‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 38 sur 96 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Coup d’œil philosophique sur les besoins et les passions des animaux, rapportés à la conservation de l’individu et à la reproduction de l’espèce.

Les animaux ont un cœur et des passions ; mais la sainte image de l’honnête et du beau n’entra jamais que dans le cœur de l’homme.

(J.-J. Rousseau , Lettres à d’ Alembert sur les spectacles.)

S 1. Instinct de conservation ; besoins et passions qui en dépendent : sentiment de la peur , besoin d’ alimentation , voracité , colère J courage J penchant au vol et à la destruction, ruse et circonspection , attachement et reconnaissance, amour-propre , amour des louanges.

Instinct de conservation. — « Croissez et muïtipliez, » a dit la souveraine sagesse; et tous les êtres animés ont obéi à eet ordre créateur. Par cette divine parole ils ont reçu, et ont pu transmettre à leurs descendants cette illumination mystérieuse qui leur fait fuir ce qui peut nuire à leur développement, et rechercher ce qui lui est favorable : c est ce que j’entends par instinct de conservation. Chez les animaux comme chez l’homme, cet instinct se montre dès le premier moment de la naissance, peut-être même le précède-t-il. A quoi, en effet, attribuer les mouvements du fœtus dans le sein de sa mere , si ce n est au besoin de prendre

une position plus favorable? Je pense aussi, avec quelques physiologistes , qu’on peut rapporter à cet instinct les vagissements des nouveau-nés; car il semble qu’ils accusent ainsi quelque souffrance, et qu’ils demandent d’une manière vague quon leur apporte du soulagement.

Chez certains animaux, la femelle, dans les moments de danger, pousse un cri d’alarme qui est instinctivement compris par ses petits: cest ainsi qu’on voit les jeunes poussins se réfugier précipitamment sous l’aile de la poule, et les petits de la sarigue se blottir dans la poche protectrice dont est munie leur mère.

La fuite irréfléchie du danger, ou la peur, dépend donc essentiellement de l’instinct de conservation; et, par une prévision admirable de la Providence, il se trouve que les animaux les plus disposés à l’épouvante sont aussi le mieux conformés pour la course : le lièvre , le cerf , le chevreuil , les gazelles, sont dans ce cas.

L’attachement à la vie est donc un sentiment profondément empreint dans le cœur de l’homme comme chez tous les animaux; toutefois, l’on voit constamment ces derniers remplir jusqu’à la lin le rôle qui leur a été départi sur la scène du monde, tandis que le roi delà création, se livrant si fréquemment au suicide, abandonne son poste tantôt comme un lâche déserteur, tantôt comme un furieux qui n’a plus même l’instinct de la brute. H y a nécessairement dans la nature humaine quelque chose de faussé, de dégénéré, de corrompu 1

COUP d’oeil PHILOSOPHIQUE

1$ csoui d al orientation 3 voracité . - — La vie ïig pou.-* vant être entretenue que par la. réparation des1* pertes continuelles qui résultent du jeu des organes, le besoin de nourriture se trouve essentiellement lié à celui de conservation. Mais au milieu d’une foule de substances qui se présentent à la bouche des animaux , il en est dont la moindre quantité déterminerait chez eux un empoisonnement bientôt suivi de mort : il fallait donc qu’ils, eussent la faculté de distinguer celles qui sont vénéneuses de celles qui sont propres à leur alimentation. Aussi leur odorat est-il tellement développé qu ils n ont guère besoin de s’en référer au goût pour le choix de leur nourriture : sous ce rapport ils ont sur l’homme un immense avantage.

Comme chez ce dernier, l’instinct d’alimentation est excité en eux par la sensation de la faim. Aussi, lorsque l’enfant nouveau-né, lorsque les petits des quadrupèdes, cherchent avidement le mamelon de leur mère, ils obéissent à cet instinct; il en est de même de l’aiglon qui reçoit la proie sanglante qu’on lui apporte, et du petit poulet qui distingue et ramasse le grain qui lui convient. Pour le canard, qui, à peine sorti de sa coquille, se dirige rapidement vers l’eau, lors même qu’il a été couvé par une poule, il obéit simultanément à l’instinct des localités et à celui de l’alimentation, puisqu’il y rencontre un milieu et des aliments appropriés à sa nature.

Une nourriture régulière et suffisante est bien certainement l’un des motifs pour lesquels les bêtes

de somme nous vendent leurs services et leur liberté. Trois chevaux de lanciers s’étaient échappés au travers d’une plaine immense , et déjà ils avaient franchi un espace de six cents pas, lorsque les officiers auxquels ils appartenaient s’aperçurent de leur fuite : soudain, l’un d’eux, appelant un trompette qui n’était pas éloigné, lui commanda de sonner la botte . Aux premiers sons du clairon , les fougueux animaux ont reconnu l’air favori qui annonce leur repas, et tous les trois, faisant simultanément volte-face , reviennent paisiblement se remettre à leur râtelier.

Parmi les animaux, quelques-uns sont doués d’un appétit modéré, d’autres sont insatiables :1e troglodyte (roitelet des rochers), par exemple, mange toutes les cinqminutes. Mais, en fait de gloutonnerie, je ne sache pas qu’il existe d’oiseaux qui surpassent les faisans communs et les faisans argentés. Aussi , lorsque ces volatiles n’ont pas encore les plumes de la queue, ou bien qu’ils en sont accidentellement privés , les oiseliers ont-ils grand soin de ne pas les laisser plusieurs ensemble : sans cette précaution, le plus affamé ne tarde pas à plonger le bec dans l’anus de son voisin, et à en faire sortir les intestins, qu’il dévore sans lâcher prise, pendant qu’un troisième faisan, profitant de cette préoccupation sanguinaire, se hâte de lui arracher aussi les entrailles, et de s’en repaître avec avidité.

Chez les quadrupèdes carnassiers, l’instinct d’alimentation se confond nécessairement avec celui

de la destruction : c’est pourquoi ils ne sont ja-

coup d’oeil philosophique

mais si farouches ni tant à redouter que lorsqu’ils sont pressés par la faim ; ils ne mangent même pas, sans une sorte de fureur, la pâture qu’on leur jeüe dans les loges où ils sont renfermés.

Quant aux poissons, poussés par une froide voracité, ils dévorent indistinctement toute proie vivante , sans exception de leur espèce et même de leurs petits.

Colère et courage. — Chez l’animal , aussi bien que chez 1 homme, la colère n’est qu’une réaction plus ou moins violente et passagère contre ce qui nuit ou ce qui blesse; tandis que le courage consiste dans une hardiesse habituelle, qui contemple le danger sans effroi, sait l’affronter au besoin, et semble puiser de nouvelles forces dans les obstacles ou devant les ennemis qu’elle rencontre. Ces deux états s’observent tantôt isolés, tantôt réunis, chez un grand nombre d’animaux, notamment chez le taureau, le chien, l’hermine , la piegrièche, le coq, le troglodyte, les abeilles et les fourmis : les phrénologistes les ont confondus sous le nom àe combativité. Les troglodytes surtout paraissent essentiellement nés pour les batailles : aussi , lorsqu’on veut conserver vivants quelques-uns de ces petits gladiateurs, il faut les tenir soigneusement séparés les uns des autres. Cette précaution est indispensable, puisque chez eux il n’existe même pas d’harmonie entre le mâle et la femelle. Du reste, cet irascible volatile ne manque jamais d’annoncer par un chant d’allégresse la victoire qu’il a pu remporter dans les combats à mort qu’il

livre aux oiseaux de son espèce. Si les mœurs du troglodyte étaient plus généralement connues , les Anglais, ce peuple civilisé qui élève encore des races de coqs pour les combats, lui donneraient bien certainement la préférence sur 1 ancien en blême de la valeur, parce que les chances des parieurs seraient beaucoup plus égalés.

P enchcuît cm vol et ci Ici destruction , Le deSü de posséder est naturel à la plupart des animaux : c’est encore ici l’instinct de conservation qui les pousse à s’emparer de ce qui peut servir à les nourrir ou à les abriter. Quoique plusieurs d entre eux paraissent avoir quelque idee de la propriété, ils sont tous nés , et restent presque tous voleurs de profession. Il en est peu qui lassent des provisions et qui les cachent pour s’en servir au besoin : on n’en connaît pas qui soient précisément avares.

Quant au penchant à la destruction , c est une nécessité imposée à tout ce qui respire : sans destruction , point d’alimentation , partant point d’existence. Que sont en effet nos repas, sinon des débris de végétaux et d’animaux; et le règne animal lui-même, depuis le zoo ph y te jusqu à l’homme, est-il autre chose qu’une reunion d êtres affames qui se détruisent à l’envipour réparer leurs forces? Toutefois, dans cette vaste scène de carnage qui compose le monde, l’herbivore ne broute que les plantes; le frugivore se contente de graines, de racines ou de fruits ; le carnassier ne dévore guère

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