CHAPITRE IV
Influence des différents âges , — des sexes, — des climats , delà température et des saisons, — de la nourriture de 1 hérédité et de 1 allaitement, — des tempéraments ou constitutions, des maladies, — de la menstruation et de la grossesse, — de la position sociale et des professions,— de l'éducation, de l’habitude et de l’exemple, ~ du grand monde, de la solitude et de la vie champêtre, de 1 irréligion, — des spectacles et des romans, — des différentes formes de gouvernement, — de l’imagination.
C’est d’abord dans la constitution héréditaire de chaque individu, puis dans l’atmosphère physique et morale dont il est environné, qu’il faut chercher les causes de ses passions.
Un volume entier* ne suffirait pas pour développer les causes nombreuses qui favorisent ou qui déterminent le développement des passions (1) : je me bornerai donc à jeter un simple coup d’œil sur les principales. Cette étude, aussi curieuse que délicate, fera voir comment l’organisation et le
(1) Les causes des passions sont , comme celles des maladies , prédisposantes ou déterminantes , avec changement de rôles, c’est -
a diie que les prédisposantes peuvent devenir déterminantes, et vice versa.
CAUSES DES TASSIONS.
caractère de l’homme sont modifiés par la double
atmosphère physique et morale dont il est environné. Mais , avant d’entrer en matière , il est à propos de faire remarquer que ces diverses causes n’agissent jamais d’une manière tout à fait isolée, et qu’ainsi il faut bien se garder d’attribuer exclusivement à chacune d’elles l’induence composée qu’a dû exercer leur résultante.
Influence des différents âges.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs;
Chaque âge a ses plaisirs , son esprit et ses mœurs,
a dit Boileau , d’après Horace et la plupart des anciens moralistes. Quatre passions dominantes semblent, en effet, se partager la vie de l’homme : la gourmandise dans F enfance , F amour dans la jeunesse y F ambition dans F âge mûr , et F avarice dans la vieillesse. Cherchons les raisons physiologiques de ces diverses prédispositions , que l’on a toujours vues inhérentes aux quatre principaux âges de la vie.
Le Créateur, dans sa prévoyance , a voulu que l’instinct de conservation veillât principalement à favoriser le développement physique de l’enfant nouveau-né : aussi l’existence de cet être délicat n’est guère qu’une vie végétative partagée entre la nutrition et le sommeil. Chez lui, les digestions sont rapides, et les sécrétions abondantes: de là le besoin de réparer les forces sollicitant fréquemment l’appétit ; l’estomac ne saurait rester
inactif, et, pour peu qu’on le laisse pâtir, des cris de colère réclament impérieusement l’aliment qui lui est nécessaire. Bientôt les objets environnants viennent éveiller à la fois la mobile attention de l’enfant: au milieu de ses impressions aussi rapides que tumultueuses, il étend ses petites mains , il veut tout saisir et tout porter à sa bouche , comme plus tard il voudra tout briser. Vers la fin de la première année, c’est encore l’instinct de conservation qui excite en lui les accès de jalousie auxquels il se livre plus fréquemment qu’on ne le pense , c est surtout quand sa nourrice lui retire le sein pour le donner à un autre enfant qu’on voit tous ses traits se contracter, et ses bras débiles chercher a écarter 1 importun qui vient lui disputer la source où il puise la vie. Cependant, de cinq a sept ans, la jalousie peut provenir autant du besoin d affection que de celui de nutrition, et, à cet âge , 1 on voit assez souvent cette passion marcher sourdemen t, et revêtir, dès son début, un caractère chronique : alors les petits malheureux qui en sont atteints deviennent tristes et moroses ; leur appétit se perd; ils recherchent les lieux retirés et obscurs; ils fuient les jeux et les amusements de leur âge. La fraîcheur de leur teint disparaît; leur peau s étiolé; ils tombent dans le marasme, et, comme nous le verrons ailleurs, la mort vient lentement terminer cette sombre méîanco-
5 dont souvent les parents eux-mêmes n’ont pas deviné la cause.
/à C()lère et la peur, ressources des êtres fai-
blés, s’observent aussi très-fréquemment chez les enfants; mais, encore une fois, leur passion iapîus forte est la gourmandise, mobile que, clu reste, on emploie sans aucun discernement pour diriger leurs moindres actions.
A cette première période de la vie, où prédomine le système nerveux ganglionaire , succède l’adolescence , époque de transition qui nous conduit à la jeunesse. Cette saison de turgescence , pendant laquelle toutes les fonctions s’accomplissent avec un surcroît d’activité, se signale habituellement par l’affluence des passions excentriques, et surtout de l’amour. Lejeune homme, en effet, se jette avec fureur dans tous les plaisirs, comme s’il avait haie d’en tarir la coupe: ardent et téméraire, il ne trouve rien d’impossible; les grandes entreprises flattent ses espérances ; son courage s’aiguise par les obstacles, et, au milieu du péril, on le voit courir à la mort, qu’il affronte avec une fougueuse et insouciante intrépidité. Vaniteux et colère , il se révolte contre la censure; la moindre offense est à ses yeux une insulte grave; sévère , mais seulement pour les défauts d’autrui , insolent avec ses antagonistes, plein surtout de son petit savoir, il tranche d’un ton affirmatif les questions les plus ardues. D’un autre côlé , rempli de générosité et de désintéressement, rarement il consulte son intérêt personnel, rarement aussi il a recours à la ruse, et , s’il se porte à quelque acte blâmable, il en éprouve bientôt un vif regret. Personne ne se montre plus sensible que lui au mai-
heur de ses semblables: il embrasse la querelle de l’opprimé, et se révolte facilement contre le pouvoir qu’il juge tyrannique; toutefois, grand partisan de l’égalité, il ne parait guère aimer que l’égalité avec ses supérieurs. Mais, de tous ses besoins physiques et moraux, le plus actif, le plus impérieux est, sans contredit, l’amour, qui chez lui tend continuellement à déborder, de même que l’appareil sanguin qui prédomine dans sa volcanique organisation.
Lorsque la fougue de la jeunesse, en dépensant le trop plein de la vie , a ramené la sensibilité à de justes proportions, l’on voit ordinairement arriver la prudence, comme le calme après la tempête. À cette époque d’équilibre et de maturité , les transports de l’amour sont remplacés par les délices de 1 amitié; alors disparaît la folle prodigalité pour faire place au froid calcul : on n’obéit plus aux premières impulsions de son cœur; on réfléchit, on évite les fausses démarches, on mûrit ses desseins, on consulte avant tout son avantage et celui d’une famille qu’il faudra bientôt établir convenablement. G’est alors que l’homme devient ambitieux; il court après la for lune , les places, les honneurs , et , pour y arriver, il ne dédaigne plus d’employer la ruse et l’intrigue. Pendant l’âge mûr, ses habitudes commencent aussi à devenir plus sédentaires ; il se délasse des soucis de l’ambition par les plaisirs de la table ; placé enfin entre le jeune homme et le vieillard, il blâme les prodigalités de i un , et méprise la parcimon ie de Fan Ire.
Cependant la froide vieillesse amène insensiblement la détérioration de nos organes par l’atrophie et la solidification de nos tissus. Dans cette triste saison, dans cet hiver de la vie, les fonctions languissantes conservent à peine les forces nécessaires pour s’exercer; tous les rouages de la machine se détraquent successivement ; les sensations deviennent obtuses : Fouie , surtout, et la vue, éprouvent une perversion qui suffit pour rendre le vieillard morose et soupçonneux. Par un effet dû encore à l’instinct de conservation, l’infortuné, à mesure qu’il se sent dépérir, s’attache de plus en plus à la faible existence qui lui reste. Mais alors, comme les enfants et les malades , il devient égoïste; il concentre en lui presque toutes ses affections. Ce n’est pas qu’il soit tout à fait indifférent aux malheurs d’autrui; tuais, par un prompt et involontaire retour sur lui-même, il les regarde comme une portion de ceux qui l’attendent encore, ou bien il s’empresse de les mettre en comparaison avec les siens , qu’il trouve beaucoup plus insupportables. Enfin, triste, souffrant, inquiet de son avenir, dominé principalement par la circonspection, il épargne, il amasse, souvent même aux dépens de ses premiers besoins , pour un temps éloigné qu’il ne verra probablement pas (1).
(1) Nous ferons suivre cet aperçu de quelques documents statistiques relatifs au nombre et à la nature des crimes produits par les différents âges.
Sur 7,858 accusés, traduits pendant l’année 1839 devant les cours d’assises, 78 étaient âgés de moins de 16, ans; 1,227 , de
Influence des sexes.
Quoique 1 homme et la femme diffèrent autant au moral qu’au physique, cette différence n’est guère sensible pendant les dix premières années de la vie. Tous deux éprouvent alors les mêmes besoins , partagent la même ardeur pour les jeux de lent âge, tous deux ont encore la même mol* lesse de tissus, la mente souplesse de membres, la même allure, le même timbre de voix. Si pourtant on les observe avec attention , on trouve le petit garçon plus vif, plus turbulent , plus destructeur, plus entier dans ses volontés; la petite filIe PIus douce , plus timide , mais déjà plus coquette. Le premier, sollicité en quelque sorte par 1 instinct du combat, marche avec plus d’assurance, brandissant fièrement son sabre, ou faisant réson-
16 à 21 ; 1,360, de 21 à 25 ; 1,443. de 25 à 30 ; 1,070 , de 30 à 35 ; 880, de 35 à 40; 1,074, de 40 à 50; 484, de 50 à 60; 198 de 60 à 70; 41, de 70 à 80 ; 3 étaient octogénaires.
Ainsi, sur un nombre moyen de 1 00 accusés , on trouve que 34 avaient moins de 25 ans ; 32 , de 25 à 35 ; 34 étaient âgés de plus de 35 ans. En 1838, les proportions étaient : 34, 31 et 35^ Elles
se reproduisent à peu près chaque année, avec une régularité remarquable.
Les personnes avancées en âge commettent proportionnellement moins de crimes contre les propriétés. Ainsi, sur 100 accusés de plus de 60 ans, 34 étaient poursuivis pour crimes contre les personnes, 66, pour crimes contre les propriétés. Ces proportions sont de 29 et 71 pour les accusés de 40 à 60 ans ; de 23 et 77 pour ceux de moins de 21 ans. (Voir le Compte général de l’administration de la justice criminelle en France , pendant l’année 1839.)
ner son tambour ; la dernière , comme si elle éprouvait un avant-goût de l’amour maternel , prélude aux douces fonctions qu elle est destinée à remplir, en habillant avec art sa poupée chérie, objet de ses plus tendres soins. On dirait que, dès cet âge, se partageant l’empire du monde, l’homme se réserve la force et la gloire , et laisse a la femme la faiblesse et l’amour.
A l’époque de la puberté , qui est partout plus précoce chez la femme que chez 1 homme , ce deinier se fait bientôt distinguer par une structure carrée , des muscles saillants et vigoureux , une peau rude et velue, une voix grave et roite. La femme, au contraire , cet être délicat, conserve toujours quelque chose de la constitution propre aux enfants; ses membres perdent peu de leur mollesse primitive; sa peau reste lisse et ti ansparente ; un tissu cellulaire abondant vient arrondir plus gracieusement ses formes; un sang riche circule plus activement en elle; ses nerfs sont plus gros, mais moins fermes que ceux de l’homme; son système locomoteur est aussi moins développé, son appareil digestif moins volumineux et moins irritable. Cette différence dans la constitution répond exactement à celle que l’on trouve dans les attributs moraux des deux sexes : ainsi, généralement parlant, 1 homme résiste mieux à la fatigue; la femme suppôt te mieux la douleur. N’était-il pas juste que , nee pour souffrir davantage, elle s’accoutumât plus facilement à la souffrance ? Les petites peines ,
les contrariétés même l’irritent , il est vrai , mais les grands chagrins la trouvent presque toujours plus énergique que l’homme. Les passions, portées à l’extrême, sont encore plus délirantes chez la femme que ch*® l’homme, parce que l’homme vit davantage 60ns l’influence de son cerveau , et par conséavent de sa volonté; la femme, sous l’influence du tfstème nerveux ganglionaire , c’est-à-dire sous u prédominance du sentiment, qui ne raisonne pas. D’un autre côté, l’homme est intrépide, libéral et persévérant; la femme, craintive, économe et capricieuse. Gonflant dans sa force , l’homme est franc , impérieux et violent ; la femme est artificieuse, parce qu’elle sent sa faiblesse, curieuse, parce qu’elle craint toujours , coquette, parce qu’elle a aussi besoin de subjuguer : elle se défend avec ses pleurs, elle attaque avec ses charmes. La passion dominante dans l’homme, c’est l’ambition; dans la femme, c’est l’amour. Ce dernier sentiment, chez l’homme, dépend surtout du besoin des sens ; chez îa femme , il tient plutôt à un besoin du cœur. Quand en elle les sens parlent trop, on la voit aimer avec fureur; mais, par cela même, sa passion a peu de durée : l’amour maternel seul est inépuisable et ne vieillit jamais. Le besoin d’aliment est bien moins impérieux chez elle que dans l’autre sexe; la sensibilité, qui prédomine dans son appareil digestif, fait qu’elle s’accommode mieux d’une nourriture végétale, tandis que 1 homme préfère une nourriture animale, qui le rend plus robuste et en même temps plus far ou
ehe. La femme prend une moins grande quantii d’aliments , et digère plus vite : aussi ses repa « otent rien à l’activité de son corps ni à celle d< son esprit. La vue de nouveaux mets surexcite l’appétit déjà satisfait de l’homme*, la femme cesse de manger dès que la satiété commence à se faire sentir : c’est même un bonheur pour elle de ne pas satisfaire entièrement sa faim, poui. mieux subvenir à celle de son mari et de ms enfants. L’homme éprouve davantage le besoin de liqueurs spiritueuses , pour ranimer ses forces épuisées par la fatigue; la femme, par sa constitution , et par la nature de ses travaux, est moins portée vers ces stimulants : on la voit cependant en faire abus par habitude, et alors, comme dans ses autres écarts , elle ne tarde pas à perdre tous les caractères de son sexe. C’est assurément un spectacle bien rebutant que celui de l’homme plongé dans l’ivresse ; la femme, dans cet état, es( un objet encore plus hideux , et qui inspire le plus profond dégoût. Enfin , c’est sans doute à son système nerveux, plus sensible que consistant, que la femme est redevable de cette finesse de tact, de cette pénétration d’esprit qui lui fait rapidement saisir une infinité de nuances qui échappent à l’homme; mais cette exquise perception, s’attachant principalement aux dernières sensations, lui fait facilement oublier les premières , et l’empêche de saisir les rapports et l’ensemble : aussi , plus capable de sentir que de raisonner, elle excelle dans les ouvrages où domine la grâce et le senti-
ment; rarement elfe s'élève aux conceptions du
génie. Au dernier âge de la vie, le caractère de l’homme et de la femme se rapprochent comme celui du vieillard et de 1 enfant, fl reste bien encore à celle qui fut belle quelque ombre de coquetterie; mais elle reporte ordinairement son besoin d’affection sur le Dieu d’amour et de miséricorde qui ne la délaissera jamais (1).
(1) Les penchants criminels , ainsi que le remarque M. Guerry, son t plus tôt développés chez l’homme que chez la femme. Comparativement , ils acquièrent chez celui-ci une plus grande énergie entre 1 G et 21 ans. D’un autre côté, ils s’affaiblissent aussi plus rapidement que chez la femme, particulièrement après 35 ans. Sur 1,000 crimes commis par l’homme, on en compte au-dessous de 16 ans, 19; de 16 à 21 ans, 169; de 21 à 25 ans, 162. Sur un Pa^l nombre de crimes commis par les femmes, il ne s’en trouve, pour les mêmes âges, que 14, 135 et 158. Mais depuis 25 ans et surtout depuis 30 jusqu’à 50 , l’excédant devient plus élevé pour la femme. Sur 1,000 crimes, on en compte alors successivement pour elle, 185, 148, 117, 84, 66 ; tandis que pour l’homme, il ne s’en trouve plus que 182, 144, 91, 76 et 59. Après 50 ans, les rapports ne diffèrent presque plus chez les deux sexes, jusqu’à la (in de la vie ; c’est-à-dire que, dans un même nombre d’années, les hommes et les femmes commettent une fraction pareille du nombre total des crimes dont ils se rendent coupables pendant la durée entière de leur existence. ( Voyez Essai sur la statistique morale de la France.)
D’après le Compte général de la justice criminelle pendant l’année 1839, les 7,858 accusés traduits devant nos Cours d’assises se divisent en 6,409 hommes et 1,449 femmes : c’est pour ces dernières, la proportion de 18 sur 100. Cette proportion était exactement la meme en 1838, et elle est à peu près invariable.
Sui les 1,449 femmes, oG2 étaient accusées de crimes contre les personnes; 1,087 de crimes contre les propriétés. On compte îans la première classe 153 accusées d’infanticide, 24 accusées 1 empoisonnement , 10 accusées d’avortement ; et, dans la seconde, 472 accusées de vols domestiques.
Influence des climats , de la température et des saisons.
L'influence du climat sur le caractère et les passions des hommes est un fait qu’on ne saurait révoquer en doute, et dont l’observation remonte à la plus haute antiquité. Hippocrate, Platon, Aristote, Cicéron, etc., ont reconnu et proclamé que le climat contribue puissamment à déterminer la constitution physique et morale des différents peuples; Varron cite même un ouvrage d’Eratosthènes dans lequel ce savant cherchait à prouver que le caractère des hommes, et la forme de leur gouvernement, sont subordonnés à leur distance respective du soleil ; enfin Montesquieu , parmi les modernes, s’est complu à rajeunir ce système , dont Fauteur du Contrat social le regardait à tort comme l'inventeur.
Toutefois, cette influence du climat n’est pas tellement puissante , qu’on ne parvienne à la corriger parles autres modificateurs de l’organisme, notamment par l’éducation. 11 ne faut pas non plus perdre de vue que ce sont moins les différentes latitudes que la température habituelle des lieux qui doivent constituer les climats : c’est ainsi qu’on voit certains habitants des plaines d’un pays froid ressembler aux montagnards d’un pays chaud, et réciproquement. Quoi qu’il en soit, on classe ordinairement les peuples qui habitent notre globe en peuples des pays chauds , des pays froids , et des pays tempérés : chacune de ces divisions renferme
60 degrés. «Suyvant ce partage general du monde, dit le vieux moraliste Charron, aussi sont differens tes naturels des hommes en toutes choses, corps, esprit, religion, mœurs; comme se peust voir en ceste petite table; car les
Septentrionaux
«Sont hauts et grands, pituiteux, sanguins, blancs et blonds, sociables, la voix forte, le cuir mol et velu, grands mangeurs et beuveurs , et puissans ;
«Grossiers, lourds, stupides, sots, faciles, légers, inconstans ; peu religieux et devotieux;
« Guerriers, vaillans , pénibles, chastes, exempts de jalousie, cruels et inhumains.
Moyens
« Sont médiocres et tempérés en toutes ces choses , comme neutres , ou bien participans un peu de toutes ces deux extrémités, et tenans plus de la région de laquelle ils sont plus voysins.
Méridionaux
« Sont petits , melancholiques , froids et secs , noirs, solitaires; la voix gresle, le cuir dur avec un peu dé poli et crespus, abstinens, faibles;
«Ingénieux, sages, prudens, fins, opiniastres;
« Superstitieux, contemplatifs;
«Non guerriers, et lasches, paillards, jaloux, cruels et inhumains.
«Par tout ce discours (tiré en grande partie de
la République de Bodin, liv. 5, ch. 1) il se voyt qu'en
general ceux de septentrion sont plus advantagés au corps , et ont la force pour leur part; et ceux du midy en l’esprit, et ont pour eux la finesse; ceux du milieu ont de tout, et sont tempérés en tout.» {De la Sagesse , liv. 1 , ch. 44.)
La nature, qui, dans ses œuvres, ne procède que par des nuances infinies, n’est pas toujours d’accord avec les faits tranchés que nous offre cette division, due à un seul de ses agents; mais il suffit ici que les résultats généraux soient exacts.
L’air, l’eau et les localités doivent aussi être pris en considération dans l’appréciation de l’action du climat. « L’air d’Athènes, dit Cicéron , est vif, et c’est pour cela que les Athéniens sont vifs et spirituels; celui de Thèbes est épais, aussi les Thébains sont-ils lourds et puissants. » C’est pourquoi Platon remerciait les dieux de l’avoir fait naître Athénien et nonThébain. Plutarque remarque même que les habitants de la ville haute d’Athènes différaient beaucoup de ceux du Pirée. D’un autre côté, l’histoire est remplie de changements survenus dans les mœurs d’un même peuple , et souvent une génération diffère essentiellement de celle qui l'a précédée. Oui oserait attribuer ces révolutions à l’influence exclusive de la température et du climat?
Les médecins de toutes les époques ont également constaté l’action des saisons sur le développement de certaines affections périodiques : de là la distinction des maladies en vernales , estivales ,
automnales et hiêmales. Les et tels des saisons sur ie caractère et les passions ne sont pas moins constants. Qui n’a remarqué combien est grande l’agitation des aliénés au printemps et à l’automne ? Quel praticien n’a pas observé combien les brusques changements de temps , et surtout les orages, influent sur le physique et sur le moral des personnes qui vivent sous la prédominance du système nerveux? Qui ne sait, enfin, que les grandes chaleurs de juillet et d’août ont vu éclore nos plus grands événements politiques (1)?
Les recherches statistiques faites depuis quelques années sur la criminalité tendent à prouver qu’en France le plus grand nombre des attentats contre les personnes est commis en été; c’est en hiver qù’il y en a le moins ; le printemps et l’automne offrent un chiffre à peu près égal. De tous ces crimes, l’attentat à la pudeur est celui sur lequel l’influence des saisons est le plus évidente : sur 100 crimes de cette nature, on en compte, pendant l’été 36, au printemps 25, en automne 21, et en hiver 18, moitié moins qu’en été. On verra plus loin , dans le chapitre consacré au suicide , quelle est l’influence de la température sur la fréquence de cet acte. Quant aux crimes contre les propriétés , ils se présentent presque en ordre inverse des crimes contre les personnes , de sorte que souvent le minimum des uns coïncide avec le maximum des autres.
(1) Voyez la note A, à la fin cïu volume.
Influence de la nourriture .
De tout temps on s'est beaucoup occupé de l’influence de ïa nourriture sur la santé ; mais on n’a pas autant insisté sur les modifications notables qu’apportent les divers aliments dans le développement des caractères et des passions. Il est cependant bien prouvé qu’un régime animal exclusif, et l’usage des boissons fermentées , rendent les passions plus violentes ; tandis qu’une diète végétale, lactée, et la privation de ces mêmes liqueurs, ne tardent pas à émousser leur aiguillon. C’est à cette observation, qui remonte à la plus haute antiquité, que sont dus les abstinences et les jeûnes prescrits par les diverses religions. En diminuant l’excitation des systèmes nerveux et sanguin, les législateurs ont eu un double but: d’abord de prévenir les maladies auxquelles prédispose la continuité d’un même régime alimentaire, surtout quand il est trop stimulant ; ensuite de rendre les hommes plus calmes, plus doux, plus sociables. C’est ainsi que la loi judaïque interdit l’usage du porc, la loi mahométane celui du vin , et que le christianisme, infiniment moins rigoureux que certaines religions de l’Inde, ordonne deux jours par semaine des aliments moins nutritifs, ainsi qu’une abstinence et un jeûne très-modérés, la veille des grandes fêtes, et pendant les quarante jours qui précèdent l’époque où , sortant de son engourdissement , toute la nature se réveille pour entrer en fermentation.
Lorsque nous nous occuperons du traitement des passions, nous verrons les résultats avantageux qu’on peut obtenir dans le plus grand nombre des cas, à laide d’une alimentation appropriée au physique comme au moral des individus. Quant à présent, nous ne craignons pas d’avancer que si 3a medecioe peut modifier, changer meme entièrement la constitution par un régime longtemps continué, elle peut aussi, par le même moyen, corriger les plus mauvaises dispositions , surtout lorsqu on s’attache à les combattre de bonne heure. Nous verrons aussi combien la sobriété, en entretenant l’harmonie des organes, contribue au perfectionnement de l’intelligence, et que cest ajuste titre que cette vertu a toujours été considérée comme la source des autres , et
comme le plus sûr préservatif de la plupart des passions.
Influence de l hérédité et de Veillai tentent.
Les passions , les maladies , et la mort , sont un triple héritage que les parents transmettent à leurs enfants avec la vie : aucun des fils d’Adam n’a encore manqué, aucun ne manquera jamais de le recueillir . Les enfants sont-ils donc prédisposés au même genre de passions que les auteurs de leurs jours? Cest une question que je ne balance pas à résoudre par 1 affirmative. Le raisonnement seul m avait d abord conduit à cette conclusion : l’observation d un grand nombre de faits n’a de-
puis laissé à cet égard aucun doute dans mon esprit. La colère, la peur, l’envie, la jalousie , le liîjertinage (1) , la gourmandise et l’ivrognerie sont les passions dont j’ai vu le plus fréquemment la transmission héréditaire , surtout quand le père et la mère en étaient atteints tous deux. Dans le cas où les époux ont des penchants tout à fait différents, il arrive, pour les caractères, ce qui a souvent lieu pour les constitutions : les enfants n’ont presque aucune ressemblance avec leurs parents. C’est ainsi que le fils de Cromwell était Richard , aux moeurs douces et paisibles , celui de Charlemagne, un Louis le Débonnaire, et qu’en général les bis des hommes cle génie ne dépassent guère les bornes de la médiocrité. Aussi, toutes les objections qu’on pourrait faire contre l’hérédité des penchants , des sentiments et des facultés, ne sauraient avoir de valeur qu’autant que l’on tiendrait compte des dispositions du père et de la mère , ainsi que de l’éducation physique , morale et intellectuelle qui aura modifié l’enfant. Une dernière remarque, non moins importante, c est que le caractère de l’être qui procrée se propage à des générations entières, et se manifeste souvent bien plus chez ses petits-hls que chez ses propres enfants; autrement dit : que les enfants ont plus de ressemblance physique et morale avec ieuis aïeux qu’avec leur père et leur mère.
(1) On n’a que trop souvent constaté le penchant des enfants naturels pour le libertinage.
L’influence de l’allaitement est aussi un fait qu’on ne saurait révoquer en doute: « Depuis longtemps, dit Sylvius , j’ai observé que les enfants sucent avec le lait leur tempérament aussi bien cric leurs inclinations, et qu’à ces deux égards /ils tiennent autant de leur nourrice que de leur mère. » Cette remarque n’avait point échappé aux anciens, si habiles observateurs de la nature, et c’est une consider ation assez puissante pour déterminer toutes les mères à nourrir elles-mêmes, pourvu quelles ne soient affectées d’aucune maladie constitutionnelle (1), ni d’aucune passion invétérée, doublement transmissibles avec leur lait.
Lorsque les parents se trouvent dans la triste nécessité de confier leurs enfants aux soins dune étrangère , ils doivent donc ne pas la prendre au hasard, comme cela se fait journellement, mais la choisir cl après l’avis d’un médecin éclairé, qui examinera soigneusement si sa constitution et son caractère peuvent neutraliser ou du moins contre - balancer les prédispositions fâcheuses qu’apporte le nourrisson.
d) Paimi ces maladies, celles qui sont, le plus susceptibles etre transmises par voie de génération ainsi que par l’allaitement sont les suivantes : la syphilis , les scrofules , les dartres, la P a isie pulmonaire, les affections organiques du cœur, la parad, ’ 1 epilepsie , *a manie, la melancolie-suicide, l’hypochondrie, y ei ie, la migt aine, la goutte, la gravelle, la pierre, enfin les diasquiriheuse et carcinomateuse. Une mère, atteinte d’une , aladies , et qui s obstinerait à vouloir nourrir, ne ferait I empirer la constitution maladive de son enfant.
L’on me saura gré , sans doute , de donner ici le tableau des qualités physiques et morales d’une bonne nourrice. Je l’emprunte en grande partie à l’utile et consciencieux ouvrage publié par le docteur Maigne (1), et j’y joins quelques observations que j’ai été à même de faire dans une longue pratique.
Pour qu’une nourrice soit bonne, il faut qu elle réunisse les conditions suivantes:
1° Quelle soit jeune , c’est-à-dire âgée de vingt à vingt-cinq ans. Ne la choisissez pas si elle en a plus de trente, à moins que sa figure, sa peau et ses seins n’aient conservé leur fraîcheur, et l’œil toute sa vivacité.
2° Quelle soit habituellement bien portante , et née de parents sains , conditions indispensables à cause des maladies contagieuses ou héréditaires qu’elle peut transmettre à son nourrisson. (Voyez ci-dessus l’énumération de ces maladies.)
3o Que les membres supérieurs et inférieurs soient bien développés , et la poitrine suffisamment évasée. — Des membres vigoureux annoncent de bons viscères. -- — Une taille moyenne est plus avantageuse qu’une petite, et surtout qu’une grande.
4° Que les mamelles soient bien prononcées , et les bouts bien formés. — Le volume du sein n’est pas toujours une garantie de l’abondance du lait: c’est à celui de la glande mammaire qu’il faut s’en rapporter pour cette estimation. Cette glande est
(1) Choix et une nourrice; Paris, 1837, in-8°, deuxième édition.
beaucoup plus développée chez les brunes que chez les blondes , et c est pour cette raison que les premières sont généralement meilleures nourrices : leur lait est plus nutritif et plus abondant. — Refusez la femme dont les seins porteraient des cicatrices qui indiqueraient que ces organes ont été le siège d’anciennes affections. — Refusez également celle qui aurait un goitre. — Quant au mamelon, il doit avoir environ six lignes de longueur, et offrir la grosseur de l’extrémité du petit doigt, trop petit ou trop enfoncé, il ne peut pas être saisi par l’enfant, qu’on voit, dans ces cas, s épuiser en vains efforts.
5° Quelle ait de belles dents et l haleine douce. — De mauvaises dents altèrent la santé, par les douleurs souvent atroces quelles font éprouver; elles ont encore 1 inconvénient de rendre la mastication imparfaite, et, par suite, les digestions plus îaboi leuses , ennn , les aliments s’imprègnent de l’odeur de la carie , toutes conditions défavorables pour la sécrétion d’un bon lait. — La fétidité de l’haleine dépend fréquemment, ainsi que la carie, d’une affection chronique de la poitrine ou des voies digestives. Dans le premier cas , l’enfant aspirerait constamment un air vicié qui pourrait lui devenir funeste ; dans le second , comment Une femme qui, nécessairement, digère mal aurait-elle assez de vitalité pour nourrir un autre être dont 1 estomac est continuellement en action?
b Que son lait naît pas plus de quatre à cinq mois. Une nourrice accouchée îe jour même de
la naissance d’un nourrisson devrait, toutes choses égales d’ailleurs, obtenir la préférence. Ce cas étant assez rare , il faut choisir celle dont le lait est le plus jeune : un lait de cinq mois est déjà vieux; car il en aura dix-sept quand l’enfant aura un an. C’est un préjugé de croire qu’un nouveau nourrisson renouvelle un lait de dix à douze mois : pour avoir un lait nouveau , il faut une nouvelle couche.
7° Il est encore de la plus haute importance que Y habitation de la nourrice soit saine , surtout bien aérée , et placée dans une bonne exposition . — Un enfant est une plante délicate qui s’étiole si on la prive d’air et de soleil.
8° Quant aux qualités morales de la nourrice , qui exercent une si grande influence sur la santé comme sur le caractère futur de l’enfant , on doit tenir avant tout à ce quelle ait des mœurs pures , quelle ne soit adonnée ni à la colère, ni aux boissons alcooliques qui la provoquent. Outre que ces vices se transmettent avec le lait, je connais plusieurs exemples d’enfants morts de convulsions pour avoir pris le sein de leurs nourrices quand elles étaient ivres , ou peu d’instants après qu’elles s’étaient livrées à un accès de colère (1). — Il est encore nécessaire que la femme qui allaite soit heureuse dans son ménage, que son mari soit bien portant ,
(1) Dans l’espace de quatre années, une jeune femme perdit subitement ses deux enfants et un nourrisson, pour .leur avoir donné le sein immédiatement après un violent emportement.
et cpu’ elle-même ait habituellement de la gaieté dans le caractère. Celle qui vivrait sous Fempire de la tristesse, de Fimpatience, de la haine ou de la jalousie (1) , ne saurait être une bonne nourrice, non plus que celle qui n’aimerait pas son nourrisson.
L’on tiendra aussi à ce que la femme à laquelle on va confier l’existence d’un enfant ait beaucoup d’ordre et de propreté , qu’elle ait un peu d’aisance, une nourriture saine, et qu’elle ne soit pas obligée de se livrer habituellement à des travaux pénibles, qui appauvriraient nécessairement son lait.
H faut enfin que l’on puisse assez compter sur sa prudence et sa probité pour être certain qu’elle ne prêtera jamais son sein à un enfant étranger, et qu’elle préviendra les parents aussitôt qu’elle se croira enceinte, ou qu’elle verra ses menstrues venir abondamment pendant qu’elle nourrit. Dans ces deux circonstances, surtout dans la première, le lait n’est plus assez abondant; et, s’il n’est pas devenu un poison , comme le croit le vulgaire , sa qualité n’en est pas moins détériorée. 11 faut alors se hâter de faire choix d’une nouvelle nourrice , qui réunira le mieux les conditions sur lesquelles nous venons d’insister.
(1) Parmentier et Deyeux ont constaté qu’à la suite des affections vives de Pâme, le sein n’élabore plus qu’un fluide séreux, fade et jaunâtre , au lieu d’un liquide blanc , doux et sucré.
( - A U S E S E b PASSIONS.
Influence des tempéraments , ou plutôt des constitutions (1).
Le chaud, le froid, le sec et l’humide, tels étaient les éléments que les anciens reconnaissaient comme principes constitutifs de nos corps. Ils admettaient aussi quatre humeurs principales correspondant à ces éléments: c’étaient le sang , qu’ils disaient être chaud et humide; la bile , chaude et sèche, la pituite , froide et humide; la mélancolie ou atrabile , froide et sèche. De là, leur division des tempéraments en sanguin , bilieux , pituiteux 3 et mélancolique. Ils désignaient aussi, sous le nom de tempérament tempéré , cet état idéal où toutes
(1) C est à tort que, dans le langage medical, on emploie encore le mot tempérament pour désigner la constitution d’un individu. En effet, lorscju on parle d’un tempérament nerveux ou sanguin, on veut désigner la prédominance du système nerveux ou du système sanguin sur les autres systèmes; mais dès qu’il y a prédominance, il n’y a plus tempérament , expression qui. à la lettre, signifie modération, mélange, équilibre, comme le mot intempérance désigne un excès quelconque. 11 vaut donc mieux se servir du mot constitution , comme on le fait depuis quelques années. Pour plus d’exactitude encore, et pour éviter les méprisés qui pourraient avoir lieu dans les observations ou dans les consultations médicales, on devrait dire : telle personne est douée d’une constitution forte ou bien délicate , arec prédominance de l appareil nerveux , digestif , ou locomoteur, suivant celui qui surabonde. Quant à la force de la constitution, je pense, avec M. le professeur Rostan, qu’elle consiste, non dans l’énergie des contractions musculaires, mais dans la faculté de résister aux causes des maladies et de destruction : c’est la robustezza des Italiens; ce sera peut-être un jour la robusticité des Français.
les forces de l’économie humaine se balancent de manière à offrir Firnage de l’équilibre parfait.
Aujourd’hui qu’on ne croit plus aux quatre éléments des anciens, ni à leurs quatre humeurs, on a cessé de limiter le nombre des tempéraments , et l’on reconnaît que la prédominance des principaux appareils organiques caractérise seule les différentes constitutions. Nous ajouterons que si Faction de ces divers appareils est tellement prépondérante que le jeu des grandes fonctions se trouve notablement enrayé, il n7y a plus alors constitution , mais véritable maladie. Hâtonsnous de passer en revue les principaux tempéraments, que nous désignerons désormais sous le nom de constitutions , et signalons les prédispositions morales qui coexistent avec chacun d’eux. Ces prédispositions , dont la connaissance est aussi utile au magistrat , au prêtre et au législateur qu au médecin, ne sauraient nous empêcher de flétrir le crime et d’admirer la vertu ; mais elles nous conduiront à adopter pour base de nos jugements cette maxime éminemment chrétienne : « Sévérité pour soi , indulgence pour autrui. »
Constitution ou prédomine l’appareil digestif (tempérament
bilieux des anciens).
Que la prédominance de l’appareil digestif soit plus ou moins dépendante d’une organisation particulière de l’encéphale, toujours est-il que les individus qui vivent sous cette prédominance
présentent certaines dispositions morales et intellectuelles presque aussi constantes que les signes physiques qui les distinguent. Une taille médiocre, une attitude hère, une physionomie pleine d’expression, des yeux vifs et perçants, des sourcils épais, un teint, basané, des cheveux plus ou moins noirs tombant avant lage, une peau chaude et velue, un pouls dur et fréquent, des veines sous-cutanées saillantes, des muscles prononcés et doués d’une grande puissance de contraction : tels sont les caractères extérieurs de l’homme qui a la constitution clans laquelle prévaut l’appareil digestif.
Les nuances que présente son moral ne sont pas moins tranchées. L’ambition est sa passion dominante ; on le voit , plein d’espérance ei d’ardeur, renverser violemment les obstacles qui s’opposent à son élévation; ou bien , hypocrite profond, se glisser furtivement au pouvoir , et s’y maintenir avec adresse. Le désir de la gloire qui dévore son cœur se porte- 1- il sur les conquêtes intellectuelles , son jugement rapide pénètre les profondeurs de la science ; son attention soutenue lui en fait découvrir les moindres rapports, et son ardente imagination le rend capable de deviner la nature, ou de la reproduire avec autant de chaleur que de vérité. Après l’ambition , la passion à laquelle sont le plus enclins les individus de cette constitution est bien certainement la colère, qui, chez eux, se termine ordinairement par la haine et la vengeance, comme
CAUSES DES PASSIONS. Gi
on voit la violence de leur amour dégénérer en la plus terrible jalousie. La prédominance organique dont nous venons de voir l’influence morale est sans contredit celle où Ton rencontre le plus grand nombre de ces hommes éminemment sensibles, actifs et persévérants qui ont remué le monde par leur génie, leurs vertus ou leurs crimes : tels étaient Alexandre, César, Brutus , Mahomet, Richelieu, Cromwell, Charles XII, Pierre le Grand , et Napoléon.
Constitution où prédominent les appareils de la circulation et de la respiration (tempérament sanguin).
Les organes extérieurs n’étant que la saillie des organes intérieurs, un cœur volumineux et dévastés poumons s’annoncent par une poitrine large , bien développée, et médiocrement chargée d’embonpoint. Les individus qui vivent sous cette double et inséparable prédominance ont, par la même raison , le teint vermeil, la physionomie animée, la respiration grande et facile, le pouls développé, vif et régulier; la peau blanche, habitue use et parsemee de veines bleuâtres légèrement saillantes; leur taille est avantageuse; leurs formes sont douces , quoique bien exprimées ; leurs chairs assez consistantes, et leurs cheveux blonds ou châtains.
Chez les gens dits bilieux, la susceptibilité nerveuse est ïorte et durable; chez les sanguins, au contraire, elle est prompte et fugitive. Aussi, fa-
eiiement affectés par les Impressions que les objets extérieurs font sur eux , ils passent rapidement d’une idée à une autre; leur imagination est vive et brillante, mais leur esprit manque de force et de profondeur. Doués d’une conception facile et d’une mémoire plus prompte que fidèle, ils sont par cela même peu capables de méditations profondes , et ne se font guère remarquer par une vaste érudition. Ils sont fougueux dans leurs goûts comme dans leurs plaisirs : l’amour, la table, le jeu, la chasse, le luxe, voilà leurs délices; mais, dans toutes leurs passions, on les voit apporter plus d’ardeur que de constance ; les chagrins même qu’ils ressentent le plus vivement ne laissent chez eux que des traces peu durables. Enfin, spirituels, enjoués, bons et affables, ils sont en ce monde les plus heureux des mortels, parce qu’ils en sont les plus insouciants, les plus volages et les plus aimables.
Constitution où prédomine îe système nerveux (tempérament
nerveux).
Les individus de cette constitution ont en général le corps grêle et élancé , avec des membres presque atrophiés, sur lesquels les muscles apparaissent comme des cordes. Leur foie est pâle et peu volumineux, leur peau sèche et décolorée. Chez eux, le pouls, habituellement faible, concentré et filiforme, s’accélère à la plus légère émotion, ainsi qu’à la moindre variation atmo-
sphérique ; l'appétit est faible et capricieux, la digestion lente , pénible , souvent incomplète ; les urines sont claires , pâles et fréquentes ; le sommeil est troublé par les rêves les plus chimériques.
La vivacité de leurs sensations, la volubilité de leur langage, la rapidité de leurs gestes, la promptitude, et surtout la variabilité de leurs déterminations, suffiraient pour les faire reconnaître. Peu
aptes aux travaux qui exigent une certaine dépense
de force musculaire, ils éprouvent une fatigue excessive au moindre exereice; mais, par compensation, le développement et l’activité de leur système nerveux coïncide avec beaucoup d’intelligence et une exquise sensibilité : on les voit réussir dans les beaux-arts et dans presque toutes les branches de la littérature.
Chez eux, l’amour est, avant tout, un besoin du cœur qu’ils ressentent ardemment; l’affection, c est leur vie; mais s’ils cessent d’aimer avec tendresse, ils haïssent bientôt avec fureur. Enfin, leur irritabilité, non moins vive au moral qu’au physique , est pour eux un triste apanage en ce monde , où la somme des douleurs surpasse de
. . plaisirs : aussi, impatients et
jaloux, parce qu’ils sont faibles; tristes et difficiles, parce qu’ils souffrent; changeants et fantasques, Parce qu’ils cherchent toujours une position meilre, ceseties, plus à plaindre qu’à blâmer, sont rarement heureux, et font peser sur les autres inquiétude et le besoin d’émotions qui les dévo-
Constitution où prédomine l’appareil de la locomotion (tempérament musculaire ou athlétique).
Si , par une éducation physique convenablement dirigée , ou par des circonstances fortuites , les individus chez lesquels prédominent les appareils circulatoire et respiratoire se livrent à des travaux qui exercent beaucoup les organes du mouvement , un sang riche , incessamment projeté dans le système musculaire, en augmentera bientôt le volume et l’énergie. D’un autre côté, comme il faut des os solides pour former des points d’appui suffisants à des muscles vigoureux , et de forts ligaments pour unir les articulations , les systèmes osseux et fibreux acquerront un développement proportionne. La constitution sanguine , ainsi modifiée , pourra se transformer en prédominance musculaire ou athlétique. Cette prédominance, dont l’hercule de Farnèse offre le prototype, se distingue par des caractères assez tranchés. La tête est proportionnément petite, et le front peu développé; le cou, au contraire, est volumineux et renfoncé, surtout en arrière; les épaules, larges et arrondies, présentent des éminences et des dépressions; la poitrine est remarquable par son ampleur et le développement des pectoraux ; les muscles du dos et des lombes sont également trèsprononcés, et laissent dans leur intervalle un vaste sillon au fond duquel on voit se dessiner la colonne épinière. Quant aux poignets, aux genoux et
aux malléoles , ou Ton ne trouve que des ligaments
et des tendons qui apparaissent en relief sous la peau , ces diverses parties semblent grêles relative-
ment au reste des membres, sur lesquels les muscles forment des saillies considérables. Les indi-
vidus ainsi constitués ne sont pas, en général, d’une haute stature; leur tissu cellulaire est peu chargé de graisse; leur peau est dure et basanée.
Chez eux la sensibilité est presque nulle, l’intelligence obtuse; la puissance de l’appareil locomoteur, la force prodigieuse dont ils sont doués , semblent diminuer d’autant l’activité du système nerveux : aussi leur peu d’aptitude aux travaux intellectuels se lit-elle sur leur physionomie, habituellement impassible. Patients, débonnaires même, ils sont difficiles a émouvoir; mais rien ne saurait leur résister quand une fois ils sont sortis de leur calme habituel. On croit vulgairement qu’ils sont très-aptes aux plaisirs de l’amour; c’est une erreur à laquelle la fabuleuse paternité d’Hercule a pu donner cours : les forts de la halle, dont la constitution se rapproche Je plus de celle des athlètes, n’offrent rien de remarquable sous le rapport de cette aptitude. Les organes digestifs , au contraire , jouissent chez ces hommes d’une grande énergie, et c’est parmi eux qu’on a de tout temps rencontré les plus grands mangeurs. Tels furent, dans l’antiquité, Milon de Crotone Vltelllus; tel étalt> de nos jours, le grenadier
Constitution dans laquelle prédomine l’appareil de la génération.
Cette constitution , qui coïncide presque tou» jours avec un développement remarquable du cervelet (1), se rencontre plus particulièrement chez les sanguins et les sanguins bilieux; on l’observe aussi plus fréquemment chez l’habitant des grandes villes que chez les gens de la campagne. Les individus qui Font reçue en partage ont , en général, le corps maigre; leurs membres sont peu volumineux, mais velus; leur barbe est noire et serrée, leur regard lascif, leur voix grave et sonore.
Les désirs érotiques qui les poursuivent pendant le sommeil comme pendant la veille ne tardent pas, s’ils les satisfont, à devenir de plus en plus exigeants et à les précipiter dans tous les
(1) Les résultats de la castration prouvent d’une manière incontestable la corrélation du cervelet avec les organes génitaux. Chez les eunuques , en effet, qui, comme on le sait, conservent le visage imberbe et la voix féminine, le cervelet, arrêté dans son développement, ne parvient guère qu’à une faible dimension , landis qu’il en acquiert une ordinaire, si l’opération n’a été pratiquée que longtemps après la puberté. Cette observation a été également faite sur les animaux domestiques, que l’on mutile afin de les rendre plus dociles, plus tendres et plus gras. D’un autre coté, on a vu des congestions du cervelet produire le priapisme, et des lésions de sa substance déterminer immédiatement la paralysie des organes génitaux. Les expériences récentes, qui tendent à prouver que le cervelet est le régulateur des mouvements, ne sauraient infirmer l’activité de son influence sur la faculté génératrice.
écarts do libertinage. Ils ne sauraient donc s’appliquer trop tôt à modérer l’ardeur d’un penchant dont les excès épuisent 3e corps, abrutissent Fintelligence, et font oublier tous les devoirs pour quelques instants de plaisir.
Constitution atonique avec prédominance du tissu cellulaire (tempérament pituiteux des anciens, tempérament lymphatique des modernes).
La surabondance du tissu cellulaire, jointe à l’inertie de tous les appareils dont nous venons d’étudier la sur-activité, forme une dernière constitution dont l’influence sur le moral est très-remarquable.
Un embonpoint difforme, des chairs molles et boufnes , une peau lisse, décolorée, dépourvue de poils, des yeux ternes et sans expression, des lèvres volumineuses (la supérieure surtout), des cheveux plats, cl une couleur blonde ou cendrée, tels sont les signes extérieurs de la langueur des grandes fonctions. En effet, les personnes qui présentent ces caractères ont en même temps le pouls lent, mou, facile à déprimer; la respiration gênée, la digestion paresseuse, les mouvements tardifs et pénibles, le sommeil long et profond.
Au moral, même inertie : sans mémoire, sans pénétration , quoique douées d’un certain jugeaient, elles ne montrent aucun goût pour les sciences et les arts, qui font le charme de la vie; insensibles à l’aiguillon de l’amour comme à celui
de la gloire , elles aiment à s’envelopper de leur paresse , et à rester solitaires dans un continuel repos; difficiles à mettre en colère, faciles à apaiser, oubliant aisément les injures, douces et bonnes enfin, autant par complexion que par habitude, elles n éprouvent ni l’extrême joie, ni l’extrême douleur, et restent étrangères aux grands vices ainsi qu’aux grandes vertus.
Constitutions mixtes.
Les différentes constitutions dont je viens d’énumérer les caractères physiques et les influences morales se rencontrent rarement dessinées d’une manière aussi tranchée. Rien de plus commun que de les trouver combinées deux à deux, trois à trois, et formant ainsi les constitutions mixtes , connues naguère sous les noms de tempéraments sanguin, bilieux, ou bilioso-sanguin, bilioso-nerveux, etc. 11 faut encore remarquer que l’homme, étant continuellement modifié par tout ce qui l’environne , sa constitution , non-seulement ne saurait longtemps rester la même, mais encore quelle peut subir une entière métamorphose. Ainsi , sans parler des changements notables apportés par les différents âges , qu’un individu purement sanguin aille habiter les pays chauds , sa constitution deviendra plus ou moins bilioso-sanguine, et même quelquefois tout à fait bilieuse; qu’il séjourne, au contraire, quelque temps dans un pays, ou seulement dans un
iocai froid , humide et peu aéré , son corps , saturé des liquides ambiants, éprouvera une diminution marquée dans 1 activité des principaux appareils, et finira même par s’étioler complètement, comme le végétal qui vit sous l’influence d’un air brumeux. Encore une fois, ies constitutions simples, dont j’ai présenté les types dans le cours de cet article, sont très-rares, si on les compare aux constitutions mixtes que nous donne l’atmos-
phère physique et morale dans laquelle nous vivons.
On conçoit, du reste, que dans ces diverses combinaisons, le caractère des individus offrira des nuances qui varieront en raison de la nature des composants. Ainsi, qu’une constitution nerveuse bien prononcée se trouve associée à celle où domine fortement l’appareil digestif, on verra le système ganglionaire, vrai cerveau abdominal, communiquer à l'intelligence et aux passions une vivacité , une énergie , une opiniâtreté empreinte d une tristesse maladive , et , suivant les circonstances, qui font aussi les hommes, il naîtra de cette alliance des tyrans soupçonneux et vindicatifs, tels que Tibère et Louis XI, ou des génies malheureux, passionnés pour l’indépendance et la solitude, tels que le Tasse, Pascal, Young, Gilbert, Zimmerman , J.-J. Rousseau et lord Byron.
Influence des maladies.
L influence des maladies sur le moral se lie tout
naturellement à celle des constitutions , qui ellesmêmes sont déjà une prédisposition à des maladies en quelque sorte déterminées. L’on remarque, en effet , que les personnes qui vivent sous la prédominance de l’appareil digestif sont plus particulièrement atteintes de phlegmasies du tube intestinal et du foie (1); leurs maladies sont graves, accompagnées de délire, et ont une grande tendance à devenir chroniques. Les personnes sanguines éprouvent plutôt des hémorrhagies , des inflammations suraiguës du cerveau et des organes thoraciques. L’hypertrophie du cœur est l’affection à laquelle elles sont le plus sujettes.
Les hommes d’une constitution athlétique sont prédisposés à tous les accidents de la pléthore , qui favorise la congestion des organes contenus dans les trois grandes cavités. La résolution de leurs maladies est en général très-difficile; ces colosses sont promptement abattus, et résistent beaucoup moins à un traitement débilitant que des êtres en apparence beaucoup plus faibles. Chez les individus appelés lymphatiques, les maladies revêtent un caractère de langueur fort remarquable, et passent presque toutes à l’état chronique ; les engorgements glanduleux sont surtout très-fréquents parmi eux. Enfin , la classe entière des névroses est le triste apanage des
(1) Ubi fluxus , ibi stimulus est la réciproque de cet aphorisme non moins vrai, et d’une application si fréquente dans la pratique médicale : Ubi stimulus, ibi fluxus.
personnes chez lesquelles le système nerveux est trop développé et trop sensible : aussi , quand cette dernière constitution se trouve associée à celle où domine l’appareil digestif, pour peu qu’un des viscères abdominaux soit affecté, elle dégénère en ce qu’on appelait autrefois tempérament atrabilaire ou mélancolique , et que l’on regarde aujourd’hui, avec raison, comme une ma ladie héréditaire ou acquise.
Nous avons assez étudié les nuances souvent imperceptibles qui séparent la constitution de la maladie; voyons maintenant les diverses influences qu’exerce ce dernier état sur le caractère des individus.
Les modifications morales apportées par les maladies diffèrent suivant que celles-ci sont aiguës ou chroniques. Au début des premières, sou vent même quelques jours avant leur invasion , i! n’est pas rare d’avoir déjà dans le caractère moins d’égalité et de douceur; l’esprit est paresseux; on éprouve une tristesse vague, de l’ennui , une sorte
de découragement; on est incapable de se 'livrer au travail ni même à aucun jeu qui exige une attention soutenue. Le mal est-il parvenu à son plus haut degré d’intensité, l’intelligence s’affaisse, les idées se troublent, on ne peut plus les comparer: c’est alors surtout que la souffrance rend triste , irascible et bourru; quelquefois aussi les besoins dominants se taisent, et il en apparaît d’autres que le malade n’avait jamais éprouvés. Dans certains cas, les sens se dépravent , s’engourdissent ; ou.
bien, iis acquièrent une susceptibilité extraordinaire : ainsi, tel aimait les odeurs, qui les repousse avec dégoût ; le gourmand se condamne lui-même à la diète la plus [rigoureuse ; le musicien est agacé par les sons harmonieux de son instrument. Vers la fin des maladies aiguës, l’homme dissimulé trahit parfois son secret; celui qui affectait l’impiété souvent devient dévot, superstitieux même; et l’avare, quelquefois, ose confier ses clefs. Aux approches de la mort, les sens, ainsi que les facultés intellectuelles, sontpresque anéantis, et Ion ne sait trop ce qu’est devenu l’état
moral du malade, dont il ne reste guère que la machine.
Un effet presque constant des maladies chroniques est de rendre le caractère inquiet, sombre, égoïste et irascible (1). Leur action sur l’intelligence m’a paru beaucoup plus lente, mais non moins marquée que celle des maladies aiguës. Quelques sujets, les nerveux-bilieux surtout, con- >ei vent encore dans leurs longues souffrances mute la \erve de leur génie; seulement leur paiole est plus acrimonieuse, et leurs productions sont empreintes dune teinte plus mélancolique. Chez le plus grand nombre des malades, i imagination devient lourde, et la mémoire se
perd, particulièrement dans certaines affections cérébrales.
(ï) On sait que Swift quitta la maison de Pope, disant qu’i/ était impossible à deux amis malades de vivre ensemble.
Chez les hommes , les maladies des voies urinaires amènent presque toujours la misanthropie. Ceux qui ont subi une amputation des organes génitaux portent, pour la plupart, une sorte de haine au chirurgien qui les a opérés; plusieurs prennent aussi la vie en aversion.
Les femmes hystériques sont généralement disposées à 1 impatience et à l’amour. Parfois aussi les ulce* ations du col de 1 utérus déterminent de violents désirs érotiques , à leur début et au moment de leur cicatrisation, tant il est vrai que le plaisir et la douleur se confondent.
Les paralytiques sont émus pour la moindre chose; ils ont constamment la larme à l’œil.
Les hydropiques, les rhumatisants et les goutteux sont presque tous inabordables: la plus petite contrariété , le plus léger mouvement imprimé à leur lit ou à leur fauteuil suffit pour déterminer chez eux un accès de colère.
Les personnes atteintes de phlegmasies , d’engorgements ou de névroses des intestins et de leurs annexes , sont particulièrement en proie à un ennui profond , à une tristesse mélancolique, à des frayeurs continuelles, à la haine et à la vengeance. Elles exagèrent leurs douleurs , en parlent sans cesse, et en espèrent peu la guérison : j’en ai
vu plusieurs qu un sombre désespoir a poussées au suicide.
Le phthisique, au contraire, n’éprouve guère qu une inquiétude vague , bientôt dissi pée par ses
nuisions, ses espérances et. des projets d’autant
plus exagérés qu’il est plus près du terme de son existence. D’un autre côté, exigeant dans le choix de ses aliments, il semble s’étudier à demander les plus chers, les plus rares, ceux surtout qu’on ne peut se procurer que dans une autre saison. Egalement inconstant dans ses goûts et dans ses affections, il désire changer de lieux, de vêtements , de garde-malade , de médecin ; souvent aussi, on le voit s attacher à un étranger qu’il connaît à peine , et prendre en aversion ses parents ou les personnes qu’il a le plus de motifs de chérir, pans les maladies graves du cœur et du péricarde , les malades sont continuellement agités par la peur de ia mort ; quelques cancéreux la désirent (1), tandis que le phthisique, soutenu par 1 espérance, descend avec elle dans le tombeau.
Un désordre olus ou moins grand dans l’intelligence n’est que trop souvent le triste apanage de ces malades dont l’imagination est ardente et l’esprit cultivé, tels que les poètes, les littérateurs et les artistes. Un ancien disait : J\uUum magnum in-
cJ
genium sine mixtura dementiœ : c’est qu’en effet un grand génie est une prédisposition à la surexcitation du cerveau, et que, d’un autre coté, on ne devient guère un grand génie sans avoir eu longtemps une idée fixe.
Enfin, et par opposition, l’on voit quelquefois
(1) Le docteur Pinel-Grandchampetmoi, nous en avons vu plusieurs qui ne se sont fait opérer qu’avec l’espoir d’abréger leurs
jours.
des femmes hystériques ou extatiques montrer pendant leurs accès un esprit, une élévation d’idées, une éloquence infiniment au-dessus de leurs moyens habituels; mais ces illuminations soudaines et maladives ne manquent pas de s’éteindre avec le retour à la santé. Cet état , que j’ai eu plusieurs fois occasion d’observer, dépend assez souvent d’un spasme des organes génitaux , dont l’irritation influence vivement l’encéphale. Il y a une douzaine d’années , un malade de PHôtel-Dieu , qui avait été mordu par un chien enragé, présenta le plus curieux développement d’intelligence. Pendant ses accès d hydrophobie, cet homme, appartenant à la dernière classe du peuple, et dont les manières étaient des plus ignobles , se trouvait tout à coup métamorphosé en un personnage héroïque , dont les chaleureuses improvisations joignaient la noblesse et la pureté du style à la justesse et à l’éclat des pensées. Par exemple, quand il décrivait i’Espagne , où il s était battu en 1809, vous auriez cru entendre Buffon, dans les pages où il a déployé le plus d’éloquence. II mourut comme César, enveloppé dans une toge romaine qu’il s’était faite avec un drap.
La cécité eP la surdité, principalement quand elles sont congéniales , constituent deux graves infirmités , dont 1 influence sur le moral n’est pas moins évidente que sur le physique. Examinez, en effet , ces jeunes aveugles, au front déjà sévère, à la physionomie muette et impassible : comme leurs gestes sont lents, rares et dépourvus de grâce!
comme ils se meuvent avec crainte et hésitation! Leurs bras, continuellement tendus vers les obstacles qu’ils supposent devant eux, leur donnent une attitude gauche et incompatible avec la course. Au jeu, ainsi qu à 1 étude , il n’est pas rare de les surprendre dans l’immobilité la plus complète : on dirait alors un de ces marbres avec lequel le ciseau du sculpteur aurait personnifié le Repos.
Voyez, au contraire, ces étonnants sourds-muets, dont les doigts parlants sont parvenus à rendre la pensée avec tant de justesse et de rapidité: quelle vivacité, à la fois, et quelle attention dans le i egard! quelle mobilité dans leurs traits, dans leur bouche surtout! quelle pétulance dans leurs jeux et jusque dans leurs moindres mouvements!
1 agitation semble être leur état habituel et normal . on dirait qu ils ont horreur du repos.
Les différences que ces deux classes d’êtres pré sentent dans le caractère ne méritent pas moins de fixer notre attention. Susceptibles , quoique Diderot ait prétendu le contraire , de sentiments de religion, de pudeur et d’humanité, les aveugles sont, en outre, profondément reconnaissants ; mais leurs émotions sont muettes, et ne se peignent guère que par une légère rougeur qu’on distingue h peine sur leur grave physionomie. La gratitude beaucoup plus vive, mais plus fugace, des sourdsmuets se traduit à l’instant même sur leur visage expressif: c’est surtout chez eux que l’œil est le miron de lame. Dans tous les deux, on remarque beaucoup de méfiance, une volonté opiniâtre, un
grand fonds d’orgueil, et, par conséquent, une susceptibilité fort irritable; mais ces derniers mouvements passent vite chez l’aveugle , dont le cœur connaît peu la haine et la vengeance (1), tandis que le sourd-muet offensé conserve longtemps rancune, lors même qu’il a donné un libre cours à sa colère.
Plus chastes , plus calmes, plus amis de la droiture et de l’équité , les premiers ont un respect inviolable pour la propriété d’autrui , et n’ont rien à démêler avec la justice des hommes; il n’est
malheureusement pas rare de voir les seconds, entraînés par leurs passions, se faire traduire devant les tribunaux : il semble que les uns vivent
plus par 1 intelligence , les autres par le sentiment.
Doués d une excellente mémoire , d’un grand amour de l’ordre, et d’une attention persévérante,
1 acuités qui contribuent beaucoup à la supériorité de leur jugement, les aveugles, en général trèsstudieux, montrent un goût bien prononcé pour î enseignement, dans lequel plusieurs de leurs compagnons d’infortune se sont acquis une grande célébrité. Aussi peut-on dire que leur intelligence est de beaucoup supérieure à celle des sourds-
( [David Hume rapporte que l’improvisateur écossais Blac-
oc - se vengeait ordinairement d’une injuste attaque par une
ep.gran.me qu’il bridait un instant après : ie dépit inspirait le
poete, mais la bonté de l’aveugle brisait le trait qui aurait pu blesser son ennemi. '
muets (1), et même à celle de la plupart des
clairvoyants.
D’un autre côté, il est fort rare que les aveugles soient atteints de folie ou d’idiotisme, tandis que cette dernière affection accompagne assez fréquemment la surdité. L’on cite enfin de nombreux exemples de longévité parmi les aveugles; les sourds-muets , au contraire, ne parviennent guère à un âge avancé.
« On demande quelquefois , dit M. Dufau (2) , quelle condition est à préférer, de celie du sourdmuet, ou de celle de l’aveugle-né ? La question serait bientôt décidée , si l’on s’en rapportait à ceuxlà mêmes qui appartiennent à ces deux classes d infortunés. La Providence est grande; chacune d’elles, résignée à son sort, et également incitée à en tirer le meilleur parti possible, ne voudrait pas l’échanger contre la condition correspondante; je n’ai jamais rencontré d’aveugle-né qui voulût renoncer à la parole pour recouvrer la vue, ni de sourd-muet de naissance qui consentît à perdre la vue pour reconquérir la faculté de parler. Cela se conçoit aisément au surplus : ce serait pour chaque classe d’êtres changer le connu pour l’inconnu,
(1) Les Massieu, les Clerc, les Berthier, les Lenoir, les Plantin, les Georges, les Bertrand, les Cliomel , les de Sehutz et les Benjamin sont des prodiges malheureusement trop rares.
(2) Essai sur l'état physique , moral et intellectuel des aveuglesnés , avec un nouveau plan pour l’amélioration de leur condition sociale, Paris, 1837, in-8°, excellent ouvrage couronné par la Société de la morale chrétienne.
et sacrifier un avantage réel, dont on peut apprécier I importance, pour obtenir une compensation dont on n’a pas clairement l’idée.
«M. Rodenbach, examinant donc la question avec beaucoup d’impartialité, dans son intéressant Coup d’œil d’un aveugle sur les sourds-muets, se prononce en définitive pour ses confrères d’infortune; il résume, pour étayer son avis, les traits principaux du caractère moral des aveugles, et les oppose à ceux que présente à l’observation la condition des sourds-muets: «Les aveugles , dit-il , sont habituellement gais, tandis qu’en général les sourds-muets sont tristes : donc, la part des premiers, dans ce qu’on peut appeler ici-bas le bonheur, est plus considérable : donc, leur condition doit être préférée. »
«A cette opinion d’un aveugle-né distingué , j’ai voulu opposer celle d’un sourd-muet distingué aussi, et j’ai prié M. Berthier, ancien élève, et aujourd’hui professeur de l’Institut de Paris, de me faire connaître ce qu’il pense à ce sujet. Voici sa réponse; je cite textuellement:
«Il n’est pas un seul parlant, que je sache, qui n’aimât mieux être sourd-muet qu’aveugle. Effectivement, comment se défendre d’un saisissement douloureux, en jetant un coup d’œil sur l’extérieur de l’aveugle? Le sourire a beau voltiger sur ses lèvres, l’incarnat briller sur ses joues, le sentiment vient s’ensevelir dans le silence de cette figure, iout en lui offre la triste image du tombeau; son existence est enveloppée de ténèbres éternelles ;
pas un rayon de lumière ne saurait percer ses paupières engourdies. C’est une malheureuse victime que la mort accompagne au milieu des vivants, et même au milieu des plus vives clartés. Le sourdmuet, au contraire, jouit, comme tous les hommes, de l’éclat des cieux, des brillantes couleurs des fleurs, des richesses nouvelles de la campagne, de ce qui fait enfin le charme le plus attrayant de la nature et de la vie. Chez lui, on voit la pensée comme dans une glace transparente. Sa figure n’est pas seulement parlante; elle porte le sceau de la dignité humaine. Son attitude est celle de l’indépendance; ses yeux, c’est le sentiment dans toute sa délicatesse, dans toute son énergie, avec plus de vivacité même que chez l’homme qui parle; c’est enfin l’âme à découvert, à nu : car nous ne savons pas, nous, l’art de farder et de dissimuler; nous avons beau nous instruire, la nature première garde plus chez nous son empreinte que chez les parlants. Quel œil sera jamais assez pénétrant pour découvrir chez nous, au premier aspect, l’infirmité qui nous afflige ?
«A l’aveugle, il faudra toujours pour conducteur un enfant ou un chien, et pour appui un bâton; le sourd-muet n’a besoin ni d’un guide, ni d’un soutien : il peut se suffire à lui-même, et poursuivre sa route , sans un indispensable ami, avec lequel Dieu sait s’il sympathisera. Si l’aveugle domine le voyant, que deviendra celui-ci? un esclave; si c’est le contraire, plaignons le pauvre aveugle: il peut, au premier moment de contra-
ri été, être abandonné seul sur le bord de tous les précipices. Le sourd-muet circule tout seul dans nos rues, sur nos places, dans nos promenades; il voyage tout seul par terre , par mer. Son œil est
bon; car on comprend que, dès qu’un sens manque, les autres acquièrent aussitôt plus d’énergie, plus d’activité. Cet œil est sans cesse aux aguets; il épie le moindre danger, il est à la fois partout. La fréquentation des lieux publics est devenue pour lui une habitude sans péril : d’ailleurs l’ébranlement du sol annonce au sourd-muet qu’une voiture approche, et il n’y a pas d’exemple qu’un seul ait été écrasé.
«Si, dans un concert harmonieux, le sourdmuet n’est pas aussi heureux que l’aveugle , iî l’est mille fois plus sur la scène du monde. Nature! quelle plume peut réussir à te décrire dans toute ta beauté, dans toute ta poésie ! L’aveugle-né ne pourra jamais avoir la moindre idée de cette harmonie, qu’aucune langue, pas même celle du geste, ne peut peindre, de cette harmonie aussi supérieure à celle de la musique que l’œuvre de l’homme est inférieure à l’œuvre de Dieu.
« S’agit-il d’envisager la question sous les rapports sociaux , et de déterminer lequel , du sourdmuet ou de l’aveugle, peut le plus utilement servir sa patrie i Si le sourd-muet ne peut pas, comme M. Rodenbach, siéger dans les chambres de son “pays, il peut du moins l’éclairer de ses conseils, lui transmettre des réflexions écrites , dont l’absence de la vue n’enchaîne pas l’essor rapide.
« Lorsque l’ennemi est aux portes , le sourd-muet peut tirer son coup de fusil comme s’il parlait. Demandez-en autant à l’aveugle! N’est-il pas à craindre qu’il tire sur les siens ?
«Le sourd-muet peut sauver la vie à son semblable qui se noie , ou qui se voit menacé d’un incendie. Demandez-en autant à l’aveugle, qui ne voit ni la rivière qui coule, ni la maison qui brûle!
« Veut-on savoir lequel possède le plus de moyens d’étendre ses connaissances? Si l’aveugle a sur le sourd-muet l’avantage d’accroître le domaine de ses idées par l’ouïe, qui l’initie à toutes les pensées humaines , le sourd-muet n’a-t-i! pas presque exclusivement pour lui les livres, les manuscrits, les médailles, les tableaux, ces vastes archives des connaissances accumulées par les siècles ? Les arts libéraux, l’histoire naturelle, l’anatomie, la chimie, sont interdits à l’aveugle; il n’est pas une seule science, un seul art, la musique exceptée, que le sourd-muet ne puisse acquérir. »
«Ce morceau, ajoute M. Dufau, non moins piquant par sa forme que par la source dont il émane, nous met sur la voie de la vérité. 11 en est de cette question comme de beaucoup d’autres : on la résout en la considérant sous les points de vue distincts et tranchés qu’elle présente. Disons-le donc: sous le rapport de la formation de la raison, du développement de l’intelligence, rien ne remplace le langage; mais, pour les relations sociales, pour les nécessités de la vie positive, rien non plus ne saurait remplacer la vue. Les philosophes ont dès
longtemps aperça cette liaison , cette sorte de dépendance mutuelle entre la pensée et la parole. L’une, en effet, suscite et seconde l'autre : on parle parce qu’on pense, et on pense parce qu’on parle. Ceci devient plus frappant encore lorsque I on compare les deux conditions anormales dont il s’agit. Pourvu de la parole, c’est-à-dire du moyen de communiquer ses idées, le plus simple et le plus fécond, le mieux adapté à l’exercice et au développement des facultés intellectuelles, l’aveugle me paraît être incontestablement plus rapproché de nous, plus rattaché à l’espèce entière, dont il a 1 attribut distinctif et essentiel. En ce sens, il vaudrait donc mieux être aveugle. Mais, dans cette société où il est moins isolé, avec laquelle i! peut mieux s identifier que le sourd-muet, il jouit à un degré bien inférieur de l’activité de son être; i! y est un membre infiniment moins utile à lui et aux autres, et c est là un immense désavantage. Si donc il est préférable d’être aveugle comme
homme, il est préférable d’être sourd-muet comme citoyen. »
On me pardonnera sans doute de m’être longtemps arrêté sur deux classes d’êtres si dignes de notre étude et de notre intérêt. Dans l’antiquité payenne, des législateurs sans entrailles retranchaient du corps social tout membre infirme, tout enfant incapable de combattre un jour pour a patrie. Dans la société chrétienne, où tous les hommes sont frères, et où la souffrance doit être a la charge du bonheur , les plus malheureux sont
ceux qui ont droit à un plus grand amour, à une plus grande charité. Lycurgue eût envoyé mourir au Taygète les infortunés dont nous venons de nous occuper ; un roi et un prêtre français ont conçu la noble pensée de les recueillir, de les adopter, et aujourd’hui ces individus, jadis si misérables, et privés de toute culture intellectuelle, pourront, quand les gouvernements le jugeront convenable (1), reconquérir leur dignité morale, et participer aux progrès comme aux avantages de la civilisation.
Influence de la menstruation et de la grossesse.
À l’instant où l’utérus s’éveille pour entrer en exercice, il se produit une réaction sympathique sur tout l’organisme de la femme : sa santé , ses maladies, son caractère , sont dès lors sous la dépendance plus ou moins grande de ce viscère. La première apparition des menstrues , et leur cessation complète, sont, sans contredit, les moments où cette influence est le plus marquée; puis, entre ces deux époques, on observe dans l’activité de l’utérus des redoublements et des intermittences qui coïncident avec les modifications physiques et morales qu’il imprime à l’économie.
Si la puberté favorise le développement des af-
(1) On compte en France seulement environ vingt mille aveugles-nés et autant de sourds-muets. Sur ce nombre, à peine un vingtième reçoit-il le bienfait de l’instruction primaire.
fections héréditaires , si une menstruation difficile détermine quelquefois la danse de Saint-Guy, l’hystérie, la catalepsie, et autres névroses, on voit également ces maladies, et une foule d’autres plus ou moins rebelles, disparaître à cette époque, et des intelligences, jusque-là bornées, se développer convenablement dès que cette nouvelle fonction est établie avec régularité. Toutefois, à sa première apparition, on remarque que les jeunes hiles deviennent tristes et nonchalantes , qu’elles s’abandonnent à de douces rêveries, ou qu’elles versent parfois des larmes involontaires, qui calment momentanément leur malaise et leur mélancolie. Quelques garçons délicats et impressionnables se trouvent, au moment de la puberté, dans un état analogue , que les parents et les maîtres éclairés doivent prendre en considération. Les premières années qui succèdent à cette période importante de la vie voient aussi éclore chez les deux sexes des talents prodigieux : fleurs trop précoces, auxquelles ne succèdent que des fruits avortés , ces petits prodiges ne deviennent presque tous que de grandes médiocrités ; mais , comme Cabanis en a fait la remarque , et comme j’ai été à même de l’observer , cette exaltation et cette chute climatérique de la sensibilité sont beaucoup plus fréquentes chez les hiles que chez les jeunes gens.
A chacune de leurs époques menstruelles, les femmes sont plus ou moins sujettes aux spasmes (1),
(1) Les spasmes et les convulsions dépendent d’une prédomi-
a la tristesse, à Fermai, à la paresse, à la colère; un rien les affecte vivement : aussi les personnes qui les entourent sont-elles obligées de garder avec elles les plus grands ménagements, si elles veulent éviter les accidents funestes que produisent , surtout dans ces moments, de vives affections morales. 11 est certain aussi qu’avant et après ces retours périodiques , elles sont plus disposées k l’acte générateur, et qu’elles procréent plus facilement.
Pendant la grossesse , la plupart des femmes se montrent excessivement impressionnables ,• irascibles et peureuses. L’utérus développe encore sympathiquement chez elles des goûts bizarres , des envies (1), et une grande propension pour les liqueurs fortes j dont elles font quelquefois un abus
nance anormale des nerfs sur les muscles. La perversion des mouvements involontaires mérite plus particulièrement le nom de spasme ; et l’on devrait réserver celui de convulsion à la perversion des mouvements qui ont pour agents les muscles locomoteurs, c’est-à-dire ceux qui sont soumis à l’empire de la volonté. Dans les spasmes, c’est le système ganglionaire qui prédomine ; dans les convulsions c’est le centre nerveux cérébro-spinal.
(1) On désigfre par ce mot les désirs qu’ont certaines femmes pendant les premiers mois de la gestation pour des substances souvent non employées comme aliments, telles que la craie, le charbon, le vieux cuir, etc. Cette dépravation de l’appétit, décrite par les auteurs sous les noms de pic a et de malacia , s’observe plus particulièrement chez les filles chlorotiques. On appelle encore envies certaines taches ou marques que les enfants apportent en naissant, et que le vulgaire attribue à des désirs non satisfaits ou à des frayeurs éprouvées par les mères pendant le cours de la grossesse.
effrayant. Elles éprouvent aussi un affaiblissement plus ou moin sgrand de l’intelligence : leur jugement est moins sûr, leur imagination plus mobile, leur volonté plus changeante, plus capricieuse; on a vu enfin, chez quelques-unes , se développer un penchant momentané à la jalousie, à la haine, au suicide et au meurtre: dans ces cas, heureusement fort rares , elles sont dans un véritable état de vésanie, quelquefois accompagné d’aberration plus ou moins extraordinaire des sens. Comment alors ces infortunées seraient-elles responsables de leurs actes devant la justice humaine? A Dieu seul appartient le droit de les juger.
Lorsque les fonctions de Futérus ont entièrement cessé , lorsque la femme n’est plus apte à devenir mère, elle subit une dernière modification qui la rapproche de l’organisation et du caractère de l’homme. Sa voix prend alors plus de force et un timbre plus mâle; le duvet de la jeunesse, qu’on distinguait à peine sur son visage, acquiert insensiblement une longueur et une consistance qui ne convient qu’à celui de l’autre sexe ; sa sensibilité n’est plus aussi exquise; ses goûts, ses sentiments ne sont plus aussi délicats; dépouillée enfin de cette heur de beauté qui lui attirait les hommages des hommes , elle donne une nouvelle direction à ses idées, et va chercher un amour plus pur et moins passager dans la religion, où elle trouve d’abondantes consolations , et de sublimes espérances.
Influence de la position sociale et des professions.
En considérant l’ensemble de la société, on remarque bientôt un certain nombre de groupes dont les allures, les goûts, les penchants, sont tout à l’ait differents, ou du moins ont un cachet particulier qui empêche de les confondre. Si, poussant plus loin l’observation, on veut esquisser d’un seul trait la physionomie morale de chacun de ces groupes , en n’ayant égard qu’à la passion dominante qu’ils présentent tous, on sera conduit à tracer la classification suivante, qui a pour base 1 orgueil, sur lequel, en effet, repose entièrement notre édifice social :
Les nobles» ....
Les puissants . . .
Les riches
Les bourgeois. . .
Les pauvres. . . .
Je me borne à présenter cette nouvelle distribution de la société, laissant à nos moralistes le soin de détailler les traits distinctifs de chacun des groupes.
orgueil du sang, orgueil du pouvoir, orgueil de la fortune, orgueil industriel, orgueil humilié.
De la noblesse.
« Noblesse , dit Charron , est une qualité par tout non commune, mais honorable, introduicte avec grande raison et utilité publique (1).
(1) C est ce que dit Montaigne, Essais , 1. 3, c. 5.
« Elle est diverse , diversement prinse et entendue selon les nations et les jugemens; l’on en donne plusieurs especes; selon la plus generale et commune opinion et usage , c’est une qualité de race. Aristote diet que c’est antiquité de race et de richesse (1). Plutarque l’appelle vertu de race, àpsTTj ysvouç (2), entendant une certaine qu alité et habitude continuée en la race. Quelle est cette qualité ou vertu? Tous n’en sont du tout d’accord, sauf en ce qu’elle soit utile au public : car à aucuns, et la plusparts c’est la militaire, aux autres c’est encore la politique, la iiteraire des savans , la palatine (3) des officiers du prince : mais la militaire a l’advantage ; car outre le service qu’elle rend au public comme les autres, elle est pénible, laborieuse , dangereuse , dont elle en est plus digne et recommandable : aussi a-t-elle emporté chez nous, comme par preciput , le titre honorable de vaillance. 11 faut donc , selon ceste opinion , y avoir deux choses en la vraye et parfaicte noblesse : profession de ceste vertu et qualité utile au public, qui est comme la forme; et la race comme le subjectet la matière, c’est-à-dire continuation longue de ceste qualité par plusieurs degrés et races, et
(P) Aristote ne dit pas précisément que la noblesse est une antiquité de race , mais bien qu’elle est une antiquité de vertus et de richesses. Voyez Politique, 1. 4, c. 8 ; 1. 5, c. 1.
(2) Ces deux mois grecs, que Charron a traduits avant de les citer, et qu’il attribue à Plutarque, se trouvent dans Aristote, Politique, 1. 3, c. 13.
(3) Celle des officiers du palais du prince.
par temps immémorial, dont iis sont appelés à nostre jargon , gentils , c’est-à-dire de race, maison , famille , portant de longtemps mesme nom et faisant mesme profession. Parquoy celny est vraiement et entièrement noble, lequel faict profession singulière de vertu publique, servant bien son prince et sa patrie, estant sorty de parents et ancestres qui ont faict le mesme.
« Il y en a qui séparent ces deux , et pensent que l’un deux seul suffise à la noblesse, sçavoir la vertu et qualité seule, sans considération aucune de race et des ancestres : c’est une noblesse personnelle et acquise, et si on la prend à la rigueur, elle est rude, qu’un sorti de la maison d’un boucher et vigneron soit tenu pour noble, quelque service qu’il puisse faire au public (I). Toutefois ceste opinion a lieu en plusieurs nations, nommément chez les Turcs, mespriseurs de la noblesse de race et de maison, ne faisans compte que de la personnelle et actuelle vaillance militaire. Ou bien l’antiquité de race seule sans profession de la qualité, eeste-cy est au sang et purement naturelle.
«S’il faut comparer ces deux simples et imparfaites noblesses, la pure naturelle à bien juger est la moindre , bien que plusieurs en parlent autre-
(l) C’est le sentiment d’une foule d’anciens philosophes, et entre autres de Plutarque, qui veut qu’on n’ait égard qu’à la seule vertu d’un homme quand il s’agit de l’élever à quelque dignité ; qu’on ne demande jamais de qui il est né. Voyez Plutarque, Parallèle, de Lysandre et de. Sylla.
ment, mais par grande vanité, La naturelle est une qualité d’autruy et non sienne :
... Genus et prouvas et quœ non fecimus ipsi ,
Vix eu nostra puto (1).
Nemo vixit in gloriarn no s tram ; nec , quocl ante nos fuit, nostrum est (2). Et qu’y a-t-il de plus inepte que de se glorifier de ce qui n’est pas sien ? Elle peust tomber en un homme vi lieux , vauneant (3), trèsmal nay, et en soy vraiement vilain. Elle est aussi inutile à autrui, car elle n’entre point en communication ny en commerce, comme fai et Sa science, la justice, la bonté, la beauté, les richesses (4). Ceux qui n’ont en soy rien de recommandable que ceste noblesse de chair et de sang, la font fort valloir, l’ont tousjours en bouche, en enflent les joues et le cueur (ils veulent mesnager ce peu qu’ils ont de bon) ; à cela les cognoist-on, c’est signe qu’il n’y a rien plus, puisque tant et tousjours ils s’y arrestent. Mais c’est pure vanité, toute leur gloire vient par chétifs instrümens,^ utero, conceptu , partu(5 ), et est ensevelie soubs le tombeau des ancestres. Comme les criminels poursuivis ont recours aux
(1) «La race, les ancêtres, tout ce que nous ne tenons pas de nous-mêmes, je le regarde à peine comme à nous. (Ovide, Métam.y 1. 13, fable 1, y. 140.)
(2) Personne n'a pu vivre pour notre gloire ; ce qui fut avant nous n’est pas à nous. (Sénèque, ep. 44.)
(3) Un vaurien .
(4) Pris dans Montaigne, 1. 3, c. 5.
(5) Du ventre de leur mère, de la conception, de l’èûfânténAéiit. (Osée, o. 9, v. 11.)
CAUSES DES TASSIONS.
autels et sepulchres des morts, et anciennement aux statues des empereurs, ainsi ceux-cy, destitués de tout mérité et subject de vray honneur, ont recours à la mémoire et armoiries de leurs majeurs (1). Que sert à un aveugle que ses parens ayent eu bonne veue, et à un begue Feloquence de son ayeul ? et neanmoins ce sont gens ordinairement glorieux, altiers, mesprisans les autres: contemptor animus et sup erbia, commune nobilitatis main ni (2).
« La personnelle et l’acquise a ses conditions toutes contraires et très bonnes*, elle est propre à son possesseur, elle est tousjours en subject digne, et est très utile à autruy. Encores peust-on dire quelle est plus ancienne et plus rare que la naturelle; car c est par elle que la naturelle a commencé , et en un mot, c’est la vraye qui consiste en bons et utiles effects, non en songe et imagination vaine et inutile, et provient de l’esprit et non du sang, qui n’est point autre aux nobles qu’aux autres.
« Mais elles sont très volontiers et souvent ensemble, et c est chose parfaicte : la naturelle est un acheminement et occasion à la personnelle : les choses retournent facilement à leur principe naturel. Comme la naturelle a prins son commencement et son estre de la personnelle, aussi elle ramène et conduict les siens à elle.
« Hoc n/mm in nobilitate bonnrn , ut nobilibns irn-
(1) Ancêtres.
(2) Le dédain et l’orgueil sont les défauts ordinaires des nobles. (Sallust ef Bellum Jugurth., 64.)
posita necessitudo videatur , ne a rnajoram virtate
degenerent (1). Se sentir sorti de gens de bien, et qui ont mérité du public, est une obligation et puissant esguillon aux beaux exploicts de vertu : il est laid de foriigner et desmentir sa race (2).
« La noblesse donnée et octroyée par le bénéfice et rescript du prince, si elle est seule, elle est honteuse et plus reprochable qu’honorabie ; c’est une noblesse en parchemin, acheptée par argent ou faveur, et non par le sang, comme elle doibt : si elle est octroyée par le mérité et les services notables, lors elle est censée personnelle et acquise, comme a esté diet. » (Carron , De la Sagesse , liv. 1 , ch. 61).
Des grands seigneurs et des gens en place.
w Grand seigneur est un mot dont la réalité n’est plus que dans l’histoire. Un grand seigneur était
(t) « S’il y a quelque chose de bon dans la noblesse, c’est qu’elle .semble imposer a ceux qui naissent nobles 1 obligation de ne pas dégénérer de la vertu de leurs ancêtres.
(2) « Sans doute, dit l’éloquent évêque de Clermont, une haute naissance est une prérogative illustre, à laquelle le consentement des nations a attaché de tout temps des distinctions d’honneurs et d’hommages ; mais ce n’est qu’un titre , ce n’est pas une vertu : c’est un engagement à la gloire; ce n’est pas elle qui la donne : c’est une leçon domestique , et un motif honorable de grandeur; mais ce n’est pas ce qui nous fait grands : c’est une succession d’honneur et de mérite ; mais elle manque et s’éteint en nous dès que nous héritons du nom sans hériter des vertus qui l’ont rendu illustre. Nous commençons alors, pour ainsi dire, une nouvelle race; nous devenons des hommes nouveaux : la noblesse n est plus que pour notre nom, et la roture pour notre personne. »
(Massillon, Petit carême.)
mt homme sujet par sa naissance, grand pariuimeine, soumis aux lois; mais assez puissant pour n’obéir que librement, ce qui en faisait souvent un rebelle contre le souverain, et un tyran pour les autres sujets : il n’y en a plus.
«Si l’on s’avisait aujourd’hui de faire la liste de ceux à qui l’on donne, ou qui s’attribuent le titre de seigneur, on ne serait pas embarrassé de savoir par qui la commencer, mais il serait impossible de marquer précisément où elle doit finir. On arriverait jusqu’à la bourgeoisie , sans avoir distingué une nuance de séparation. Tout ce qui va à Versailles croit aller à la cour et en être.
«La plupart de ceux qui passent pour des seigneurs ne le sont que dans l’opinion du peuple, qui les voit sans les approcher. Frappé de leur éclat extérieur, il les admire de loin , sans savoir qu’il n’a rien à en espérer, et qu’il n’en a guère plus à craindre. Le peuple ignore que pour être ses maîtres par accident, ils sont obligés d’être ailleurs comme il est lui-même à leur égard.
«Plus éleves que puissants, un faste ruineux et presque nécessaire les met continuellement dans le besoin des grâces, et hors d’état de soulager un honnête homme, quand ils en auraient la volonté; il faudrait pour cela qu’ils donnassent des bornes au luxe, et le luxe n’en admet d’autres que l’impuissance de croître; il n’y a que les besoins qui se restreignent pour fournir au superflu.
« Ceux qui sont les dépositaires de l’autorité ne sont pas précisément ceux qu’on appelle des sei-
gneurs. Ceux-ci sont obligés d’avoir recours aux
gens en place , et en ont plus souvent besoin que le peuple , qui , condamné à l’obscurité, n’a ni l’occasion ni fa prétention d’espérer. Ce n’est pas qu’il n’y ait des seigneurs qui ont du crédit ; mais ils ne le doivent qu’à la considération qu’ils se sont faite, à des services rendus, au besoin que l’Etat en a, ou qu’il en espère. Mais les grands qui ne sont que grands, n’ayant ni pouvoir ni crédit direct, cherchent à y participer par le manège, la souplesse et l’intrigue , caractère de la faiblesse. Les dignités, enfin, n’attirent guère que des respects; les places seules donnent le pouvoir. Il y a trèsloin du crédit du plus grand seigneur à celui du moindre ministre, souvent même d’un premier commis.» (Duclos, Considérations sur les mœurs , ch. 6.)
Le riche.
« Giton a le teint frais , le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit; il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronde en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre; il tient le milieu en se promenant
causes des passions.
avec ses égaux ; i! s’arrête, et l’on s’arrête; il continue de marcher, et l’on marche; tous se règlent sur lui : il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l’interrompt pas , on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. S’il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil , croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux, ou le relever ensuite et découvrir son front par fierté et par audace. 11 est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux , colère , libertin , politique , mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l’esprit. 11 est riche (1). » (La Bruyère.)
Le pauvre.
« Phédon a les yeux creux , le teint échauffé , le corps sec et le visage maigre : il dort peu et d’un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l’esprit l’air d’un stupide ; il oublie de dire ce qu’il sait, ou de parler d’événements qui lui sont connus, et, s’il le fait quelquefois, il s’en tire mal; il croit peser à ceux à qui il parle; il raconte
(1) Il est encore un défaut ou plutôt un vice que La Bruyère a omis de mentionner ici, je veux parler de l’égoïsme de l’opulence, de sa froideur pour les malheureux. On ne voit en effet que trop souvent la fortune et le rang tuer le cœur; ce n’est pas que dans cette position la sensibilité soit complètement éteintu, mais elle quitte ordinairement les entrailles, et n’est plus que dans le langage.
brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire ; il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis: il court, il vole pour leur rendre de petits services ; il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires , quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide; il marche doucement et légèrement ; il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et ii n’ose les lever sur ceux qui passent; il n’est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parie, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n’occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n’ètre point vu ; il se replie et se renferme dans son manteau ; il n’y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de inonde où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu; si on le prie de s’asseoir, il se met à peine sur le bord d’un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle , médiocrement, prévenu des ministres et du ministère (!) , il n’ouvre la bouche que pour
(1) « Semper in civitafce, quis opes nullæ sunt, bonis invident, « malos extollunt; vetera odere, nova exoptant; odio suarum re- « rum mutari omnia student; turba atqxie seditionibus sine cura « aluntur , quoniam egestas facile habetur sine damno. »
(Salhist., CatU. , e. 37.)
CAUSES DES TASSIONS.
répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qui! soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c’est à l’insu de la compagnie; il n’en coûte à personne ni salut, ni compliment, il est pauvre.»
(' Caractères de La Bruyère.)
Les bourgeois de Paris comparés à leurs ancêtres.
«Les empereurs n’ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, ni si sûrement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait, à Paris, se faire mener par toute la ville. Quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres! Ils ne savaient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le faste aux choses utiles : on ne les voyait point s’éclairer avec des bougies , et se chauffer à un petit feu ; la cire était pour l’autel et pour le Louvre, lis ne sortaient point d’un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse; ils se persuadaient que l’homme avait des jambes pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il faisait sec, et dans un temps humide, ils gâtaient leur chaussure, aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours que les chasseurs de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée : on n’avait pas encore imaginé d’atteler deux hommes à une litière ; il y avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre ou aux enquêtes,
d’aussi bonne grâce qu’ Auguste autrefois allait de son pied au Capitole. L’étain , dans ce temps , brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l’argent et l’or étaiem dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes ; on mettait celles-ci jusqu’à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n’étaient pas inconnus à nos pères : ils savaient à qui l’on confiait les enfants des rois et des plus grands princes; mais ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes: leur dépense était proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leur maison de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. 11 y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu’on ne prît la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu’à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs héritiers , et passaient ainsi d’une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient point : Le siècle est dur, la misère est grande, l’argent est rare; ils en avaient moins que nous , et en avaient assez , plus riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin , l’on était alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur,
somptuosité, magnificence , est dissipation , folie, ineptie , dans le particulier. »
( Caractères de La Bruyère .)
Des professions.
L’étude des professions n’est pas moins utile que celle des différentes positions sociales qui viennent d’être passées en revue : il est impossible, en effet, que nos occupations de chaque jour n’aient pas quelque influence sur notre caractère et sur nos déterminations morales.
Les pathologistes qui ont étudié l’influence des professions sur le développement de certaines maladies ont généralement adopté la classification suivante : 1° professions qui n exercent que / esprit , 2° professions qui n exercent que le corps, 3“ professions qui exercent à la fois le corps et l’esprit. Je crois devoir préférer ici une autre division, moins simple il est vrai, mais qui montre peut-être mieux les hommes dans les diverses positions, dans les différentes occupations de la société. On y voit chacun prendre l’allure, le ton, le langage, les manières et l’esprit de la classe à laquelle il appartient. Ce sont les membres d’un tout qui représente l’état actuel de notre civilisation, et qui montre ce que l’ordre établi nous offre tous les jours. Cette nouvelle classification me paraît surtout avoir l’avantage de rapprocher les individus dont les professions ont entre elles quelque analogie.