CHAPITRE PREMIER
DE lTVROGNERIE.
La vigne porte trois sortes de fruits : Le plaisir, l’ivresse, et le repentir.
Anacbausis.
Définition et synonymie .
Une fausse délicatesse de langage a longtemps fait confondre l’ivresse et l’ivrognerie.
U ivresse (du grec uêpiç, du latin ebrietas) est l’état d’une personne ivre, c’est-à-dire dont le cerveau est affecté, et la raison plus ou moins troublée par les vapeurs d’une boisson spiritueuse, par une substance narcotique , ou même par l’effet de toute passion violente.
L 'ivrognerie ( ebriositas ) est le penchant habituel à prendre immodérément des boissons spiri tueuses.
L’ivresse n’est donc qu’un état maladif, au lieu que l’ivrognerie est toujours un vice, un vice dégoûtant et honteux, qui dégrade l’homme, ce roi de la création, au point de le faire descendre beaucoup plus bas que la brute.
D’après ce que nous venons de dire, l’homme ivre est, en général , celui qui a trop bu, et l’ivrogne, celui qui boit souvent et avec excès. Ainsi, Noé était ivre lorscju’on le vit nu dans sa tente, mais l’histoire nedit pas qu’il fut ivrogne ; Alexandre le Grand était l’un et l’autre, lorsqu’il tua Clitus, son meilleur ami , et quand il trouva la mort en vidant la coupe d’Hercule.
L’ivresse , dit Plutarque , loge avec elle la folie et la fureur.
Sénèque appelle l’ivrognerie une folie volontaire ; les Indiens la regardent comme une espèce de rage, et, dans leur langue, le mot ramjan , qui désigne un ivrogne, signifie également un enragé.
On dit vulgairement d’un buveur, qu’il est gai, lancé , en ribote , ivre , saoul y mort-ivre , selon que l’ivresse est à un degré de plus en plus avancé. Enfin , la vanité, que l’on rencontre jusque dans le débordement des vices, s’est amusée à créer des locutions particulières pour désigner l’intempérance dans les différentes classes de la société : c’est ainsi que les ouvriers font la noce , les étudiants, des saoul o graphies y et les gens comme il faut , des orgies.
La vertu opposée à la gourmandise et à l’ivro-
de l'ivrognerie. 291
gnerie est la tempérance, qui consiste dans Fusage modéré des aliments et des boissons destinés à entretenir la vie. Cette vertu , qu’on nomme aussi sobriété , est regardée par tous les moralistes comme la mère de la santé et de la sagesse : c’est le meilleur préservatif contre les maladies et les vices, dont elle étouffe le germe, tandis que l’intempérance en favorise toujours le funeste développement. C’est a leur frugalité que les anciens Perses , les Lacédémoniens et les Romains furent longtemps redevables de leur activité, de leur vigueur et de leurs victoires. Devenus intempérants , ils s’énervèrent , et furent esclaves. Cyrus, César, Mahomet, Napoléon , étaient aussi remarquables par leur sobriété que par la puissance qu’ils ont exercée sur les peuples. Socrate ne dut également qu’à cette vertu la santé robuste et l’égalité d’âme que ne lui avaient pas départies la nature. Massinissa , le plus sobre de tous les rois, fut père à quatre-vingt-six ans, et à quatre-vingt-douze vainqueur des Carthaginois. Alexandre le Grand, au contraire, doué d’une excellente constitution, l’altéra bientôt par l’intempérance, et mourut à la heur de son âge, après avoir souillé sa gloire. « 11 avait , dit Napoléon , débuté avec lame de Trajân; il finit avec le cœur de Néron et les mœurs d’Héliogabale. »
Causes,
Influence de l âge > du sexe et de la constitution .
L ivrognerie n’existe guère dans l’enfance; on
DE i/lVROGNERIE*
n’en rencontre malheureusement que trop d’exemples dans la jeunesse; mais les époques de la vie où elle est le plus commune sont, sans contredit, l’âge mûr et la vieillesse* Des observations nombreuses et les relevés statistiques prouvent que l’homme est plus souvent que la femme livré à cette passion. Cette conséquence, qu’on aurait pu établir à priori , découle naturellement des occupations sédentaires de la femme , et de la flétrissure que le monde fait peser sur celle qu’ entache ce vice. L’on a aussi remarqué que les individus sanguins et les bilieux y paraissent plus enclins que ceux qui sont doués d’une autre constitution.
Professions. — Parmi les causes nombreuses de l’ivrognerie , les plus fréquentes sont bien certainement le défaut d’instruction et les professions dures et pénibles. C’est ainsi qu’on voit ce vice régner presque généralement dans la classe ouvrière. Mais, de toutes les professions, celle qui compte les plus grands ivrognes nous a paru être celle des garçons d’amphithéâtres. Il est rare , en effet , d’en rencontrer un seul qui ne s’abandonne à la plus repoussante crapule. Ce triste résultat provient-il de ce qu’il faut une certaine stimulation pour surmonter le dégoût qu’inspire la vue des cadavres , ou bien plutôt de ce que ces malheureux sont persuadés que l’eau-de-vie est un préservatif contre les miasmes qui en émanent? Après les garçons d’amphithéâtres viennent les chiffonniers , les infirmiers civils , les tambours, les peintres en bâti-
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ment, les brasseurs, les chapeliers, les cochers, les maquignons, les forgerons, les fondeurs, les imprimeurs, les musiciens, les étudiants en médecine. Parmi les femmes , les prostituées , les chiffonnières, les blanchisseuses et les garde-malades occupent les premiers rangs.
Le soldat et le marin, par leur genre de vie aventureuse, se trouvent aussi dans les circonstances les plus propres à développer l’ivrognerie. Le marin, dont la vie se passe sur un tiliac, dans un isolement complet, exposé chaque jour au caprice des vents ou au feu de l’ennemi , n’a que les boissons spiritueuses pour s’étourdir sur les dangers qui le menacent. Le soldat, de son côté, est-il en campagne, pour exciter son courage et lui masquer le péril, on lui fait quelquefois distribuer du vin , de l’eau-de-vie, et, afin de rendre ces spiritueux encore plus actifs , on y ajoute chez certains peuples de la poudre à canon, du poivre, ou toute autre substance irritante (1). S’il est vainqueur, il ne croit pouvoir mieux célébrer sa victoire qu’avec force rasades; vaincu, c’est encore le vin qui lui fait oubier sa défaite. Mais, nonobstant ces causes, n’en est-il pas d’autres encore plus puissantes? Le soldat n’est-il pas sans cesse exposé à toutes les intempéries de l’atmosphère, à la pluie, à un froid glacial , comme à l’ardeur d’un soleil brûlant , au
(1) Ce fut en 1581, dans la guerre des Pays-Bas, que les An glais employèrent pour la première fois l’eau-de-rie comme une sorte de cordial pour leurs soldats.
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dénuement le plus complet, aux privations de tout genre, comme à une extrême abondance, et, lorscpie la fortune lui sourit, comment pourrait-il user avec modération des faveurs qu’elle lui distribue avec largesse? Son bonheur alors c’est le vin; avec le vin, il oublie ses rudes travaux, ses fatigues, ses dangers; le vin, en cet instant, est tout pour lui, et il compte avec autant de bonheur et d’orgueil les bouteilles qu’il a bues que les batailles qu’il a gagnées. Est-il en temps de paix, relégué, séquestré dans une caserne : sa vie, jusqu’alors si active, devient d’une monotonie fatigante; dans son oisiveté, les jours lui semblent des siècles, et c’est encore avec le vin qu’il en abrège la fastidieuse durée.
Oisiveté . — One vie sédentaire et inactive engendre sans doute moins d’ivrognes qu’une vie rude et pénible; cependant, l’on rencontre encore un assez bon nombre d’hommes dont les deux moitiés de la vie se passent , comme le dirait La Fontaine, l’une à boire, l’autre à ne rien faire.
Revers de fortune . — Le passage brusque d’une grande fortune à une misère plus ou moins complète développe aussi très-fréquemment la passion dont nous nous occupons. Pour faire diversion aux sombres idées qui l’assaillent , l’homme à qui la fortune a cessé de sourire cherche au fond de la coupe l’oubli de ses maux; et parfois une douce léthargie lui fait retrouver l’espérance et rêver le bonheur. Mais, lorsque le sommeil a disparu^ un réveil affreux lui rappelle ses infortunes,
de l’ivrognerie. 295
et le souvenir en est d’autant plus déchirant qu’un instant il les avait oubliées. De là le fatal penchant à recourir souvent au breuvage qui peut endormir ses douleurs.
Influence des maladies. — Certaines maladies, en viciant l’organe du goût, sont quelquefois la source de la funeste propension pour les spiritueux. De même, chez quelques femmes, dans les premiers mois de la gestation surtout, chez d’autres , lorsque l’utérus cesse d’être le siège de la congestion menstruelle, soit accidentellement, soit par le retour d’âge , il est assez commun de voir le goût se dépraver, et, chose singulière, les femmes qui, auparavant, avaient en horreur les boissons alcooliques, s’y adonner avec une sorte de fureur.
De l'exemple et de l'hérédité. — S’il est vrai de dire, dans beaucoup de cas, que de l’exemple naissent les vertus ou les vices , c’est ici que cette remarque peut trouver son application. Voyez, en effet, ces parents que dégrade la passion de l’ivrognerie : par une déplorable imprévoyance qu’on ne saurait trop flétrir, ils ne prennent pas même la peine de cacher à leurs enfants les honteux excès auxquels ils se livrent. Bien plus, arrivés à ce degré de Fivresse où le vin excite les désirs et fait succéder à une sage réserve l’indiscrétion et le bavardage, des mots obscènes viennent frapper de chastes oreilles, qui conserveront à tout jamais ces paroles échappées: car, il ne faut pas 1 oublier, l’enfant (cette cire qui reçoit si fâci ~
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lement l’empreinte du vice) écoule avec une avide curiosité, et conserve dans son esprit les choses mêmes auxquelles on croit qu’il ne prête aucune attention. Voilà donc les modèles qui doivent plus tard régler sa conduite 1 voilà les leçons qu’il en reçoit ! et comment ne naîtraient pas chez lui, et l’ivrognerie, elles autres passions, compagnes ordinaires de ce vice, pour le développement duquel l’hérédité était déjà une cause prédisposante?
Influence du climat , de la température et de la civilisation . — «L’ivrognerie, dit Montesquieu, se trouve établie par toute la terre , dans la proportion de la froideur et de l’humidité du climat. » Le climat et les saisons exercent sans doute sur ce vice une influence très-marquée, mais moindre peutêtre quecelle qu’on leur attribue généralement.Pour moi, je suis convaincu que le degré de civilisation et l’état moral des peuples influent plus sur le développement de l’ivrognerie que la nature du climat. Si, en effet, on étudie comparativement la fréquence de l’ivrognerie chez les différentes nations, on verra que les sauvages de l’Amérique, qui occupent des lieux fort différents sous le rapport du climat, poussent presque tous cette passion jusqu’à la frénésie; que, chez les Russes, dans les classes élevées, dont la civilisation a déjà poli les mœurs, elle devient de plus en plus rare; on constatera enfin que chaque jour elle diminue en Espagne, en Italie , en Suisse, en Allemagne , aux Etats-Unis, et même en Angleterre.
Ceci posé, déterminons quelle est l'influence vé-
ritable des climats. En général, ce senties peuples du Nord qui supportent le mieux les excès de boissons. On pourrait même dire que les habitants de ces contrées, pour résister au froid , et pour sortir de l’espèce de torpeur qui en est la suite, ont besoin d’une certaine quantité de liqueur spiritueuse ou fermentée. C’est ainsi qu’on voit le lumiss du Tartare, le braga et le quass des indigènes de la Sibérie, liqueurs qui, à faible dose, produiraient chez nous une ivresse complète, ne déterminer chez le Eusse qu’une légère excitation , qui augmente sa vigueur et son courage. Par l’effet de l’habitude, la dose nécessaire pour s’exciter modérément devient chaque jour plus forte: aussi ces peuples, à un certain âge, absorbent-ils une effrayante quantité d’alcool. Cette habitude, qu’ils contractent de bonne heure, il faut savoir en tenir compte dans leurs maladies, et c’est pour n’avoir pas satisfait à cette indication , qu’en 1815 les médecins français perdirent la plupart des Russes qu’ils avaient à traiter, tandis que les médecins russes en sauvèrent un grand nombre.
De nos jours, l’ivrognerie est encore très-commune en Angleterre. Un curieux a calculé que, malgré les sociétés de tempérance , chaque samedi matin, de cinq à deux heures , il entre chez un certain marchand d’eau-de-vie de Manchester au moins deux mille personnes , dont la plus grande partie se compose de femmes, il a également constaté que les quatre principaux débitants d’esprit de genièvre à Londres reçoivent chaque semaine
142,458 hommes, 108,598 femmes, et 18,391 adolescents, chiffres qui présentent un total de 209,437 buveurs. Le nombre des marchands de liqueurs spiritueuses est vraiment prodigieux dans cette capitale ; il excède de beaucoup celui des boulangers, des bouchers et des poissonniersréunis (1).
L’ivrognerie est beaucoup moins commune en France qu’en Angleterre; elle l est toutefois assez pour être considérée comme l une des principales causes des maux qui accablent la classe ouvrière; c’est chez elle une véritable plaie dont il serait bien à souhaiter qu’on pût la guérir. C’est surtout dans nos provinces du Nord que l’habitude des liqueurs fortes est le plus répandue, il est certaines villes de ces contrées où, même dans la classe bourgeoise, un maître ou une maîtresse de maison croiraient être fort incivils s’ils n’offraient le petit verre aux étrangers ainsi qu’aux nombreux amis qui leur rendent visite.
« C’est une grave erreur, dit Marc , d’accuser les Allemands pris de boisson d être plus querelleurs que les Français, ils le sont autant les uns que les autres, boivent autant les uns que les autres , du moins les gens du peuple. S’il y avait quelque différence à établir entre eux, ce serait celle-ci : généralement le Français boit parce qu'il est content; ï Allemand est content parce au il boit. »
(1) On a calculé que l’ivrognerie tue en Angleterre 50,000 hommes annuellement. La moitié des insensés, les deux tiers des pauvres et les trois quarts des criminels de ce pays se trouvent parmi les gens adonnés à la boisson.
DE i/ IV ROGNE RIE.
Symptômes , marche , effets et terminaison.
Portrait de l'ivrogne . — L’ivrogne est lourd et gauche, sa démarche pesante et gênée; des végétations s’élèvent çà et là sur son visage halé et cuivreux; son nez surtout apparaît rouge et bourgeonné; ses yeux sont ternes et languissants, son haleine fétide , ses lèvres bouffies, pendantes et agitées par un tremblement continu. La peau a perdu sa couleur; elle est devenue d’un jaune particulier , elle est fiasque et couverte de rides prématurées. Les muscles, atrophiés, sont sans force; des tremblements auxquels il ne peut se soustraire, surtout le matin et le soir, rendent ses mouve» rnents incertains. Chez lui , la mémoire est en partie détruite, le jugement aboli ; les perceptions, obscures et confuses, l’empêchent de rassembler deux idées. La tête, honteusement baissée vers la terre, semble dénoter l’abjection et l’abrutissement de l’ivrogne. Indifférent pour tout ce qui n’est pas boisson, il mange peu, néglige de se vêtir, ou bien se couvre de sales et hideux haillons , et c’est alors qu’on peut appliquer à cet état ignoble le mot énergique des Latins, crapula!
Symptômes de ï ivresse à ses divers degrés. — Dans un festin , l’on voit les premières rasades faire naître une douce chaleur; la physionomie se déride, les traits s’épanouissent, la joie, les bons mots, viennent égayer la conversation; une excitation légère et pleine de délices s’empare des convives.
300 de l’ivrognerie.
Plus tard, lorsque de nouvelles libations ont succédé aux premières, à mesure que les coupes se vident, l’imagination devient plus vive, plus pétulante. Alors les madrigaux, les chansons qui célèbrent Bacchus et Vénus, les idées ingénieuses, les saillies spirituelles se succèdent avec la rapidité de l’éclair. L’amant craintif trouve assez de hardiesse pour hasarder d’amoureuses paroles, et la femme pudique les écoute avec moins de courroux; l’amitié est prompte à s’établir entre gens inconnus que le plaisir rassemble; on devient confiant, communicatif; de toutes parts la vérité éclate, l’homme circonspect laisse même échapper son secret. Bientôt la sensibilité s’accroît ; on offre volontiers ses soins , sa bourse à celui qui en a besoin. En ce moment, le chemin de la vie n’apparaît plus avec ses ronces et ses épines : c est une prairie émaillée des fleurs les plus variées; chacun ne voit, ne rêve que bonheur, et c’est alors que le buveur se dit : Je suis le roi de la terre !
Mais, à mesure que les coupes se vident, une soif de plus en plus ardente gagne les convives ; le choc des verres se fait avec bruit ; le vin n est plus dégusté, il est englouti sans que les gourmets en aient seulement distingué la saveur. Peu à peu les sens s’engourdissent , la tête s’appesantit , le visage devient rouge et enflammé; les yeux, ternes et sans expression, restent à demi fermés; la langue s’épaissit, les mouvements des lèvres sont difficiles; on veut parler, on balbutie; tout le monde
de l’ivrognerie. 301
prend la parole à la fois ; les voix s’élèvent mêlées au tintement des verres; on crie, on hurle pour se faire entendre ; on se querelle , et souvent des rixes sanglantes viennent couronner l’orgie. En même temps, toute retenue a disparu : tel était décent qui se montre effronté, libertin; le pusillanime devient insolent, l’homme paisible est saisi d’accès de fureur; les passions érotiques sont surexcitées ; mais on est impropre à les satisfaire. Les objets apparaissent doubles : on veut saisir ce qui est éloigné; le verre que l’on porte à la bouche glisse des mains , et se brise ; veut-on se lever, la jambe est flageolante, on chancelle, on roule sous la table. Un sommeil de plomb, une torpeur générale s’emparent alors de l’homme ivre ou plutôt ivre-mort : les matières fécales et les urines s’échappent involontairement , les vomissements surviennent, et quelquefois c’est dans ces restes dégoûtants de l’orgie que l’on voit l’ivrogne cuver et digérer son vin!
On a dit d’une manière absolue que dans les pays chauds l’ivresse fait tomber l’homme en frénésie, et que dans les pays froids elle le rend stupide. Je ne pense pas que cette différence dépende entièrement du climat; elle tient aussi à la constitution des individus, à la quantité de boisson prise, et surtout à sa nature. Un habile observateur anglais , M. Poynder, a effectivement signalé depuis longtemps les effets différents de la bière et de 1 eau-de-vie. « La première, selon lui , rend d’abord lourd, puis hébété , puis enfin insensible ; l’homme
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devient plus ivre avec la bière qu’avec l’eau-devie; il se vantre davantage, il s’affaisse jusqu’à rouler dans les rues; mais son abrutissement fait la sécurité des autres. »
L’eau-de-vie concentre beaucoup plus son effet. Elle ne rend pas aussi stupide : elle excite les passions, elle rend violent, agile, et plus capable d’exécuter les crimes; toutefois, prise en grande quantité, elle finit aussi par produire la stupeur. C’est un fait que j’ai observé longtemps chez un chiffonnier qui, après avoir englouti le matin un litre d’eau-de-vie , ronflait le reste du jour, couché entre deux bornes de la rue, la tête sur le pavé, et les membres allongés avec une sorte de roideur cadavérique. Hogarth a aussi saisi d’une manière frappante la différence qui existe entre l’ivresse produite par la bière et celle produite par l’eaude vie, dans tes caricatures qu’il a publiées sous ce titre : Gin-îane and ale alley. Son ivrogne de bière est gros, comme on représente John Bull, et l’ivrogne d’eau-de-vie maigre, désespéré, furieux. Quanta l’ivresse causée par le vin, elle est plus gaie et moins nuisible, tant au buveur qu’à ceux qui l’entourent. Le célèbre Hoffmann croyait l’usage du vin indispensable pour la poésie : aussi cette liqueur, qui du reste contient toujours un quinzième au moins d’alcool, a-t-eile été appelée le Pégase des poëtes , tandis que la bière et le cidre ne paraissent pas avoir réveillé beaucoup de lyres.
Dans l’ivresse arrivée à un certain degré, la passion dominante se montre ordinairement à dé-
de l’ivrognerie. 303
couvert. Cette révélation du caractère s’observe
aussi dans l’aliénation mentale et pendant le sommeil. Ces trois états offrent, sous ce rapport, une analogie frappante, et plus d une fois la politique a su tirer un parti avantageux de leur indiscrétion.
Les passions dans lesquelles la circonspection joue un rôle important m’ont paru, en général, avoir une sorte d’antipathie pour l’ivresse. Ainsi l’avare, qui du reste ne vit que de privations, se garde bien de se mettre hors d’état de pouvoir surveiller son trésor. L’ambitieux, de son côté, qui se nourrit d’espérances, craindrait de dévoiler ses projets s’il abusait du vin, «ce grand délieur de langue, qui, comme le dit Montaigne, fait débonder les plus intimes secrets à ceux qui en ont pris outre mesure» : In vino veritas est un proverbe aussi ancien que vrai.
Cette manifestation forcée du caractère, cette révélation involontaire des pensées les plus cachées, qui parait inexplicable au philosophe, ne l’est nullement pour le médecin physiologiste : c’est que , dans l’ivresse, les sensations n’étant plus en rapport avec les objets extérieurs , ni les idées avec les sensations, la circonspection s’évanouit, et les déterminations sont commandées par la passion prédominante : alors l’homme de la société disparaît, l’homme de la nature se montre, et son cœur est à nu.
Marche. — Rarement l’ivrognerie existe à un haut degré dès le principe : ce n’est que peu à peu, et par l’effet de l’habitude, qu’elle atteint ses
dernières limites. Chaque jour l’excitation passagère que détermine l’alcool devient moindre, et cependant chaque jour l’estomac se fatigue , s’affaiblit; le buveur éprouve des douleurs, des crampes d’estomac, un malaise général qui va en augmentant. Alors, pour rappeler une jouissance qui s’enfuit, et pour éloigner ses souffrances, il augmente graduellement les doses du fatal liquide. La progression incessante de l’ivrognerie provient donc de deux causes : la première, de la perte de sensibilité qu’occasionnent les spiritueux; la seconde, de la souffrance qu’on cherche à écarter; c’est là ce qui perpétue le proverbe qui a bu boira. Au degré le plus avancé, le vin, 1 alcool même a 36°, ne sont plus capables d’exciter les ivrognes; on en a vu qui allaient jusqu’à boire de l’eau de Cologne, de l’acide nitrique étendu; enfin, le goût se détériore tellement, et, d’un autre côté, le besoin d’excitation devient si impérieux , qu’il en est qui se délectent en se gorgeant de bière, de cidre, de vinaigre ou d’hydromel corrompus.
L’ivrognerie est quelquefois continue ; mais le plus souvent elle n’est qu’intermittente. 11 est , en effet, des individus qui ne s’enivrent qu au printemps ou qu’en hiver; il en est d autres qui réservent certains jours du mois ou de la semaine. C’est une remarque dont j’ai souvent profité pour le traitement de cette passion; et j’ai pu faire mentir le proverbe, en tenant beaucoup plus compte de cette intermittence qu’on ne l’a fait jusqu’ici.
DE l/ IVROGNE RIE. 30^
Effets et terminaison. — Les maladies que l’ivrognerie fait naître varient suivant qu elle est plus ou moins ancienne , suivant les dispositions particulières des individus à contracter telle ou telle affection , suivant Fespèce et la qualité des boissons, enfin, suivant la quantité qu’on en absorbe, et le climat dans lequel on se trouve placé. Ainsi , chez les uns l’estomac devient paresseux, les digestions sont longues et pénibles; chez d’autres, il acquiert une susceptibilité telle qu’il ne peut conserver la moindre quantité d’aliments. Chez ceuxci il y a une simple dyspepsie; chez ceux-là des gastralgies, des gastrites; plus tard des squirrhes au pylore. En général , on peut dire avec Hippocrate qu’un grand buveur n’est pas en même temps grand mangeur.
Au moral , les facultés intellectuelles se détériorent , l’imagination devient obtuse, les idées se confondent , la mémoire s’abolit , enfin l’hébétude et l’abrutissement viennent terminer ces tristes prodromes. Une seule idée domine alors toutes les autres , préside à tous les actes : c’est le désir de boire, désir qui suggère encore les moyens de satisfaire ce besoin impérieux et d’en hâter le moment. Plus tard apparaissent des accès d’abord passagers d’épilepsie, qui dégénèrent bientôt en un tremblement général, en paralysie, en hypochondrie chez l’homme, en hystérie chez la femme, en folie et en démence chez tous les deux. Peu a peu la nutrition s’altère, et l’on voit survenir le
marasme , l’anasarque et l’hydropisie. Chez quel*
ques individus qui font une grande consommation de bière , chez ceux dont la table est chargée chaque jour de mets succulents , Ton voit se développer une obésité dégoûtante, un embonpoint tel qu’il leur faudrait, comme on l’a dit trivialement, une brouette où ils pussent mettre leur ventre. Les fonctions de la respiration , de la circulation et de la peau s’altèrent ; le poumon , forcé d’élaborer des quantités énormes d’alcool , se fatigue et s’engorge : de là les congestions, les pneumonies, l’asthme et diverses hypertrophies. La peau, comme on le sait, est le siège d’une perspiration abondante que l’air froid auquel on s’expose au sortir d’une orgie supprime brusquement, suppression qui peut entraîner à sa suite une foule de maladies. Que de fois même n’a-t-on pas vu des malheureux surpris par le froid à la sortie d’une débauche tomber morts sur la route? Peut-on trop crier anathème contre les cabaretiers qui donnent à boire à ces êtres dénués déraison autant qu’ils le demandent, et qui, sortis de la taverne, tomberont peut-être pour ne plus se relever? la loi s’est-elle assez occupée des mesures à prendre pour prévenir de semblables accidents ?
Chez l’ivrogne il n’est pas rare de voir les maladies syphilitiques devenir incurables. Quel médecin n’a pas observé des chancres empirer sous l’influence d’une orgie, désorganiser une étendue énorme de téguments, et produire ces ulcères vastes et ichoreux qui ont servi de texte aux descriptions effrayantes des auteurs.
de l’ivrognerie. 307
Par suite de Fabus des spiritueux, les fonctions génératrices s’affaiblissent chaque jour; la femme devient sujette aux hémorrhagies utérines; l’homme perd la faculté reproductive, ou donne le jour à des êtres faibles, chétifs, prédisposés à l’aliénation mentale, et qui, pour comble de malheur, hériteront probablement d’un vice dont on ne craindra pas de leur montrer l’exemple.
Les éruptions, les ulcères de quelque nature qu’ils soient, les plaies faites soit par le chirurgien , soit accidentellement, se détériorent chez les buveurs, et présentent une résistance opiniâtre à tous les moyens curatifs. Chaque jour nous voyons des cicatrices déjà avancées se rouvrir tout à coup sous l’influence de l’ivresse, et marcher de nouveau vers la guérison lorsque la cause a cessé d’agir. J’ai donné autrefois mes soins à un ancien militaire affecté d’un ulcère variqueux occupant la malléole interne de la jambe gauche. Cet ulcère avait été rebelle à tous les moyens employés par deux médecins de la capitale, et il ne guérit qu’après que je fus parvenu à détourner le malade de l’ivrognerie, en le menaçant d’une amputation qu’il rendait volontairement inévitable. Lorsque, par suite d’une vieille habitude, il lui arrivait de faire le moindre excès de boisson, sa plaie se rouvrait presque aussitôt, mais elle se cicatrisait dès qu’il rentrait dans les bornes de la tempérance.
Les viscères abdominaux éprouvent aussi de nombreuses altérations. Les différentes sécrétions se font d’une manière anormale; les propriétés des
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sucs sécrétés dégénèrent ; le foie se convertit souvent en un tissu dur, boursouflé ; il perd sa couleur, ses granulations , et passe à l’état qu’on a appelé graisseux. Les intestins de l’ivrogne sont le siège de phlegmasies ordinairement chroniques, qui deviennent quelquefois aiguës ; leur propriété assimilatrice diminue , les ganglions du mésentère s’engorgent , la prédisposition aux hémorrhoïdes augmente; les reins ne peuvent plus suffire à la sécrétion de l’urine, qui devient trouble, sédimenteuse, et se charge d’une grande quantité d’acide urique qui produit souvent des calculs des reins et de la vessie, ainsi que les atroces douleurs de la goutte.
Mais la compagne la plus terrible de l’ivrognerie , ou plutôt la terminaison ordinaire de ce vice dégoûtant, c’est l’apoplexie. Plus d’une fois , on le sait, des festins ont été suspendus par un événement funeste; plus d’une fois des buveurs ont été terrifiés de voir un de leurs compagnons, frappé avec la rapidité de la foudre, tomber au milieu d’eux pour ne plus se relever. Si l’on ouvre le cadavre de ces malheureux, on trouve assez souvent l’estomac gorgé de liquides et d aliments qui, comprimant l’aorte descendante, ont forcé le sang à refluer vers le cerveau, et ont ainsi déterminé la rupture des vaisseaux de cet organe.
Ordinairement la mort est moins prompte : plusieurs attaques ont vainement annoncé la fin prochaine de l’ivrogne, et ce n’est guère qu’après avoir eu plusieurs coups de sang qu’il succombe. Dans
de l’ivrognerie. 309
ce cas, la masse du sang , la proportion de fibrine qu’il contient, ont été augmentées, ainsi que la force d’impulsion du cœur, et la mort est, comme dans le cas d apoplexie foudroyante , déterminée par la rupture des vaisseaux du cerveau.
Les effets sociaux de cette passion ne sont pas moins funestes.
Au rapport de M. Stone, qui , pendant plusieurs années, a dirigé l’hospice de Boston, c’est l’ivrognerie qui a amené dans cet établissement les sept huitièmes des pauvres.
M. Cole, juge de police d’Albany (New-York), a attesté que, dans une seule année, 2,500 personnes ont été traduites devant son tribunal, et que, sur 100 délits, 96 étaient le résultat de l’intempérance.
D’après Willan , c’est à l’excès des spiritueux consommés à Londres qu’il faut attribuer la moitié des morts subites qui surviennent à l’âge de vingt à vingt-cinq ans. Selon le même observateur, la moitié des aliénés, ses compatriotes, seraient également redevables de leur dégradation morale à l’ivrognerie. En France, ce vice étant beaucoup moins commun qu’en Angleterre, nos relevés statistiques offrent un résultat différent. Ainsi, en lisant le compte rendu de M. Desportes , sur le service des aliénés traités à la Salpêtrière et à Bicêtre, de 1825 à 1833, on trouve que, sur 8,272 individus affectés d’aliénation mentale, 414 seulement ont été réduits en cet état par suite d’abus de liqueurs alcooliques.
310 DE l’ ivrognerie.
11 résulte du relevé des cas nombreux de médecine légale que j’ai été appelé à constater, de 1818 à 1338, dans le quartier de l’Observatoire, que le quart des morts subites , et le sixième des suicides, ont eu lieu pendant l’ivresse.
En 1832, j’ai été également à même d’observer, comme tous mes confrères, que le choléra, surtout à son début, faisait incomparablement plus de victimes chez les ivrognes que parmi les individus tempérants.
Voici le relevé des morts accidentelles constatées en France parle ministère public, du 1er janvier 1835 au 1er janvier 1840, et celui des individus dont la fin n’a pu être attribuée qu’à l’ivrognerie.
Années. Morts accidentelles. Morts par ivrognerie.
En 5 années . . 31,508 1,106
Résumons les funestes effets de l’ivrognerie, en les considérant sous le triple rapport des maladies, de la religion et des lois.
1° L’ivrognerie abrège la durée de la vie; elle augmente le nombre et l’intensité des maladies, souvent même elle en rend la guérison impossible.
2° Sous le point de vue religieux , on remarque
DE l/ IVROGNERIE.
qu’en portant le désordre dans les organes , l’ivrognerie le porte aussi dans l’âme ; qu’elle pousse l’homme au libertinage, à la colère , au meurtre , au suicide; quelle multiplie toutes les tentations au mal, y rend infiniment plus accessible ; et qu’en* fin, elle cause la perte d’une multitude d’âmes.
3° Sous les rapports légaux et sociaux, il est démontré, par une longue et triste expérience , que ce vice augmente prodigieusement le nombre des crimes; qu’il est l’une des principales sources du paupérisme, par conséquent un surcroît de charges pécuniaires pour les Etats, et qu’on doit le signaler à l’attention des gouvernements comme la cause la plus fréquente de ces terribles accidents que nous voyons journellement arriver à la chasse, dans les voitures publiques, sur les vaisseaux, à bord des bateaux à vapeur, sur les chemins de fer, dans les mines, etc. ; enfin, les administrations publiques , ou, pour mieux dire, les administrés, n’ont-ils pas souvent ressenti les funestes conséquences de ce vice , qui a fait commettre des fautes graves, et souvent irréparables, à des hommes chargés de fonctions importantes ? On rapporte à ce sujet qu’un des plus grands administrateurs que les États-Unis aient produits , Thomas Jefferson, le troisième président du gouvernement fédéral , disait quelquefois à ses amis: « L’habitude des boissons spiritueusés , chez les hommes en place , a fait plus de mal au service public et m’a causé plus d’embarras qu’aucune autre circonstance. Maintenant que je suis éclairé par l’expé-
rience, si je recommençais mon administration, la première question que je ferais à 1 egard de chaque candidat aux emplois publics serait celle-ci: Est-il adonné à l usage des boissons spirilueuses ? »
Une dernière remarque, une considération grave, qui doit ici trouver sa place, et qui mérite de fixer toute l’attention des législateurs, des jurés et des directeurs spirituels , c’est que si l’ivresse pousse souvent l’homme au crime sans la participation de sa volonté, il est une foule de scélérats qui, par un calcul infernal, se plongent sciemment dans l’ivresse, pour ne plus entendre le cri de leur conscience, et se donner l’affreux courage dont ils ont besoin. M. Poynder, dans les renseignements qu’il a fournis au parlement d’Angleterre, déclare que beaucoup de criminels lui ont assuré qu’avant de se porter à des crimes d’une certaine atrocité, il leur fallait, de toute nécessité , avoir recours aux boissons spiritueuses , et qu’ils se gardaient bien d’oublier cette précaution.
De l ivresse considérée dans ses applications mé dico-légales. — Si l’intention du législateur eût été d’élever l’ivresse au rang des excuses, il l’eût évidemment mentionnée; et il ne l’a pas fait. D’un autre côté, l’article 64 du Code pénal dit formellement que «il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action, » Or, il n’est aucun médecin légiste qui puisse hésiter à ranger l’ivresse complète parmi les lésions de l’entendement. En effet , « comme la démence, dit Marc, elle est une affection du cer-
DE L’ïVROGNERIE.
veau, passagère, il est vrai; comme la démence elle modifie pathologiquement les conditions normales de l’intelligence qu elle exalte d’abord, puis qu elle obscurcit, et qu’elle trouble ensuite complètement.
«Résulte-t-il de là que, dans ses investigations sur l’aliénation mentale transitoire produite par l’ivresse , le médecin doive être en désaccord avec la loi? Loin de moi cette pensée ; le législateur ne pouvait agir autrement qu’il ne l'a fait. Nous l’avons vu plus haut , l’ivresse ne pouvait être explicitement considérée par lui comme cause d’atténuation, et encore moins d’excuse; c’était moins l’effet que la cause qu’il avait à prévenir, et l’ivresse considérée en elle-même ne devait pas exclure l’imputabilité, puisque le pouvoir ou l’imprudence de s’enivrer ne l’exclut pas.
«Toutefois, le médecin chargé de statuer indirectement sur la moralité et la valeur des actions incriminées ou entachées de nullité , en tant que les causes de ces actions peuvent se rattacher à l’état physique de l’agent; le médecin, dis -je, chargé d’envisager non collectivement, ainsi que le législateur, mais individuellement, ainsi que l’avocat, le juré, et même, sous un certain point de vue, le magistrat, les circonstances que présente l’espèce, devra donc, dans ses recherches, faire abstraction de la loi écrite, et puiser uniquement les motifs de ses conclusions excusantes , atténuantes ou non , dans les circonstances qui auront précédé , accompagné ou suivi l’ivresse.
314 DE l’ ivrognerie.
C< Ainsi l'ivresse ne pourra pas exclure la responsabilité , toutes les fois que , pendant son existence , l’esprit aura conservé la direction qui lui aura été donnée vers un crime prémédité. Encore, cette maxime ne peut-elle, selon moi , s’appliquer qu’au premier et tout au plus au second degré de l’ivresse. Voici , au reste, comment M. Roesch s’exprime sur ce point fl) :
«On dit que boire chasse le sommeil, dissipe les pensées tristes, et met l’homme le plus malheureux dans un état passager de bonheur. Tout cela est vrai ; mais ce qui ne l’est pas moins , c’est que l’activité morale de celui qui a bu et qui s’est enivré dépend fréquemment de l’état de l’âme dans lequel il se trouvait immédiatement avant de prendre des boissons spiritueuses. Il n’est pas rare, par exemple, que les liqueurs fortes transforment le dépit en fureur, ou la colère en rage. Une noirceur que médite un homme peut également n’arriver à parfaite maturité que par l’influence de
(1) De l’ Abus des boissons spiritueuses considérées sous le point de vue de la police médicale et de la médecine légale , excellent mémoire inséré dans le tome 20 des Annales d’hygiène. — On peut encore consulter sur cette question délicate, Rayer, Mémoire sur le delirium tremens ; Paris, 1819, in-8°. — Léveillé, Mémoire sur la Jolie des ivrognes (Mémoires de l’Académie royale de méd., t. 1; Paris, 1828, p. 181). — Esquirol, des Mal. ment., t. 2, p. 72. — Viller mé, Annal, d hyg., t. 22, p. 98. — B ruhi- Cramer, Sur la Manie des boissons fortes et sur une méthode rationnelle de les traiter ; Berlin , 1819. — Erdmann, Annales de Iïenke , vol. suppléai. 8. — Enfin, M. Frégier, des Classes dangereuses de la population dans les grandes villes; Paris, 1840, t. 2.
de l’ivrognerie. 3î5
Tivresse; car, de même que celle-ci exalte les sentiments de bienveillance, de même aussi, dans d’autres occasions, elle donne plus de vivacité à ceux d’égoïsme et de vengeance. A la vérité, cette objection semble avoir peu d’importance, puisqu’on peut toujours dire que celui qui a prémédité une mauvaise action de sang-froid , pour l’accomplir dans l’ivresse, a conservé avec intention la propension au crime , et que l’alcool a seulement prêté son feu à sa lâcheté; mais ceci n’est vrai que d’un faible degré d’ivresse. A un plus haut degré, au dernier de tous, quand la raison est totalement perdue, le motif qui avait donné l’impulsion à l’âme, avant l’usage des boissons, peut bien encore se présenter à elle comme un vague souvenir, et il est possible qu’en vertu de cette direction , qui s’est maintenue d’une manière à peu près mécanique, l’homme ivre accomplisse une action résolue à jeun, sans conserver la conscience du but , de la nature et des suites de cette action . L’homme ivre se trouve ici dans le cas du rêveur, à qui ses songes représentent des choses dont il s’était fortement occupé avant de s’endormir , ou dans celui du maniaque, dont l’idée fixe se rapporte également à l’idée principale que l’esprit suivait avant b aliénation. La lumière de la raison n’est pas moins éteinte chez l’homme complètement ivre que chez le maniaque et chez celui qui rêve, et l’âme ne retient plus que des idées sans liaison , auxquelles elle ne s’attache souvent avec tant d’opiniâtreté
316 de l’ivrognerie.
que parce que toute autre activité régulière a cessé en elle.
« Convenons pourtant qu’il peut s’offrir des cas où, malgré la sagacité du médecin, il sera difficile de reconnaître si l’ivresse a été volontairement provoquée dans l’intention de commettre une action répréhensible : si , par exemple, le désir de la vengeance qu’on n’ose satisfaire, par manque de résolution et dans l’incertitude du succès, n’a pas été exalté à dessein par l’ingestion de boissons fortes, ou encore si, dans l’intention d’assouvir certaines passions , on n’a pas cherché par le même moyen à se rendre entreprenant. Plus, en pareil cas, l’abus des boissons fortes sortira des habitudes de 1’ inculpé, plus on sera en droit de présumer qu’il a voulu s’enivrer pour réaliser de coupables projets.
«A cet égard, il ne faudra pas non plus perdre de vue la nature des boissons employées. Chez celui qui a l’habitude du vin ou de la bière, il pourra arriver que, pour s’exalter plus promptement, il aura recours à des boissons plus spiritueuses que celles dont l’usage lui est habituel; et s’il était prouvé qu’il eût fait succéder les unes aux autres, ou qu’il les eût mélangées, la mauvaise intention n’en deviendrait que plus patente.
« Ce sont probablement ces difficultés , dont chacune forme un problème qu’on ne peut résoudre qu’individuellement, qui ont en grande partie déterminé le législateur à ne pas mentionner l’ivresse
DE l/lVROGNERIE.
au nombre des causes atténuantes et excusantes , parce qu’il a voulu faire peser la responsabilité des actes exécutés pendant l’influence des boissons fortes, sur la volonté de s’enivrer, plutôt que sur les effets de l’intempérance.
«Mais, dans un bon nombre de cas, l’abus des boissons fortes est moins fondé sur la volonté de contracter l’ivresse que sur une propension le plus souvent irrésistible et habituelle à s’enivrer, propension qui caractérise le vice de l’ivrognerie. »
Il est des législations où l’ivrognerie devient nominativement une cause atténuante. Voici ce que dit encore à ce sujet M. Roesch : «Je ne saurais comprendre pourquoi l’habitude de s’enivrer accroîtrait la responsabilité ; car l’homme habitué à boire n’est pas plus raisonnable quand il se trouve ivre que l’homme habituellement sobre qui s’enivre lorsque, par hasard, il vient à boire trop. On devrait, au contraire, ce me semble, regarder ce dernier comme étant plus maître de lui que l’ivrogne de profession, qui, même à jeun, c’est-à-dire quand il n’est pas précisément ivre, ne sait trop ce qu’il fait. Des lois semblables à celles du code wurtembergeois, qui prononce une peine plus douce contre le dévastateur d’arbres , quand il est ivre, à moins qu'il ne soit ivrogne de profession , paraissent tenir à ce qu’on a voulu punir, non pas seulement le délit, mais encore le vice même de l’ivrognerie, comme donnant fréquemment lieu à des actes répréhensibles. Mais quand il s’agit d’apprécier juridiquement une action , on doit laisser de côté le
point de vue de la police. 11 n’est question ici que d’un état moral dans lequel l’homme se trouve au moment où il exerce un acte de violence. Un homme porté au crime pourra fort bien être plus disposé, même dans l’ivresse, à le commettre, qu’un autre homme, d’ailleurs honnête, qui, par hasard, s’enivrera une fois; mais cette circonstance ne saurait exercer par elle-même aucune influence sur la responsabilité, car on doit également poser ici en principe que la seule manière déjuger si un homme ivre est responsable consiste à examiner jusqu’à quel point sa raison a été égarée par les boissons spiritueuses. Les vices d’un homme vicieux l’exposent à des châtiments et aux poursuites de la police; mais l’action qu’il commet étant ivre ne peut être punie que d’après les principes généraux qui ont été développés à l’égard de la responsabilité des personnes dont la boisson a détruit la raison.
« L’état moral d’un homme habitué à la boisson , ou , comme s’exprime Clams, d’un dipsomane , n’est assurément pas normal, ainsi que je l’ai développé plus haut. Cependant, comme une dégénération des mœurs et du tempérament que n’accompagne point un trouble réel de l ame, et qui n’empêche pas l’homme de distinguer le juste de l’injuste et de conserver quelque empire sur lui-même, ne modifie nulle part la responsabilité, et qu’à plus forte raison elle ne l’abolit point, l’ivrogne, de même que tout autre homme immoral, est responsable des actions qu’il commet n’étant point ivre. Du reste, l’homme livré habituellement à la boisson
DE l’ ivrognerie. 3i9
se trouve aussi dans un état moral tel qu’il ne paraît pas jouir de son libre arbitre, quoiqu’il ne soit pas en proie h un délire confirmé. On doit avoir égard à la facilité avec laquelle il devient le jouet des affections les plus violentes, pendant la durée desquelles il est incapable de se guider par les lumières de la raison. Le triste état de son physique amène un état corrélatif dans son moral.
«Sans doute l’ivrognerie ne doit pas, généralement parlant, accroître la responsabilité; mais elle ne doit point non plus, abstraction faite de la circonstance dont je vais bientôt m’occuper, la diminuer. Elle peut seulement affaiblir ou détruire la suspicion d’une ivresse produite à dessein, afin d’accomplir un projet coupable. Pourtant, il ne se-
rait pas rigoureusement impossible qu’un ivrogne provoquât l’ivresse dans l’intention de commettre une mauvaise action; mais alors la nature de l’action, sa liaison avec l’intérêt personnel de l’inculpé, et les passions que Y on saurait avoir été dominantes en lui antérieurement à l’acte, pourront, dans beaucoup de cas, répandre du jour sur le degré d’imputabilité. Toutefois, l’appréciation directe de la moralité du fait appartient alors au magistrat et au jury plutôt qu’au médecin.
« Est-il des circonstances où l’ivrognerie doive fortifier les motifs d’atténuation, ou même d’excuse^ La question est grave; mais il n’est pas impossible de la résoudre.
« Lorsque l’ivrognerie est le résultat d’une habitude vicieuse, et qu’on ne lui reconnaît pas pour
320 de l’ ivrognerie.
origine une cause pathologique, on doit, dans le sens moral, la considérer comme un vice punissable, lorsqu’elle conduit à des actions illégales et qui ont évidemment pour motif un intérêt personnel préexistant à l’ivresse. Il n’en est pas ainsi lorsque l’ivrognerie, qui mérite alors plus justement le nom de dipsomanie , est le résultat d’un état de maladie qui , par cela même, réclame de l’indulgence. » ( De la Folie considérée dans ses rapports avec les questions m édico-judiciaires.)
Traitement .
Traitement de Tivresse. — L’ivresse est-elle lé gère , on fera prendre quelques tasses de thé ou de café, du sirop d’orgeat étendu d’eau, ou mieux encore dix à douze gouttes d’ammoniaque dans un demi-verre d’eau. S’il y a des nausées accompagnées de vertiges , on facilitera le vomissement en administrant de l’eau tiède , quelques grains d ipécacuanha , ou encore en titillant la luette avec une longue plume dont on aura trempé les barbes dans de l’huile. On combattra ensuite la soif avec de la limonade, ou toute autre boisson acidulé, que Ion pourra rendre légèrement laxative en y ajoutant
un peu de crème de tartre.
Existe-t-il brisement des membres, et forte congestion de l’encéphale, on pratiquera une ou deux saignées, suivant l’exigence; on appliquera des sangsues derrière les oreilles, aux tempes, à l’anus de préférence , s’il y a habituellement fluxion hé-
de l’ivrognerie. 321
morrhoïdaire. Dans les cas d’apoplexie, on promènera en outre des sinapismes à la partie interne des cuisses, on appliquera des vésicatoires, etc. En même temps, on tiendra la tête du malade élevée; on le placera dans un air pur et frais, en ayant toujours soin de débarrasser le cou de tout ce qui pourrait y gêner la circulation.
Dans l’ivresse furieuse et convulsive, après s’être rendu maître de l’individu , que l’on fera tenir au lit par des hommes calmes et vigoureux, on lui assujettira le tronc et les cuisses avec des draps passés en travers, et dont on fixera les bouts au bois du lit; on lui liera les pieds, on se bornera à contenir les mains , et l’on s’efforcera de provoquer le vomissement, en le faisant boire à l’aide d’un vase qu’il ne puisse pas briser entre les dents. Mais on devra , dans cette sorte d’ivresse , s’abstenir d’administrer l’émétique , qui pourrait avoir de funestes résultats ; l’on n’aura même recours à l’ipécacuanha que si l’eau tiède , les corps gras et l’oxymel scillitique avaient été donnés sans succès.
Dans l’ivresse causée par les opiacés , on aura recours à la saignée, aux boissons acidulées, aux éthers. On pratiquera des frictions sur diverses régions du corps, avec des brosses ou des linges rudes ; on prescrira des lavements irritants ; enfin , on emploiera tous les moyens conseillés dans l’empoisonnement par les substances narcotiques.
Traitement de ï ivrognerie ; moyens préventifs employés par quelques législateurs. — Chez les Juifs,
qui étaient naturellement sobres , la loi est muette sur tout ce qui a rapport à l’ivrognerie ; de nos jours encore, ce peuple conserve une telle aversion pour ce vice, qu’on voit chez lui fort peu d’indiviclus s’y abandonner.
Dracon, chez les Athéniens, punissait l’ivresse de mort; Lycurgue, à Sparte, faisait, dit-on? enivrer des esclaves, pour inspirer à la jeunesse le dégoût du vin. Mais , voyant l’inutilité de son remède, il ordonna d’arracher toutes les vignes; sur quoi Plutarque remarque que « ce législateur eût mieux fait de laisser croître les vignes , mais d’en approcher les nymphes, c’est-à-dire d’ordonner le mélange de l’eau avec le vin , et qu’ainsi il aurait contenu la fougue de Bacchus à l’aide d’une divinité plus sage.»
Pittacus, roi de Mitylène, avait rendu une loi qui infligeait une double peine à celui qui avait commis un crime pendant l’ivresse : la première était pour son crime; la seconde, pour s’être mis, par intempérance , dans le cas de le commettre.
Zaleucus , roi et législateur des Locriens, ne permettait l’usage du vin qu’aux infirmes, sur 1 ordonnance des médecins , et il le défendait à tous ses autres sujets, sous peine de mort.
Pythagore , comme on le sait, interdisait aussi l’usage du vin à ses disciples, assurant que cette boisson était l’ennemie de la sagesse, et amenait une disposition prochaine à la folie.
Une ancienne loi romaine prescrivait à tout citoyen de bonne famille de ne boire de vin qu’à
trente ans, et encore avec modération. (Plin., Xiv, 13 et 14.) La même loi interdisait entièrement aux femmes l’usage de cette ligueur. Equatius Mc tel lus tua sa femme pour l’avoir surprise buvant du vin au tonneau, et il lut absous. Fabius Pictor fait aussi mention d’une dame de qualité que ses parents firent mourir de faim , parce quelle avait forcé le coffre dans lequel étaient les clefs de la cave. Dans la suite, on se borna à priver de leur dot les femmes qui enfreignaient la loi, et, plus tard, on leur permit l’usage du vin fait avec des raisins secs. Sur la fin de la république, l’abus de cette liqueur devint fort commun, et même, s’il faut en croire Horace ,
Narratur et prise i Catonis Sœpe mero caluisse virtus t
La vertu du vieux Caton,
Chez les Romains tant prônée,
Était parfois, nous dit-on.
De falerne enluminée.
Fm Arabie, d’où nous est venu l'art de distiller, l’ivrognerie était tellement répandue que Mahomet crut devoir proscrire entièrement le vin. Mais l’usage de l’opium, chez les Turcs, et le bouang ou pusty que l’on prépare en Perse, n’ont-ils pas aussi leurs funestes résultats, et, en définitive, les mahométans ont-ils beaucoup gagné à cette défense ?
L’Espagne et le Portugal ont eu peu besoin de ces lois répressives dont sont remplis les codes du Nord.
Quant a la France, ses rois furent souvent dans la nécessité de mettre des entraves à l’excessive consommation du vin, soit par des impôts proportionnés qui devaient en même temps alléger les charges de l’Etat, soit par des voies de rigueur qui sont toujours tombées en désuétude. François 1er publia, en 1536, un édit très -sévère contre les ivrognes : les coupables étaient, la première fois, condamnés à la prison, au pain et à l’eau; la seconde, à être fouettés ; la troisième, à recevoir ce châtiment publiquement, et, en cas de récidive, à être bannis , après avoir subi l’amputation des oreilles. Charles IX fit arracher les vignes. Louis XIV eut aussi recours à des voies rigoureuses pour réprimer les excès de boisson auxquels se livraient les seigneurs de sa cour.
Aujourd’hui , notre Code pénal ne mentionne même pas l’ivrognerie, qui, d’un autre côté, a le privilège d’être presque toujours considérée comme une circonstance atténuante. Ce vice cependant nous paraît produire assez de ravages pour devoir attirer l’attention du gouvernement , et le déterminer à prendre des mesures de police générale (1), et surtout de police hygiénique. Ces dernières mesures devraient principalement porter sur l’altération et la sophistication des vins, dont la classe ouvrière est plus particulièrement victime.
(1) A Rome, tout individu rencontré ivre sur la voie publique est immédiatement mis en prison. C’est une mesure éminemment sage, qui diminue le nombre des ivrognes en même temps qu’elle pourvoit au maintien de l’ordre et à la sûreté des citoyens.
Moyens curatifs. — Ces moyens peuvent se réduire à deux systèmes tout à fait opposés: l’un interdisant subitement l’usage des boissons spiritueuses, l’autre ne procédant à leur suppression que d’une manière lente et graduée. La première manière de faire, employée en 1826 par la Société de tempérance américaine, sur un grand nombre d’individus, aurait eu, d’après le rapport de M. Baird, des résultats fort avantageux (1). Toutefois, dans la plupart des cas, ce système n’est pas praticable ; car la suppression brusque d’une affection chronique (et l’ivrognerie en est une) peut déterminer d’autres maladies excessivement graves. Une distinction pratique paraît ici nécessaire. Si, par suite d’affections morales ou de quelque dérangement physique, le goût des boissons enivrantes ne faisait que de se manifester, on devrait mettre tout en œuvre pour en retrancher entièrement l’usage; l’habitude n’étant pas encore enracinée, une suppression brusque n’offrirait alors aucun danger; mais si la passion est ancienne, si elle est devenue une seconde nature, nous prendrons en considération qu’elle s’est développée graduellement, qu’elle a dû passer par plusieurs périodes , et nous suivrons une marche inverse, qui n’occasionnera
(1) Si l’influence exercée aux États-Unis et en Angleterre par les sociétés de tempérance est aussi grande que l’annonceM. Baird, on ne tardera pas à constater dans ces deux pays une diminution sensible du paupérisme, des maladies et des crimes, dus en grande partie a l’abus des liqueurs alcooliques.
326 DE l’ivrognerie.
aucune secousse dangereuse à l’organisme. Partant donc de ce point de vue, nous diminuerons faiblement chaque jour la quantité de vin ou d’alcool. Ensuite, à des intervalles assez rapprochés, nous substituerons à ces liqueurs spiritueuses d’autres boissons qui le sont moins. Enfin, lorsque la maladie décline, pour tromper l’œil et le goût, nous ferons prendre pour boisson ordinaire une décoction de queues de cerises fortement colorée, et aiguisée avec de l’eau de Seltz. Cette pratique a réussi plusieurs fois. Pour rendre ces moyens plus efficaces , nous agirons en même temps sur le moral : nous effrayerons les uns par le tableau des crimes, de la misère et des infirmités que ce vice amène à sa suite; aux autres, nous dépeindrons le dégoût et le mépris qu’il inspire. Enfin, à un père ou à une mère qui ont encore quelque affection pour leur famille, nous répéterons souvent qu’il n’est pas rare de voir tomber dans l’aliénation mentale les enfants nés de parents adonnés à l’ivrognerie. Nous conseillerons aux personnes aisées, dont la vie est sédentaire, l’exercice , l’équitation , les voyages , les distractions de bon goût. Chez quelques autres , nous développerons quelque passion antagoniste, que nous guérirons plus tard ; à tous , enfin , nous recommanderons, de la manière la plus expresse, de fuir la société des buveurs ; car on a souvent vu la résolution la plus ferme échouer par la funeste contagion de l’exemple.
Quant au régime alimentaire, il devra consister
en viandes légères et peu epicees, en fécules, et en légumes herbacés.
On a aussi employé avantageusement d’innocents artifices pour guérir de l’ivrognerie, en provoquant le dégoût des liqueurs. C’est ainsi que M. Fournier en a débarrassé complètement deux femmes, en faisant mettre clandestinement du tartre stibié dans tous les spiritueux dont elles abusaient journellement. Dégoûtées par les vomissements continuels que leur occasionnaient de tels breuvages , ces femmes renoncèrent bientôt à un plaisir devenu pour elles un véritable supplice.
Observations.
I. Ivrognerie héréditaire observée chez deux entants après la
mort de leur père.
M. L., habitant une petite ville du département de la Meuse , avait été sobre jusqu’à l’âge de quarantecinq ans, époque à laquelle il éprouva des pertes d’argent assez considérables. Il avait alors quatre enfants avec lesquels il se plaisait à passer la plus grande partie de ses soirées. Depuis le moment où la fortune lui avait été contraire, la société de sa femme et de ses enfants lui devint insupportable; son caractère, jusqu’alors aimable et enjoué, devint sombre, taciturne, et bientôt on le vit se livrer avec fureur à la passion des liqueurs fortes. D’adroits fripons profitèrent de ses moments dV vresse pour lui faire souscrire des marchés ouf
reux qui délabrèrent de plus en plus ses affaires. En vain on lui représenta la perte prochaine du peu qui lui restait, et la misère dans laquelle il allait plonger sa famille : aigri par ses nouvelles pertes, M. L. continua de boire, et devint bientôt un ivrogne achevé.
La troisième et la cinquième année qu’il s’était livré aux boissons spiritueuses , il eut deux autres enfants du sexe masculin. Cette nouvelle charge n’arrêta pas son funeste penchant, et, à l’âge de cinquante-quatre ans, il était arrivé au point de boire chaque jour une bouteille d’eau-de-vie, outre plusieurs bouteilles de vin. Mais enfin, ce corps de fer se brisa; M. L. tomba dans une espèce d’hébétude, de démence, et un jour on le trouva mort d’apoplexie dans une cabane de son jardin. L’autopsie ne fut pas faite.
Les enfants de M. L. furent élevés par leur oncle , devenu leur tuteur à la mort de son frère. On fut tout étonné, lorsqu’ils parvinrent à l’âge de raison, de trouver en eux des goûts tout à fait différents. Les trois filles et le garçon que M. L. avait eus avant de se livrer à l’ivrognerie étaient très-sobres; les deux autres garçons, au contraire, l’un à l’âge de neuf ans, l’autre à sept ans , montrèrent un goût très-prononcé pour le vin. Le frère de M. L., que la passion de ce dernier avait profondément affligé, employa les précautions les plus sévères pour empêcher ce fatal penchant de se développer; il leur interdit l’usage du vin , même à leurs repas ; il leur défendit d’en
accepter, quelque part qu’ils se trouvassent, et, lorsqu’il venait à apprendre qu ils en avaient bu , il les fustigeait de manière qu ils conservassent longtemps le souvenir de leur désobéissance. A l’aide de ces moyens , il parvint à arrêter quelque temps leur prédisposition héréditaire ; mais à peine furent-ils en apprentissage, que toutes les précautions échouèrent : à l’âge de seize et de dix-huit ans, ils fréquentaient ensemble les tavernes, et plus d’une fois ils y passèrent la nuit sous les
tables.
En 1828, l’aîné se maria à une femme forte et bien constituée, de laquelle il eut plusieurs enfants. Les premières années de son mariage , on remarqua en lui une moins grande tendance à boire. Il exerçait alors l’état de jardinier; mais il lui vint en 1830 la pensée de tenir un cabaret. Â partir de ce moment, sa passion poui le vin reparut avec son intensité première, et bientôt on disait qu’il consommait à lui seul plus que toutes ses pratiques réunies. Sa femme, sur ces entrefaites, ayant hérité d’une somme de dix mille francs, le contraignit à reprendre le jardinage; mais cette sage mesure fut inefficace. L. n’allait jamais à ses travaux sans engloutir un demilitre d’eau-de-vie et trois ou quatre bouteilles de vin. Aussi, en 1832 , il fut pris d’un tremblement général et d’une constriction spasmodique des muscles qui dura pendant trois jours. A dater de cette époque, ses lèvres et ses mains restèient constamment tremblotantes , et il eut plusieurs
DK L’i VKOGNERIE.
atteintes d’hémiplégie. En 1835, un jour qu’il descendait à la cave, il fut saisi de vertiges, et tomba à la renverse; on le saigna, et il recouvra la santé. Enfin * le 21 août 1837, il fut pris d’une hémorrhagie nasale qui dura presque sans interruption pendant sept heures. En entrant dans la chambre ou il gisait, le médecin qu’on appela fut suffoqué par une odeur d’alcool, d’urine et de sang; elle était tellement forte que le prêtre, qui ne vint qu’après qu’on eut ouvert la fenêtre , faillit tomber en syncope. Le lit était imprégné d’urine ayant une odeur* fortement alcoolique. On trouva dans une pièce voisine un cruche d’eau-de-vie pouvant contenir environ un litre, mais à peu près vide; le malheureux venait encore de boire. L’hémorrhagie l’avait affaibli au point qu’il n’avait plus la force de se retourner dans son lit. La face était pâle, la peau froide, le pouls à peine sensible. Le médecin pratiqua immédiatement le tamponnement des fosses nasales, et conseilla de le transporter à l’hôpital. A son entrée, on lui prescrivit des sinapismes aux jambes et des fomentations émollientes sur le ventre. La percussion de la poitrine donnait de la matité à droite; en arrière et à la partie moyenne l’auscultation faisait percevoir du râle crépitant. Le second jour, le tronc et les membres se couvrirent de larges ecchymoses violacées laissant entre elles six à huit pouces d’intervalle. Le troisième jour, le malade fut pris de délire, de soubresauts dans les tendons. La figure était hideuse à voir; les muscles se contractaient spasmodiquement.
DE l’ IVROGNERIE.
Vers le soir, il éprouva un accès de frénésie pendant lequel il déchira avec les dents les rideaux de son lit, et se meurtrit les mains ainsi que la tête; on lui mit alors la camisole de force. Le quatrième et le cinquième jour se passèient même. Le sixième , il tomba dans un état de prostration et d’adynamie dont il ne se releva plus. Les yeux étaient constamment demi-fermés et lar moyants, le gauche plus fermé que le droit. Le membre supérieur gauche perdit sa sensibi îte, les urines et les selles devinrent involontaires, la respiration quelque peu stertoreuse; enfin , le
quinzième jour il mourut (1).
Le plus jeune des enfants de M. L. , à 1 âge c e
(O Ouverture, cadavérique. - En découvrant le corps quelques heures après la mort , on reconnaît une odeur d’alcool tres-pro-
noncée. Les ecchymoses persistent. , ,
Crâne. — Le ventricule gauche du cerveau est pointillé de rouge ; il contient une assez grande quantité de sérosité sanguinolente. Les méninges et le rachis ne présentent rien de remarquable. .
Thorax. - Le poumon droit est hépatisé au premier degré inférieurement; un peu au-dessus, il est au degré d hépatisation grise , mais dans une petite étendue. Les deux poumons offrent de larges plaques mélaniques envoyant de nombreuses ramifications dans le parenchyme divisé en lobules très-inégaux. es ganglions bronchiques ont la même teinte à un degre tres-prononce. Le cœur ne présente rien d’anormal, si ce n’est un caillot fibrineux très-adhérent à l’endocarde, et distendant le ventneu e
droit. . ».
Abdomen. — La muqueuse stomacale est d un rouge noira ,
velouté ; elle s’enlève au moindre frottement. A l’orifice py onque elle laisse voir une injection assez vive ; les vaisseaux ist somt rouges et la soulèvent. Les intestins offrent des traces d en-
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vingt et un ans, se lit remplaçant dans l’armée, moyennant 1,700 francs, et, au bout de quelques mois, il avait dissipé dans les tavernes le prix de son corps. Cité au régiment comme un intrépide buveur , il lui arriva maintes fois de parier qu’il boirait un litre d’eau-de-vie sans désemparer, et il ne perdit jamais à ce jeu. Il apprit alors à faire des armes; bientôt il passa maître, et se mit à rançonner les conscrits. Plus d’un coup de fleuret, plus d’une saignée , comme il le disait, furent la suite de ses excès , et cependant sa dégoûtante crapule ne fit que s’accroître. Son temps fini, il revint, en 1832, dans ses foyers, où 1 ivrognerie lui fit encore contracter des dettes, et pour les solder, il se vendit de nouveau. Deux ans après, dans un moment d’ivresse, il reçut au bras gauche un coup de sabre qui le ht réformer. Depuis ce temps , il végète dans les cabarets , où i l boit en une heure ce qu’il a gagné dans deux journées. 11 mange à peine; sa face est d’un rouge cuivreux; ses yeux semblent sortir de leur orbite; son nez est couvert d’éruptions; il est sujet à des attaques d’apoplexie qui forcent à le saigner tous les quinze jours, et il annonce lui-même sa fin prochaine.
térite aiguë dans quelques points, d’entérite chronique dans d’autres.
Les appareils biliaire et génito-urinaire ne présentent aucune lésion appréciable.