‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 52 sur 96 · IV. Colère héréditaire terminée par un suicide · texte numérisé non relu

IV. Colère héréditaire terminée par un suicide

Jacques-Alphonse B***, né à Paris, dans le quartier des halles, devait la vie à des parents d’une constitution éminemment sanguine, et dont le caractère était si violent, qu’il se passait peu de jours sans que l’un ou l’autre se livrât à des accès de colère souvent portés jusqu’à la fureur. Le père d’Alphonse, surtout, bien que possédant un ex-

DE LA COLÈRE, 417

cellent cœur, ne savait mettre aucun frein à ses emportements (1).

Héritier, ainsi que ses frères, de cette funeste disposition, que l’éducation ne vint pas modifier, Alphonse, dont nous nous occuperons uniquement ici, annonça, dès ses premières années, une violence qui surpassait même celle de son père, et il devint, en grandissant, la terreur de tout le voisinage, parce qu’il était d’une force athlétique qui le rendait encore plus redoutable.

Ce jeune homme, néanmoins, n’était pas dépourvu de qualités attachantes : un extérieur agréable, une grande franchise de caractère, une bonté naturelle qui le disposait toujours à obliger, lui firent des amis, et il dut souvent à ces avantages personnels d’échapper aux dangers que lui suscitait son caractère violent.

Sa mère, restée veuve de bonne heure, était pour lui d’une grande faiblesse, dont il abusa

(1) Un jour qu’il était dans un de ces accès, sa fille, âgée de quatorze ans , ne répondant pas assez vite à une question peu importante qu’il lui adressait, il la saisit violemment, et allait la jeter sur des charbons ardents, lorsque sa femme parvint heureusement à l’arracher de ses bras. Peu de minutes après il versait des larmes de repentir, et comblait de témoignages d’affection celle qui avait failli être sa victime.

Sur cinq enfants qu’eut cet homme, quatre étaient excessivement irascibles. La jeune fille dont je viens de parler possédait seule une grande égalité de caractère, encore en était-elle redevable à l’éducation chrétienne qu’elle reçut. Tant il est vrai que nous sommes autant le produit de notre atmosphère physique et morale que de notre constitution primitive

DE LA COLERE

pour ne pas céder à ses ordres , lorsqu’elle voulut l’obliger à choisir une profession. Repoussant toutes celles qui lui étaient offertes , il se livra pendant quelque temps à une sorte de vagabondage, monta ensuite sur les tréteaux des saltimbanques , puis sur les théâtres du boulevard, et finit par s’abandonner à tous les égarements de la jeunesse la plus fougueuse.

Une rixe violente qu’il provoqua, et dans laquelle il terrassa tous ceux qui voulaient s’opposer à sa fureur, lui valut plusieurs mois de prison, qui le firent un peu rentrer en lui-même. Rendu à la liberté, il s’engagea dans les carabiniers; mais, loin que la discipline militaire modérât ses emportements , elle parut les augmenter par les contrariétés fréquentes qu’elle lui donnait. Un jour entre autres qu’il était de garde , on lui commande d’aller en faction ; il résiste , s’exaspère peu à peu. Alors ses camarades l’entourent, et l’exhortent à obéir; au lieu de les écouter, il tombe sur eux, les culbute , les force de s’enfuir du corps de garde , et il les eût tous tués si les armes eussent été chargées. 11 passa encore trois mois en prison pour cette nouvelle équipée, et ne dut qu’à la bonté de ses chefs de n’être pas traduit devant un conseil de guerre.

Outre ces scènes violentes , qui se répétaient souvent d’une manière plus ou moins grave, Alphonse se faisait un jeu du duel, et il déployait une telle dextérité dans le maniement des armes , qu’on le redoutait généralement. Cependant,

DE LA COLÈRE. 4t9

comme chez lui ie repentir suivait toujours de près les accès de colère, et qu’il était naturellement bon et généreux, on l’aimait, quelle que fut la crainte qu’il inspirât.

En 1832 (il servait alors dans le 1er régiment d’artillerie à cheval), un accident vint tout à coup 3e forcer de renoncer au genre de vie qui n’avait pas peu contribué à exalter ses passions. Un coup de pied de cheval qu’il reçut obligea les chirurgiens de l’hôpital du Gros-Caillou à lui faire l’amputation de la jambe droite; dans cette circonstance comme dans toutes celles de sa vie, l’amputé se livra à des mouvements si frénétiques, qu’il souffrit des maux inouïs, et qu’il rendit longtemps sa guérison douteuse.

Retiré du service, et résolu de mener désormais une vie plus régulière, Alphonse se maria, et entreprit un commerce qui bientôt lui procura une honnête aisance. La femme qu’il avait choisie était jeune et très -agréable : il l’aimait éperdument; mais cet amour n’empêchait pas qu’il ne la rendit fort malheureuse par ses emportements réitérés.

Il les poussa même si loin, que la santé de cette femme s’altéra d’une manière grave. Le docteur Roy, à qui je dois les détails de cette observation, ayant été appelé par Alphonse, reçut de lui l’aveu sincère de ses torts, et contribua par ses bons conseils à arrêter pendant quelque temps les accès de fureur dont l’épouse avait eu tant à souffrir. Souvent même le malheureux Alphonse versait des larmes en s’accusant d’avoir causé le mau-

420 i>e la colère*

vais état de santé de sa femme; il parlait aussi avec une vive sollicitude du garçon dont elle rayait rendu père, remarquait avec inquiétude que le caractère de cet enfant, âgé seulement de trois ans, avait déjà quelque tendance à ressembler au sien, et il se promettait de le réprimer par tous les moyens qui seraient en son pouvoir. Ainsi, dans les moments de raison et de repentir, cet homme prenait avec lui-même les meilleures résolutions, et tout semblait faire espérer qu’il se corrigerait; mais ces résolutions disparaissaient toujours à la moindre occasion de rechute.

Enfin, le 3 décembre 1838, il rentre le soir auprès de sa femme, après avoir bu dans la journée quelques verres d’eau-de-vie. Cette liqueur produisait ordinairement sur son cerveau une excitation dont il ne pouvait se rendre maître, il n’était pas ivre cependant, et semblait meme annoncer un calme parfait. Trouvant le feu presque éteint, il veut le rallumer; mais, pendant qu’il le souffle, le vent lui renvoie au visage quelques bouffées de fumée qui d’abord l’impatientent : d redouble d’efforts; les bouffées se multiplient, et sa colère augmente. Écartant alors d un seul mouvement les deux valves du soufflet, il le jette au feu, passe un moment dans la pièce voisine, tandis que sa femme, saisie d effroi, reste immobile dans l’attente de quelque nouvelle fureur. En effet, rentré dans la chambre où le soufflet brûle au milieu du foyer, l’insensé, à la vue de cet objet, ne peut plus contenir sa rage. Se répandant contre

DE LA COLÈRE. 421

lui-mêroe en invectives, il renverse, il brise en éclats le couvert qui était dressé, et, dans sa frénésie, il saisit un large couteau qu’il se plonge dans l’abdomen...

Appelé sur-le-champ auprès de ce malheureux, le docteur Roy lui prodigua des soins empressés qui prolongèrent sa vie pendant quatre jours. Quelques minutes avant son agonie, Alphonse Insigne au médecin d’approcher, et lui dit : « Docteur, je suis un misérable. J’ai oublié que j’avais une femme, un enfant!!.,. Je pave aujourd’hui le fruit de mes emportements ; mon ventre s’emplit (1)... je suis perdu... Par pitié, veillez sur mon fils; laites que son caractère ne ressemble pas au mien.» Peu de moments après, il expira. 11 était âgé de trente-trois ans.

V. Colère périodique dégénérée en habitude et devenue Une nécessité pour une femme du peuple, sexagénaire. Observation recueillie à l’une de mes consultations aux indigents du quartier Saint-Jacques.

Le 12 mai 1835, après m’avoir péniblement énuméré ses souffrances, une femme asthmatique me dît d’une voix presque éteinte: «Tenez, monsieur, au lieu de vouloir me guérir, vous feriez mieux de me donner du sirop de sapin , pour m’envoyer plus tôt à Mont- Pernasse. Du temps que je me reconnaissais > vous m avez guérie d’une hydropisie,

(1) !l succomba à une inflammation du péritoine avec épanchement. 1

DE LA COLERE

et sans componction , seulement avec des tisanes; niais à présent mon as m’étouffe; les portions n’y font plus rien; vous ne voulez plus m’ordonner de sangsures : je vois bien qu il faut partir. » C était la pauvre femme Brémant, rue des Amandiers, n° 16.

Immédiatement après elle, vint une espèce de dragon à figure excentrique , face rubiconde , moustaches rousses, nez bourgeonné, sentant la pipe et l’eau-de-vie comme un marin. Cette femme singulière, que j’avais vue hausser les épaules à chacune des plaintes de la veuve Brémant, avait déjà excité ma curiosité. Son geste et son sourire sardonique m’avaient semblé vouloir dire : J en ai bien va d'antres , moi ! Je ne m’étais pas trompé. Quand nous fûmes seuls, j’arrêtai quelques instants mes regards sur son burlesque accoutrement: elle avait un foulard rouge sur la tête, un tablier de cuir, guêtres idem; puis un gilet de drap noir parfaitement boutonné venait trancher quelque peu avec sa robe jaunâtre : c’était Marie-Anne S***, âgée de soixante-quatre ans.

Quand elle vit que j’avais achevé mon inspection : «Major, me dit-elle, en portant respectueusement la main à sa tete, ne faites pas attention , je vous prie, à mon habit. Telle que vous me voyez, je n’ai pas toujours été ce que je suis. Àujourd hui je décrotte les souliers et je balaye les ruisseaux, moi, ancien militaire, honorée de trois blessures. « En même temps elle me montra son sein sillonné par un biscayen , une large cicatrice à la cuisse gauche , et une manchette au poignet droit.

DE LA COLERE

« Mais, reprit Marie-Anne en essayant deux grosses larmes, ce n’est pas de tout cela qu’il s’agit pour le quart-d’heure , c’est d’un violent point de côté qui me coupe la respiration , et dont je voudrais bien me débarrasser. Or, comme il faut tout dire à nn médecin , je vous avouerai, major, que je crois que c’est tout bonnement une colère rentrée , attendu que quand j’habille, et, mieux encore, quand je cogne ceux-là qui m’impatientent, je me sens tout à fait bien. Hier donc , une particulière d’âge m’ayant passablement chiffonnée, je me suis reterme à quatre pour ne pas la faire danser, et ça m’a donné aussitôt ce vilain point de côté, ici, précisément à l’endroit où j’ai eu deux côtes enfoncées en me battant, il y a deux ans, seule contre onze femelles. D’après cela, major, vous allez sans doute croire que je suis méchante. Pas du tout. Marie-Anne, si vous la connaissiez, est douce comme un agneau; mais, par exemple, voitelle maltraiter une femme ou un enfant, dam î elle tape celui qui tape. N’y a pas de danger non plus qu’on cherche noise aux sœurs de la Charité quand Marie-Anne est là ; on verrait beau jeu ! Vous voyez bien, major, que je ne suis pas méchante. Tout de même , je n’ai jamais pu souffrir qu’on me regardât de travers. C’est comme à l’armée : une fois que j ai été reconnue pour être femme, des amateurs sont venus faire leurs pirouettes autour de moi, vous comprenez? vite, je leur proposais une partie de briquet, et ils me laissaient la paix. Car moi, je vous dirai que je m’ai jamais eü rien

DE LA COLERE

de commun avec mon sexe : je n’ai jamais aimé ni la couture, ni les hommes, parole d’honneur! Autrement , j’avais beau jeu , Dieu merci ! j’avais à ma disposition les plus beaux grenadiers de l’armée, la fleur de la France : je servais dans la vieille ... C’est tout de même, je ne songeais qu’à ma pipe, à ma bouteille et à mon briquet.

«Mais, ajouta-t-elle, dites-moi donc, je vous prie, comment il se fait qu’à mon âge, à 64 ans (1) bien sonnés, il ne se passe jamais trois jours sans que je sois furieusement démangée de me battre, quand ça n’est pas déjà fait s’entend ? Autrefois c’était au briquet; depuis que je ne sers plus, c’est à l’anglaise; mais c’est tout de même, il me faut ça, ou bien j’étouffe. Tenez, je crois que c’est au moins aujourd’hui le troisième jour. Rien que d’y penser, j’en ai tout le corps en ébullition.» Ici ses petits yeux s’animèrent, sa figure s’injecta, ses larges jugulaires se dessinèrent sous la peau de son cou fortement tuméfié , et une quinte de toux assez violente lui fit rendre devant moi plusieurs crachats teints d’un sang vermeil.

Une saignée du bras de 16 onces, quelques bains entiers, et huit pintes de tisane d’orge édulcorée avec du sirop de consoude , enlevèrent le point de côté, firent cesser le crachement de sang, et arrêtèrent pendant un mois les violences périodiques de Marie-Anne. Mais, à dater du trente-deuxième

(1) Marie- Anne S*** est née le 5 février 1771.

DE LA COLERE

jour, elle éprouva pendant trois semaines de suite des agitations nocturnes, contre lesquelles j’employai plusieurs moyens sans aucun succès. Un jour, Marie-Anne, ayantquitté sa chambre, où je l’avais consignée, eut occasion de séparer deux individus qui se battaient à outrance; elle cria, tempêta, s’emporta, assena même quelques coups vigoureux, dans la simple intention de rétablir la paix; et, depuis ce moment , les rêves extraordinaires qui la fatiguaient ne se sont plus reproduits, grâce à quelques répétitions gymnastiques qu’elle est souvent dans le cas de faire , en parcourant la place Maubert et les rues adjacentes, dont elle est la terreur.

DE LA PARESSE

% UW^l^t VWVWVl» Wl *\%VWVt»VMiW%VWVMVUVWV\»Vi\V\^VUVMvi^VÜWV%\\WVM%X»

Page 1