Amour combattu terminé par la phthisie pulmonaire
Mademoiselle Eugénie de B*** avait conçu, dès l’âge de dix-sept ans, un sentiment fort tendre pour le jeune Alfred M***, dont elle était aimee, et qu’une grande fortune, jointe à des talents et a des qualités personnelles très-remarquables, faisait accueillir dans le monde avec distinction.
Alfred appartenait à la bonne bourgeoisie , Eugénie à la noblesse, et il était sans exemple que dans sa famille on eût dérogé a la naissance pour former une alliance, quelque avantageuse qu elle fût.
M. de B***, père d’Eugénie, homme d’un esprit médiocre, et déjà avancé en âge, avait là-dessus des idées fort arrêtées. Celles qu il s était foi niées en politique ne l’étaient pas moins, et se trouvaient en opposition avec celles qu Alfred annonçait franchement dans ses discours. Toutefois, cette divergence d’opinions n empêchait pas que le jeune homme fût bien accueilli chez M. de B***, qui, en cela, suivait l’exemple de la société qu’il fréquentait. Son imprévoyance s’appuyant sur ses préjugés nobiliaires, il ne songeait même pas qu’il pût y
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avoir de [ inconvénient pour Eugénie dans la vue du jeune prolétaire; car, selon lui, une fille noble ne devait, ne pouvait s’attacher qu’à son égal, et tous les hommages qui lui arrivaient de plus bas
étaient sans danger pour son repos.
Mais pendant que M. de B*** s’abandonnait à un aveuglement si déplorable, Eugénie et Alfred , tout
en conservant une grande chasteté dans leur amour,
ne s’en étaient pas moins promis d’être à jamais l’un à l’autre.
Plus expérimenté que son amie, le jeune M***, prévoyant une partie des difficultés qu’il aurait à vaincre pour 1 obtenir, avait exige d elle un silence absolu sur leur liaison; il s était en même temps ménagé des moyens de correspondance pour le cas où la maison de M. de B*** lui serait interdite. Usant pai avance de ces moyens, les deux amants s’écrivaient chaque jour des lettres brûlantes d’amour et qui portaient au plus haut degré leur exaltation.
Eugénie, dans la candeur de son âme, trouvait qu une telle situation était déjà le bonheur, et s’y abandonnait avec ivresse. Mais ce bonheur même renfermait pour elle une agitation permanente qui minait sourdement sa constitution naturellement faible. Sa peau sèche, sa respiration suspirieuse , ses joues alternativement pâles ou fortement coloiees, annonçaient que chez elle le sang se portait avec trop de violence vers le cœur ; et un œil exercé eût facilement reconnu dans cette jeune fille une affection de poitrine à son début.
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Cependant Alfred, pressé d’obtenir le consentement de M. de B***, s’était depuis quelque temps abstenu de manifester devant lui les opinions qui avaient pu lui déplaire, et, sans s’abaisser à une feinte coupable, il ne négligeait rien pour captiver son estime ainsi que son affection. Il crut y avoir réussi; et, s’appuyant d’ailleurs sur les avantages de fortune qu’il pouvait offrir, il n’hésita plus à faire demander la main de celle qu’il aimait.
Ce fut alors seulement que les yeux de l’imprudent vieillard se dessillèrent. Un coup de foudre l’eût moins frappé que l’aveu qu’on lui fit de l’amour de sa fille pour le jeune audacieux qui osait aspirer à son alliance... Appelée devant lui, Eugénie, loin de nier cet amour, déclara qu’Alfred M*** était le seul homme quelle voulût accepter pour époux; et, puisant dans ses sentiments l’énergie dont elle avait besoin pour contrarier la volonté d’un père quelle chérissait, elle osa le supplier de ne pas la réduire au désespoir en s’opposant à une union dont elle attendait tout son bonheur. Mais M. de B*** fut insensible à ses prières comme à ses larmes ; et, après lui avoir formellement déclaré qu elle n obtiendrait jamais son consentement, il l’éloigna d Alfred, et l’entoura d’une surveillance si rigoureuse, quelle fut souvent dans l’impossibilité de se livrer à sa correspondance secrète, qui n'avait pas encore été interrompue.
Observée nuit et jour par deux femmes qui ne la quittaient pas, l’infortunée se priva presque en-
tièrement de sommeil pendant six mois, pour épier linstant d’écrire un mot à celui que tant de persécutions lui rendaient encore plus cher.
On conçoit qu’un pareil effort sur elle-même, joint au chagrin qui la dévorait, acheva de développer l’affreuse maladie dont les premiers symptômes s’étaient déjà manifestés. (Jne toux sèche et fréquente, la respiration difficile, la peau brillante, le pouls accéléré, les pommettes constamment d’un rouge vif et plaqué, les yeux cernés, et l’amaigrissement de toute sa personne, annonçaient évidemment qu’elle était, sinon sans espérance, du moins arrivée au second degré de la phthisie pulmonaire.
Son état frappa enfin son père, dont, au fond, elle était tendrement aimée. Il fit appeler auprès d’elle un praticien habile, qui, ayant aisément reconnu la maladie , ne tarda pas à en découvrir les causes, et indiqua, comme seule chance de guérison, le mariage de la jeune fille avec celui qu'elle aimait.
M. de B*** se révolta d’abord contre un tel moyen; mais, son cœur de père parlant en ce moment plus haut encore que l’orgueil de la naissance, il entra chez sa fille dans un état voisin du désespoir, et lui dit :
«Tu aimes donc assez ce misérable pour en mourir si je ne te le donne pas? eh bien! épouse- ,e» ï y consens. Ma vieillesse sera flétrie ; je descendrai au tombeau avec une tache au front, la seule qu’aura reçue notre famille... Je sens que
j'en mourrai; mais du moins je t’aurai sauvée, et, après tout, je ne te sacrifierai que bien peu d’années d’une existence empoisonnée par ton funeste amour.
Assez! mon père, assez! s’écrie la malheureuse Eugénie, en joignant sur sa poitrine ses mains décharnées et brûlantes, assez! je vous en supplie ! Croyez-vous donc que je veuille d’un bonheur acheté au prix de la vie de mon père? PS'on! non! reprenez votre consentement, je n’en userai pas, je vous l’atteste. A dater de cet instant, je vous promets même de sacrifier le seul plaisir que je goûtais en ce monde, ma correspondance avec celui que j’aime. Ah! croyez -en votre pauvre enfant , quoi qu’il puisse lui en coûter, elle fera tout pour effacer de votre souvenir le chagrin involontaire qu’elle vous a causé. »
A ces mots M. de B*** prend sa fille dans ses bras, la remercie avec effusion de son noble sacrifice, et s’arrache ensuite d’auprès d’elle, pour aller rendre compte au médecin de la nouvelle résolution de la malade.
«Elle s’abuse, et vous aussi, monsieur, lui répond l’homme de l’art : l’amour n’est point une de ces passions si faciles à dominer, que vous semblez le croire; il faut du temps et une grande force morale pour le vaincre: or, cette force morale ne peut s’acquérir qu’avec un certain degré de forces physiques , qu’avec la santé , et mademoiselle votre fille est dans une condition qui
laisse trop peu de ressort à Faine pour espérer qu’elle puisse triompher de la cause de sa maladie. — Il est du moins permis d’en essayer, » interrompt brusquement M. de B***, que les paroles du docteur n’ont nullement satisfait; et, retournant auprès d’Eugénie, il se mcntre si heureux de sa résolution, il F y encourage par des caresses, par des prévenances si empressées, que la généreuse hile, loin de chercher à détruire son illusion, feint devant lui un calme et un enjouement qui achèvent de la compléter.
Naturellement pieuse, Eugénie trouva dans ses sentiments religieux la force d’accomplir la promesse faite à son père. Elle n’écrivit plus à Alfred; mais, peu de mois après, on vit ce dernier pleurant sur une tombe : c’était celle de son amie.