structure intime ne peut fournir une induction légitime sur leurs propriétés, leurs usages ou leurs fonctions ' ; elle ne s'apprend pas non plus dans le laboratoire du chimiste ou dans l'atelier du mécanicien, puisque la chimie n'a jamais pu et ne pourra peut-être jamais reconstituer aucun des tissus ou des liquides vivants qu'elle analyse^, puisque la mécanique ne saurait construire aucun appareil, ni trouver aucun premier moteur qui reproduise et perpétue un seul des mouvements de la vie.
1 . Voyez p! 365 et suiv., où j'ai dit quelques mois de celle question.
2. Entre les mains de M. Bertlielot, la chimie organique a fait des prodiges de syntlièse ; mais jusqu'ici sa puissance de reconstruction n'a pas, que je saclie, dépassé certains principes immédiats^
A dater du jour où, hrisarnl les entraves et changeant les rôles, la science de la vie a fait descendre la chimie, la physique et la mécanique du rang de maîtres absolus à celui de serviteurs intelligents, elle s'est tout à coup transformée, et prenant pleine conscience d^ellemême, elle a pu essayer avec succès de faire rentrer la pathologie dans son domaine. Ce subit accroissement de forces, cette légitime extension de territoire sont particulièrement dus aux travaux, je pourrais presque dire au génie de M. Claude Bernard. Nul ne s*est montré plus hardi et plus habile dans l'institution des expériences, plus réservé et plus judicieux dans remploi des théories; il possède au suprême degré Tesprit d'invention et le sens de la méthode ; aussj la physiologie, reconnaissante pour tant de services éminents qu'il lui a rendus, l'a mis rapidement en possession d'une renommée peu commune et de ces honneurs que tout vrai savant a le droit d'ambitionner.
Les recherches de M. Bernard tendent à démontrer qu'il n'y a pas, à proprement parler, de différence radicale entre une vie saine et une vie malade; qu'il existe un lien nécessaire entre les phénomènes de la santé et ceux de la maladie ; enfin que ces derniers ne constituent pas un domaine à part où agissent d'autres forces et des propriétés nouvelles. Une telle manière de voir range définitivement la physiologie , non , comme autrefois, parmi les sciences accessoires par rapport à la pathologie, mais parmi les sciences fondamentales que doit étudier le médecin. Ou plutôt il n'y a plus, à proprement parler, ni physiologie ni pathologie distinctes, mais une science biologique qui considère
Tétre vivant malade ou sain dans son ensemble et dans ses diverses parties.
Dès lors nous pouvons dire que la maladie est une succession d'actes anormaux dont chacun n'est que la perversion d'un acte normal correspondant ; que ces actes anormaux ont pour point de départ des altérations matérielles ou dynamiques, comme les actes normaux ont pour soutien l'intégrité des systèmes organiques et des forces^ de telle sorte que les maladies ne sont pas des êtres de raison surajoutés dans Torganisme, des entités comme TÉcole les appellait, mais des états, et, si je puis ainsi parler, des fonctions d'un organisme altéré dans une ou plusieurs de ses parties ; de telle sorte enfin qu'on ne peut sans erreur comparer les ittaladies aux êtres qui offrent un ensemble de caractères coexistants toujours les mêmes, et susceptibles d'être constatés simultanément sur un même individu.
Gomme l'ensemble de l'économie animale ou ses diverses parties à l'état sain présentent des oscillations assez considérables aussi bien pour la conformation des organes que pour le degré d'énergie vitale , sans qu'il y ait véritable lésion, les limites de l'acte morbide et dé l'acte physiologique ne sont pas toujours faciles à mar^ quer; d'où il résulte que l'état de maladie est souvent relatif à la constitution et à l'énergie habituelles des actions organiques de l'individu.
Mais s'il existe une analogie essentielle entre les fonctions normales, permanentes, et les actes morbides, transitoires de leur nature, il y a aussi des différences notables, eu égard aux manifestations, à la marche et au résultat. Je voudrais signaler les principales : D*abord
ce qui caractérise spécialement l'état de santé, c'est qu'on ne sent pas les mouvements de la vie : toutes les fonctions s'accomplissent en silence et sans réaction dans l'intimité des tissus. Qu'il y ait au contraire quelque trouble, aussitôt arrive la douleur, le malaise, l'anxiété, en un mot la souffrance à tous ses degrés. On sent pour ainsi dire le sang circuler dans les vaisseaux, on entend sa respiration, on éprouve des sensations pénibles. Si la réaction n'est pas générale, si la fièvre n'intervient pas, si le cours et l'activité du sang ne sont pas modifiés dans l'ensemble de l'économie, si quelque partie seulement est le siège d'un travail morbide, d'une inflammation, par exemple, on sent cette partie, on y éprouve une douleur locale qui retentit avec plus ou moins d'intensité sur les centres nerveux. Les sympathies des organes, les retentissements des différents systèmes les uns sur les autres, les communautés d'actions n'ont pas toujours ni le même caractère ni la même direction dans la maladie que dans la santé; mais toujours elles se manifestent dans un sens ou dans un autre. Les fonctions normales concourent toutes au même but, qui est la nutrition et l'entretien des parties ; au contraire les fonctions anormales n'ont que trop souvent pour résultat soit la transformation, soit la destruction des systèmes organiques.
Pour démontrer combien sont étroits les liens de parenté entre la santé et la maladie, un exemple me suffira : exemple des plus frappants et en même temps des plus imprévus, des plus curieux, et qui m'est fourni par l'une des plus brillantes découvertes de M. Bernard. Le diabète est une maladie peu commune, il est vrai, mais ce-
pendant assez connue, même des gens du monde, pour que jen*aie pas besoin d*insister sur sa description. On sait que dans le diabète le liquide sécrélé par les reias contient du sucre et s'échappe avec une abondance inaccoutumée. Les anciens ont décrit le diabète , mais ils en ignoraient le caractère essentiel, l'existence du principe sucré. En 1674, l'Anglais Willis reconnut ce principe, dont M. Chevreul, en 1815, a constaté l'identité avec le sucre de fécule. Depuis Willis jusqu'à nos jours, on a toujours regardé la formation du sucre comme un phénomène accidentel, et toujours on en a accusé les substances végétales et particulièrement les féculentes. Mais voici que tout récemment M. Bernard vient de démontrer et d'établir contradictoiremcnt que le sucre existe normalement et en qualités sensiblement égales chez tous les animaux carnivores ou herbivores, aussi bien à l'état embryonnaire, c'est-à-dire avant toute espèce d'alimentation venue du dehors, qu'à l'époque de leur entier développement. La production du sucre est donc une fonction régulière ; et l'organe où s'accomplit cette fonction, c'est le foie, qui n'avait jusqu'ici d'autre charge que de former la bile en épurant le sang.
Si ce n'est pas à telle ou telle espèce d'alimentation qu'est due la formation du sucre, du moins la digestion, fût-ce même celle de la substance la plus inerte, active dans le foie la fonction génératrice du sucre ou fonction glycogénique (c'est le mot consacré) ; alors le sucre se retrouve dans tout le sang, et par conséquent dans toutes les parties de l'animal ; mais il ne se manifeste dans aucun des liquides excrétés. Pendant Tinter-
valle des digeslions, on ne le reiiconire plus que dans le foie et dans le sang qui chemine entre cet organe et le poumon, à travers le cœur droit, attendu que Tacte de la respiration le fait à peu près complètement disparaître. Mais s'il arrive que par suite d'une altération matérielle ou dynamique le sucre dépasse la moyenne normale (3 pour 100), alors il reste en quantité notable dans le sang ; il se révèle au dehors dans le liquide sécrété par les reins, et on a le diabète.
La sécrétion du sucre par le foie est si bien une fonction qu'on peut la suspendre ou l'activer à volonté sur un animal en parfaite santé : ainsi coupez les deux nerfs qui descendent du cerveau pour se distribuer aux organes renfermés dans la poitrine et à quelques-uns de ceux que recouvrent les parois du ventre (on appelle ces nerts pneumo-gastriques), aussitôt vous arrêtez la formation du sucre, et le sucre qui existait avant l'expérience est complètement détruit par la respiration pendant le temps qui s'écoule entre la section des nerfs et la mort de l'animal. Au contraire, irritez une certaine partie du cerveau ou de la moelle épinière, quand les pneumo-gastriques sont intacts, ou s'ils sont coupés, galvanisez le bout qui tient au cerveau, immédiatement le sucre se développe dans le foie en quantité' plus ou moins grande suivant le degré d'irritation. Les maladies graves qui troublent profondément les fonctions nutritives suspendent aussi la production du sucre, et la médecine légale, par conséquent la justice, trouverait peut-être dans ce phénomène un précieux moyen de reconnaître si un individu a succombé à une longue maladie ou s'il est mort subitement. A son tour
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le diabète est si bien la déviation d'une fonction normale, il est si peu un acte surajouté dans Torganisme, qu*on le produit artificiellement chez un animal en surexcitant la circulation abdominale, soit directement, soit indirectement, par Tintermédiaire du cerveau ou de la moelle épinière.
Ainsi une série de recherches et d'expériences a fait trouver du même coup une nouvelle fonction du foie, une nouvelle théorie du diabète et fournit une confirmation sans réplique d'un grand principe de pathologie.
S'il est vrai, comme j'ai cherché à le démontrer dans tout ce qui précède, que la pathologie ne soit que la physiologie pathologique, c'est-à-dire une diminution, une augmentation ou une perversion des actes vitaux, s'il n'est pas non plus contesté ^ue les manifestations anormales de la vie soient liées tantôt à des altérations, transformations ou substitutions de tissus ou d'humeurs, tantôt à un état particulier des forces, il est clair que le plan d'une pathologie générale ne doit pas être fort éloigné du plan d'une physiologie et d'une anatomie générales des êtres vivants, considérées dans -l'intégrité des fonctions et des systèmes organiques.
Les anatomistes modernes, et à leur tête M. Robin S en procédant du simple au composé, ont reconnu dans l'homme et dans les animaux àes principes immédiats^ des éléments anatomiques^ des tissus^ des systèmes, des organes et des appareils. — Les principes immé-
i • Actuellement professeur d'Histologie ou Anatomie générale, à la Faculté de Médecine de Paris.
diats sont les derniers corps gazeux, (oxygène^ hydroffênCy azote, acide carbonique^ etc.) liquides {eau)^ ou solides [sels communs aux deux règnes de la naiure; acides, sels, alcaloïdes, principes graisseux ou sucrés, propres aux êtres organisés, mais ressemblant aux produits du règne inorganique par leur propriété de cristallisation^ enfin les substances organiques proprement dites ^ telles que la fibrine^ falbumine^ la musculine, etc.), auxquels on puisse sans décomposition chimique, mais par simple coagulation et cristallisation successives, ramener les substances organisées. On en compte près de cent dans le corps humain ; ceux-ci, et ce sont surtout les principes gazeux, doivent être considérés comme des éléments constitutifs, comme la matière première de tout être vivant, la vie ne pouvant pas se concevoir.sans oxygène, sans hydrogène, sans acide carbonique et sans azote; ceux-là sont des produits d'élimination qui ne peuvent séjourner sans danger dans l'économie ni trop longtemps ni en trop grande quantité ; les autres sont des principes permanents, qui se renouvellent molécule à molécule en vertu de forces inconnues, mais qui agis-» sent dans des conditions toujours les mêmes, et qui s'exercent dans des limites infranchissables.
De cette union moléculaire résulte la matière organisée dont les diverses espèces sont appelées éléments unatomiques, corps solides ou mous, qui tous possèdaot les propriétés caractéristiques de la vie : nutrition, reproduction et par conséquent développement. Les cellules qui renferment la graisse, les globules du sang, la fibre musculaire, les tubes nerveux sont des
éléments anatomiques^ et ce sont, à vrai dire, les élres organisés les plus réels, attendu que tout, en définitive, se forme de leur association. Ainsi la multiplication, l'addition successive et la cohésion des divers éléments anatomiques nous donnent les tissus avec leur texture spéciale et les humeurs; par exemple le tissu nerveux, le tissu musculaire, le tissu fibreux, le sang, la lymphe, etc. A son tour, l'ensemble d'un tissu constitue un système^ lequel est un tout continu ou subdivisé en parties similaires, c'esl-à-dire identiques à elles-mêmes, quel que soit le degré de la subdivision ; ainsi l'ensemble du tissu musculaire constitue le système musculaire.— Maintenant, si vous réunissez plusieurs systèmes, le musculaire, par exemple, avec le fibreux et le cellulaire, vous avez un organe du mouvement^ le muscle, qui a 3es usages spéciaux; puis, si rapprochant plusieurs muscles, vous les attachez à un os et que le tout soit animé par les nerfs et nourri par les vaisseaux, vous avez sous les yeux un appareil.
A l'état d'isolement, les principes immédiats possèdent des propriétés purement physico-chimiques. Dans ces mêmes principes combinés en substances organiques [éléments anatomiques) apparaissent les propriétés vitales élémentaires à côté de ces mêmes propriétés physico-chimiques. Dans les tissus, les propriétés vitales , en s'associant, se compliquent et perdent une partie de leur indépendance ; de plus, la qualité même du tissu entraîne des propriétés spéciales : absorption, sécrétion, contractibilité, et de plus, pour le tissu nerveux, sensibilité et motricité. Les systèmes ont des attributs; le système musculaire a pour attributs les
mouvements, les attitudes, le geste. Les organes ont des usages et les appareils des fonctions : le pied est un organe de sustentation, les jambes sont un appareil de locomotion.
L'anatomie générale et la physiologie générale ne dépassent pas Tétude des systèmes, elles laissent le reste à Fanatomie descriptive et à la physiologie spéciale ; c*est du moins ainsi que M. Robin a partagé les rôles. Il publie en ce moment une anatomie générale rédigée sur ce plan, et avec M. Béraud il a donné une physiologie également conçue dans ces données, Irès-neuves, il est vrai, et cependant favorablement accueillies, puisque les Éléments de physiologie ont obtenu rapidement les honneurs d'une seconde édition.
Cette «manière de concevoir Tanatomie et la physiologie n*a pas encore pu exercer une grande influence sur la pathologie ; déjà cependant MM. Robin et Littré ont publié un Dictionnaire de médecine où Ton trouve un essai de coordination et de systématisation des maladies d'après les notions que je viens d'esquisser. Le Traité de chimie anatomique et physiologique de MM. Robin et Yerdeil contient toute une pathologie des principes immédiats; mais celle des éléments anatomiques est encore à faire, du moins dans un livre, car M. Andral y a consacré plusieurs années de son cours ; malheureusement ces leçons n'ont pas été recueillies et publiées.
La goutte est une affection des principes immédiats, puisqu'elle résulte de la production exagérée, ou de la rétention dans certains tissus de l'acide urique et de ses composés. — L'asphyxie par le charbon peut être
rattachée aux principes immédiats et aux éléments anatomiques : les globules rouges du sang imprégnés d'oxyde de carbone ne peuvent plus ni absorber ni dissoudre Toxygène, qui est le principe même de la vie ; si Finspiration du gaz délétère est prolongée, la mort survient inévitablement ; si elle ne dure qu'un certain temps, les globules reprennent, mais avec une extrême lenteur, leurs propriétés normales. La disparition progressive de la fibre musculaire est une affection d'un élément anatomique, et par conséquent d'un tissu; elle peut se propager à tout le système, ou se localiser dans un organe ou dans un appareil. Une maladie nouvellement décrite, la leukémie ou mieux leucocythé^ mie, est aussi une affection du même genre : les globules blancs du sang augmentent, tandis que les rouges diminuent, ce qui est un retour à Tétat embryonnaire. D'un autre côté, comme les globules blancs ne dissolvent pas l'oxygène, il y a complication d'une affection des principes immédiats. Les maladies contagieuses, putrides, virulentes, éruptives constituent encore un des plus curieux chapitres de la pathologie générale des éléments anatomiques. Pour la plupart elles peuvent s'expliquer maintenant par cette funeste . propriété qu'ont les molécules organiques de propager dans de certaines conditions, par simple contact et de proche en proche, aux autres molécules, le mode d'altération qu'elles ont subi.
M. Dubois, d'Amiens, a tenté, non sans succès, une pathologie des systèmes et par conséquent des tissus ; mais à l'époque où son livre a été publié, ni l'anatomie ni la pathologie générale^ n'étaient assez avancées pour
rendre son travail aussi compiet qu'il pourrait Fétre aujourd'hui.
M. Monneret, considérant la pathologie générale d'un point de vue tout particulier, s'est efforcé, par une délicate et sévère analyse, d'isoler les divers éléments qui entrent dans la composition des maladies. C'est ainsi qu'il considère à part toutes les modifications de la sensibilité, toutes les altérations des liquides et plus spécialement du sang, toutes les modifications de la chaleur animale, tous les changements de propriétés, toutes les transformations des tissus. Peutêtre a-t-il rapproché des éléments un peu disparates; peut-être quelques-uns de ces éléments ne sont-ils pas aussi simples qu'il le suppose; peut-être enfin n'a-t-il pas as$ez tenu compte des conquêtes les plus récentes de Tanatomie et de la physiologie générales. Il n'en est pas moins vrai que cette tentative est un pas sérieux fait dans l'élude des maladies et donne une grande nouveauté et une valeur incontestable au livre de notre savant confrère.
Toutes ces questions que je viens d'agiter sont plutôt encore du domaine de la science que de celui de la pratique; le médecin, en arrivant au lit du malade, veut avoir des notions générales non moins positives sur les causes, le siège, les symptômes, la marche naturelle ou artificielle, la durée, le type, les complications, la terminaison des maladies, sur leur classification, sur les lésions matérielles qui les suscitent, les entre^eaqent, oi^ qu'elles laissant après elles; il veut qu'on lui trace les règles les plus positives du diagnostic, de cet art aujourd'hui si perfectionné de transformer par mille
moyens, ou déjà anciens, ou tout à fait nouveaux, les symptômes ou signes, et de les interroger avec succès sur la nature, le siège, l'étendue, la gravité de la maladie ; il veut que de ces notions communes à tou^ les cas morbides, on sache tirer un pronostic aussi assuré et des indications thérapeutiques aussi certaines que le permettent et les voiles épais jetés par la nature sur les mystères de la vie, et ce flux et reflux perpétuel de la nutrition, qui changent à chaque instant le point de vue de l'observateur. Tout cela est présenté par M. Chomcl avec une méthode, un sens pratique, une précision de langage, une sûreté de vues que peuvent seules donner des facultés supérieures mises au service d'une observation attentive et scrupuleuse des malades, d'une longue et sérieuse méditation sur les misères humaines.
Yoilà déjà sans doute un bien vaste champ pour la pathologie générale ; cependant j'aurais à signaler une lacune considérable dans tous les ouvrages qui sont consacrés à cette partie de la science, je veux parler de la pathologie comparée ^^ et j'entends ces mots dans plusieurs sens : comparaison de la maladie dans tous les groupes d'êtres organisés, végétaux, animaux, en tenant rigoureusement compte de leur indépendance plus ou moins prononcée par rapport aux milieux cosmiques, et de l'état plus ou moins compliqué de leur organisation; — comparaison de la maladie aux diverses époques de l'histoire, en étudiant soigneusement le milieu politique et religieux, et les conditions particulières
1 . Voyez Cours de médecine comparée, par M. Rayer ; Introduction. Paris, 1863, chez J.-B. Baillière et fils.
DE LA MALADIF. .'i33
que cri^enl les difTérenles positions sociales ; ce somil à la fois un des chapitres les plus curieux et les plus intéressants des annales de riiumanité, et une occasion des plus favorables pour montrer combien la médecine ou plutôt la biologie peut intervenir utilement dans Tamélioration de la race et de l'individu et réaliser lapophthegme : Menssana in ccrporesano; — comparaison des maladies eu égard aux climats et aux localités, en prenant également en considération les réactions de la civilisation contre les intempéries et les causes naturelles d'insalubrité *. C'est à ce prix seulement qu'on aura une idée complète de la maladie considérée dans sa plus grande généralité et dans la multiplicité de ses causes et de ses manifestations. De plus, la pathologie comparée proprement dite a ce grand avantage qu'on peut, par des expériences interdites sur l'homme, mettre les animaux dans toutes les conditions requises pour étudier les maladies, qu'on peut reproduire à volonté un grand nombre d'affections, les analyser à toutes les périodes de leur développement, les surprendre dans leur travail de désorganisation et de transformation des humeurs et des tissus, et suivre enfin pas à pas dans l'organisme le médicament qu'on dirige contre elles. C'est encore la pathologie comparée qui nous permettra de juger contradictoirement ce procès pendant depuis tant de siècles sur la nécessité de l'intervention du médecin, et sur l'efficacité de la force médicatrice de la nature.
1. Voyez Touvrage de M. Boudin : Traité de géographie et de statistique médicales^ et des maladies endémiques» Paris, 1857, chez J..R. Baillière et Ois.
Au moment de clore ces considérations sur la pathologie générale, je ne puis me défendre de m'appliquer une réflexion que Nicole a faite dans son admirable Traité des moyens de conserver la paix avec les hommes : Je viens de discuter quelques-uns des plus grands principes de la science : j'ai cherché à faire prévaloir ceux qui me paraissaient avoir la vérité de leur côté; je crois bien que j*ai la raison pour moi. (( Mais ceux, dit le solitaire de Port-Royal, qui n'ont comme moyen de persuasion que la raison à employer n'en peuvent pas espérer un grand succès, la plupart des gens ne se conduisant que par autorité. » Je sens que je n'ai pas Tantorité suffisante pour une telle entreprise ; j'aurai du moins,' en essayant de propager des idées nouvelles, apporté ma petite pierre pour l'édifice que construisent de concert tant d'hommes éminents dévoués à la science et à l'humanité.