CHAPITRE il
DE LA GOURMANDISE
Mille fois nous avons répété ce vieil adage : « La table tue plus de monde que la guerre. »
(De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg.)
Définition et synonymie.
Les dictionnaires les plus estimés définissent la gourmandise : intempérance dans le manger , amour raffiné et désordonné de la bonne chère , gloutonnerie, défaut de celui qui mange avidement et avec excès .
Mécontent de ces définitions, qui confondent la gourmandise sociale avec la gloutonnerie et la voracité, le savant et aimable auteur de la Physiologie du goût (1) propose aux lexicographes de réserver le nom de gourmandise à une préférence passionnée , raisonnée et habituelle pour les objets qui flattent le goût. «La gourmandise, ajoute le
(1) Brillat-Sayarin (Anthelme), conseiller à la Cour de cassation, né à Belley, le 1er avril 1755, mort à Paris le 2 février 1826. — Nos lecteurs apprendront sans doute avec intérêt que l’auteur de la Physiologie du goût , ou Méditations de gastronomie transcendante, était naturellement sobre : les repas les plus simples suffisaient à son robuste appétit. Le modeste et spirituel auteur des charmants poèmes de la Gastronomie et de la Danse, Berchoux , <*vec qui j’ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois, poussait beaucoup plus loin la tempérance : il mangeait peu , ne buvait que de 1 eau , et m a assuré n’avoir jamais dansé.
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professeur^ est ennemie de tout excès : ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne savent ni boire ni manger. »
Sous quelque rapport qu’il envisage la gourmandise, elle ne lui semble mériter queloge et encouragement : sous le rapport physique, il la considère « comme le résultat et la preuve de l’état sain des organes destinés à la nutrition. Au moral, c’est une résignation implicite aux ordres du Créateur, qui, nous ayant ordonné de manger pour vivre, nous y invite par l’appétit, nous soutient par la saveur, et nous encourage par le plaisir.
« La gourmandise devient - elle gloutonnerie , voracité, crapule, alors, dit le sévère professeur, elle perd son nom et ses avantages, échappe à nos attributions, et tombe dans celles du moraliste, qui la traitera par ses conseils, ou du médecin, qui la guérira par ses remèdes.» (Méditation 11.)
C’est précisément de cette gourmandise pervertie que nous voulons uniquement nous occuper, et comme médecin et comme moraliste. Du reste , comme nous connaissons maints gastronomes fort estimables sous tous les rapports, nous nous empressons de déclarer ici que nous respecterons toujours leur préférence raisonnée , tant qu elle restera raisonnable.
Avant d’entrer en matière, arrêtons bien la signification des différents synonymes que nous serons dans le cas d’employer : il n’y a en ce monde tant de confusion dans les choses que parce qu’on en laisse beaucoup dans les mots.
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Nous donnerons indifféremment l’épithète de gourmets aux individus qui reconnaissent le terroir, Page et le mérite d’un vin d’après sa saveur et son bouquet, comme à ceux dont le palais et l’odorat distinguent d’une manière sûre les diverses qualités des aliments solides. Un gourmet sera donc pour nous un expert en gastronomie. Quant au titre de gastronome, nous le réserverons à l’homme seul qui sait manger, et nous flétrirons de l’épithète de gourmand celui qui dépasse les bornes de la tempérance.
Cela posé, le gourmand, le friand, le goinfre, le goulu et le glouton constituent pour nous cinq espèces du genre gourmandise. Le gourmand proprement dit se livre immodérément, souvent même sans besoin , à son goût pour les bons morceaux : grande et bonne chère , telle est sa devise. Le friand n’est autre chose que le gourmand des pièces légères, des sucreries et du petit four : chère fine et délicate, voilà son lot. Doué d’un appétit brutal, le goinfre se gorge indistinctement de tous les mets; il mange à pleine bouche, il mange pour manger. Le goulu avale plutôt qu’il ne mange; une bouchée n’attend pas l’autre; il ne fait, comme on dit, que tordre et avaler. Plus vorace encore que le goulu, le glouton se jette sur le manger qu’il dévore salement et avec bruit; il engloutit tout.
Cette synonymie , quelque longue qu’elle paraisse, serait pourtant incomplète si nous la terminions ici. Tous ces mots français n’étant pas suffi-
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sants pour exprimer le monstrueux inghwies de certains êtres qui néanmoins font partie de l'humanité, force a été de recourir à la langue grecque, qui nous a fourni anthropophage, omophage et polyphage . Les définitions vont encore devenir nécessaires; car un omophage n’est pas nécessairement un anthropophage, comme bien des personnes pourraient le croire. Définissons donc : l’anthropophage (d’avÔpcoTroç, homme, et de <payw,je mange) est un mangeur d’hommes; l’omophage (d'ètjjjç cru) , est un mangeur de chair crue; et le polyphage (de tcoXuç, nombreux) est un avale-tout. Ainsi , T anthropophage vous mangerait un homme ; l’omophage au besoin l’avalerait tout cru , et le polyphage, tout habillé.
Généralement parlant , les Espagnols sont sobres, les Français gourmets, les Anglais gourmands, les Italiens friands , les Anglo-Américains goinfres, les Russes goulus, et les Cosaques gloutons. Le grenadier Tarare était à la fois anthropophage, omophage et polyphage (1).
(1) Cet homme, l’un des plus grands mangeurs des temps modernes, dévorait, dit-on, un quartier de bœuf en vingt-quatre heures. On l’a vu engloutir en quelques instants un dîner préparé pour quinze ouvriers allemands. Il avalait aussi des cailloux, des bouchons de liège, et, généralement, tout ce qu’on lui présentait. Le serpent plaisait surtout au palais de Tarare, et, comme Jacques de Falaise, cet omophage les avalait plus facilement que les anguilles. Semblable aux psvlles de FOrient et aux karkerlaus d’Amérique, il les maniait facilement, et mangeait en vie les plus grosses couleuvres sans en perdre un morceau. Étant un jour à l’hôpital, il avait attrapé un gros chat, et se disposait à le manger
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Horace appelle la gourmandise ingrata ingluvies ; Calli maque en donne la même définition , puis il ajoute cette réflexion, sur laquelle j’appellerai l’attention de mes plus jeunes lecteurs : « Tout ce que j’ai donné à mon ventre a disparu, mais j’ai conservé la nourriture que j’ai donnée à mon esprit.»
Causes.
Il est des individus qui naissent gourmands , comme il en est qui viennent au monde sourds ou aveugles. Cette prédisposition originelle a reçu des phrénologistes le nom d W im e n l w ité, et , d’après leurs observations, ce penchant se trouve
pour faire couler quelques cataplasmes qu’il avait soustraits à la pharmacie, lorsqu’on en avertit le docteur Lorentz, médecin en chef de l’armée. Notre polyphage, tenant alors l’animal vivant par le cou et les pattes, lui déchira le ventre avec les dents, en suça le sang, et bientôt ne laissa plus que le squelette. Une demi-heure après, il rejeta le poil ,à la manière des carnassiers et des oiseaux de proie, en présence des officiers de santé qui assistaient à cette dégoûtante curée.
Des infirmiers assurèrent lui avoir vu boire le sang des malades qu’on venait de saigner ; d’autres l’avoir surpris dans la salle des morts, contentant son abominable voracité. Enfin , un jeune enfant ayant disparu tout à coup , d’affreux soupçons s’élevèrent contre ce misérable, qu’on chassa de l’hôpital, où il n’était plus qu’un objet d’horreur. Tarare mourut vers 1799, à peine âgé de vingt-six ans, consumé par une diarrhée puruîente et infecte qui annonçait la suppuration des viscères abdominaux , constatée par l’ouverture du corps. Voir l’article Omoî’Hage du Dictionnaire des sciences médicales , improprement écrit Homophage.
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traduit en bosse dans la fosse zygomatique toutes les fois qu il est très-prononcé, et surtout quand il a été développé par un exercice violent des mâchoires.
S’il est des gourmands par prédestination, il en est aussi par état. Brillat-Savarin , qu’il faut toujours citer en pareille matière, croit devoir en signaler quatre grandes classes : les financiers , les médecins , les gens de lettres et les dévots . D après lui, les financiers s’adonneraient à la gourmandise par ostentation, les médecins par séduction, les gens de lettres par distraction, et les dévots par compensation.
On a observé que les sanguins et les sanguins bilieux sont plus portés à la gourmandise que les individus doués d’une autre constitution.
L’enfance et la vieillesse y sont aussi généralement plus disposées que les âges intermédiaires, et les gens riches et oisifs beaucoup plus que les personnes pauvres et occupées.
Sans aucune comparaison , les femmes sont bien moins gourmandes que les hommes; mais, par compensation, elles sont infiniment plus friandes.
On peut dire que l’homme se rapproche davantage des animaux carnassiers, la femme des herbivores.
De toutes les classes de la société qui ont la bonne chère à discrétion, la plus réservée à table est sans contredit celle des cuisiniers. De cette remarque, le savant Fourier a tiré la conclusion suivante : c’est que le meilleur préservatif de la gloutonnerie serait, pour les enfants, un ordre de
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choses social où ils deviendraient tous (1) cuisiniers et gourmands raffinés, autrement dit gastronomes.
Comme la plupart des passions, la gourmandise est souvent héréditaire, et plusieurs observations que nous avons été à même de recueillir nous don-
(1) «Tous, en style de mouvement, signifie les %, puisqu’il est connu que l’exception de '/8 confirme la règle. »
« La cuisine, d’après les idées de Fourier, est partie intégrante des études agricoles, et pour faire de l’enfant un parfait agronome en gestion animale et végétale , il faut de très-bonne heure l’initier aux raffinements de cette cuisine, de cette gastronomie proscrite par les farouches amis des raves et des droits de l’homme. Ce serait peu, en effet, de savoir cultiver et conserver , si l’on ne savait encore cuisiner. C’est une fonction que les moralistes veulent avilir, en prônant la femme de Phocion , qui accommodait les légumes à l’eau claire. Ne mériteraient-ils pas qu’on les condamnât à vivre pendant quarante jours de cette cuisine républicaine? Ils ne la vanteraient guère après ce carême philosophique. »
Fourier, du reste , résume ainsi ses idées sur tout ce qui a rapport à la nutrition :
«Le sens du goût, le plus impérieux de tous, est un char à quatre roues , qui sont :
1 La culture. 3 La cuisine.
2 La conserve. 4 La gastronomie.
X La gastrosophie hygiénique.
C’est-à-dire que cette quadruple instruction achemine par degrés à la science par excellence, à la gastrosophie hygiénique , ou application de la gourmandise aux nombreux tempéraments que la médecine réeluit à 4 , tandis qu’en cinquième puissance il y en aurait 810, autant que de caractères. La gamme en est énoncée , 1, 257, sans indication de nombres. » Voyez, dans le Traité de l association domestique agricole, le chapitre consacré aux cuisiniers sériaires et à leur influence en éducation.
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nent la conviction qu’une nourrice peut aussi la
transmettre avec son lait.
Rien n’est encore plus frequent que de voir ce vice se développer par la contagion de l’exemple ou par suite d’une mauvaise éducation.
Enfin, et ces cas ne sont pas rares, la gourmandise et ses différentes espèces peuvent avoir pour cause une névrose accidentelle de 1 estomac, produite, soit par une grossesse, soit parla présence des vers, et surtout du tænia, vulgairement appelé ver solitaire. Elle peut encore être due à une névrose congéniale , tantôt simple, tantôt compliquée, comme nous avons eu occasion de 1 observer pendant dix ans cliez une malheureuse femme dont on trouvera plus loin l’histoire intéressante. (Voir la troisième observation.)
Caractère et symptômes , marche et terminaison.
« Cliton , dit La Bruyère, n’a jamais eu toute sa vie que deux affaires, qui sont de dîner le matin et de souper le soir; il ne semble né que pour la digestion ; il n’a de même qu un entretien . il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s’est trouvé; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets; il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service ; il n’oublie pas les horsd’œuvre , le fruit et les assiettes ; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant qu il peut s étend i e,
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et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point; il a surtout un palais sûr et qui ne prend point le change, et il ne s’est jamais vu exposé à l’horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d’un vin médiocre. C’est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusqu’où d pouvait aller; on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien : aussi est-il l’arbitre des bons morceaux, et il n’est guère permis d’avoir du goût pour ce qu’ii désapprouve. Mais il n est plus; il s est fait du moins porter à table jusqu’au dernier soupir; il donnait à manger le jour qu’il est mort ; quelque part où il soit, il mange; et, s il revient au monde, c’est pour manger. » Rousseau a aussi examiné « ces gens qui donnaient de 1 importance aux bons morceaux, qui songeaient en s’éveillant à ce qu’ils mangeraient dans la journée, et décrivaient un repas avec plus d’exactitude que n’en met Polybe à décrire un combat. « J’ai trouvé , assure-t-il , que tous ces prétendus hommes n’étaient que des enfants de quarante ans, sans vigueur et sans consistance. La gourmandise est le vice des cœurs qui n’ont pas d étoffé ; l’âme d’un gourmand est toute dans son palais, il n est fait que pour manger; dans sa stupide incapacité, il n’est à sa place qu a table, il ne ne sait juger que des plats. Laissons-lui sans regret ce. emploi ; mieux lui vaut celui-là qu’un autre , autant pour nous que pour lui. » (Émile, liv. 2.)
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Les journalistes prétendent que sous notre gouvernement constitutionnel la gourmandise est parfois employée comme un puissant levier politique sur des enfants de quarante ans dont le cœur n a pas d étoffe , et auxquels ils donnent méchamment le nom de ventrus . Si par malheur cette assertion était vraie, il faudrait s’écrier avec un de nos meilleurs poètes :
« C’est donc par des dîners qu’on gouverne les hommes ! »
— Les gourmands sont généralement d’une taille moyenne; ils ont le front étroit, les yeux vifs et brillants, le nez court, les joues pendantes, les dents fortes, grandes et larges, les lèvres développées, le menton rond; leur visage est carré, ou au moins arrondi; leur ventre est proéminent.
À ces signes réunis, le disciple de Lavater distinguera le gourmand au premier coup d’œil ; pour porter son diagnostic , le disciple de Gall ou de Spurzheim se contentera de palper l’organe de l’alimentivité (1).
Mais c’est surtout à table que l’observateur le moins clairvoyant pourra reconnaître le gourmand et ses diverses espèces, en tenant compte toutefois
(1) Valimentivité, dit Broussais, expression due à Spurzheim, détermine le choix de l’aliment; c’est, à ce qu’on croit, l’organe du sentiment de l’appétit. Il est placé dans la fosse zygomatique, au-dessous de l’arcade du même nom. 11 se dessine sur la tête entière , à la partie antérieure du lobe de l’oreille. (. Leçons de phrénologie. )
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de îa différence de masses alimentaires que réclament les puissances digestives de chacun. La table est en effet le champ de bataille de la gourmandise et le théâtre de ses exploits : c’est donc là qu’il faut surtout l’observer, et cela pendant toute la durée de l’action. Mais îa voici commencée ; observons.
Le goinfre, le goulu et le glouton se décèlent en un instant; ils nous dégoûtent: aussi nos regards, ne pouvant s’arrêter longtemps sur cette race carnassière, vont se fixer de préférence sur le gourmand proprement dit.
Ce héros de îa table est tout ramassé pour être plus près de son assiette ; les bons et gros morceaux qu’il s’administre ne l’empêchent ni de parler ni de rire; ses deux mains travaillent à la fois; sa physionomie est toute jouissance; ses lèvres sont luisantes , sa langue promeneuse enivre son palais de délices; de temps en temps il allonge le cou, incline le nez à gauche, et rend ainsi ses arrêts approbateurs. Mais helas! ici-bas tous nos plaisirs ont des bornes: notre gourmand a beaucoup et longtemps mangé ; déjà sa mâchoire fatiguée n’a plus ce mouvement rapide et régulier qui annonçait une mastication à îa fois agréable et facile ; son estomac, malgré sa vigueur et sa capacité, semble faiblir et demander grâce. Soudain apparaît quelqu’un de ces mets ( irritamenta gu!œ) connus des adeptes sous le nom d éprouvettes gastronomiques . L’homme sobre, dont l’appétit est satisfait, les regarde d’un œil froid; ses traits restent immobiles. Mais, à cette vue, toutes les puissances dé-
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gustatrices du gourmand sont ébranlées; Peau lui revient à la bouche; on aperçoit dans ses yeux l’éclair du désir et sur ses lèvres entr’ouvertes l’irradiation de l’extase; sa sensibilité gastrique, profondément surexcitée, lui fait oublier qu’il a dîné, qu’il abien et copieusement dîné... 11 recommence. Pas n’est besoin de dire qu’il boit à l’avenant et sans avoir l’air d’y toucher.
Jusqu’à présent tout va à merveille; mais, il ne suffit pas d’ingérer, il faut digérer, et c’est ici que le rôle du gourmand commence à devenir fort triste. Consultons en effet parmi les gourmands de profession ceux-là même dont l’estomac est le plus robuste; ils nous diront que le sentiment de pesanteur et de malaise, que l’agitation et l’insomnie qu’ils éprouvent ordinairement à la suite de grands repas , compensent fortement le plaisir qu’ils ont pu goûter en se livrant à leur sensualité. Comment alors concevoir que ces gens-là ne se corrigent pas d’un tel défaut? C’est que chez eux l’instinct parle plus haut que la raison; autrement dit, c’est qu’ils tiennent plus de la brute que de l’homme.
Mais ces êtres coupables, qui dévorent en un seul repas la subsistance de plusieurs familles, en seront-ils quittes pour un léger malaise qu'une abstinence de quelques heures va dissiper? INon, non ; les suites de ce vice sont aussi longues que cruelles. Pour premier châtiment, leur goût finit par se blaser sur les mets les plus délicats, sur ceux mêmes qui étaient l’objet de leur prédilection; leur appé-
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tit se perd , et des infirmités sans nombre viennent sur eux venger la raison méconnue, et la morale outragée.
On conçoit difficilement comment l’estomac peut contenir et digérer ces poids énormes de comestibles dont on le charge, souvent même sans besoin. Aussi peut- on avancer cfue la moitié des maladies qui affligent Fespèce humaine reconnaît pour cause l’intempérance.
Cette cause sans cesse renaissante agit différemment suivant la prédisposition des divers individus. Chez le plus grand nombre elle produit d’abord des digestions laborieuses, des gastralgies, des indigestions, et, après maintes récidives, des phlegmasies aiguës et chroniques du tube digestif. Chez d autres elle engendre une obésité disgracieuse, qui souvent les rend inhabiles à toute espèce d’exercices , et les prédispose aux congestions , à l’apoplexie, à l’hydropisie, aux ulcères des jambes, à la gravelie, et surtout à la goutte.
Traitement.
Moyens répressifs employés par les lois et par la religion.— Les lois pénales des peuples modernesgardent le plus grand silence sur ce qui a rapport aux excès de table ; il n en est pas de même du dogme catholique, qui, dans sa prudente sévérité, a mis la gourmandise au nombre des péchés capitaux, des péchés mortels. On voit déjà ce vice sévèrement proscrit dans l’Évangile; les apôtres le si-
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gnalent aussi comme la source ou le compagnon de l’impudicité , saint Paul le flétrit comme une honteuse idolâtrie, puisque en effet le gourmand semble n’avoir d’autre dieu que son ventre. Les néo-platoniciens du IIIe et du IVe siècle remirent en honneur les préceptes de Pythagore et des stoïciens concernant la sobriété. Aussi, lorsqu’on lit le traité de Porphyre sur 1‘ abstinence de la chair des animaux , on est , dit Bergier, presque tenté de croire qu’il a été écrit par un solitaire de la Thebaïde ou par un religieux de la Trappe. Quant aux lois ecclésiastiques sur X abstinence et le jeûne, elles ont été instituées dans un triple but d économie rurale , d hygiène, d expiation, et elles dénotent autant le savoir et la prudence de ceux qui les ont faites, que l’ignorance ou la légèreté des prétendus esprits forts qui les critiquent.
Moyens hygiéniques et curatifs. — Des exercices champêtres ou en plein air, des jeux variés au milieu de jeunes camarades sobres et actifs, l’eau pure pour boisson habituelle , des repas simples, communs même, niais assez fréquents cl pris à des heures réglées, sont autant de moyens hygiéniques que l’on peut employer axee succès dans le traitement préservatif, et même aans le traitement curatif de la gourmandise chez les enfants.
Au lieu de cela, que tait-on généralement, sur tout dans la classe aisée de la société? On habitue les enfants à manger des friandises tant que duie la journée. Aux heures des repas , on les gorge
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dune multitude de mets irritants; puis on surex cite leur cerveau en leur donnant du vin pur, des liqueurs, du café. On blase ainsi de bonne heure leur palais, on leur crée un appétit et des goûts factices, on leur fait une habitude de ces superfluités dangereuses pour leur âge ; puis, quand on a fortement développé le penchant qu’ils ont naturellement pour la gourmandise, on se plaint amèrement des nombreuses indispositions qui les affectent, souvent même on croît devoir les punir d un vice qu’on leur a communiqué.
Mères de famille, accoutumez donc vos enfants a des aliments simples et communs; leur appétit naturel leur tiendra lieu de tous vos assaisonnements; laissez-les manger fréquemment , quatre ou cinq fois par jour, par exemple; entremêlez leur repas de jeux et d’exercices variés : vous pourrez alors compter qu iis ne seront pas sujets aux indigestions, et qu ils conserveront un estomac robuste. Mais si vous les laissez oisifs , ou si vous les affamez trop longtemps, ils trouveront moyen de tromper votre vigilance, et pour se dédommager de leur mieux , ils mangeront jusqu’à regorger.
Rousseau prétend que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche. « Le mobile de la gourmandise , dit-il, est surtout préférable à celui de la vanité. Lramdre que la gourmandise ne s’enracine dans un enfant capable de quelque chose est une précaution de petit esprit. Dans Fenfance, on ne songe
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qu’à ce qu’on mange; dans l’adolescence on n’y songe plus; tout nous est bon, et l’on a bien d’autres affaires. Je ne voudrais pourtant pas, ajoutet-il, qu’on allât faire un usage indiscret d’un ressort si bas , ni étayer d’un bon morceau l’honneur de faire une belle action.» {Emile, liv. 2.)
Plus loin (livre 5), il modifie la proposition qu’il avait d’abord énoncée d’une manière générale et trop absolue : «Il n’en est pas, dit-il, des filles comme des garçons, qu’on peut, jusqu à un certain point , gouverner par la gourmandise. Ce penchant n’est pas sans conséquence pour le sexe; il est trop dangereux de le lui laisser.»
Ce mobile , ainsi qu’on le voit, ne doit donc être employé que comme un remède dangereux, c està-dire habilement, rarement, et à faible dose.
Quant aux adultes qui sont enclins à ce vice, si la raison ne leur suffit pas pour prescrire des bornes à leur appétit ou à leur sensualité, les maladies qui marchent à sa suite leur donnent quelquefois de si dures leçons , qu’ds finissent par sacrifier leur penchant à la conservation de leur individu.
Toutefois, les adultes malades ou convalescents ne devant être considérés que comme de grands enfants, il faut , autant que possible, s’abstenir de manger en leur présence. Chez les convalescents surtout, le désir de prendre des aliments est souvent en désaccord avec les forces de l’estomac; et lorsqu’on leur refuse un mets qui a excité leur convoitise, ils se livrent parfois a des accès
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de colère ou à un chagrin violent, qui va jusqu’à leur faire verser des torrents de larmes , état dont ils sont eux-mêmes les premiers à rire lorsque leur rétablissement est complet. Ces secousses pouvant cependant entraîner quelque résultat fâcheux, on devra prendre toutes les précautions possibles pour les éviter.
La gourmandise et la friandise surtout, maladies des gens riches, sont quelquefois promptement guéries par un violent revers de fortune. Souvent alors , par une sorte de compensation, on voit des palais naguère blasés , savourer les mets les plus grossiers, et des estomacs paresseux et débiles, devenir en peu de temps actifs et vigoureux : c’est ce que l’on pourrait appeler une cure providentielle.
La gourmandise et la friandise sont le plus ordinairement des vices sociaux ou acquis; la voracité et la gloutonnerie me semblent tenir davantage à notre organisation primitive : aussi sontelles infiniment plus difficiles à guérir.
Lorsque la voracité ne dépend que d’une maladie ou d’un état accidentel, comme on l’observe chez quelques femmes enceintes, et chez certains individus tourmentés par la présence de vers dans le tube digestif , elle cesse ordinairement avec la cause qui l’avait produite : ainsi, dans le premier cas, la voracité et les goûts bizarres disparaissent après l’accouchement; dans le second, elle cède ordinairement à une sage administration des purgatifs et des vermifuges.
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En définitive, il n’est guère possible de fixer le poids des substances alimentaires qui, dans un temps donné, convient aux divers estomacs, tant il y a de différence dans leur capacité, dans leur énergie, dans leur exigence. Tout ce que l’on a dit de plus vrai et de plus raisonnable à ce sujet est encore la maxime triviale , mais pourtant trèsmorale et très-hygiénique de Beaumarchais : « Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. »
Observations.