DOCTRINES MYSTIQUES DE GALIEN
Il nous reste une dernière question à examiner: c'est de savoir si Galien demeura entièrement étranger aux tendances mystiques qui commençaient à se montrer chez quelques philosophes de son époque, et qui annonçaient, pour ainsi dire, la fondation de l'école d'Alexandrie. Sprengel [loc. sup. cit.) s'indigne, avec raison, de voir Galien placé par Brucker et Tiedemann à côté de Numenius d'Apamée, partisan du mysticisme. Il est certain qu'il n'y a nul parallèle à établir entre ces deux hommes : toutefois, comme il est impossible à un esprit, quelque grand qu'il soit, d'échapper complètement aux idées généralement répandues, on ne s'étonnera pas que Galien y sacrifie un peu.
Nous savons déjà qu'un songe de son père le détermina à s'occuper de la médecine : de même, ce fut un songe qui lui fit décliner l'honneur de suivre l'empereur Marc-Aurèle dans son expédition contre les Ger-
mains *. Ces deux fails isolés prouveraient plutôt, d'une part, la soumission de Galien à son père , et de Tautre, son peu de courage, déguisé sous le prétexte d'un ordre émané du ciel , que ses croyances superstitieuses. Mais, en lisant ses ouvrages, on est bientôt convaincu qu'il donne accès aux idées mystiques dans ses écrits, et jusque dans sa pratique. Le titre seul du petit traité sur le Diagnostic des maladies par le moyen des songes, témoigne de cette fâcheuseTendance, qu'on retrouve à regret chez un homme dont l'inlelligence était d'ailleurs si élevée. Dans ce traité, Galien distingue trois espèces de songes : ceux qui tiennent à nos occupations et à nos pensées habituelles ; ceux qui dépendent de l'état de notre corps ; enfin, ceux qui ont une vertu divinatoire ; car, dit-il , l'existence de cette dernière espèce de songes est prouvée par l'expérience! Il raconte plusieurs cas de maladies guéries par des remèdes révélés en songe aux malades, et dont un lui est personnel ^. Dans le premier livre Sur les forces
1. De Lib, prop., cap. 2, t. XIX, p. 18-19. M. Bordes-Pagès remarque airec raison qu'on ferait une histoire assez curieuse, si l'on rapprochait tous les cas où les hommes se sont inspirés de leurs songes, soit pour de hautes conceptions intellecluelles, soit pour des déterminations qui ont donné un tour nouveau à des afTalres désespérées. (Art. Van Helmont^ dans V Union médicale , p. 394.) Au temps de Galien, tout le monde croyait aux songes.
2. Voyez le trailé De c«r. rat, per sang, inhs., cap. 2Zt t. XI, p. 314 ; Meth, med., xiv, 10, t. X, p. 97 1 . Voyez aussi sur l'usage diagnostic des songes, Tom. linlih, Demorh,acui,,§lSei 16, t. XV, p. 441 sqq., et surfout Com. m in lib, Epid. 1, § 1, t. XVII, p. 214 sqq. On pourrait, jusqu'à un certain point, découvrir une sorte d'explication physiologique pour cette manière d'interpréter les songes. — Dans le traité De Tlteriaca ad Pisonem (cap. 3, t. XIV, p. 220), on trouve
naturelles \ il blâme les épicuriens de ce qu'ils méprisaient les songes, les augures, les prodiges et Taslrologie. Entraîné par le même ordre d'idées, Galien admet rinfluence de la lune sur les choses de la terre en général, et sur les maladies en particulier^; on voit môme, d'après Alexandre de Traites (ix, 4), que, dans son livre, aujourd'hui perdu, Sw la médecine d'Homère^ il prend la défense des enchanteurs.
Néanmoins ces rêveries mystiques n'exercèrent pas une influence profonde et constante sur l'ensemble de sa doctrine. Pour n'en citer qu'un exemple, dans le livre III, Sur les jours critiques, après avoir expliqué son opinion sur ce qui fait que tel jour est plutôt critique que tel autre, Galien s'élève avec sévérité contre les opinions du vulgaire des philosophes sur les nombres, sur leurs combinaisons et sur l'importance qu'on y attachait (chap. XI, p. 934' .
Une lecture rapide et superficielle de cette exposition des connaissances philosophiques de Galien pourrait laisser dans l'esprit une impression peu favorable, impression que semblent du reste justifier les hésilations continuelles et prolongées, la fluctuation incessante entre les diverses écoles, les doutes en présence des problèmes les plus élevés de la philosophie, enfin les contradictions que je n'ai pas craint de reprocher au
un lilâme énergique conire les empiriques qui règlent leur Ihérapeuiiquc sur les songes et d'après le hasard. Mais il csl ù peu près certain que ce livre n'est pas de Galien.