CHAPITRE III
Du siège des passions.
Si les passions ont un siège, il ne saurait être exclusivement dans Pâme ou dans le corps.
Où les passions ont-elles leur siège ? Dans lame, répondent les psychologistes; dans les organes, affirment les partisans du matérialisme. Si, restreignant la question , on demande aux médecins quel est le siège organique des passions, les uns soutiennent qu il existe dans le nerf grand sympathique, les autres, dans le cerveau (1).
Ici, comme dans la plupart des questions scientifiques, on trouve deux écoles, ou, pour mieux
(1) Il y a, dans le corps humain, deux espèces de nerfs : les uns proviennent du centre cérébro-spinal , et sont appelés par les physiologistes nerfs de la vie animale, de la vie extérieure ou de relation; les autres appartiennent à la vie organique, à la vie intérieure ou de nutrition, et constituent le système nerveux ganglionaire, sorte de cerveau abdominal, nomme aussi trisplanchnique ou grand sympathique , parce qu’il fait sympathiser entre eux tous les viscères au moyen de nombreux filets de communication qu’il leur transmet. Ce nerf se distribue principalement aux organes dont l’action n’est pas soumise à l’empire de la volonté, tels que le cœur, l’estomac , les intestins, le foie , etc. Il communique avec presque tous les nerfs du cerveau et avec tous ceux de la moelle épinière; sans lui, pas de nutrition ; sans le cerveau , pas de perceptions.
dire, deux camps ennemis, plus disposés à une guerre d’extermination toujours funeste qu a une réunion bienveillante qui les conduirait plus promptement dans le sentier du vrai. Pour moi , qui ne me suis enrôlé sous aucun drapeau, j’ai rapproché , sinon les hommes, du moins leurs travaux, leurs écrits; j’ai observé avec calme la lumière qui jaillissait du choc de leurs opinions, et, spectateur attentif, j’ai cru, dans cette question physiologique, apercevoir la vérité, qui échappait aux regards distraits des combattants. Je ne pense donc pas, avec Bichat et d’autres célèbres physiologistes , que tou tes les passions soient uniquement du domaine de la vie intérieure, régie par le système nerveux ganglionaire. Je ne crois pas non plus, avec Descartes, Gall, Spurzheim et troussais , qu’elles aient exclusivement leur siège dans le cerveau. L’observation, d’accord avec le raisonnement , m’a plutôt conduit à admettre que les passions, qui résident dans tout l’organisme, sont transmises du corps à lame, et de l’âme au corps, par l’intermédiaire des deux systèmes nerveux qu elles ébranlent simultanément , avec cette différence, que leur contre-coup, si je puis m’exprimer ainsi, va retentir de préférence, tantôt sur >e centre cérébro-spinal, tantôt sur le centre nerveux ganglionaire.
Je développe ma pensée : l’organisme n’est pas u ement 1 ensemble des appareils qui composent f COrPs hui»ain ; on doit entendre par ce mot omme vivant, cest-à-dire, tous les organes unis
à l’archée directeur, au principe vital , disons mieux, à l’âme, qui leur transmet à la fois le sentiment et le mouvement par le moyen de cordons blanchâtres, de conducteurs médullaires appelés nerfs , et les fait ainsi concourir à l’harmonie de toutes nos fonctions.
Ceci admis, comment comprendre qu’on veuille faire siéger exclusivement les passions , soit dans l’âme, soit dans le corps? Ne sont-ils pas tous les deux nécessairement solidaires dans nos besoins , dans nos désirs, et jusque dans la moindre de nos émotions? Est-ce que, par exemple, nous ne voyons pas tous les jours le caractère des personnes les plus douces devenir irascible sous l’influence de la faim ou de la maladie ? Est-ce que la maladie et la faim ne sont pas à leur tour notablement modifiées par la puissance de la volonté , ou par la violence de certaines passions, notamment de l’amour, de l’ambition et de l’avarice?
L’homme , nous ne saurions trop le répéter , est essentiellement un; sa vie, il est vrai, se manifeste par une infinie multiplicité , mais aucune de ses manifestations n’est purement physique , purement morale.
Montrons maintenant qu’aucun des deux systèmes nerveux n’est exclusivement chargé du domicile des passions. 11 est certain que, chez la femme surtout, le plexus solaire (1) ressent, beaucoup plus
(1) L’anatomiste Willis a donné ce nom a un réseau nerveux, de forme rayonnante, qui est situe sur 1 aorte et sur les piliers du
c[ue les nerfs de la vie de relation, l’ébranlement
morbide que les passions occasionnent; mais pourquoi prétendre que le cœur, ému primitivement par ce plexus , réagisse toujours sur le cerveau à l’aide du nerf de la huitième paire ou pneumogastrique ? Ne peut-on pas dire aussi bien que les passions agissent d abord sur le cerveau, qui ensuite les fait irradier sur le cœur, par le moyen
des branches nerveuses dont nous venons de parler ?
Chacune de ces opinions peut sans doute être soutenue victorieusement dans un cas donné, mais non dans tous les cas. Il en est de même du siège pathologique de la folle, de la mélancolie et de 1 hypocbondrie, qui n’est pas constamment dans le cerveau ni dans les viscères , mais tantôt dans les xiscères, tantôt dans le cerveau, comme ont pu s en convaincre les praticiens qui ont fait un grand nombre d ouvertures sans aucun esprit de système. Chez certains aliénés, en effet, on trouve, apres la mors., une atrophie cérébrale qui coïncide ordinairement avec un épaississement remar-
diaphragme, et dont les branches s’étendent dans tout l’appareil intestinal. J’ai trouvé ce plexus excessivement développé chez presque tous les individus qui avaient éprouvé de violentes pas» s'°ns, et surtout des passions tristes. D’un autre coté , les personnes chez lesquelles le système nerveux ganglionaire offre le t ^ développement sont, sans contredit, celles qui se monle plus impressionnables. Cette prédominance nerveuse est
fois cause et effet : c est ainsi qu’elle prédispose à la peur, et qUe la peur l’augmente.
quable des os du crâne. Chez beaucoup d’autres, on n’observe aucune trace de lésion dans l’encéphale, mais on rencontre des dégénérescences du foie ou de la rate, des tumeurs squirrheuses à l’estomac, des ulcérations nombreuses dans les intestins, des varices au mésentère, enfin un développement anormal du plexus solaire et des plexus secondaires qui sont sous sa dépendance. Sur 742 femmes aliénées , M. Esquirol a constaté que 72 avaient perdu la raison à la suite de couches. La folie, dans ce cas, n’est point idiopathique, mais bien certainement symptomatique , et ordinairement elle est due à une névrose utéro-cérébrale produite par la surexcitation du système nerveux utérin, laquelle va retentir trop violemment sur l’encéphale. Et la preuve que le point de départ de la maladie est dans l’utérus, c’est que, de toutes les espèces d’aliénations mentales, celle-ci est sans contredit la plus facile à guérir, lorsqu’on a soin de diriger plus spécialement le traitement sur cet organe que sur le cerveau. On sait encore que les goûts bizarres , l’irascibilité de caractère, les peurs excessives, et l’aliénation que l’on observe chez les femmes enceintes , disparaissent le plus souvent après l’accouchement. Or, les passions, ou besoins immodérés, n’étant , en dernier résultat , que de simples degrés de folie , le raisonnement seul eût dû faire pressentir que leur siège pouvait également varier.
Concluons donc: 1° que les passions sont répandues dans tout l’organisme; 2° que leur siège
oi gamque résidé dans les conducteurs de la sensibilité, par conséquent dans l’ensemble du système nerveux, puisque l’arbre cérébro-spinal et le trisplanchnique s’enlacent, s’anastomosent, sympathisent, à l’aide de nombreux blets qui en forment une sorte de chaîne électrique ; 3° enfin , que la commotion produite par les passions va retentir de préférence sur les appareils prédominants, ou sur les organes qui se trouvent dans un état morbide.
Lebon et modeste Andrieux me disait un jour : «J’ai traité dans ma vie un grand nombre de sujets en prose et en vers : eh bien ! les mieux écrits ont toujours été ceux que j’ai composés en travaillant d’ici (il me montrait son épigastre); tout ce qui venait de la tête était peut-être plus correct, mais un peu trop froid. Pourriez-vous , monsieur le médecin , me donner la raison physiologique de cette différence? — C’est, lui répondis-je d’abord, que les grandes pensées viennent du cœur. — Fort bien, reprit-il vivement. Vauvenargues s’était sans doute rappelé le passage de Quintilien : Pecliis est quod disertes facit. Mais pourquoi est-ce plutôt le cœur que le cerveau qui rend éloquent? ~ Je ne crois pas, répliquai-je, que le cœur sem fasse 1 homme éloquent; aussi Quintilien ajoute-t-il . et vis mentis , que vous oubliez de citer, mon cher maître. Sans doute, aucun mouvement pathétique ne saurait être bien rendu sans que le cœur soit plus ou moins ému; mais d’où v«ent primitivement cette émotion ? Du cerveau , de
cette brillante faculté intellectuelle qui consiste à créer des images, qui vont aussitôt se reproduire sur les entrailles. Dans cette espèce de courant électro-magnétique, l’organe central de la circulation, le cœur, réagit à son tour sur le cerveau, et alors l’expression de la pensée jaillit plus facile, plus colorée, plus vraie, parce qu’elle est toute empreinte du sentiment, de la passion, réelle ou factice sous l'influence de laquelle on écrit. Ainsi , matériellement parlant , quand on travaille du cerveau, on est plus calme, plus clair, on raisonne; quand on travaille des entrailles, on est plus ému, plus passionné, on sent (1). Dans le premier cas, on amène la conviction dans les esprits ; dans le second , on produit plutôt l’entraînement. Le bon écrivain , l’habile orateur, est celui qui sait à la fois convaincre et entraîner : Pectus est quod disertos facit et vis mentis. En résumé : Au cerveau l’intelligence , au cœur le sentiment ; à tous deux la véritable et solide éloquence. »
(1) Après un travail excessif, les mathématiciens ont ordinairement la tête chaude et pesante; les littérateurs éprouvent plutôt un spasme vers la région épigastrique, et ce spasme est d’autant plus prononcé, qu’ils ont mis plus de chaleur dans leur composition. On a aussi remarqué que l’extase et tous les cas d’exaltation intellectuelle caractérisés par une éloquence au-dessus des moyens habituels d’un individu, tiennent presque toujoursà un spasme des organes génitaux, dont l’irritation influence vivement l’encéphale. J’ai guéri, il y a quelques années, une catalepsie extatique qui dépendait de la même cause.