M. Naudef, Notice sur la vie et les écrits de Plante
Bourse), le marché, le forum; c'est en vain qu'il est entré dans la boutique des médecins et dans celle des barbiers. Le rapprochement est bien trouvé ; nos voisins les barbiers ont profité du contact ; ils sont de^ venus nos confrères et ont fini par nous faire une rude concurrence, qui dure encore dans maintes contrées, et en France dans maintes provinces.
A entendre Plante , on croirait volontiers que les boutiques des médecins (rappelez-vous qu'Archagathus en avait une à Rome en S35) et celles des barbiers étaient le rendez-vous des flâneurs et l'ofiScine des cancans. Gela, du moins, n'est glus guère vrai maintenant que de la boutique des barbiers ; et môme dans l'antiquité nous trouvons plus d'une officine médicale fort respectable, à commencer par celle d'Hippocrate et à finir par celle de Galien. — Un des auteurs de la Collection hippocratique recommande au médecin de choisir pour sa demeure un emplacement convenable et bien exposé. Dans l'officine proprement dite , tout devait être disposé pour la pratique des opérations petites ou grandes; en conséquence, elle^ était pourvue de machines, d'appareils, de lacs, d'instruments bien aiguisés, de linge, d'épongés, de sièges, de bancs et de tout ce qui sert au pansement des plaies. Gomme l'officine était en même temps une pharmacie et un dispensaire, on y trouvait toutes sortes de médicaments simples ou composés. Il y avait, ainsi que de nos jours, des préparations magistrales exécutées instantanément^ suivant ToccuTrence, et des préparations officinales réglées par une espèce de Codex auquel Hippocrate renvoie quelquefois. Ces préparationsétaient
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faites dans Tofficine par les médecins qui !e& vendaient pour être emportées, ou les administraient sur place. On voit même que les hippocratistes, pour n*être jamais pris au dépourvu, se faisaient suivre d*une petite pharmacie et d*un appareil de pansements quand ils pratiquaient au loin. Des aides libres ou esclaves aidaient le médecin dans TofScine, l'accompagnaient dans ses courses et restaient auprès des malades quand le cas était grave.
Les matières premières tirées de Tun ou 1 autre règne étaient fournies aux médecins sur les marchés publics, soit par les rhizotomes (coupeurs de racines), chargés de recueillir les plantes ou les sucs ; soit par lespharmacopoles^ espèces d*herboristes qui avaient sous leurs ordres des botanistes^ auxquels était confié le soin de séparer les mauvaises herbes des bonnes. Les phanaacopoles débitaient toutes sortes de drogues, simples, médicamenteuses ou vénéneuses. On ne connaît pas biea leurs rapports avec le public. Toutefois les témoignages concordent pour établir qu*ils na remplissaient en aucune façon le rôle de nos pharmaciens, qu'ils ne servaient point régulièrement d'inter* médiaires mitre le malade et le médecin, qu'ils ne vendaient pas sur ordonnance^ Que le malade d'Athènes ou de Rome se soit adressé volontiers aux pharmacopoles, comme le malade de Paris aux marchands de la rue des Lombards, cela n'est pas douteux ; encore il parait que les médicaments, surtout les médicaments composés délivrés par les pharmacopoles , étaient
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moins destinés an traitement des maladies qn*à certaines pratiques superstitieuses. On voit même par Aristophane qu*ils vendaient des anneaux ou des pierres magiques, et par Aristote qu'ils captivaient la foule en étalant dans leurs boutiques toutes sortes d'animaux malfaisants ou merveilleux. — Ainsi Tensemble de la pratique médicale était concentré dans les mains du médecin, du moins en Grèce, et à Rome sous les premiers empereurs; les pharmacies proprement dites ont commencé avec les écoles arabes. L*officine était à la fois une pharmacie, une salle de pansements, un cabinet de consultations; il y avait aussi échange de bons procédés entre le médecin et le barbier :. le barbier donnait des conseils aux malades^ et le médecin vendait des cosmétiques aux pratiques de son voisin.
Ce n'est pas uniquement la santé qu'on allait chercher dans la boutique du médecin. Plante nous est témoin que, malgré la défense énergique d'Hippocrate dans le Serment^ on venait y acheter du poison ; je voudrais au moins croire que c'était toujours pour soimême et jamais pour les autres.
Charinus, dans le Marchand, ne pouvant supporter les excès de la rigueur paternelle : «Pourquoi vivre? s'écrie-t-il ; il vaut mieux en finir; c'est décidé, je vais chez un médecin et je me donnerai la mort avec du poison.»
Gertum'st, ibo ad medicum^ atque ibi me toxico morti dabo.
Heureusement Charinus n'a pas le temps de céder à cette mauvaise pensée. Ëutychus, son ami, avait écouté
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le monologne ; il lui oiïre ses services cl sa bourse ; Charinns accepte avec empressement, et enlève ainsi à quelque médecin trop complaisant Toccasion de se rendre coupable d'une complicité qui, dans Tanliquité, faute des lumières de la médecine légale, était plus justiciable de Tbonneur médical que de la loi.
Non-seulement le médecin traitait les malades dans son officine, mais encore il les prenait à demeure chez lui, et son habitation devenait une véritable c/tmç't/e, on, si vous aimez mieux, une maison de santé. C'est là un fait qui nous est révélé encore par Plante dans les Ménechmes^ pièce dont la donnée est fort semblable à celle de Y Amphitryon^ mais où le comique est plus gai et plus soutenu, puisque les dieux n'interviennent pas et que tout l'intérêt roule sur la ressemblance absolue de deux jumeaux. La scène n'est pas tout à fait à l'avantage des médecins; je crains même que quelque confrère affairé, trop sûr de lui, et passablement naïf en sa manière d'interroger, ne se reconnaisse dans le portrait tracé par Plante. Qu'y faire? Nous avons nos faiblesses et nos ridicules, à Paris comme à Rome, et la comédie est trop charitable pour ne pas nous en avertir. De tout temps on a lancé des épigrammes contre les médecins; je ne m'en soucie guère : les médecins ne s*en trouvent pas plus mal et les malades ne s'en portent pas mieux. Même les épigrammes sont précieuses à recueillir de la bouche de Plaute, car elles sont pour moi une nouvelle preuve de la présence des médecins à Rome; les ridicules qu'on n'a pas fréquemment sous les yeux ne donnent ni tant de verve au poëte, ni tant de gaieté au public. Mais j'abandonne la
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parole à M. Méniëre ^ et par conséqnent je lui laisse toate la responsabilité 'des mauvaises plaisanteries. Que la peine en retombe sur sa tête et non pas sur la mienne. Je ne prétends en tout ceci à rien autre chose qtt*à mettre en lumière un fait peu connu : l'habitude où les médecins de Tantiquité étaient de prendre des malades comme pensionnaires ; ce qu'on pouvait déjà soupçonner, du reste, par tout ce que nous avons dit de Y Officine hippocratique et des opérations qu'on y pratiquait.
a Les Ménechmes sont deux frères jumeaux dont la singulière ressemblance occasionne des quiproquo bizarres ; on prend toujours Tun pour l'autre. Par suite de ces méprises» le beau-père d*un des Ménecbmes croit son gendre fou ; il yeut le faire traiter et appelle un médecin renommé dans la ville... En attendant le médecin, il se plaint en ces termes :
« — J'ai mal aux reins de rester assis» mal aux yeux de regarder. L'insupportable personnage ! qu'il a de peine à en finir avec 3es malades !
a Le vieillard impatient ajoute ce trait piquant à l'adresse d'un homme qui, sans doute, ne brille pas par la modestie, et qui explique toujours ses retards par des causes importantes:
Ait se obligasse crus firactum .^Elsculapio, ApoUini autem bracbium *.
« — Il va me raconter qu'il a dû réduire à Esculape une fracture de jambe et une fracture de bras à Apollon. Je doute si c'est un médecin que j'ai mandé ou un forgeron. (Sans doute notre docteur traînait avec lui tout un attirail d'ins-
1 . Je me suis seulement permis quelques additions tirées de Plante lui-môme et quelques rectifications dans la traduction d'après le nouveau et excellent texte de Ritschl.
2. Rotrou, dans sa comédie des Ménechmes^ traducUon très-Ubre
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tramentB.) Enfin le Toici : —Accélère donc ton pas de fourmi. — Voyons, vieillard, de quoi s'agit-il? s^écric le médecin sans autre préambule ; que m*as-tu dit? Est-il fou ou furieux? est-il pris de léthargie ou d'hydropisie? — Mais c*est pour le savoir que je Val fait venir et pour que tu le guérisses. — Rienn*est plus facile ; j'en guérirais six cents comme cela en un jour. — Hélas I c'est un traitement qui exige une grande attention; ne t'épargne point. — Foi de médecin, je te le rendrai sain et sauf ; je te le traiterai avec le plus grand zèle.
« Pendant cet entretien, le malade arrive.
« — Salut, Ménechme I dit le médecin. Pourquoi te découvres-tu les bras? Tu ne sais pas combien tu aggraves ton mal ?
« MéNECHME. Va te faire pendre.
« LE VIEILLABD. Saisis-tU ?
t LE MÉDECIN. Gommcut ne saisirais-je pas i? Un champ d'ellébore n*y suffira pas l liais, dis-moi, Ménechme, bois-tu du vin blanc ou du vin fort en couleur?
a Ménechme se fâche ; il traite fort mal le médecin : — Que
de celle de PUnte, a saisi asies vivement le tour de cette partie du dialogue:
Qu'il est long à venir ! que Je suis las d'attendre , Et que de vains discours il va me faire entendre ! 11 persuadera, si l'on veut Técouter, Qu'un mort par son moyen vient de ressusciter ; Qu'il a remis la jambe ou le bras de Mercure, Ou qu'il a guéri Mars d'une insigne blessure. Cependant qui saurait ce qu'il fait là dedans. Le verrait consulter sur quelque' mal de dents.
1. Ecquid tentU? '•^Quidem sentiam?,,. 11 y a , si Je ne me trompe, dans ce verbe ientU un Jeu de mots intraduisible. 11 signifie comprendre et ientir, et Je suppose que Ménechme accompagne son va te faire pendre d'un vigoureux coup de poing à l'adresse du médecin, qui avait grande raison de lui recommander de ne pas mettre son bras à l'air. Alors le vieillard demande ironiquement au médecin s'il a bien compris la portée du eoup, s'il est bien éclairé maintenant sur la question du diagnosUc. Du reste, cette scène a été trèsbien remani4e par Ritschl, sur l'autorité des manuscrits.
ne me demandes-tu si je mange du pain rouge, ou Tiolet, ou jaune? si je me nourris d*oiseaux à écailles ou de poissons à plumes?
a LE viEnxARD. Ne vois-tu pas qu'il est en délire? Que tardes-tu à lui donner une potion avant que la folie ne s'en empare tout à fait?
V Mais le médecin n'est pas si pressé de prendre un parti ; il interroge encore ; il veut éclaircir cette affaire difficile : — Dis-moi, Ménechme , tes yeux deviennent - ils jamais durs?
« — MÉNECHME. Est-co quc tu me prends pour une sauterelle, imbécile?
« LE MÉDECIN. Eutcnds-tu quelquefois ton estomac crier?
<f LE MALADE. Quaud j'ai bien mangé, il ne crie pas ; c'est quand j'ai faim qu'il se met à crier.
« LE DOCTEUR. Par Pollux! sa réponse n'est pjis celle d'un insensé. T'endors-tu facilement quand tu te coucbes? Dorstu jusqu'au jour?
« MÉNECHME. Je dors quand j'ai payé mes dettes. Que Jupiter et tous les dieux te confondent, maudit questionneur l
« Cette colère confirme le médecin et le vieillard dans leur croyance erronée, et ce dernier s'écrie : — Je t'en prie, médecin, hâte-toi d'agir; fais ce qu'il convient. Ne vois-tu pas qu'il est fou et qu'il a son accès?
« LE MÉDECIN. Sais-tu qucl est le meilleur parti à prendre? Fais-le porter chez moi : je pourrai le traiter à mon aise. Et il ajoute, s'adressant au malade: — Tu boiras de l'ellébore, certes, pendant une vingtaine de jours. »
Ainsi Plaute n'a pas manqué à la coutume des poètes de se venger de leurs infirmités ou de leurs maladies par des épigrammes contre les médecins; mais, toute réflexion faite, les épigrammes de Plaute ont pour moi, je le répète, un intérêt très-réel.. En général on ne se moque guère de ce qui n'existe pas , et si dans le Charançon et dans le Cordage on rencontre quelr
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ques traits plus ou inoins aiguisés, décochés contre les médecins, c'est qu'à Rome, contrairement à l'assertion de Pline, nous avions des confrères quand on jouait ces deux pièces aux grands applaudissements de la multitude.
Dans le Charançon^ une vieille mégère anonyme, esclave de Cappadox, un homme du plus ignoble métier, se charge de favoriser l'entrevue de deux amants en l'absence de son matlre. Pour prix de sa complaisance elle reçoit un broc de vin qu'elle avale d'un seul trait et se prépare à verser de l'eau aux malencontreux qui viendraient la troubler; Palinure, l'esclave de Phédrome, qui voit le manège, ne trouve rien de plus plaisant que de dire à son mattre : « Yois-tu la vieille au chef branlant pratiquer la médecine (medicinam facit); elle s'administre le vin pur et offre de Teau à ceux qui demandent à boire.
Dans le Cordage^ entre Labrax et Gripus (deux pendards, si jamais il en fut), s'établit le petit dialogue suivant : — Comment te portes-tu? — Eh ! que t'importe? es-tu donc médecin? — Non , par PoUux ! je suis plus que médecin d'une lettre dans mon nom !
Quld tu? Num medicus quaeso's?
— Immo edepol una litera plus sum quam medicus.
— Tu es donc mendicus (mendiant)?
Tum tu Mendicus es ?
Et voilà, reprend M. Ménière, comment ces drôles traitaient les pauvres praticiens qui se tuent à rendre la
santé aux malades et que Fingratitade des clients ne dégoûte pas d'un métier où les seules âmes élevées trouvent de douces compensations. En vérité, Labrax, Gripus et Palinure ne valaient pas la peine d'être pris si fort au sérieux : les jeux de mots sont d'assez mauvais goût et dignes de ceux qui les font; voilà tout ce que j'en puis dire.
Depuis qu'il y a des médecins et des malades, la question des honoraires a toujours été un grand sujet de débats, surtout après la guérison ; le malade se plaint amèrement que le médecin veuille vivre de son état, et le médecin trouve assez mauvais que le client marchande ainsi la vie et la santé. Pline affirme que la médecine est le plus lucratif de tous les arts; il ajoute que les médecins ont fini par enrichir tous ceux qui les servent : jusqu'aux esclaves chargés d'administrer les bains et de pratiquer les frictions. Caton accuse les médecins de ne se faire payer que pour tuer leurs malades plus à l'aise, et Pline, commentant ce passage, écrit que jamais profession ne fut plus fertile en empoisonnements et en capta lions de testaments. Puis, suivez cette belle logique : « Rien, dit-il, n'est plus avantageux que le grand nombre de ces aventuriers (le mot est charitable pour nos confrères venus de Grèce au secours des Romains); car ce n'est pas la pudeur, mais la concurrence qui fait baisser leurs prix; et sans parler des turpitudes des médecins, que dire des marchés cupides quand la destinée est pendante, de ces douleurs taxées, de ces arrhes prélevées sur la mort, de ces opérations à moitié terminées et payées deux fois? » — Dans ces accusations que Pline porte sans réserve et
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sans mesure contre toute la classe des médecins, il y a autant d*ignorance que de parti pris.
Par exemple, en ce qui concerne les honoraires, nous pouvons opposer aux assertions de Pline le témoignage de Plante et cdui d*un poëte grec, Cratès de Thèbes, qui écrivait sous les premiers successeurs d'Alexandre. Nous savons par eux (en tenant compte de rironie) ce que coûtait la visite ou la consultation d'un médecin ordinaire. Cratès l'estime à un franc^ et Plante à un peu plus dun franc cinquante centimes.
Dans VAululaire ou V Homme à la Marmite^ Cpngrion le cuisinier, qui venait de recevoir quelque mauvais coup de l'avare soupçonneux, du père assez peu clairvoyant de la belle mais trop facile Phaedra, s'écrie : « On me loue pour une didrachme et j'en dépenserai davantage pour le médecin ! » Or, la'didrachme valait environ 1 fr. 50 c. de notre monnaie, et en supposant que le médecin demande quelque chose comme 2 fr., il n'y aura vraiment rien à dire. Même à ce compte, les malheureux praticiens de quartier, les médecins des Congrion, devaient mener assez triste vie, faire assez maigre chère.
A côté de ces confrères modestes et peu rétribués, il y avait, il est vrai, à Rome comme à Paris, les médecins en renom, les habitués des maisons patriciennes et * princières qui tout naturellement se croyaient en droit de prélever un ample tribut sur leurs nobles clients. Si l'honneur était quelquefois en souffrance, du moins la bourse était toujours assez bien garnie. Ainsi les Cassius, les Galpetanus, les Arruntius et bien d'autres
recevaient des princes plus de 50,000 fr. par an. Stertinius estimait ses soins à la cour plus de 100,000 fr., sans compter sa clientèle qui lui en rapportait 120,000; — Claude donnait au frère de ce médecin des honoraires non moins élevés, si bien que les deux frères, même après avoir compromis leur fortune à embellir Naples, laissèrent encore à leurs héritiers 6 millions 300,000 fr. ; — Thessalus, qui ne marchait jamais sans un immense et brillant cortège d'esclaves, fit relever les murs de sa ville natale et laissa plus de 2 millions; — Gharmis, venu de Marseille pour s'établir à Rome, se fit payer 42,000 fr. pour une visite en province, et Claude put confisquer 2 millions 100,000 fr. sur le chirurgien Alcon qui, au retour de Texil, eut bientôt réparé une brèche aussi énorme. Ces fortunes colossales, ces honoraires exagérés sont à peu près inconnus dans les temps modernes. Après tout, il est juste que les riches payent pour les pauvres, suivant le précepte d*Hippocrate, mais à la condition qu'on n'oubliera pas non plus cette autre recommandation vraiment chrétienne et qui émane également de l'école de Cos : « Si un médecin arrive dans une ville où il y a des malades pauvres, son premier devoir doit être de leur porter secours. »
Dans Plante, comme dans Aristophane, les dieux font concurrence aux médecins; les anciens Romains invoquaient la déesse Fièvre^ la déesse Miasme^ et même une déesse moins noble, et qu'on devait, sans doute, prier en secret et à l'écart , la déesse Gale. Le culte d'Esculape fut aussi introduit d'assez bonne heure à propos d'une pcsie qui ravagea l'Italie. Toutefois,
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au rapport de Pline, les Romains, pour bien montrer au fils d*Apollon que c'était moins par dévotion envers le dieu de la médecine que par nécessité qu'on daignait Faccueillir, lui bâtirent un temple, non pas à Rome, mais hors des murs et même dans une île du Tibre; ce qui n'empécba pas les prêtres du dieu d'avoir bientôt autant de clients que les disciples d'Hippocrate.
Les personnages de Plante, suivant le cas ou suivant leur degré de foi, invoquent tantôt le médecin et tantôt Esculape. Dans le Charançon (Cwrcw/îo), Gappadox, avec qui nous avons déjà fait connaissance, est si maltraité par la maladie, qu'il a bien le droit de se croire au-dessous des ressources de l'art; donc ce n'est point dans son lit, mais au temple d'Esculape que nous devons aller le chercher. Cappadox était un mauvais drôle et de plus un pauvre diable ; aussi le dieu ne fit nul cas de lui et ne voulut pas le guérir. Il sort en gémissant : « Je sens décroître mes forces et croître mon ma). » Et quelle peinture il fait de ce mal! Toutes les cachexies se sont donné rendez-vous sur ce misérable, qui ne trouve pas plus de consolation auprès de ses esclaves qu'il n'a rencontré de soulagement dans le temple d'Esculape.
Mais le dieu n'était pas toujours ni aussi cruel ni aussi dédaigneux ; les ex voto suspendus aux parois de son sanctuaire, les inscriptions commémoratives ^ témoignent assez de sa miséricorde et de sa puissance.
] . Quatre de ce? inscriptionR en grec ont été relrouvées, à ce qa*on assure, dans le temple de l'île du Tibre. Voici la première : Caius est aveugle ; le dieu lui prescrit de s'approcher de l'autel, d'y
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Quelquefois même, comme nous le voyons p«r les révélations d'Aristide^ rhéteur fort dévot S et par un texte à peu près inconnu du quarante - cinquième livre des Collections médicales d'Oribase, Esculape daignait, dans sa condescendaxice, entrer en conversation et même en discussion avec ceux qui venaient implorex son secours. Rufus, qui florissait vers la der* nière moitié du premier siècle, nous rapporte la con* versation suivante dans un chapitre sur la substitution des maladies les unes auoiL autres:
« Teucer, de Cyziquc, ayant étë frappé d'épilepsie, \int à Pergamc pour consulter Esculape, lui demaiidant d'être délivré de sa maladie* Le dieu lui apparut, daigna lui adres^ ser la parole, et lui demanda s'il voulait échanger ses incommodités actuelles contre d'autres. Teucer répondit que ce n'était pas là ce qu'il désirait le plus ardemment, mais qu'il espérait obtenir une suppression franche do ses maux ; cependant, au ca^ où il faudrait se résigner à une substitu-
faire son adoration, de passer de droite à gauche, de mettre ses etnq doigts sur l'autel, de relever la main et de la porter à ses yeux, qui furent aussitôt ouverts à la lumière. Comme de raison, Caius rendit grâces. Ceci se passait sous les Antonins. Les historiens trouvent le procédé assez étrange ; mais alors où serait la puissance du dieu ? A-t-il donc un grand mérite de guérir un point de côté avec un cataplasme rubéfiant, comme dans la seconde inscription, ou de combattre un crachement de sang par une potion astringente, comme dans la troisième? Un coUvre fait avec du miel et du sang de coq blanc, et qui guérit de la cécité un brave soldat du nom de Valérius Aper, me parait un moyen tout divin. Les historiens en jugent autrement et veulent expliquer le miracle par la science ; mais évidemment ils attentent, sans le savoir, à la réputation d'Esculape : ce sont des rationalistes déguisés.
1. Voy. Kœnig., De Aristidis incubatione; lena, 1818, in- 8. L'auteur de cette dissertation veut tourner au profit du magnétisme les merveilles accomplies par Esculape.
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lion, il désirait savoir si les incommodités futures neseraient pas plus graves que ses incommoditi^s actuelles. Le dieu lui ayant répondu qu'elles seraient plus légères et qu'elles le guériraient plus sûrement que ne le ferait aucun autre remède, Teucer, à ces conditions, se soumit à sa nouvelle maladie ; il lui arriva une fièvre quarte, et, depuis ce temps, il fut guéri de Tépilepsie. »
On ne peut se montrer ni de meilleure composition, ni en même temps plus instruit des procédés curatifs que la nature emploie quelquefois si merveilleusement. Mais on ne dit pas ce que devint la fièvre quarte ; il n'y avait point alors de sulfate de quinine, et ces fièvres sont très-rebelles.
Une médecine plus primitive encore nous est révélée par un poète latin également fort ancien, par le satirique Lucilius, qui nous représente un certain Tirésias, vieux, aveugle, toussant, gémissant, et assis devant sa porte, non pour solliciter la charité publique, mais pour demander une consultation aux passants. Or nous savons par Hérodote, par Slrabon, par Maxime de Tyr, et par d'autres auteurs, que dans les temps les plus reculés, en Grèce et en Orient (mais non pas à Rome, quoi qu'en disent quelques érudits, et M. Mé-* nière lui-même), on exposait les malades sur leur porte S afin que chacun en passant pût, rappelant ses souvenirs, indiquer quelque remède qui avait réussi dans des cas analogues, qu'il s'agît de fièvres, de bles-
I. Voyez Hundertmark et J. Carpzov : De artis medicinœ per œgrotormn apud veteres in vias publicas et templa expogitionem incrementii; dans Ackermann, Opmcula, p. 157 et suiv. Dans la seconde partie de cette dissertation, toutes les praUques de Tincubalion sont décrites avec détails d'après les sources.
36 DE LA MEDECINE A ftOME
sures ou de toute autre maladie. Aujourd'hui on ne met plus les malades devant leur porte, du moins sous notre ciel inhospitalier, mais on va consulter le voisin et la voisine. Le procédé est fort semblable, et le résultat n'est pas très-différent.
Tout médecin, comme le remarque M. Ménière, sera frappé de l'exactitude des observations de Plante en ce qui touche la médecine et les médecins. S'il n'avait pas vu nos confrères à l'œuvre, lu leurs livres et entendu leurs discours, ses descriptions ne seraient pas aussi vraies, ni ses expressions si bien choisies, ni ses comparaisons tirées de la médecine si exactes et si multipliées. La simple lecture des poètes grecs, ses devanciers, n'eût pas suffi à son éducation médicale, et ne lui eût pas donné le sentiment parfait de la couleur locale^ comme on dit aujourd'hui.
Il sait très-bien que le crachement de sang vient de la rupture des vaisseaux du poumon, et môme (notez ces prémices de V auscultation) il a appris que pour juger de la respiration il faut appliquer l'oreille sur la poitrine, et non pas la bouche sur la bouche, comme .faisait un néophyte par trop galant * ; il n'ignore aucune des expressions latines qui dans la science désignent les différentes espèces de difformités; il connaît tous les dangers de l'esquinancie et tous les ravages que cause la bile; on lui a enseigné assez de physiologie pour qu'il puisse distinguer les roules diverses que prennent les
. 1. Dans Perse [Sat, HI, 107), on tâte le pouls, on palpe la poitrine, on touche les extrémités pour s'assurer de la chaleur; on oienlionne les palpitations de cœur (ib., y. 88), les affections de la peau liées à la surabondance de la bile {Sat, II, 13.)
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aliments et les boissons ; il ne veut pas qu'on ouvre un abcès avant son entière maturité, car une incision pré* maturée augmenterait le mal ; en certaines circons-* tances il se montre aussi expert que les Baudelocque et les Dubois dans Tart des accouchements; au besoin il prescrit une potion , et ne manque pas de renvoyer au médecin pour les cas graves. Ses comédies portent aussi témoignage de l'existence d'une médecine popu^ laire à Rome à côté de la médecine scientifique ; il a appris que cette médecine populaire guérit surtout par les simples; aussi lorsque dans les Captifs Hégion promet des herbages pour souper au parasite Ergasile, celui-ci ne manque pas de lui répondre : a Garde les herbes pour les malades que tu traites chez toi. »
Les poètes qui écrivaient immédiatement après Plante ne se montrent guère moins instruits. Dans les Fragments de Lucilius, j'ai relevé avec M. Ménière plus de vingt expressions médicales, tantôt latines et tantôt grecques. Les débris qui nous restent des comiques latins ^ autres que Plante et Térence sont une source de renseignements non moins précieux. Je regrette que M. Ménière Tait négligée ; j'ai noté d'abord une comédie de Novius intitulée Mania Medica, puis au moins quinze passages que notre spirituel confrère pouvait s'approprier, mais dont je ne puis rien tirer, attendu que les poêles qui me les ont fournis (G. Statius, L. Afranius, L.Pomponius, Novius, D. Laborius) sont de ceux dont Quintilien a dit : a Plût aux dieux
1. Voyez l'excellente édition de ces Fragments, par Ribheck. Leipzig, chPE Tenboer, I8.S&, in-R.
qu'ils n'eussent pas sali leurs œuvres excellentes par des turpitudes! » Je veux seulement remarquer ici que tous les mots techniques sont latins, à l'exception d'ua seul, encore est-il pris dans un sens métaphorique : il s'agit d'une définition assez plaisante du serment que Laberius, dans VAlexandra^ appelle Vemplâtre d'une dette!
Quid est jusjurandum? £mpZas<rtem œris alienî.
Cette richesse précoce de l'idiome latin n*a pas empêché Celse (tant l'autorité des médecins grecs était prépondérante à Rome) de recourir constamment aux expressions techniques tirées du grec. Cependant c'était une œuvre nationale que Celse avait entreprise, et jamais la langue latine ne s'était montrée aussi flexible, aussi harmonieuse que dans son Traité de médecine.
Les Comédies de Térence ne m'ont offert, non plus qu'à M. Ménière, ni un mot ni un fait qui se rapportât directement à la médecine. Quelques années seulement séparent la gloire de Térence de celle de Plante, et déjà quelles différences radicales dans la manière des deux auteurs! Les détails abondent dans le favori de la bourgeoisie; la réserve caractérise les productions du poëte de la haute société. Térence fait des portraits et Plante crayonne des charges. Le premier s'adresse à un auditoire choisi qui saisit à demi-mot et comprend l'idéal; le second parle à un public fort mélangé , passablement curieux et indiscret, qui veut des émotions complètes et bruyantes. Et s'il fautdire mon sentiment, au risque de soulever plus d'une réclamation, Plante me plaît beaucoup mieux que Térence^ non certes que
Mim LA RfPVBUQini. 99
yen yeailie à ce dernier poëte de n^aroir rien fourni à nos étades médicales; Térence, il est Trai, « sent mieulx son gentilhomme, » comme dit Montaigne, mais il me laisse froid. Je n^ai pas assez fréquenté la bonne société romaine pour entendre toutes les fines allusions qui cachent plus de désordre ou de corruption que les grosses plaisanteries de Plante. Plante, beaucoup moins poli, j*en conviens, m'amuse infiniment et surtout il m'instruit beaucoup plus. Ses personnages sont si vivants et si vrais; ils ont Tallure si dégagée ! Ceux de Térence sont vrais, sans doute, mais ils sont si élégants, si compassés, que j'ose à peine en rire. Il n'y a pas jusqu'au langage assez rude et tout empreint d'archaïsmes, mais toujours pittoresque de Plante que je ne préfère quelquefois à cet art recherché de Térence qui séduisait Horace {vincere... Terentius arte.) Si l'on m'objectait que Plante est plus que leste en ses propos, et que Térence, au contraire, se montre en général beaucoup plus réservé, je répondrais et au besoin je prouverais que la prétention affichée par Térence, ou du moins qu'on lui prête, de tenir école de morale est très- mal fondée. Dans ses Comédies, le vice se déguise et se cache, mais les coups dirigés dans l'ombre n'en sont que plus perfides et plus assurés.
Malo me Galatea petit, lasciva puella.
Et fugit ad salices, et se cupit ante videri ^.
L'intérêt qu'il répand sur les amours faciles, la tendresse de ses inspirations, sa douce mélancolie, ne