‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 11 sur 96 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Définition des passions. — Distinctions à établir entre les

émotions, les sentiments, les affections, les vertus, les vices et les passions.

S ti y a tant de confusion dans les choses c’est

qu on en laisse beaucoup trop dans les mots.

Le mot passion, d’après son étymologie <W0od, désigné une souffrance ou du moins une émotion produite en nous, tantôt par une impression venue du dehors, tantôt par une impulsion engenf rec dans notre intérieur. Dans les deux cas, cette émotion ébranle plus ou moins le cerveau , organe intermédiaire entre l’âme et le corps, et par lui est renvoyée sur tous les points de l’économie , à aide de nombreux conducteurs appelés nerfs.

DÉFINITION DES TASSIONS.

Toutes les affections vives , toutes les passions, ayant le triste privilège de rendre le corps malade non moins que l’esprit , ces deux termes s’emploient également en parlant du physique et du moral : ainsi l’on dit que les affections organiques du cœur sont souvent le résultat d'affections morales , et anciennement l’on donnait les noms de passion hypochondriaque et de passion hystérique à des maladies qui ont leur siège dans les hypochondres ou dans l’utérus.

Les passions , disent quelques auteurs, sont ainsi nommées, parce que l’homme ne se les donne pas, mais qu’il les subit, qu’il est soumis à leur action, qu’il y est passif

«Nous appelons passions, dit le docte et judicieux Bergier , les inclinations ou les penchants de la nature poussés à l’excès, parce que leurs mouvements ne sont pas volontaires : 1 homme est purement passif lorsqu’il les éprouvé; il n est actif que quand il y consent ou qu’il les réprime. »

Si les moralistes sont d’accord sur l’étymologie de ce mot, il n’en est pas ainsi de 1 acception qu’on doit lui donner , et par conséquent de sa

définition.

Le chef de l’école stoïcienne, Zénon, définit la passion , un trouble d’esprit contre nature , qui

détourne la raison de sa voie.

Galien, d’après les idées d Hippocrate et de I laton, considère les passions comme des mouvements contre nature de l’âme irraisonnable, et il les fait toutes provenir d’un désir insatiable. 11

ajoute quelles font sortir le corps de letat de santé.

Descartes les considère comme des mouvements produits par les esprits vitaux émanés de la glande pineale ( siégé de 1 ame, selon lui ) et qui viennent diversement agiter toutes les parties du corps humain.

Le plaisir nous émeut agréablement: nous nous portons vers lui ; la douleur produit sur nous un effet contraire : nous la fuyons. Cette attraction et cette répulsion ont été appelées mouvements de lame, non que Famé puisse changer de place (un étie immateriel n occupant pas de lieu), mais seulement pour indiquer que, dans son amour et dans son aversion , lame s’unit avec les objets ou s’en sépare, de même que le corps s’en approche ou s en éloigne. D après ces considérations , Bossuet et d autres moralistes chrétiens définissent les passions, «des mouvements de Famé, qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s’en éloigne. »

Selon Gall et Spurzheim, les noms à' affection et de passion ne conviennent nullement aux facultés primitives de lame. Le premier doit s’appliquer uniquement aux modifications que présentent les facultés, et le second a Fexcès de leur activité. Ainsi l’affection ne serait qu’un mode de qualité , la passion qu un mode de quantité .

Certains moralistes ont confondu les affections elles passions ; d autres ont cru devoir rassembler, sous le tilre de passions, une foule de travers d es prit habituels, et jusqu’à des caprices aussi futiles

que passagers. La plupart cependant ont réservé îe nom d’affections aux sentiments en quelque sorte passifs, tels que la tristesse, le chagrin, la crainte, et ils ont seulement qualifié de passions les sentiments éminemment actifs, tels que l’amour, la haine, la colère, l’ambition.

Quelques savants médecins prétendent que le besoin d’exercer les facultés de l’intelligence peut bien donner naissance à des goûts très-vifs , tels que celui de la poésie, de la peinture, de la musique; mais que ces goûts ne sont jamais poussés jusqu’à la passion. Malgré mon respect pour leur autorité , je ne puis admettre une opinion que des faits assez multipliés m’ont paru complètement détruire. J’ai eu, en effet, maintes occasions d’observer des peintres, des poètes, et surtout des musiciens, qui montraient pour leur art un penchant, un goût, une ardeur qui allait jusqu’au délire , jusqu’à une véritable et violente monomanie, terminaison funeste et malheureusement trop fréquente des grandes passions.

Ce désaccord qui règne entre les écrivains sur l’acception que doit avoir le mot passion provient bien certainement de ce que son étymologie lui donne un sens trop vague et même illimité. En effet, qui dit passion, dit souffrance, d’oû il suivrait que toute émotion éprouvée serait une passion.

Pour faire cesser une pareille confusion , il est absolument nécessaire de restreindre la signification de ce mot, et de bien préciser le sens qu’il

doit avoir. Sans cela, l’un dira d’une manière absolue que les passions sont bonnes; un autre, quelles sont nécessairement mauvaises; un troisième, quelles ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises , et que leur qualité dépend de l’usage qu’on en fait. «Toutes nos passions, dit Rousseau , son t bonnes quand on en reste le maître •

toutes sont mauvaises quand on s’y laisse assujettir. »

Avant d’indiquer la définition à laquelle je m arrête, je crois devoir présenter succinctement quelques considérations, dans le double but de justifier ma préférence, et de dissiper l’obscurité répandue sur ce point fondamental de la science.

L’homme est un être éminemment actif; il est sollicité à l’action tantôt par des impulsions intérieures, tantôt par des impressions venues du dehors et transmises à lame par les sens. De ces impulsions et de ces impressions résultent pour lui des besoins nombreux , mobiles de toutes ses actions. L’animal et l’enfant obéissent immédiatement a la stimulation du besoin; l’homme, j’entends ici l’homme complet, n’agit, ne satisfait habituellement ce besoin qu’après avoir jugé s’il peut ou s’il doit le satisfaire. L’homme est donc conduit par deux guides , le besoin et la raison : l’un qui le sollicite et le pousse, l’autre qui l’éclaire et le retient. Aussi la vie humaine n’est-elle, comme nous l’avons

, ,vu ’ clu une lutte presque continuelle entre le evoir et le besoin. Ajoutons que tout besoin trop vio eminent senti provoque en nous un désir d’une

égale violence, nous fait agir instantanément, aveuglément, contre notre devoir, notre intérêt, notre volonté : eh bien ! voilà la passion , qui n’est autre chose que la tyrannie d'un besoin .

Je dis d’un besoin : en effet, nous le verrons plus tard, l’homme n’est qu’un composé de besoins, et, pendant la fièvre de la passion, son esclavage, sa position passive, n’existe le plus souvent que parce qu’il n’a pas satisfait d’une manière harmonique ses autres besoins , qui , dans l’état normal, peuvent toujours servir de contre-poids à celui qui l’entraîne habituellement. Aussi , parmi les hommes privés de toute éducation , l’on voit constamment dominer les besoins de l’animal ; chez ceux qui n’exercent qu’une partie de leurs besoins supérieurs, autrement dit de leurs facultés intellectuelles , l’on voit ces facultés privilégiées se développer , par l’exercice , au détriment de celles qu’on a imprudemment négligées : c’est ainsi que la mémoire et 1 imagination courent les rues , tandis que le jugement et le sens moral sont excessivement rares. Enfin, les individus qui satisferaient exclusivement leurs besoins sociaux se trouveraient privés d’une foule de jouissances intellectuelles, et surtout de l’élément religieux, qui seul peut sanctionner la moralité de leurs actes.

En résumé, les passions ne sont que des besoins trop violemment sentis, que des désirs immodérés, que la tyrannie d’un besoin qui ordinairement fait taire les autres, quand il ne les contraint pas à le servir.

Voyons maintenant la distinction qu’il faut établir entre les émotions, les sentiments, les affections, les vertus, les vices et les passions.

Les émotions sont des excitations plus ou moins vives de notre sensibilité; elles sont agréables ou pénibles. Dans les deux cas, elles peuvent aller jusqu’à briser les ressorts de l’organisme; elles agissent alors à la manière des passions violentes, et deviennent même, par l’habitude , de véritables passions : aussi un moraliste judicieux, M. de Lévis , a-t-il remarqué que «de tous les besoins factices, le plus dangereux est celui des émotions. »

Les mots sensations , sentiments , perceptions , désignent également les impressions que les objets font sur lame, avec cette distinction, généralement admise, que la sensation s’arrête aux sens, que le sentiment va au cœur, et que la perception s’adresse a î intelligence. Tous les trois déterminent en nous des ébranlements nerveux, des émotions de plaisir et de joie, de douleur et de tristesse, sources premières de nos passions.

De même que le mot sentiment, celui à' affection (dérivé du verbe afficere , toucher, faire impression) indique simplement un mode de sentir, une manière quelconque d’être affecté. L’affection, dont le caractère habituel est une douce activité , se montre à chaque instant susceptible de divers degrés , et se métamorphose en ardeur, en impétuosité , en déraison , en passion. Chez la femme mere surtout, il n’est pas rare de voir l’affection portée jusqu’au dévouement , sorte de consécration

qui ia fait s’oublier elle-même pour se donner tout entière à l’être qui lui doit la vie.

Généralement pariant , on donne le nom de vices à la dégradation de nos sentiments, et celui de vertus à leur perfection. Quand les vices ne constituent pas des passions , ils n’en sont guère éloignés. La théologie les nomme péchés. Ce sont autant de retours vers l’animalité. Nous verrons ailleurs que les progrès du vice sont infiniment plus rapides que ceux de la vertu , et que leur habitude est également beaucoup plus forte et plus tenace.

Considérée sous le point de vue social, ia vertu est la conformité de notre volonté particulière à la volonté générale; c’est aussi une préférence habituelle de l’intérêt général àl’intérêt particulier. Cette préférence généreuse ne s’acquiert pas sans livrer de nombreux combats à notre égoïsme; elle atteste la force de l’âme, et c’est précisément pour cela qu’elle mérite le nom de vertu (1). Elle devient

(J) « Point de vertu sans combat, dit Rousseau. Le mot de vertu vient de force ; la force est la base de toute vertu. La vertu n’appartient qu’à un être faible par sa nature, et fort par sa volonté; c’est en cela seul que consiste le mérite de l’homme juste ; et quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l’appelons pas vertueux, parce qu’il n’a pas besoin d’effort pour bien faire. » Le vieux Montaigne , que Rousseau ne fait souvent que paraphraser, avait dit avant l’auteur d’Emile : « 11 semble que le nom de la vertu présupposé de la difficulté et du contraste, et qu’elle ne peult s’exercer sans partie. C’est à l’adventure pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal et iuste; mais nous ne le nommons pas vertueux : ses operations sont toutes naïfves et sans effort. ( Essais, liv. 2 , c. 2.)

tous Ses jours de pius en plus rare dans nos sociétés modernes. '

Aux yeux de la religion , la vertu est le triomphe de la volonté sur nos mauvaises inclinations ; c’est aussi la santé de l’âme , conservée par l’innocence , ou recouvrée par le repentir.

Les moralistes admettent quatre vertus principales, qu ils ont appelées cardinales, parce qu’ils les regardent comme le fondement de toutes les autres : ce sont la prudence , qui les dirige; la justice , qui les gouverne; la force, qui les soutient,

et la tempérance, qui les circonscrit dans de justes limites.

Les trois vertus théologales du chrétien sont la foi, Y espérance, et la charité, qui embrasse les deux autres, parce quelle est le lien d’amour qui unit i homme à l’homme , en unissant l’homme à Dieu.

Une remarque faite depuis longtemps , c’est que la plupart des vertus sont placées entre deux vices comme entre deux écueils; aussi, en voulant éviter l’un on tombe souvent dans l’autre, si l’on ne

se tient pas ferme dans cet étroit milieu qui les sépare.

Comme tous nos penchants naturels ou factices, les vertus mêmes peuvent donc dégénérer en passions, lorsqu’elles sont poussées à l’extrême, lorsqu d y a excès dans leur exercice. On reconnaît quelles sont arrivées à ce degré quand elles faussent le jugement ou quelles le paralysent.

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