I. Gourmandise terminée par une mort subite
Jusqu’à Fâge de cinquante ans, M. de L... avait eu une très-bonne santé, qu’il devait autant à sa tempérance qu’à l’activité qu i! mettait dans son commerce. Sa fortune étant devenue rapidement considérable , il se retira des affaires , et alla vivre paisiblement dans un petit hôtel, dont il venait de faire l’acquisition. Rien de plus pernicieux que de rompre brusquement d’anciennes habitudes. M. de L... en ht la triste, mais stérile expérience. Le voici donc installé dans son hôtel , d’où il ne sortait presque jamais, n’ayant qu’une seule occupation, celle de songer aux grands repas qu’il avait la manie de donner trois ou quatre fois la semaine, et qu’il finit bientôt par donner tous les jours. Sa table , l’une des mieux servies de la capitale, devint dès lors le rendez-vous de tous ses
DE LÀ GOURMANDISE
amis , dont le nombre s’élait prodigieusement accru avec sa fortune. Notre nouveau Lueulius fai sait parfaitement les honneurs de ses somptueux dîners, mais sans en perdre une bouchée, et se gorgeant de tous les mets qui flattaient le plus sa naissante gourmandise. Cet excès de nourriture, joint à un manque complet d’exercice, ne tarda pas à porter ses fruits. M. de L... engraissa tellement outre mesure , qu’au bout de quinze mois , ses jambes lui refusaient complètement leur service, et que son ventre était devenu effrayant par sa proéminente rotondité. Un violent accès de gou tte au pied gauche vint inutilement l’avertir que depuis longtemps il réparait beaucoup plus qu’il ne perdait : quarante sangsues enlèvent le gonflement avec la douleur , et notre gourmand de manger de plus belle.
Mais bientôt ce gastrolâtre, sourd aux avis de plusieurs médecins, commença à ne plus pouvoir digérer le poids énorme de comestibles dont il surchargeait son estomac. M. de L... éprouva d’abord de violentes gastralgies, puis survint une indigestion complète; une seconde fut bientôt suivie d’une troisième; celle-ci de beaucoup d’autres. Enfin, à partir du mois de mars jusque vers la fin de juillet, sans presque en excepter un jour, ce malheureux, une ou deux heures après son dîner, était obligé de se jeter sur un canapé, où il restait toute la nuit à expier dans de longues angoisses les instants de jouissance qu’il avait pu goûter. Mais, ce qu’il y avait de plus caractéristique chez lui , c’est
DE LA GOURMANDISE
que les souffrances de la veille étaient complètement oubliées à la seule odeur du dîner du lendemain.
Un jour que notre gourmand avait prolongé son repas fort avant dans la soirée , il éprouva des douleurs plus violentes que de coutume , congédia les parasites, demanda sa tasse de thé, et se jeta sur son canapé, pour se livrer au sommeil. Nous ignorons s’il dormit beaucoup; ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne se réveilla plus.
Autopsie. — A l’ouverture du corps , on trouva dans la cavité abdominale un assez grand épanchement d’un liquide brunâtre , d’une odeur vineuse et nauséabonde; au milieu se remarquaient quelques aliments non digérés, auxquels l’estomac perforé avait livré passage. Les intestins étaient fortement injectés dans presque toute leur étendue, épaissis dans plusieurs points, et considérablement amincis dans d’autres. La poitrine n offrait rien de remarquable; quant à la tête , elle n’a pas été ouverte.