De dieb. fr//.,iii, 6, t. IX, p
ET DE SES DOCTBT!fES PHIL090PHT0VES. 97
médecin de Pergame. Nais, si l*on pénètre plus avant dans la question, si Ton étndie avec soin l'histoire de la science à Tépoqne où Galien rédigeait ses ouvrages, on restera convaincu que cette versatilité dans les doctrines, que cette absence de fermeté dans les jugements et les opinions , tiennent beaucoup moins au caractère de Técrivain et à la nature de son esprit si étendu et même si puissant quand il s'agit de médecine, qu'aux circonstances au milieu desquelles se trouvait alors la philosophie. Le temps du dogmatisme était passé ; à la science proprement dite succédaient l'érudition, l'histoire, et surtout l'esprit de controverse \ Le scepticisme avait profilé de cette guerre intestine pour relever son drapeau ; c'est à cette époque que prit naissance la secte des nouveaux sceptiques.
Il n'est donc pas étonnant que Galien, au milieu des luttes qui affaiblissaient les grandes écoles de philosophie, bien loin de les relever, n'ait pas toujours su prendre un parli très-arrêté. Ne mérite-t-il même pas quelques éloges pour avoir essayé un éclectisme plus ou moins scientifique, dans un temps où les esprits les plus droits, fatigués de divisions interminables, ne trouvaient de refuge que dans le scepticisme ou dans un mysticisme absolu? L'éclectisme n'est pas une voie qui puisse jamais conduire à la vraie philosophie : c'est, du moins, un moyen de conservation, et, dans les mo-
1 . An temps de Galien, comme lui-même nous l'apprend dans son opuscule Sur V ordre de tet propres livres ^ on ne disputait pas de philosophie en rue de troufer la yérité, mais parce qu'on appartenait à telle on teUe seete par des liens de famille ou par des relations d'amitié.
ments de crise, un point d'appui pour les esprits incertains et pour les âmes inquiètes. D'ailleurs, comme logicien et comme historien de la philosophie, lors même que le reste de ses conceptions philosophiques serait sans valeur, ee que je suis loin de prétendre , Galien serait encore digne de notre reconnaissance et de notre admiration.
ET DES HiDEGllfS COMPILATEURS DANS LE BAS-EMPIRE.
L'État, c'est moi, disait Loais XIV ; la science^ c*e$t fums^ disent ou pensent la plupart des savants d*anjourd'bai : parole yanitease et mensongère, aussi bien dans la bouche des savants que dans celle du grand roi ; parole qui témoigne de beaucoup d'ingratitude et d*un peu d*ignorance. Non, la science, ce n*est pas vous ; la science, c'est Toeuvre de l'humanité tout entière ; c'est un héritage péniblement accru par les labeurs incessants des générations qui vous ont précédés, et qu'à votre tour vous deveï transmettre en y ajoutant le fruit de vos propres recherches. Quel naturaliste oserait dire : la science^ c'est moi, s'il se rappelle qu'il a pour prédécesseur Àristote, cet immortel génie, le plus grand peut-être parmi les plus grands? Quel médecin oserait dire : la science, c'est moi^ quand il prononce les noms d'Hippocrate, de Galien ou d'Harvey? Les astronomes, les physiciens, les chimistes, n'ont pas des ancêtres moins illustres ; il n'est personne en ce monde qui n'ait un maître, et personne qui soit tout
entier le fils de ses œuvres. Depuis la première création, le néant a perdu toute fécondité : ex nihilo nihiL Aussi, dans le domaine de l'esprit pas plus que dans celui de la malière, je ne puis croire aux générations spontanées; partout se fait sentir Tinfluence manifeste ou voilée de la tradition; c'est la loi même du développement de l'esprit humain, et je n'en veux d'autre preuve que le triste spectacle que nous présentent les peuples qui ont été soustraits à cette bienfaisante influence. Je ne prétends toutefois ni m'inscrire en faux contre les découvertes, ni supprimer les brevets d'invention; je ne suis pas de ceux qui interrogent l'histoire avec le dessein bien arrêté de trouver dans ses annales le moyen de déposséder l'homme que son génie ou un hasard heureux a mis sur la voie de quelque importante nouveauté; je suis même d'avis que les progrès réels dans les sciences datent du jour où les découvertes entrent définitivement dans le domaine historique, et deviennent pour le monde civilisé une propriété inaliénable ; mais je soutiens, afin de conserver à l'histoire tous ses droits, qu'il n'y a point de dé-* couverte, en apparence si imprévue et si isolée, qui n'ait, dans les temps antérieurs, poussé des racines plus ou moins profondes, qui n'arrive à son jour et quand tout est préparé pour la recevoir et la propager, ce II n'y a rien, dit Cicéron, qui ait été à la fois inventé et perfectionné. »
Ainsi, pour ne citer que quelques exemples et sans vouloir remonter jusqu'à l'origine des choses, c'est l'impression xylographique qui conduit à l'impression en caractères mobiles : c'est la marmite de Papin qui
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fi'esl transformée en machine à vapeur; si Harvey découvre la grande circulation , c'est que Galien avait découvert la petite, celle qui se fait à travers les poumons ; si remploi de Tétber comme agent anesthésique a conduit au chloroforme, ce sont les innombrables et curieuses tentatives des anciens pour supprimera douleur dans les grandes opérations qui ont conduit à découvrir Téther : non pas que M. Jackson ait lu les ancienSy mais parce qu'il a trouvé ce que tout le monde cherchait depuis des siècles; si M. Cruveilher ou M. Sappey ont pu écrire d'excellents traités d'anatomie, c'est queCloquet, Boyer, Bichat, Winslow, Vésale, Galien les avaient précédés ; et si Galien lui-même nous a laissé des preuves si éclatantes de sa science anatomique et de son habileté dans les dissections, c'est qu'il avait eu pour se diriger les écrits d'Aristote et ceux de tous les anatomistes de Técole d'Alexandrie. Enfin, pour nous rapprocher de notre sujet, si MM. Velpeau et Malgaigne ont pu écrire des ouvrages justement estimés surla médecine opératoire, c'est qu'Hippocrate, Galien,
Oribase, Paul d'Egine et bien d'autres leur ont frayé la route; par exception, M. Velpeau et M. Malgaigne le savent et le proclament. Assurément ni Galien, ni M. Cruveilher, ni M. Malgaigne ne se sont contentés de copier leurs devanciers ; mais c'est en obéissant au mouvement d'impulsion de la science que les uns et les autres se sont trouvés en mesure de nous donner des ouvrages qui ont été ou qui sont encore classiques.
Je suis plus que jamais frappé et plus que jamais affligé du discrédit dans lequel sont tombés, parmi les médecins, les études historiques et le goût de l'érudi-
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tion. Il y eut un temps où dominait Tesprit contraire : c'était celui où Ton aimait mieux accuser la nature qu'AristoteouqueGalien-jC'était le temps, par exemple, où Ambroise Paré croyait devoir se mettre sous la protection de Gelse et de Galien pour inventer de nouveau la ligature des artères. Mais entre la domination absolue de la parole du maître et les limites étroites de Tobservation personnelle, il y a un milieu à garder, et si nulle science ne réclame à un plus haut degré que la médecine l'observation et Texpérience, nulle peut-être n'exige plus impérieusement l'intervention de l'histoire, puisque cette science (pratique et théorie) repose sur une multitude de faits qui ne se produisent pas à volonté et qui ne se représentent presque jamais, ni dans les mêmes conditions, ni avec la même physionomie ; puisque la marche et le traitement des maladies varient suivant les temps et les lieux ; puisque des maladies qui ont depuis longtemps disparu de la scène pathologique t*enaissent, pour ainsi dire, de leurs cendres; puisqu'enfin là funeste expérience que nous avons des épidémies noua a appris qu'on ne parvient à connaître quelques traits du caractère de ces fléaux et qu'on ne trouve les moyens de les combattre avec quelque eflScacité qu'en les étudiailt dans toutes letirs ma* nifestations.
Oraver dans son esprit cet axiome^ que science c'est souvenance^ être cUrieux du passé et dti présent, aiiner les livres, se plaire dans le commerce des maîtres, analyser et enregistrer soigneusement tous les faits dont on est témoin, les comparer avec les résultais de l'observation d'autrui, tout cela c*est faire de l'histoire,
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c'est, du moins, en comprendre l'importance et contribuer à en réanir les matériaux.
Malavisé serait le médecin qui oserait dire que la pratique et les afiaires prennent trop de temps pour qu'on puisse accorder quelques instants à sa propre instruction et à celle des autres ; je le réduirais immédiatement au silence en lui mettant sous les yeux la publication qui m'a fourni une excellente occasion de rappeler l'attention sur l'utilité des études historiques. M. Brlati est un praticien très-occupé de Paris, un médecin ({ai Tit de ses malades, et dont le métier n'est pas de pâlir sur les manuscrits et de traiter les questions de critique et d'érudition. Eh bieni Mi Briau, en homme vraiment studieux, a trouvé le loisir de nous donner une édition fort estimable d'un ouvrage intéressant qui renferme en substance presque toute la chirurgie ancienne , ouvrage dont la lecture prouvera, une fois de plus, à tout homme qui n'est pas un admirateur fanatique de Véiat actuel de la science , qu'il y a un grand profit à tirer de la lecture des médecins grecs, et que le temps présent est plus voisin qu'on ne le pense du temps ancien.
Outre un texte généralement bien établi d'après les manuscrits, outre une traduction exacte et sévère, M. Briau a mis en tête de son travail une introduction de quatre-vingt pages dans laquelle il étudie les diverses questions que soulève l'examen de la vie et des écrits de Paul d'Égine, et ces questions sont, à vrai dire, les seules qu'il nous soit permis d'examiner ici. Laissant de côté les remarques de détails que je pourrais soumettre à mon savant confrère, je m'attacherai de
préférence à quelques considérations générales qui rentrent dans le domaine de l'histoire littéraire et de rhistoire de la médecine.
Paul , né dans Tlle d'Égine, florissait vers le milieu du septième siècle après J.-C; c'est là un point qui semble désormais acquis à la critique par les recherches de M, Briau. On croit généralement que Paul étudia à Alexandrie ; mais ce dut être, en tous cas, bien peu d'années avant la destruction ou la dispersion, sous la main des Arabes, des trésors de science et d'érudition rassemblés depuis des siècles dans la ville des Ptolémées. Suivant l'usage du temps, notre auteur voyagea, pour son instruction ou en vue du gain; c'est de là que, suivant quelques auteurs, lui vient son surnçm de périodeute ou ambulant [circulator) ; mais cette épithète paraît désigner plutôt le médecin praticien, celui qui va de maison en maison, par opposition au médecin théoricien, celui qui reste dans son cabinet. Paul jouissait, de son vivant, d'une grande réputation, et passait surtout pour un oracle auprès des sages-femmes, qui venaient de tous côtés le consulter dans les cas difficiles, et auxquelles il daignait donner ses conseils; c'est ainsi que s'exprime un auteur arabe qui nous rapporte cette particularité, dont je ne me fais pas l'éditeur responsable.
Paul ne paraît avoir composé que deux ouvrages: un Manuel médico-chirurgical (je le désigne ainsi parce qu'il est parvenu sans titre dans les manuscrits), divisé en sept livres, et un Traité des maladies des femmes. Ce dernier écrit a disparu dans le grand naufrage qui a emporté tant de productions, et des plus importantes,
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de la médecine ancienne ; du moins il a échappé jusqu'ici à toutes les recherches; qui peut dire, en effet, après les découvertes inespérées qui se succèdent, qu'un livre ancien est à tout jamais perdu? Le Manuel^ accueilli avec grande faveur par les Arabes et surtout par les Byzantins, qui en ont multiplié les copies, est arrivé jusqu'à nous. Deux éditions grecques, trois traductions latines, une savante traduction anglaise publiée par la société de Sydenham et due aux soins de M. le docteur Âdams, qui l'a enrichie de commentaires historiques précieux, attestent que cette faveur s'est perpétuée jusqu'à nous *.
Mais, à ne rien cacher, une telle popularité tient moins au mérite féel qu'au plan même de l'œuvre. Les compendium, les résumés, les abrégés ou les compilations dans le genre de celles d'Âthénée, de Stobée, de Photius^ ont de grandes chances de faveur, et dans l'antiquité ils ont porté le plus fatal préjudice aux ouvrages originaux, aux monographies, aux traités didactiques, plus d'une fois aussi les petites compilations ont fait oublier et par conséquent perdre les compilations plus volumineuses. Ainsi Âëtius et Paul d^Égine ont sans doute beaucoup contribué à faire disparaître plusieurs livres de la Collection médicale d'Oribase ; peut-être aussi Oribase lui-même a-t-il été la cause indirecte de la perte d'une grande partie de cette vaste ency-
1 . Paul d'Égine a été traduit de très-bonne heure en latin, rers la fin du ncuYième siècle ou au commencement du dixième. Une de ces antiques traductions se trouve au Mont-Cassin, où je l'ai copiée en grande partie. — Le Manuel t%i souvent cité parles auteurs latins de la première période du moyen âge.
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J06 PAUL D'ÉGIWE
clopédie, en publiant une Synopsis^ oU traité abrégé , en faveur de son fils Eustalhe* Gomme on ne lisait plus la Collection, on ne la copiait pas notiplus, et quelques lambeaux seulement sont arrivés jusqu'à nous dans des livtes échappés aux ravages du temps. Du reste , Paul ne dissitnule pas que c'est pour favoriser la paresse de ses contemporains qu'il a composé son Manuel.
Tout le monde a fait l'histoire des livres qui existent, et c*est tout sitnple. Personne n'a fait celle des livres perdus; du moins on n'a sur celte question que des essais partiels. G*est cependant uh sujet qui Ine paraît toujours de plus en plus curieux et instructif. S'il est bon, pour connaître la marche de l'esprit humain, de savoir ce qu'on lit, il n'est pas moins important de savoir ce qil'on rie lit pas ou ce qu'on ne lit plus, et de rechercher les causes qui successivement ont entraîné la ruine de telle ou telle série d'ouvrages.
Depuis l'invention de l'imprimerie, l'histoire des livres oubliés serait très-lohgue, celle des livres perdus serait au contraire très-coutte ; on ne conserve que trop de livres, lors tiiôme qu'ils ne servent absolument à Hen. Autrefois c'était tout le contraire, un livre otlblié ou peu lu était ordinairement un livre perdu pour jamais. Les dépôts publics étaient rares et assez mal tenus ; puis, quel copiste aurait eu la fantaisie de reproduire des exemplaires d'un ouvrage pour lequel il savait devoir ne point trouver d'acheteur? Aujourd'hui les libraires ne réimpriment plus, il est vrai, un livre que le public dédaigne, mais il se conserve toujours quelque exemplaire des premières éditions.
La destruction des livrcfe dans l'antiquité tient à