CHAPITRE IX
Des passions considérées comme moyens de guérison
dans les maladies.
Il est des poisons qui , dans les mains d’un habile médecin, se convertissent journellement en remèdes efficaces.
Nous allons d’abord étudier les effets curatifs de certains sentiments qui agissent sur l’économie a la manière des passions, et qui , pour cette raison, ne sauraient être ici passés sous silence;
nous nous occuperons ensuite des passions proprement dites.
De Ici joie et du rire. — Lajoie, ditMackensie, est le soutien de la santé et le contre-poison de la maladie. La gaieté, selon Hippocrate, est favorable dans toutes les affections. Galien assure avoir vu
un grand nombre de malades qui furent redevables de leur guérison plutôt à leur humeur joviale qu à 1 usage des médicaments. Enfin, Ambroise Paré, Sanctorius, Pechlin, Tissot, et beaucoup d autres observateurs, citent une foule de cures obtenues par l effet de la joie, principalement dans les fièvres intermittentes, la jaunisse, le scorbut, les scrofules et la paralysie.
Le rire, quand il est l’expression de la joie, ne produit pas seulement une accélération notable
dans la circulation , il imprime aussi à certains muscles une secousse qui devient quelquefois curative. Pechlin rapporte qu un jeune homme, grièvement blessé à la poitrine, était abandonne des médecins, qui le croyaient sur le point d expirer. Les camarades qui le veillaient s amusèrent a noircir avec de la mouchure de chandelle le plus jeune d’entre eux qui s’était endormi au pied du lit. Le mourant ayant ouvert les yeux, fut si frappé de ce grotesque spectacle, que, s’é«tant mis a rire, il sortit par sa plaie plus de deux livres de sang épanché, et qu’il se rétablit parfaitement.
Plus dune fois aussi, le rire a déterminé la délivrance des femmes en couches, dont les forces paraissaient entièrement épuisées , et dont les douleurs avaient disparu.
Plusieurs vomiques, ou abcès dans le poumon, ont été ouvertes dans les bronches, et heureusement expulsées par l’effet du rire. Ce fut, comme on sait, en lisant les Lettres des hommes obscurs , qu’Érasme rejeta la vomique qui le suffoquait, et nue son rire excessif lui sauva la vie.
Coringius, à ce que l’on assure, fut guéri d’une hèvre tierce rebelle, par le vif plaisir qu’il eut de converser avec Meibomius.
On a, dit Tissot, plusieurs exemples d’enfants tristes, pâles et rachitiques, chez lesquels le rire, provoqué par le chatouillement, a ete suivi des plus heureux résultats. 11 est certain qu à 1 aide de ce moyen très-simple, et pour cela même beaucoup trop négligé , je suis parvenu à dissiper des engor-
gements lymphatiques qui avaient résisté à une foule de remèdes internes et externes. Il suffit de mettre les enfants sur un lit, quand leur estomac est libre, et, en badinant, de lesehatouiller à nu, tant quils paraissent s’en amuser. Ce petit jeu, répété le matin et le soir pendant quelques minutes, opère ordinairement, au bout de quinze à vingt jours, une amélioration sensible dans leur constitution : leur peau n’est plus aussi blafarde , leur visage surtout est plus coloré, leur physionomie plus gaie, plus animée. C’est que l’ébranlement général occasionné par le rire a en quelque sorte
injecté la vie dans les vaisseaux capillaires qui en étaient privés.
Une joie trop subite et le rire immodéré pouvant néanmoins avoir les suites les plus funestes, notamment dans le traitement des maladies aiguës, des hernies, des fractures et des plaies en général’ c’est à la prudence du médecin de n’employer ce mode d excitation qu’avec mesure, et après s’être assuré qu’il ne peut produire aucune réaction défavorable.
Du désir. - Le désir, cet élan de l ame inquiète vers un bien qui nous manque, est l’attribut fondamental, ou, si l’on aime mieux, l’avant-coureur de toutes les passions, qui, en dernière analyse, ne sont que des désirs immodérés. Il naît de la stimulation primitive imprimée par le besoin à l’organe plus spécialement chargé de le satisfaire, et sa force est toujours en raison de l’idée de plaisir que l on attache à son accomplissement. Son
action excentrique sur l’économie participe des effets de l’amour, de l’attention et de l’espérance, trois éléments dont il se compose. Les images agréables, l’oscillation douce et salutaire que procure le désir quand il est pur et modéré, contribuent puissamment à dissiper 1 ennui, à calmer la douleur et à abréger la durée des maladies.
La curiosité, vif désir de connaître, a suffi plus d’une fois pour ranimer l’action du système nerveux chez des malades encore capables de quelques mouvements, mais qui n’en faisaient pas, faute d’aiguillon. Ainsi, Àndry rapporte, dans son Orthopédie y qu’en 1682, six paralytiques de 1 Hôpital général de Paris se levèrent et marchèrent, au grand étonnement de tout le monde , curieux qu’ils étaient de voir l’ambassadeur de Maroc, qui était venu dans cet établissement.
Plusieurs observations prouvent aussi que X attente d’un événement heureux a pu ranimer les restes d’une vie qui s’éteignait, et reculer de plusieurs semaines le moment de la mort, que tout annonçait comme imminente.
Je donnais des soins, il y a vingt ans, à une dame devenue hydropique à la suite d’une affection organique du cœur. La maladie était arrivée à son dernier période ; tous les secours de Fart ne parvenaient même plus à procurer le moindre soulagement , et déjà une suffocation accompagnée d’un râle effrayant annonçait une fin très - prochaine. Le professeur Hallé et moi , réunis en ce moment en consultation, n’avions aucun doute à
cet égard, lorsque la moribonde, rassemblant toutes ses forces , nous demanda , en nous regardant fixement , combien elle avait encore d’instants à vivre. (Madame B..., femme éminemment courageuse et chrétienne, avait mis ordre à ses affaires; mais une fille unique qu’elle chérissait , et qu’elle avait richement mariée , se trouvait grosse de près de neuf mois, et la pauvre mère attendait impatiemment le moment de la délivrance.) A cette demande imprévue, dont je devinai le motif, je répondis avec assurance : Madame , vous pouvez vivre encore au moins vingt à vingt-cinq jours , et mon savant confrère fit aussitôt un signe approbatif, ajoutant que la nature avait tant de ressources que ce terme pouvait même être de beaucoup dépassé. Ce terme me suffit , reprit la malade en versant de délicieuses larmes; la crise que j’éprouvais tout à l’heure me faisait craindre de ne pas vivre assez pour voir mon petit-enfant; maintenant je suis entièrement rassurée , et je vous remercie de mon bonheur. L’amélioration extraordinaire qui suivit notre consultation se soutint pendant plus d’un mois, et nous ne pûmes l’attribuer qu’à l’effet moral de l’attente d’un événement heureux.
Espérance. — Qui ne connaît les salutaires effets de l’espérance dans les maladies! L’accélération légère qu’elle imprime à la circulation et à l’innervation produit à l’instant, même une douce expansion qui nous console et nous charme, en nous donnant déjà la conscience du retour pro-
chain de nos forces. L’espérance de guérir est un premier pas vers la santé, et cette espérance est d’autant plus grande chez les malades que le médecin leur inspire plus de confiance, et que luimême paraît plus rassure, plus satisfait. Aussi
voyons-nous journellement des affections giaves
et rebelles, qui doivent en grande partie leur terminaison heureuse à 1 espoir qu on a habilement fait naître. C’est surtout quand il s’agit de pratiquer une opération de haute chirurgie que l’homme de l’art doit préalablement rassurer l’esprit, du malade, et le convaincre qu’il jouira bientôt d un bien-être physique et moral qu’aucun autre moyen ne saurait lui procurer.
La colère , passion violente , et l’un des plus puissants excitants de l’organisme, a été recommandée par Hippocrate et depuis par Bacon dans le traitement des maladies chroniques caractérisées par une atonie générale. Mais l’ébranlement nerveux quelle produit est si violent, les suites en sont souvent si dangereuses, qu il y a toujours de la témérité à tenter un pareil remède. Du reste, les praticiens les plus dignes de foi attestent que la fièvre intermittente, l’œdème, l’hydropisie, le rhumatisme , la goutte, la paralysie des membres, la surdité et même le mutisme congénial, ont complètement disparu après un accès de colère.
«Nous avons connu, dit M. Virey, des hommes
chez lesquels l’irascibilité était devenue comme
un besoin. Ils cherchaient querelle à tout le monde,
et principalement à ceux qu’ils qualifiaient d’amis ,
UES PASSIONS
car ils exigeaient plus d’attentions de leur part que de tout autre. Leur plus grand désappointement venait lorsqu’on refusait de contester avec eux; et leurs domestiques mêmes n’ignoraient pas qu’ils seraient brusqués davantage s’ils ne prêtaient pas un léger aliment pour faire dégorger la mauvaise humeur habituelle de leurs maîtres, ïi en est de ce genre d’émotion comme d’une pituite : ainsi, un homme lent à purger n’obtenait d effet d’une médecine qu’après avoir été mis exprès en colère, par exemple en brisant maladroitement un vase. Il y a donc , pour certaines compîexions de ce caractère, nécessité de décharger ia bile, afin d’entretenir la santé.»
On ne peut non plus révoquer en doute que la peur ait aussi fait disparaître un assez grand nombre d’aifections , dont plusieurs même avaient été jugées incurables. Au rapport de Aîentz ( de Arumi commotionibus ), un homme qui avait l’épaule luxée depuis trois semaines, fut guéri par une vive frayeur, ainsi qu’un autre individu qui portait une hernie depuis plusieurs années.
Pechlin cite l’observation d’un chute de l’utérus guérie par la peur qu’avait causée à la malade la vue d'un incendie. Un ami de ce médecin, affecté d’un fièvre tierce, ayant été assailli en mer d’une violente tempête , eut tellement peur de faire naufrage que les accès ne revinrent plus.
L’épilepsie, si fréquemment produite par la peur, lui a dû plus d’une fois une guérison inespérée. Lieutaud en rapporte plusieurs exemples intéressants.
COMME MOYENS THERAPEUTIQUES. 227'
Dans un hôpital de Harlem une maladie convulsive s’étant répandue sur les jeunes gens des deux sexes, et les remèdes ordinaires ayant complètement échoué, on sait que le célèbre Boerhaave fit mettre au milieu des salles un brasier où l’on entretenait continuellement un fer rouge destiné à brûler au bras jusqu’à Fos le premier qui tomberait dans une attaque de cette nature. L’impression que fit sur tous les malades la frayeur d’un remède si violent fut telle que, dès ce moment, ils se trouvèrent tous complètement guéris. Sauvages rapporte une guérison à peu près semblable produite par la menace de coups de fouet qui devaient être appliqués après chaque accès de convulsion.
Des observateurs également recommandables citent un assez grand nombre de faits qui prouvent qu’une vive frayeur a sur-le-champ rendu la parole à des muets, et le libre usage des membres à des goutteux ainsi qu à des paralytiques, pour la guérison desquels toutes les ressources de l’art avaient été infructueuses. On sait enfin que des individus mordus par des chiens enragés, ou soupçonnés atteints d’hydrophobie, ayant par surprise été précipités soit dans la rivière, soit dans la mer, ont dû leur parfait rétablissement à la frayeur qu’ils avaient eue de se noyer. Dans tous ces cas , la peur d’une mort imminente a suffi pour dissiper l’appréhension d’une mort plus éloignée : c’est la crainte guérie par la peur .
A la révolution de juillet 1830, une foule d’indispositions chroniques, des névralgies surtout et
des névroses à l’état aigu disparurent subitement, par l’effet de la frayeur qu’éprouvèrent principalement les femmes pendant les trois jours de combat; et les praticiens de la capitale ont pu remarquer comme moi c[ue, pendant le semestre suivant, le nombre des malades fut incomparablement plus faible qu’à l’ordinaire.
\J amour, ce sentiment si énergique, cette passion si dangereuse, a pu seul triompher du penchant opiniâtre de certains mélancoliques à se débarrasser de la vie. En voici un exemple rapporté par M. Falret dans son excellent traité De ! Hypochondrie et du suicide.
«Mademoiselle C***, âgée de vingt-trois ans, d’un tempérament bilieux-sanguin , née de parents sains d’esprit et de corps, passa les premières années de sa vie à la campagne , dans la plus parfaite santé; la menstruation s’établit à treize ans, sans le moindre accident. A quatorze ans elle s’éloigne, mais à regret , de son pays natal pour donner des soins à son éducation. Dès ce moment, elle conçoit un ennui inexprimable , un goût prononcé pour la solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. Les plaisirs n’ont pour elle aucun attrait; elle reste pendant des heures entières immobile, les yeux fixés sur la terre, la poitrine oppressée, et dans l’état d’une personne qui redoute un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la rivière, elle recherche les lieux les plus écartés, afin que personne ne puisse venir à son secours; mais bientôt l’idée
du crime qu elle médite la fait renoncer à son projet.
Après un an de séjour dans la capitale, elle alla chez ses parents, où elle passa trois semaines sans ressentir le moindre ennui de la vie. De retour a Paris, le penchant au suicide reparut avec plus de force. Mademoiselle C*** prend de l’oxyde de cuivre; heureusement la dose est trop faible, et les vives coliques qu’elle éprouve sont dissipées par des médicaments appropriés. A seize ans , elle perd son père : sa douleur fut grande, mais la présence de sa mère mit un terme à ses maux. L’année suivante, sa mère ayant succombé, nouvelle tentative de suicide : elle en est empêchée. A dix-huit ans , la vie lui devient plus à charge que jamais : elle met un mouchoir autour de son cou, et le serre de toutes ses forces; elle perd seulement connaissance. Revenue à elle-même, elle verse un torrent de larmes, et prend la résolution d’abandonner son horrible projet. La religion se présente à son esprit comme le seul remède à sa douleur. Cependant le désir de mourir ne s’efface point de sa mémoire; les larmes baignent continuellement ses yeux. Voitelle un objet lugubre , propre à faire naître la pensée de la mort, elle se plaît à le contempler; elle se sent oppressée; son cœur bat fortement; elle éprouve une faiblesse et un frisson général; elle est dans l’ivresse de la joie la plus vive en pensant qu elle doit mourir.
« Ce que la religion n’avait pu faire, l’amour l’opéra. En s’insinuant dans le cœur de cette infortu-
née , ce sentiment l’anima d’une nouvelle existence, et lui lit trouver clans l’affection d’un époux et les caresses de ses enfants une douce compensation à l’amertume des premières années de sa jeunesse. »
De la passion dominante en général. — Une remarque qui a été faite par quelques observateurs, et dont j’ai été à même de confirmer la justesse, c’est que la vue, le bruit , le nom seul de l’objet de la passion dominante suffit quelquefois pour réveiller en nous le sentiment, lors même qu’il paraît complètement éteint.
Voulant calmer un riche avare atteint de frénésie , et qui avait peur de mourir de faim, Celse lui fait adroitement annoncer plusieurs fausses successions , et les vaines terreurs qui assiégeaient ce malade s’évanouissent aussitôt.
Morand cite dans ses Opuscules l’exemple d’un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que lorsqu’on lui eut crié aux oreilles : quinte , quatorze et le point!
Plusieurs musiciens , passionnés pour leur art , ont été guéris de délire fébrile par une musique mélodieuse, exécutée près de leur chambre à coucher.
Une dame très-avare étant tombée en léthargie, on s’avisa de lui mettre dans la main quelques écus tout neufs ; à peine les eut-elle sentis , quelle se mit à les palper, et quelle commença à recouvrer connaissance.
Un de mes clients , personnage très-opulent et également fort avare , sortit comme par enchante-
inent d’un état comateux qui durait depuis vingtquatre heures, aussitôt qu’il entendit ouvrir son secrétaire , où ses entants avaient besoin de prendre de l’argent pour subvenir aux dépenses de la maladie.
Le colonel M***, connu de tout Paris par sa passion pour les médailles, était atteint d’une pleuropneumonie compliquée d’une violente encéphalite , avec coma profond. Depuis plusieurs heures il ne donnait presque aucun signe de vie, et tou! semblait annoncer sa fin prochaine, lorsque, comme dernière ressource, j’imaginai de dire à haute voix qu’on allait faire bientôt une vente magnifique de médailles. Ce dernier mot était à peine prononcé, que mon antiquaire remue rapidement les lèvres, et s’efforce d’articuler son mot favori, médailles . Encouragé par ce premier succès, je répétai distinctement la même phrase, et chaque fois l’on eût dit qu’une étincelle électrique venait progressivement redonner le mouvement et la vie à ce corps auparavant insensible. Enfin, grâce à mon artifice, le colonel, ayant entièrement recouvré ses idées, me demanda d’un air inquiet si je savais à quelle époque aurait lieu la vente. Dans quinze jours, répondis-je avec assurance, et j’espère bien que vous pourrez y aller. Cette espérance abrégea prodigieusement la convalescence démon malade, qui, ayant connu mon stratagème, se consola et compléta sa guérison en visitant pour la millième fois les précieuses et innombrables pièces qui garnissent son cher médailler.