CHAPITRE III
DE LA COLÈRE
Les corps infirmes et ulcérés sont blessés par le plus léger contact : aussi la colère n’est qu’un vice de femmes et d’enfants. Mais les hommes eux-mémes en sont susceptibles ! c’est que les hommes ont souvent le caractère des femmes et des enfants.
(Sénèque, De la Colère , liv. 1, ch. 16.)
Définition et synonymie.
Le mot colère dérive du grec yoky, bile, parce que les anciens attribuaient îa colère à l’agitation cle ce fluide. Cette passion était donc, selon leurs idées , une passion bilieuse; il n’y a même pas encore longtemps qu’on la définissait « l’agitation d’un sang bilieux qui se porte au cœur avec rapidité. »
Horace appelle la colère « une folie de courte durée, ira fur or b revis. »
Trois siècles avant le satirique latin, Philémon, poëte grec, avait dit dans une de ses comédies : «Nous sommes tous insensés lorsque nous sommes en colère. »
Selon Aristote, «la colère est le désir de rendre le mal qu’on nous a fait. »
Sénèque définit cette passion « une émotion violente de l’âme, qui, volontairement et par choix, se porte à la vengeance. »
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«La cholere, dit Charron, est une folle passion qui nous pousse entièrement hors de nous, et qui, cherchant le moyen de repousser le mal qui nous menace ou qui nous a desjà atteinct , faict bouillir le sang en nostre cœur, et leve en notre esprit des furieuses vapeurs qui nous aveuglent et nous précipitent à tout ce qui peust contenter le désir que nous avons de nous venger. C’est une courte rage, un chemin à la manie. »
D’après de La Chambre , « la colère est une passion mixte, composée delà douleur que l’on souffre pour l’injure reçue, et de la hardiesse que l’on a pour la repousser. »
Je définis la colère : un besoin excessif de réac lion, déterminé par une souffrance physique ou morale.
Cette passion, malheureusement si commune, offre une foule de degrés, dont les principaux sont X impatience, Y emportement, la violence, la fureur , la haine et la vengeance.
L’ impatience est une disposition habituelle à prendre de l’humeur à la plus légère contrariété. Elle se décèle par une vivacité inquiète et impérieuse, par des paroles vives et coupées, accompagnées de trépignements et d’une rapide contraction des muscles de la face.
L’ emportement est une propension à s’irriter au moindre obstacle , et à se livrer par accès à de violents éclats de voix, à des gestes menaçants , à des mouvements convulsifs accompagnés d’iniures et de menaces.
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La violence ne s'en tient pas aux menaces; plus fougueuse que l’emportement, elle s’abandonne à des actes de brutalité envers ceux qui nous blessent ou qui nous contrarient.
La. fureur est le summum de la colère. De toutes les réactions de lame qui ont pour but de nous porter au-devant du mal afin de le repousser, c’est sans contredit la plus impétueuse et la plus excentrique. La violence peut encore calculer le danger, la résistance à vaincre; la fureur est tout à fait aveugle, elle ne sait que se précipiter sur son ennemi, quelle que soit sa supériorité, ou revenu* contre elle-même lorsqu’elle ne peut pas latteuidre . la folie conduisit Ajax au suicide; la fureur l’avait conduit à la folie.
La haine , qu il ne faut pas confondre avec l’antipathie, est une colère prolongée, une colère ckro* nique. Moins agitée en apparence que la colère , cette passion ne fermente pas moins violemment, et celui qui l’éprouve ne tarde pas à ressentir tous les effets de la douleur morale.
La vengeance est en quelque sorte la crise de la haine. Funeste conseillère , elle ronge le cœur du malheureux dont elle s’est emparée, jusqu’à ce qu’il ait 1 horrible jouissance de voir son ennemi succomber sous ses coups, il n’est pas rare de rencontrer des hommes tellement dévorés de la soif de la vengeance que, pour l’assouvir, ils bravent jusqu à 1 échafaud. Comme l’envieux, le vindicatif se reconnaît à son air sombre, à son teint livide.
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et souvent à la maigreur générale de son corps , lorsque sa passion tarde trop à se satisfaire.
Il est une espèce de petite vengeance , honteuse et pusillanime, que I on observe plus particulièrement chez les enfants, les femmes et les vieillards , c’est la bouderie , état de Famé attristée par F impuissance sentie de réagir contre une grande supériorité physique ou morale.
Une personne qui se serait quelquefois livrée à l’impatience, à l’emportement ou à la vengeance , ne doit pas pour cela être considérée comme impatiente, emportée ou vindicative : ces épithètes entraînent avec elles l’idée d’une disposition habituelle à se livrer à ces funestes penchants. C’est une remarque que je fais seulement ici pour les étrangers.
Causes.
Causes prédisposantes. — La constitution, le sexe, Fâge, le climat, les professions, la santé ou la maladie, exercent une influence notable sur le développement de la passion dont nous nous occupons. Voici ce qu’une longue série d’observations permet de donner de plus constant à cet égard.
Les sujets bilieux, bilioso-sanguins et nerveux , sont en général plus portés à la colère que les personnes qui vivent sous la prédominance lymphatique : aussi dit- on vulgairement de ces dernières qu’elles sont d’une bonne pâte.
La femme, douée d’un système nerveux plus
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impressionnable que celui de Fhomme, est par cela même plus disposée que lui à contracter cette passion, qui fane si rapidement chez elle la fleur de la beauté.
Habituellement, la colère des femmes a plus de vivacité que de force; mais, lorsqu’elle est poussée jusqu’à la fureur, dans la jalousie par exemple, «aucune, dit Montaigne, n’est si pleniere ni si terrible : »
. . . Notumque furens quid femina possit.
Eu égard aux âges, on a remarqué que les enfants sont naturellement impatients ou boudeurs , et les jeunes gens emportés et violents.
L’influence du climat et de la chaleur sur la colère ne saurait non plus être révoquée en doute; qu’importe l’objection que Pierre le Grand a été violent et Titus pacifique? Cette observation particulière ne peut aucunement infirmer l’observation générale, qui démontre que les habitants du Nord sont bien moins irascibles que ceux des pays méridionaux. Les froids secs, et surtout les grandes chaleurs, disposent aussi bien autrement à la colère que les temps doux et pluvieux. On sait que le duc de Guise, Charles 1er et Louis XVI furent mis à mort pendant un froid rigoureux, et que le soleil ardent de juillet et d’août a éclairé nos plus grands événements politiques.
Relativement à l’influence des professions, on a observé que les soldats, les marins notamment, sont en général brusques , emportés ou violents
de la colère.
tandis que les littérateurs et les artistes sont plutôt impatients ou haineux.
Ainsi, aucun âge, aucun lieu, aucune contrée, aucune profession n’est entièrement exempte de colère, la plus universelle, et certainement aussi la plus contagieuse detoutesles passions : la plupart, en effet, n attaquent que les individus isolément 5 la colère se communique en un instant à tout un peuple.
La maladie, comme tout le monde a pu lohserver, nous rend ordinairement moroses et irascibles ; il en est de même du malheur, des veilles excessives, de la faim et de la soif. J’ai vu beaucoup d’individus, habituellement doux, devenir d’une violence extrême aussitôt qu’ils tombaient malades , et, plus d une fois , 1 alteration de leur ca- 1 actère ma fait pronostiquer chez eux l’invasion prochaine d’une maladie, alors même que leurs fonctions organiques s’exercaient encore avec régularité. On rencontre aussi des personnes souffrantes qui sont d une humeur insupportable pendant tout le temps que dure leur digestion: de ce nombre était le maréchal Augereau , qui, pendant la première heure après son dîner, aurait volontiers tout exterminé, amis comme ennemis.
On a remarqué depuis longtemps que les êtres faibles et chétifs sont beaucoup plus enclins à la colère que les êtres robustes et fortement constitués. En cela l’on doit encore admirer la prévoyance du Créateur, qui leur a donné cette passion comme une arme défensive, puisqu’elle produit instan-
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tanément chez eux une exaltation vitale qui les empêche d’être toujours victimes du plus fort. Il en est, du reste, de la faiblesse morale comme de la faiblesse physique; les personnes d’un esprit étroit et sans instruction sont généralement plus portées à la colère, leur volonté n’ayant pas toujours l’énergie nécessaire pour maîtriser les mouvements déréglés de cette passion.
Enfin, de nombreuses observations, que j’ai été à même de faire, me donnent la conviction que la prédisposition à la colère peut être transmise par l’hérédité ou même par l’allaitement.
Causes déterminantes. — Le sentiment de la justice et celui de la pitié ont sans doute fait naître plus d une fois la colère dans des âmes généreuses et sensibles; mais les obstacles opposés à nos désirs, les blessures faites à notre amour-propre, à notre vanité , 1 ivresse , et surtout l’instinct de conservation , qui nous porte à repousser les dangers qui nous menacent, voilà les causes qui déterminent le plus ordinairement en nous cette terrible réaction de l’âme , dons nous allons étudier les symptômes et les effets.
Avant daller plus loin, je crois devoir signaler une dernière cause, sur laquelle la plupart des moralistes ne se sont pas assez arrêtés, et qui cependant produit de violents accès de colère dans le premier âge de la vie : je veux parler de la faiblesse qu’ont la plupart des parents d accorder à leurs enfants tout ce qu’ils demandent avec des cris et des mouvements d’impatience.
l) b LA COLERE.
Une fois que l’enfant se sera servi avec succès de ce moyen pour obtenir ce qu’il désire, il continuera instinctivement de l’employer; et, s’il v a fréquemment recours , comment plus tard pourrat-on le corriger d’un vice dont l’habitude aura fait une seconde nature, et qu’une éducation commencée au berceau eût sans doute détruit , ou tout au moins considérablement modifié ? On ne saurait donc trop se mettre en garde contre ce despotisme de la faiblesse.
Symptômes , effets et terminaison .
Les symptômes de la colère offrent chez les divers individus des différences notables, qui paraissent dépendre en grande partie de la prédominance organique sous laquelle ils vivent.
Les observateurs ont distingué la colère rouge ou expansive, et la colère pâle ou spasmodique : il en est une troisième espèce, qui participe des deux autres.
Les sujets robustes et sanguins ressentent-ils l’aiguillon de la colère, le sang, refoulé d’abord vers le centre du corps, en est bientôt chassé et repoussé vers la périphérie : le cœur bat avec violence, la respiration est accélérée, le visage et le cou se gonflent, rougissent, les veines se dessinent sous la peau; les cheveux se hérissent, le regard s’anime, s’enflamme, et le globe de l’œil, injecté de sang, paraît sortir de son orbite. En même temps, les narines se dilatent, et les lèvres, tiraillées par
DE LA CO LS RE
le muscle labial, laissent apercevoir les dents; la voix est rauque, l’oreille devient sourde; la parole, presque toujours entrecoupée , est difficile ou exubérante; l’écume sort de la bouche avec l’injure et la menace ; enfin , les forces sont prodigieusement développées, et la détente musculaire qui accompagne ce bouleversement de lame et du corps est violente, mais prompte; la passion a réagi : elle est satisfaite.
Chez les individus faibles, chez ceux qui vivent sous la prédominance du foie ou du système lymphatique , le sang, également refoulé vers les viscères, semble y séjourner : les battements du cœur sont à peine sensibles; le pouls est petit, serré et fréquent; la respiration difficile et suffocante; une sueur froide se répand sur tout le corps ; le visage se décolore entièrement; les yeux sont fixes et les mâchoires serrées; un tremblement convulsif agite les membres. Ecrasés, pour ainsi dire, sous le poids de leur colère, ces malheureux quelquefois ne peuvent ni remuer ni articuler une parole; mais leur immobilité et leur silence sont bien plus à redouter que l’agitation, les cris et la violence des sanguins : la crise de cette rage impuissante n’est en effet que retardée. Chez quelques âmes nobles et généreuses on la voit à la vérité se transformer en indignation et en mépris; mais, le plus fréquemment, la passion, qui n’a pas réagi, passe à l’état chronique, devient haine , et la haine, pour peu qu’elle soit surexcitée, se termine par la ven - geance.
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La différence de physionomie que présente Ici colère, observée dans ces deux classes d’individus, tient uniquement à ce que chez, les premiers, la passion réagissant subitement se montre tout excentrique, tandis cju elle reste concentrique chez les seconds, qui sont ordinairement privés d’une suffisante énergie de réaction.
La colère des bilieux sanguins participe de ces deux états : concentrique dans les premiers temps de l’accès, elle devient excentrique dans le second, où elle met tout le corps en feu : c’est la poudre dont 1 explosion est d’autant plus terrible qu’elle a été plus fortement comprimée, ou bien l’arc dont les traits portent d’autant plus loin que la corde a été plus violemment tendue.
Enumérons maintenant les effets morbides que peut produire un pareil bouleversement de toute l’économie (1).
Immédiatement après un accès de colère, on voit fréquemment survenir des déjections ou des vomissements bilieux, quelquefois même l’ictère et î hépatite, ainsi que des hernies plus ou moins volumineuses. L’influence de cette passion sur le foie est tellement grande que plusieurs nosologistes, prenant l’effet pour la cause, ont avancé que
(1) Svlla, Valentinien , Nerva, Venceslas, Isabeau de Bavière, moururent à la suite d’un accès de colère. De nos jours , le furibond Marat avait le pouls constamment febrile, et Robespierre éprouvait des hémorrhagies nasales qui inondaient son lit presque toutes les nuits.
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la colère avait constamment son origine dans cet organe.
L’influence de la colère sur le cerveau n’est ni moins grande ni moins dangereuse : la syncope, les convulsions, l’épilepsie, l’apoplexie, la paralysie, l’encéphalite et la manie furieuse ne sont que trop souvent le résultat de cette funeste passion Cette terminaison a surtout lieu chez les femmes violentes , après une brusque suppression des menstrues, des lochies ou du lait.
Enfin, dans de violents accès de colère, on a vu les artères et le cœur devenir anévrysmatiques, se rompre, et déterminer subitement la mort ainsi que l’avortement chez les femmes enceintes.
a Quel doit estre, dit Charron, l’estât de l’esprit au dedans , puisqu’il cause un tel desordre au dehors 1 La cholere du premier coup en chasse et bannist loing la raison et le jugement, afin que la place luy demeure toute entière; puis elle remplit tout de feu, de fumée, de tenebres et de bruict, semblable à celuy qui mist le maistre hors la maison, puis y mist le feu, et se brusîa vif dedans; et comme un navire qui n’a ny gouvernail, ny patron, ny voiles, ny avirons, et qui court fortune à la mercy des vagues, vents et tempes tes, au milieu de la mer courroucée.
«Ses effects sont grands, souvent bien misérables et lamentables. Premièrement elle nous pousse
à l’injustice, car elle se despite et s’esguise par op-
position juste, et par la cognoissance que l’on a de s estre courroucé mal à propos. Elle s’esguîse aussi
DE LA COLERE
par le silence et la froideur, par où l’on pense estre dédaigné et soy et sa cholere; ce qui est propre aux femmes, lesquelles souvent se courroucent afin que Y on se contre-courrouce , et redoublent leur cholere jusqu’à la rage, quand elles voyent que l’on ne daigne nourrir leur courroux. Ainsi se montre bien la cholere estre beste sauvage, puisque ny par defense ou excuse, ny par non-defense et silence elle ne se laisse gagner ny adoucir. Son injustice est aussi en ce qu elle veust estre juge et partie, et s’en prend à tous ceux qui ne îuy adhèrent. Secondement pour ce qu’elle est inconsidérée et estourdie, elle nous jette et précipité en de grands maux, et souvent en ceux mesmes que nous fuyons ou procurons à autruy, dat pœnas dum exigit (1). Cette passion ressemble proprement aux grandes ruines, qui se rompent sur ce quoy elles tombent : elle desire si violemment le mal d’autruy qu’elle ne prend pas garde à esviter le sien. Elle nous entrave et nous enlace, nous faict dire et faire des choses indignes, honteuses et messeantes. Finalement elle nous emporte si outrement qu’elle nous faict faire des choses scandaleuses et irréparables, meurtres, empoisonnements, trahisons, dont après s ensuivent de grands repentirs : tesmoin Alexandre
(1) «Pour se préserver de la colère, dit Senèque, à qui Charron emprunte cette citation , il faut souvent se représenter les maux qu’elle entraîne à sa suite, et songer qu 'elle se punit presque toujours en voulant se venger. D’ailleurs, ajoute-t-il, avec nos égaux, la vengeance est incertaine; avec nos supérieurs, c’est une folie ; avec nos inférieurs, c’est une bassesse.»
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le Grand, après avoir tué Clytus, dont disoit Py-
thagoras que la fin de la cholere estoit le eommen- Ornent du repentir. »
maintenant nous voulons envisager la colère dans rapports avec la criminalité, nous trouvons quy sur 1?000 crimes d’empoisonnement, de meurtre , d’assassinat et d’incendie, 264 ont eu
. , la vengeance; 143 les dis-
semions domestiques, les haines entre les parents;
llu>'re^es au jeu ou dans les lieux publics ; en n, les querelles et rencontres fortuites, ce qui orme beaucoup plus de la moitié des attentats proc uits par cette se,]e passion , résultat effrayant, et que l’on ne saurait ,r0p mettre sous les yeux des personnes qui ne craignit pas de s’abandonner à de irequents emportements.
Pendant la seule année 1838, les Cours d’assises du royaume ont eu à juger 238 accusations
de crimes ayant pour cause la colère, la haine et la vengeance, savoir :
Empoisonnements 4
Incendies gj
Assassinats ^ ^04
Meurtres. 41
Homicides involontaires ... 28
En 1839, les memes motifs ont déterminé 243 crimes. Dans ces deux nombres, 238 et 243, ne sont pas compris les crimes résultant de rixes au cabaret et au jeu, ainsi que de rencontres et que-
400 de la colère.
relies fortuites, lesquels s’élèvent, pour 1838, à 103, et pour 1839 , à 1 19.
«De toutes les passions innées, dit Marc a ce sujet, il n’en est pas dont les actes occupent plus souvent les tribunaux que ceux dont la colère est la source. En eifet, aucune passion ne donne plus aisément lieu à une perturbation prompte de tout l’organisme , ne fait plus ressembler à un maniaque celui qui en est atteint a un haut degie . ira furor b revis , a dit Horace, et cette maxime a traversé les siècles sans qu on ait songe à la contester. En conséquence , les actes produits par la colère sont le plus souvent accomplis avec absence de la liberté morale; mais, pour bien juger la réalité de cette absence, il faudra avoir égard à toutes les circonstances qui auront précédé, accompagné et suivi la perpétration de 1 acte. Ainsi, il faudra s’enquérir de la constitution ou tempérament de celui qui 1 a commis, aiin de savoir s il est naturellement enclin à la colère ; il faudra exa miner les motifs qui ont déterminé la passion, et si leur gravité est proportionnée au degré d exaltalion de celle-ci ; savoir si l’exécution de l’acte a suivi aussitôt le développement des sentiments passionnés; connaître quelle a été la situation mo raie et physique de l’inculpé après lacté, enfin, saisir toutes les circonstances internes et externes capables de faire apprécier l'imputabilité.
« Lorsque la haine est motivée, dit encore ce savant médecin légiste, plus ses motifs sont plausibles, moins les actes criminels qu’occasionne
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cette passion permettent d’admettre ce degré de lésion de la volonté qui peut les rendre excusables. Ils se confondent alors avec les effets de la vengeance, qui n’admet guère le bénéfice de l’excuse lorsqu’elle est provoquée par des passions acquises plutôt qu’innées. » [De la Folie considérée dans ses rapports avec les questions médico -judiciaires.)
Traitement.
Moyens moraux. — INous avons vu précédemment que toute colère provient de faiblesse : fortifions donc d’abord notre corps et notre esprit, l’un par l’exercice et la tempérance, l’autre par l’étude et la réflexion. Quand nous aurons acquis des membres robustes et un jugement sain, nous serons rarement dominés par cette aveugle passion.
En second lieu, fermons soigneusement à la colère toutes les avenues de notre cœur, en évitant les causes et les occasions qui peuvent l’amener: ce n’est pas quand l’ennemi est entré dans la place qu’il faut songer à le repousser.
Toutefois, ces occasions se présentent-elles inopinément, et commençons-nous à ressentir les premiers aiguillons de la passion, tâchons, si cela est possible, de changer une conversation devenue trop animée, ou, ce qui est encore plus prudent, retirons-nous promptement à l’écart; la solitude, le repos et la réflexion auront bientôt arrêté le cours de cette fièvre, qui eût pu dégénérer en véritable frénésie.
DE LA COI, ERE
Le remède le plus efficace contre la colère est le délai : défendons-nous donc de juger sur de simples soupçons, et de croire légèrement les rapports calomnieux : tant de gens mentent pour tromper, et tant d’autres parce qu’ils ont été trompés! Faisons-nous surtout une loi de ne jamais prendre de résolution pendant la passion: c’est une mauvaise conseillère , qui fausse également l’esprit et le cœur. Un sage avait engagé l’empereur Auguste, dès qu’il se sentirait en coière, à ne rien dire, à ne rien faire qu’il n’eût prononcé toutes les lettres de l’alphabet. Je demanderai beaucoup plus de temps pour la réflexion , et j’engagerai les personnes qui seraient irritées, même pour de justes motifs, a ne prendre aucune détermination avant de s’être livrées aux douceurs du sommeil. On dit avec raison que la nuit porte conseil; rien, en effet, ne redresse mieux le jugement que le repos, -le silence et l’obscurité.
Défendons-nous enfin de tout sentiment de haine et de vengeance, en considérant que l’offenseur est presque toujours plus véritablement à plaindre que l’offensé; et que, d’ailleurs, haïr et méditer vengeance, c’est s’avouer blessé, et vouloir perdre sa supériorité morale (1) : Moïse et Lycurgue, David et César , n’auraient pas été aussi grands s’ils n’eussent su pardonner.
(i) «Ultio doloris confessio est... Non est magnus animus quem incurvât injuria; ingens animus et verus æstimator sui non vindicat injuriam, quia non sentit. » (Senec., de Ira, lib. 3, cap. 5.)
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Soyons donc supérieurs aux injures et aux outrages, en les dédaignant, ou, mieux encore, en les pardonnant, ainsi que nous le prescrit une religion toute d’amour. C’est sans doute une belle victoire que de se vaincre soi-même; mais, pour que le triomphe soit complet, il faut encore s’efforcer de gagner le cœur de son ennemi par des bienfaits. Comment Lycurgue se vengea-t-il du méchant qui lui avait crevé un œil? Il l’instruisit, et en fît un citoyen vertueux. Chrétiens, tâchons au moins d’imiter le législateur de Sparte î
De toutes les passions , la colère est peut-être celle sur laquelle une éducation habilement dirigée peut exercer la plus salutaire influence. Si l’on me demande à quelle époque de l’enfance il faut commencer cette éducation, je répondrai, dès le berceau , et même avant la naissance. Cette opi nion, qui pourrait d’abord paraître paradoxale, cessera d’être considérée comme telle, quand on se sera fait une juste idée de l’influence physique et morale qu’exerce une mère sur l’enfant qu’elle porte dans son sein, ou quelle nourrit de son lait. On ne voit que trop fréquemment le lait des nourrices colères produire d’atroces coliques ou de violentsvomissementschezîeurs nourrissons, auxquels elles transmettent ainsi l’impatience avec la douleur. Albinus rapporte qu’un enfant à la mamelle succomba pour avoir pris le sein de sa mère, qui venait de se mettre en colère; peu d’instants avant de mourir, il lui survint des hémorrhagies par les yeux, les oreilles, le nez, la bouche et l’anus. J’ai
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soigné une nourrice sujette à de violents emportements, à la suite desquels elle éprouvait des hémorrhagies ou des attaques de nerfs épileptiformes. Les trois enfants qu’elle avait allaités sont morts dans des convulsions, avant l’époque où l’on aurait pu attribuer ces accidents à la dentition. Ces exemples , qui ne sont pas les seuls, peuvent utilement être cités aux femmes qui allaitent, et qui ont le malheur de s’abandonner à cette funeste passion. Si la leçon est perdue pour une nourrice à gage, elle ne le sera certainement pas pour une bonne mère, et surtout pour une mère chrétienne.
Si , comme nous avons pu l’observer, la colère est héréditaire (1), si elle peut se transmettre avec le lait, elle peut aussi se communiquer par l’influence du mauvais exemple. L’instinct d’imitation est généralement très-développé chez les enfants : ne leur apprenons donc pas un vice dont nous serions forcés de les corriger plus tard.
Relativement aux enfants déjà colères, les préceptes généraux que l’on peut donner se réduisent aux suivants :
1° Ne leur jamais rien accorder de ce qu ils demandent avec violence ou même avec bouderie ;
2° Les reprendre avec douceur lorsqu iis se sont livrés à quelque emportement, et les punir de sang-froid quand ils seront devenus calmes;
3° Leur montrer, suivant le conseil des sages , toute la difformité de cette passion, en les con-
1) Voyez ci-après la quatrième observation.
»E LA CO LE lit. 405
traignant de se regarder dans un miroir pendant un accès ;
4° Exercer progressivement les plus impatients à des travaux, à des jeux qui demandent beaucoup d’adresse, de temps, d’ordre et de tranquillité;
5° Enfin, leur petite colère est-elle provoquée par la faim, qui est un véritable commencement; d’irritation , si l’on ne peut, ou si l’on ne veut pas contenter à l’instant ce besoin , on l’apaisera momentanément en leur donnant à boire un peu d’eau pure ou sucrée. Ce conseil contre l’impatience des enfants convient également aux adultes dont l’estomac est délicat, et qui, sans cette précaution, ne se livreraient pas toujours impunément à leur appétit quand ils ont attendu trop longtemps pour le satisfaire.
Quant aux personnes emportées ou violentes , elles devront éviter, autant que possible, de surcharger leur esprit d’affaires, et de se livrer à des études trop sérieuses et trop longues; elles feront bien de se lier d’amitié avec des hommes calmes, modérés, patients, et de fréquenter la société de femmes douces et spirituelles. Si cette fréquentation ne les corrige pas entièrement, elle tempérera au moins d’une manière sensible la fougue de leur caractère.
Moyens physiques. — C’est surtout contre cette passion que les agents hygiéniques peuvent être employés avec le plus grand succès, soit comme
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moyens préservatifs, soit comme moyens curatifs.
Ainsi, la nourriture des individus colères, ou disposés à le devenir, devra généralement être douce, végétale, lactée, entremêlée de viandes blanches et de substances grasses et acidulés. Ils devront aussi se priver de vin pur, de liqueurs, de café, de thé, et ne prendre pour boisson habituelle que de l’eau pure ou légèrement rougie. Il faudra toutefois bien se garder de faire prendre de l’eau à la glace immédiatement après un accès de colère : ce moyen , préconisé par l’ignorance, a causé plus d’une mort subite par suffocation.
La pêche, des exercices champêtres, et surtout l’habitation à la campagne , sont encore de puissants auxiliaires dans le traitement de la maladie qui nous occupe.
De nombreux exemples attestent aussi l’influence d’une musique douce et gracieuse pour tempérer l’irascibilité de certains sujets.
Des bains de rivière en été, et des bains tièdes pendant l’hiver, peuvent être fréquemment conseillés; ils amèneront presque toujours une amélioration sensible, tant au physique qu au moral.
Quant aux saignées générales ou locales, elles seront pratiquées avec avantage dans les cas de pléthore ou de congestion imminente vers l’une des trois cavités splanchniques.
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Observations.