CHAPITRE IL
Division des passions selon les moralistes et selon les médecins. — Théorie nouvelle des besoins.
ïi faut classer les passions pour les étudier, tout en reconnaissant que leur classification restera toujours imparfaite.
Les combats intérieurs de l’homme, cette lutte incessante qui règne entre ses penchants et sa raison, ont conduit Pythagore et Platon à reconnaître dans notre âme deux parties : l’une , forte et tranquille, assise dans la citadelle du cerveau, comme dans un olympe placé au-dessus des orages; l’autre, faible et farouche , agitée par les tempêtes des passions, et, comme la brute, se vautrant dans la fange des voluptés.
Cette division de la nature de l’homme, en raisonnable et en irraisonnahle , a aussi été adoptée par saint Paul , saint Augustin , et plusieurs autres Pères de l’Eglise; Bacon, Buffon, Lacaze, Font également admise, et on la trouve reproduite dans la distinction des deux vies animale et organique établie par Bichat. Quelques philosophes anciens ne se bornèrent pas à distinguer dans l’homme deux âmes, Fune supérieure et Fautre inférieure; ils en admettaient une troisième, et les localisaient de la manière suivante : Fàme raisonnable avait son
siège dans le cerveau; l’âme animale ou concupiscible , dans le foie; la vitale ou irascible , dans le cœur.
Suivant les stoïciens, les passions dérivent de Y opinion, soit de deux biens, soit de deux maux; ce qui constitue quatre passions primitives : le désir et la joie , la tristesse et la crainte ; ils les subdivisaient en trente-deux passions secondaires.
Les épicuriens réduisaient toutes les passions à trois : la joie , la douleur, le désir.
Pendant le moyen âge, la philosophie péripatéticienne, qui était en vogue, fit classer les passions d’après l’ordre de leur génération établi par Aristote : 1° amour et haine; 2° désir et aversion; 3° espérance et désespoir ; 4° crainte et audace ; 5° colère; 6° enfin , joie et tristesse.
Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme théologique, admet onze passions, qu’il classe dans l’ordre suivant: Y amour, la haine, le désir, Y aversion, la joie ou délectation , la douleur ou tristesse , Y espérance, le désespoir, la crainte, Y audace, et la colère . Les six premières , qui n’ont besoin pour être excitées que de la présence ou de l’absence de leur objet, y sont rapportées à Y appétit concupiscible , parce que le désir ( concupiscentia ) y domine. Les cinq autres, qui ajoutent la difficulté à l’absence ou à la présence de leur objet , sont rapportées à l’appétit Irascible, parce que la colère [ira) ou le courage (1) y trouve toujours quelque obstacle a surmonter.
(1) Les Grecs, qui les premiers ont établi cette distinction d'ap
Après avoir mentionné cette division, qui fut longtemps adoptée dans les ecoles , Bossuet pense , avec saint Augustin et le père Senault (1), que toutes les passions peuvent se réduire à une seule, qui est 1 amour. Ainsi, « la haine qu’on a pour quelque objet ne vient que de l’amour qu’on a pour un autre; le désir n est qu’un amour qui s étend au bien qu’il n’a pas, comme la joie est un amour qui s’attache au bien qu’il a ; l’audace est un amour qui entreprend ce qu i! y a de plus
Petlts> exprimaient la colère et le courage par le même mot (Oujaoç), parce que, chez les animaux, la colère est ordinairement la source et l’aliment du courage.
(1) «La raison, dit ce savant oratorien, nous force de croire qu’il n’y a qu’une passion, et que l’espérance et la crainte, la douleur et la joie sont les mouvements ou les propriétés de l’amour. Et, pour Je dépeindre de toutes ses couleurs , il faut dire que quand il languit après ce qu’il aime on l’appelle désir, que quand il le possédé, il prend un autre nom et se fait appeler plaisii, que quand il fuit ce qu’il abhorre on le nomme crainte, et que quand, après une longue et inutile défense, il est contraint de le souffrir, il s’appelle douleur; ou, pour bien dire la même chose en termes plus clairs, le désir et la fuite, l’espérance et la crainte sont les mouvements de l’amour, par lesquels il cherche ce qui lui est agréable, ou s’éloigne de ce qui lui est contraire. La hardiesse et la colère sont les^combats qu’il entreprend pour défendre ce qu’il aime; la joie est son triomphe, le désespoir est sa faiblesse, et la tristesse est sa défaite; ou enfin, pour employer les paroles de saint Augustin, le désir est la course de l’amour, la cramte est sa fuite, la douleur est son tourment , et la joie son repos : il s’approche du bien en le désirant, il s’éloigne du mal en le craignant, il satiriste en ressentant la douleur, il se réjouit en goûtant le plaisir; mais, dans tous ces états différents, il est toujours Jui-meme, et dans cette variété d effets il conserve l’unité de son essence. » [De l’Usage des passions).
division des passions. \ •>
difficile pour posséder l’objet aimé; l’espérance est un amour qui se flatte de posséder cet objet, et le désespoir un amour désolé de s’en voir privé à jamais; la colère est un amour irrité de ce qu’on veut lui ôter son bien , et qui s’efforce de le défendre, etc.; enfin, ôtez l’amour, il n’y a plus de passions, et posez l’amour, vous les faites naître toutes» {De la Connaissance de Dieu et de soi-même).
Toutes les affections, que Bossuet rapporte à l’amour, considéré comme besoin de posséder ce qui nous est agréable, La Rocbefoucauît, Helvétius , et d’autres moralistes les ont réduites à V amour-propre, ou plutôt à Y amour de soi, à X intérêt personnel.
Descartes reconnaissait six passions primitives, savoir : 1 admiration , Y amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse.
, ®.aPres de La Chambre, premier médecin de *;°uis XIII> ms passions humaines, soit quelles s elevent dans la volonté ou appétit intellectuel, soit quelles se forment dans Y appétit sensitif, peuvent être divisées en simples et en mixtes. Les simples, qui ne se trouvent que dans la partie irascible, ou ôien dans la partie concupiscible, sont au nombre de onze, savoir: l 'amour et la haine, le désir et Yaeersion Je plaisir et la douleur, Y espérance et le désespoir, la hardiesse et la crainte, enfin la colère. Les passions mixtes , qui procèdent à la fois des deux parties irascible et concupiscible, sont les neuf suivantes: la honte, Y impudence, la pitié, Y in-
# O'ùioh , 1 ennui , 1 émulation , la jalousie , le rcpentir, et 1 étonnement.
Quelques psychologistes avaient cru pouvoir admettre des passions simples et des passions composées , des passions physiques et des passions morales; mais, quand il s’est agi d’établir ce qui était absolument simple ou absolument physique, ils ne se sont plus entendus.
Les médecins modernes, s’occupant peu de la nature intime ou du nombre des principales passions, nombre toujours arbitraire, mais envisageant plutôt leur influence sur l’organisme, ont préféré les distinguer en agréables et en pénibles ; en violentes, en douces et en tristes ; en persistantes ou en passagères ; en expansives ou en oppressives ; en excitantes ou en débilitantes , etc.
Les économistes, les considérant dans leurs rapports avec le bonheur public, ont admis des passions permises et des passions défendues , ou bien encore des passions vertueuses , vicieuses et mixtes.
La religion distingue des péchés mortels et des péchés véniels (1). Quant à la législation, elle ne
(1) Les péchés peuvent tous se réduire à un seul, qui est Y amour désordonné de nous-mêmes. L’amour de nous, qui est bon en soi, devient dans ses écarts la source de toutes les infractions à la loi de Dieu. Les légères infractions constituent les péchés véniels, c’est-à-dire pardonnables ; les infractions graves , les péchés mortels , ainsi nommés parce qu’ils dtent à l’âme la vie de la grâce , jusqu’à ce qu’elle se soit régénérée parla pénitence et le repentir; on les appelle aussi les sept péchés capitaux , du latin caput , parce qu’ils sont les chefs, le principe, la source des autres péchés. \d orgueil, Y avarice, Y envie, la colère, la paresse, sont des péchés de l’âme; la gourmandise et la luxure , des péchés du corps. La
s’inquiète que de punir tes contraventions , les délits et les crimes.
Dans ses considérations générales sur les sentiments moraux, le brillant et ingénieux auteur de la Physiologie des passions , M. Alibert, reconnaît quatre penchants innés, qu’on peut envisager comme les lois primordiales de l’économie animale, savoir: 1° Y instinct de conservation; 2° Y instinct d’imitation ; 3° Y instinct de relation; 4° Y instinct de reproduction.
Notre savant physiologiste, M. Magendie, distingue des passions animales et des passions sociales.
M. Scipion Pinel admet des passions viscérales et des passions cérébrales ; et M. Marc les divise en innées et en factices ou acquises.
Dans un traite fort remarquable sur les Passions appliquées aux beaux-arts , M. Deüestre les divise en excentriques , en concentriques , et en concentricoexcentriques , suivant qu’elles agissent de dedans en dehors, de dehors en dedans, ou qu elles participent de ces deux modes d’action.
D après Gall , Spurzheim et d’autres phrénologistes, il y aurait autant dépassions que de facultés primitives; mais ces auteurs ne sont d’accord ni sur la distinction, ni sur le nombre de ces iacultés. Quoi qu’il en soit, Spurzheim partage les facultés humaines en affectives et en in-
• r fnce CIU ^ T a fiiix, selon saint Grégoire , c’est que « les P ies de 1 esprit sont plus graves , plus coupables, et que ceux îaiï portent avec eux une plus grande infamie. *
tellectuei les / puis il subdivise ces deux ordres , le premier, en penchants et en sentiments ; le second . en facultés perceptives et en facultés réflectives (1).
On a encore voulu faire admettre, 1° des instincts, comme expression de désirs matériels et organiques ; 2° des passions proprement dites, correspondant à des désirs moraux indépendants de la volonté, division aussi erronee en physiologie qu’en morale, puisque toutes nos fonctions sont essentiellement solidaires, et qu elles ne s’exercent que pour l’ensemble d’un être créé libre et intelligent.
Enfin, un laborieux et célèbre utopiste de nos jours, Charles Fourier, distingue douze passions primitives, qui, d’après son système, rendent l’homme sociable, le stimulent aux belles actions, et enfantent toutes les merveilles de l’industrie. Les cinq premières, appelées sensitives , parce
(1) Division topographique de Spurzheim.
Ordre 1. Facultés affectives. — Genre 1. Penchants : A. Alimentivité ; — B. Amour de la vie ; — 1 amativité ; — 2 philogéniture ; — 3 habitativité ; — 4 affectionivité ; — 5 combativité;
— 6 destructivité; — 7 secrétivité ; — 8 acquisivité; — 9 constructivité. Genre 2. Sentiments: 10 estime de soi ; — 11 approbativité; — 12 circonspection; — 13 bienveillance; — 14 vénération ; — 15 fermeté ; — 16 conscienciosité ; — 17 espérance; — 18 merveillosité ; — 19 idéalité ; — 20 gaieté ; — 21 imitation.
Ordre 11. Facultés intellectuelles. — Genre 1. Facultés perceptives : 22 individualité ; — 23 configuration ; — 24 étendue ;
— 25 pesanteur, résistance; — 26 coloris; — 27 localité; — 28 calcul; — 29 ordre; — 30 éventualité; — 31 temps; — 32 tons ; — 33 langage. Genre 2. Facultés réflectives : 34 comparaison ; — 35 causalité.
qu elles proviennent de nos sens, sont plutôt matérielles que spirituelles : ce sont elles qui d’abord excitent l’homme au travail et à l’industrie. Quatre autres passions, au contraire, plutôt spirituelles que matérielles, forment la chaîne de tous les liens sociaux, et font vivre l’homme dans ses semblables plus qu’en lui-même : ce sont l’amour, l’amitié, l'ambition, le famillisme ; les trois dernières, nommées distributives, sont la cabaliste, ou esprit de parti ; la papillonne, ou besoin de variété périodique; et la composite, ainsi appelée parce qu’elle naît de, 1 assemblage de plusieurs plaisirs des sens et de l’âme goûtés simultanément; elle crée l’enthousiasme, ou fougue aveugle, dans les travaux, en opposition avec la fougue réfléchie de la cabaliste. source précieuse des rivalités émulatives. L’usage des passions distributives est de foire concorder les ressorts sensuels avec les ressorts affectueux, et de servir de base à tout le mécanisme des groupes et séries passionnées. «Titrées de vices, quoique chacun en soit idolâtre, ces trois passions, dit Fourier, sont réellement des sources de vices en civilisation , où elles ne peuvent opérer que sur des familles ou corporations. Dieu les a créées pour opérer sur des séries de groupes contrastées ; elles ne tendent qu a former cet ordre, et ne peuvent produire que le mal si on les applique à un Otdre différent... Lorsqu’on connaîtra en détail ordre social auquel Dieu nous destine, on verra ^ e ces prétendus vices , la cabaliste , la papillonne ou alternante , la composite , y deviendront trois
gages de vertu et de richesse; que Dieu a bien su créer les passions telles que les exige l’unité sociale ; qu’il aurait tort de les changer pour complaire à Sénèque et à Platon; qu’au contraire, la raison humaine doit s’évertuer à découvrir un régime social en affinité avec ces passions. Aucune théorie morale ne les changera jamais ; et, selon les règles de la dualité d’essor 27, elles interviendront à perpétuité pour nous conduire au mal dans l’état morcelé ou limbe social, et au bien , dans l’état sociétaire ou travail sériaire, qui assure le plein développement des passions et de l’attraction. » Telle est l’analyse du système passionnel de Fourier, système dont je suis loin de garantir les merveilleux résultats. (Voyez le Traité de ï Association domestique agricole .)
Après cette longue nomenclature, qui atteste les efforts que l’on a faits pour arriver à une classification exacte des passions, je m’abstiendrais certainement d'en présenter une nouvelle, si elle n’avait reçu l’approbation de quelques savants , et si M. Casimir Broussais ne l’avait déjà adoptée dans son Hygiène morale.
Théorie des besoins.
Tout être organisé a des besoins : l’animal et le végétal ont chacun les leurs; qui oserait même affirmer que le minéral n’en a pas ? Quant à ceux de l’homme, ils nous apparaissent infiniment plus nombreux que ceux des autres créatures , par cela même que son organisation résume toutes les mer-
veilles des trois règnes. Dieu n'a rien fait d’inutile: l’existence des organes annonce donc l’existence de fonction js destinées tôt ou tard à entrer en exercice. Or, toutes les fois que nos appareils sont aptes à fonctionner, nous en sommes avertis par une certaine émotion , sorte de voix intérieure qui n’est autre chose que le besoin , vraie puissance motrice du mécanisme individuel comme du mécanisme social. Le besoin, une fois distingué, amène bientôt le désir; le désir la volonté, et la volonté la passion, qui, en dernière analyse, n’est autre chose qu’un désir immodéré, ou, comme on Fa déjà vu, que la tyrannie cl un besoin.
Dire que les besoins de l’homme sont très-nombreux, c’est en même temps reconnaître qu’il n’est qu’un composé de passions. Il y en a en effet dans tout son être; il y en a, en quelque sorte, dans tous les replis de son âme comme dans le moindre de ses organes, parce que, en vertu de l’union mystérieuse de l’âme et du corps, l’homme est tout entier dans chacune de ses facultés , aussi bien que dans chaque partie de lui-même. Permis à notre pauvre raison de le décomposer pour le mieux étudier; mais reconnaissons bien qu’il reste toujours essentiellement un.
D’après ces puissantes considérations , j’ai cru pouvoir rapporter toutes les passions humaines à trois classes de besoins :
1° A des besoins animaux;
2° A des besoins sociaux;
3° A des besoins intellectuels.
On peut sans doute, en thèse générale, dire que nos besoins sont bons , par cela même que Dieu nous les a donnés; mais ils ne restent tels, qu’autant que nous nous bornons à en faire un bon usage , et que nous parvenons à les gouverner, au lieu de nous laisser dominer par eux ; autrement , ils ne doivent plus être considérés que comme des passions.
Les besoins animaux ou inférieurs nous sont communs avec la brute : ce sont presque les seuls besoins de la première enfance de l'homme comme de celle des peuples.
Les besoins sociaux sont plus particulièrement accordés à l’homme qu’aux animaux , bien que ceux-ci lui donnent d’assez fréquentes leçons d’ardeur pour le travail, d’affection pour leurs maîtres , et surtout de reconnaissance envers leurs bienfaiteurs.
Quant aux besoins supérieurs ou intellectuels , ils sont presque exclusivement l’apanage de l’homme, qui ne les satisfait souvent , il faut l’avouer, que pour outrager Dieu , qui les lui a départis avec tant de largesse.
Une vérité dont il est malheureusement trop facile de se convaincre, c’est que, dans les pays même les plus civilisés, l’on voit encore aujourd’hui les masses obéir plutôt aux besoins inférieurs qu’aux besoins supérieurs, comme si l’homme n’avait pas une autre organisation et une autre destinée que la brute. D’où naît ce mal? de ce qu’une éducation complète et sagement progressive ne
vient pas de bonne heure donner à l’homme un corps sain et robuste, des sentiments généreux, un esprit droit et cultivé ; de ce qu’une éducation à la fois physique, morale et intellectuelle ne lui apprend pas à mettre en harmonie ses triples besoins comme animal, comme être sociable, comme être intelligent.