‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 42 sur 96 · COUP D ' 0£ ! L PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

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jours de 1841, Cocotte était paisible dans son écurie, lorsqu’on amena une autre jument qui devait partager avec elle sa proprette habitation. Elle n’a pas plutôt senti l’approche de cette étrangère qu’elle paraît inquiète, s’agite, baisse les oreilles, et se retourne en inclinant la tête vers la porte de l’écurie , d’où elle n’avait pu rien voir. Deux ouvriers menuisiers y étaient occupés à terminer une séparation , lorsque la nouvelle jument fut imprudemment introduite. À sa vue, Cocotte entre dans un accès de jalousie dont rien ne saurait peindre la violence : elle mord les planches et les brise, se met à ruer sur tout ce qui l’entoure , fracasse l’échelle sur laquelle était monté un des ouvriers, et, bien que maintenue à Faide de deux longes par son maître, qu’elle alvectionne vivement, elle ne cessa de mer que lorsqu’il l’eut abattue en faisant fléchir une jambe de devant pendant que les deux de derrière étaient en Fair. On profita de cet instant pour faire sortir la malheureuse jument , qui avait reçu plusieurs ruades dans le poitrail et dans les flancs, sans opposer la moindre résistance dans une demeure qui n était pas la sienne. Elle était à peine emmenée que Cocotte s’approcha doucement de son maître, et se mit à lui lécher la figure et les mains avec une expression singulière de bonheur, de tendresse, comme si elle le remerciait de l’avoir débarrassée de cette rivale importune qui prétendait partager sa demeure et les caresses dont elle était journellement l’objet.

Amour des petits . — Ce besoin instinctif commence à se laisser entrevoir, même chez les animaux qui ne sont pas obligés de surveiller le produit de la conception. C’est ainsi que les femelles d’un grand nombre d’insectes cherchent d’abord un lieu convenable pour y déposer leurs œufs, et ne les abandonnent aux vicissitudes atmosphériques qu’a près les avoir enduits d’un vernis conservateur; d’autres déposent leurs larves dans des cellules qu’elles construisent, et les y renferment avec une provision d’aliments suffisante jusqu’à leur accroissement complet.

Les soins de la progéniture paraissent être le principal lien qui réunit en société les abeilles ainsi que les fourmis, et l’on ne peut voir sans intérêt l’empressement de ces industrieux insectes lorsqu’ils portent la pâture à leurs petits. Il n’est pas jusqu’à la hideuse araignée qui ne soit digne de toute notre attention , lorsque nous la voyons renfermant précieusement ses œufs dans le coffret de soie qu’elle a toujours avec elle, ou bien , au moindre danger, emportant sa petite famille cramponnée à son corps.

Dans la plupart des mammifères, on ne saurait considérer sans une sorte d’attendrissement les soins affectueux dont les mères entourent leurs petits jusqu’à ce qu’ils soient en état de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. Chez quelquesuns, le mâle ne reste pas étranger à ces soins, qui du reste n’égalent jamais ceux des femelles, auxquelles le produit de la conception est plus

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spécialement confié. Parmi ceux qui vivent en quelque sorte clans l’état de mariage, comme le renard, rattachement pour la progéniture est à ■ peu près égal dans les deux sexes. Ainsi, lorsqu'on met un piège à l’ouverture du terrier du renard suisse, l’animal s’y laisse prendre pour retourner auprès de ses petits, quoiqu’il connaisse parfaitement le danger ; toutefois, c’est encore la femelle qui ordinairement se sacrifie la première pour sa jeune famille.

C’est surtout chez les oiseaux que l’amour semble prendre une teinte morale qui l’ennoblit. Leur union, en effet, n’est-elle pas chez la plupart une sorte d’alliance affectueuse contractée pour la procréation et l’éducation de leurs petits! Arrachées même à leurs habitudes naturelles, les femelles que nous tenons en cage s’épuisent en mouvements au temps de la pariacle : elles ne cessent alors d’aller et de venir pour assembler quelques plumes ou des brins de paille et de coton , avec lesquels elles essayent de construire leur nid; et tant qu’elles ne peuvent y parvenir, elles résistent opiniâtrément aux caresses du mâle, mais aussitôt qu’il est bâti, ou qu’on leur en a donné un, elles se livrent volontiers aux plaisirs de l’amour, comme si leur tendresse maternelle pressentait que les petits n’auront pas à souffrir dans ce lit moelleux qu elles sauront échauffer de leur propre chaleur.

Chez la plupart des oiseaux à l’état de liberté, le mâle ne se contente pas d?aider la femelle à construire son nid ; il partage encore avec elle les

soins il© l’incubation. Chose aomirable ; oubliant tout à coup son naturel vif et volage , la mère reste pendant des semaines entières collée sur sa couvée. Pourvoyeur assidu, le père, de son cèle, va et vient continuellement pour procuiei des aliments à sa bien -aimée compagne; il lui apporte, il lui met dans le bec la nourriture toute préparée, et ne suspend guère ses rapides voyages que pour l’encourager par ses caresses et par ses chants. La naissance des petits est-elle venue resserrer les liens de ce couple fortuné , tous deux redoublent de courage avec les nouvelles fatigues qe exige l’éducation de sa famille, et ils ne cessent cle l’environner des plus tendres soins qu’au moment où elle est assez forte pour pouvoir se passer de leur amour. L aigle, le vautour, et les autres tyrans de l’air, ont coutume de chasser plus tôt leur progéniture : c’est qu’appelés a vivre de rapine et de carnage, ils s’affameraient mutuellement s’ils restaient trop longtemps dans la même localité. Les cigognes nous offrent peutêtre le modèle le plus touchant de l’amour des oiseaux pour leurs petits : jamais le père et la mère ne s’éloignent ensemble de leur nid; quand 1 un est à la quête, l’autre fait soigneusement sentinelle. Lorsque les petits commencent a essayer leurs ailes , ces tendres parents les soutiennent avec les leurs, les exercent peu à peu à voler a une plus grande distance; ils les défendent avec intrépidité contre leurs ennemis , et, s’ils ne peuvent les sau~

ver, ils périssent avec eux plutôt que de Ses abandonner.

Amour des lieux s besoin et faculté de construire.

La plupart des animaux ne sont pas cosmopolites: iis aiment le pays, les lieux, les objets inanimés auxquels ils ont été habitués , et ils tombent souvent dans une sorte de nostalgie lorsqu’on les transporte dans de nouveaux climats, dans de nouvelles demeures. Voyez le cerf que des chasseurs ont lancé loin de sa retraite : il y revient dès qu’il le peut, d un pas rapide, et en la revoyant il verse des larmes de joie. Poursuivi de nouveau, il s’en éloigne pour y revenir encore; et ce besoin invincible, que ses ennemis connaissent, est ordinairement la cause de sa perte. Voyez surtout ces légions d’oiseaux voyageurs , qui , aux approches de l'hiver, se rassemblent à jour fixe, et s’eu vont de compagnie chercher des climats plus doux que les nôtres : à peine le printemps est-il revenu qu’ils reprennent leur route, et , sans carte ni boussole, regagnent nos contrées pour y trouver et les lieux qui les ont vus naître, et la nourriture qui convient à leurs petits. L’instinct de conservation avait naguère provoqué leur départ (1); l’amour

du pays et de la progéniture exige impérieusement leur retour.

(1) De jeunes oiseaux migrateurs , des cailles, par exemple , qui étaient élevées en cage depuis leur naissance , ont éprouvé régulièrement en septembre et en avril une inquiétude, une agitation extraordinaire qui s’emparait d’elles tous les soirs e(

Comme, chez les animaux, ce n est pas I intelligence proprement dite qui préside au choix de leur habitation, on est forcé d’admettre qu il existe en eux une impulsion primitive et héréditaire qui les porte à se fixer dans les localités les plus favorables à leur existence et à celle de leurs petits. D’un autre côté, toute la nature devant être habitée, ii a fallu que cette prédilection native variât à l’infini dans toute l’échelle zoologique. Ainsi, le chamois se plaît au milieu des rochers, le loup dans les forêts, le lion dans les déserts brûlants, la taupe sous la terre, le rossignol dans les bocages, l’alouette dans les champs, le corbeau dans les vieux monuments, le chardonneret dans les dunes sablonneuses , l’effraie dans les ruines solitaires, le moineau dans les trous des maisons, le chien enfin dans la demeure même de l’homme , dont il est le plus sûr et le plus fidèle gardien.

Outre l’instinct de choisir les climats et les localités le mieux appropriés à leur nature, certains animaux possèdent le talent de disposer leur demeure de la manière la plus commode; il en est même qui naissent habiles architectes. 11 suffit, pour s’en convaincre, d’examiner l’habitation des castors , le terrier du renard, du blaireau et du putois , la toile de l’araignée, les rayons de

durait toute la nuit. Pendant le jour elles paraissaient tristes , abattues et assoupies. Ne peut-on pas aussi attribuer a leur instinct voyageur ces agitations périodiques, puisqu’elles se manifestaient, précisément pendant les deux mois de passage ?

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l’abeilïe et îa coque du ver à soie. La plupart des animaux herbivores ne construisent pas; quelquesuns se bornent à ramasser un peu de paille ou de feuilles pour se coucher et y déposer leurs petits. Quant aux oiseaux, ils se montrent presque tous habiles constructeurs. On croit généralement qu’ils ne bâtissent de nids crue dans la saison des amours, et que chez eux chaque espèce fait constamment son nid de la meme manière : c’est une double erieur, dont sont facilement revenues les personnes qui ont visité la jolie volière de M. Machado. Ses dioches du Sénégal mettent îa plus grande variété dans leurs constructions , auxquelles ils travaillent toute ! année, ainsi que les abeilles, et l’on ne peut regarder sans un véritable étonnement la savante industrie de ces oiseaux, dont la demeure est formée de plusieurs étages semblables à ceux de nos maisons. D autres vont simplement construire leur nid dans quelque trou de muraille, sur le sommet d’un arbre, ou entre deux mottes de terre. Poui 1 hirondelle domestique, au heu de revenir pondre dans le md de l’année précédente, elle en construit ordinairement un nouveau au-dessus de î ancien; l’on a compté jusqu’à quatre de ces nids bâtis d’année en année au-dessus l’un de l’autre. Tous les oiseaux ne sont pas ainsi architectes : les gallinacés, par exemple, ne construisent réellement pas , l’homme se charge de ce soin; d’autres, tels que le hibou et îa chouette noire, se servent de nids faits pard autres oiseaux. Quant au coucou, ce type de l’égoïsme , il ne se contente pas de dé-

poser furtivement son œuf dans un nid qu’il n’a pas bâti; il ne s’en met nullement en peine, et l’abandonne à une mère étrangère, qui heureusement en aura autant de soin que de sa propre couvée.

Conclusion. — Comment a-t-on pu assimiler à de simples machines ces admirables créatures, douées de mémoire, de mouvements spontanés et d’une sorte de langage (1); qui ressentent, comme nous, la douleur et le plaisir; qui, comme nous, manifestent des sentiments de colère, d’amour, de jalousie, d’orgueil, de reconnaissance, etc.; dont les sens l’emportent généralement sur les nôtres; dont la merveilleuse industrie excite si vivement notre admiration , et dont plusieurs sont susceptibles de recevoir une certaine éducation qu’on a vue modifier prodigieusement leurs penchants primitifs , leur naturel héréditaire? il a répugné un jour à l’orgueil humain de reconnaître plus longtemps que les animaux ont une âme (2) : alors on a trouvé plus simple de les considérer comme cle purs automates , dont le mécanisme invisible

(1) Si les animaux sont privés du don de la parole, ils expriment les sensations et les sentiments divers qu’ils éprouvent par des sons si différents, par des gestes si naturels et si animés, qu’on ne saurait leur refuser une sorte de langage à l’aide duquel iis se comprennent. Celui du chien , si varié et si expressif, suflirait au besoin pour convaincre de cette vérité l’observateur le moins attentif.

(2) « N o vit sapiens jumentorum suorum animas,» disait Salomon. ( Proverbe 12,10.)

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se brise avec les organes auxquels il imprimait le mouvement et la vie. Pour moi, qui ne saurais partager une opinion si favorable au matérialisme, je ne me borne pas , avec quelques adversaires des cartésiens , à admettre que les animaux ont une âme sensitive ; je vais plus loin, et je suis porté a croire qu il existe en eux une intelligence instinctive en rapport avec leurs besoins terrestres (1). Maintenant, ce qui établit ia prééminence intellectuelle

(1) Le savant auteur de la Philosophie zoologique , Lamarck , avait divise !es animaux en invertébrés et vertébrés ; puis, secondairement, en apathiques , sensibles et intelligents. Parmi les animaux apathiques, il rangeait les infusoires, les polypes, les tuniciens, les radiaires, les vers, les entozoaires (peut-être) , qui, selon lui, ne sont pas encore des insectes parfaits, et qui cependant ne sont déjà plus des vers. Parmi les animaux sensibles, il mettait les insectes, les arachnides , les crustacés, les annélides, les cirrhipèdes , les mollusques. Eniin , les poissons , les reptiles, les oiseaux et les mammifères, formaient la classe des animaux intelligents. D'après les travaux récents de M. Frédéric Cuvier, cette intelligence s’élèverait par degrés des rongeurs aux ruminants, eus ruminants aux pachydermes, des pachydermes aux carnassiers et aux quadrumanes. C’est dans la réflexion et la liberté que ce laborieux observateur place la limite qui sépare l’intelligence de I homme de celle des animaux. « Cette pensée qui se considère elle meme, cette liberté intime qui naît de la réflexion , forment évidemment un ordre de phénomènes d’une nature tranchée et auquel nul animal ne saurait atteindre : c’est là le monde purement intellectuel, et ce monde n’appartient qu’à l’homme. En un mot, les animaux sentent, connaissent, pensent; mais 1 homme est le seul de tous les êtres à qui ce pouvoir ait été donné de sentir qu’il sent, de connaître qu’il connaît, et dépenser qu’il pense. » Voyez l’intéressant Résumé des observations de. M. Frédéric Cuvier sur l’ instinct et l’ intelligence des animaux, par M. Flourens; Paris, 1841.

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de l'homme sur la brute, c'est que F comme , ce favori de la création , possède seul une âme faite pour commander à ses organes ; c’est qu’il a reçu une capacité d'intelligence qui lui permet de rapprocher ses idées, de les comparer entre elles, et d’en tirer des conséquences qui elles-mêmes peuvent servir de base à d’autres raisonnements capables de l’élever jusqu’à son divin auteur; c’est que seul il peut transmettre sa pensée, rendue en diverses langues par la parole , ou exprimée par des signes de convention ; c’est que ses besoins ne sont pas essentiellement bornés à des satisfactions corporelles et terrestres , mais que ses désirs, inquiets et insatiables, se portent encore au delà de la tombe, où il prévoit une récompense pour ses bonnes actions , un châtiment pour ses mauvaises; c est qu’ennn, placé entre ces deux alternatives d’espoir et de crainte, l’homme dont la raison n’est ni altérée par la maladie, ni aveuglée par des passions fougueuses, peut juger sainement du bien et du mai moral , et, par la décision de son libre arbitre, déterminer le mérite ou le démérite de ses actes. Encore une fois, n’accordons pas aux animaux la raison, dont nous faisons malheureusement un si triste usage, mais n’allons pas jusqu’à leur en refuser quelques légers rudiments. Nous avons sur eux assez de prérogatives pour ne devoir pas craindre d’admettre que Dieu a pu leur accorder une ombre de l’intelligence humaine, comme il a daigné communiquer à l’homme un rayon de sa suprême intelligence.

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Je terminerai cet aperçu par une réflexion de Pascal, qui justifiera le soin que j’ai pris de montrer combien l’homme ressemble aux animaux, et combien il en diffère, «il est dangereux, dit ce moraliste, de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes sans lui montrer sa grandeur, il est encore dangereux de lui faire trop voir sa grandeur sans sa bassesse. 11 est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre ; mais il est très-avantageux de lui représenter l’un et l’autre. »

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