‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 66 sur 96 · DE L’ORGUEIL ET DE LA VANITÉ · texte numérisé non relu

DE L’ORGUEIL ET DE LA VANITÉ

L’orgueil est si bien le principe du mal, qu’il se trouve mêlé aux diverses infirmités de l’âme : il brille dans le souris de l’envie, il éclate dans les débauches de la volupté, il compte l’or de l’avarice, il étincelle dans les yeux de la colère, et suit les grâces de la mollesse.

(Chateaubriand, Génie du christianisme .)

Vain veut dire vide; ainsi la vanité est si misérable, qu’on ne peut guère lui dire pis que son nom. Elle se donne elle-même pour ce qu’elle est.

(Ciiamfort, Maximes et pensées.)

Définition et synonymie .

Sur les confins des besoins animaux et des besoins intellectuels se rencontrent Y orgueil et la vanité, perversion de deux besoins sociaux éminemment utiles, Y estime de soi et Y amour de l approbation.

L orgueil, en effet, consiste dans le sentiment exagéré de notre valeur personnelle , avec une forte tendance à nous préférer aux autres et à les dominer. C’est une maladie morale dont les principales espèces sont la présomption , la suffisance , la fierté , le dédain et Y arrogance.

La vanité ou besoin excessif de louanges n’est autre chose que Y amour-propre des moralistes et Y approbativité des phrénologistes. Dans sa conver-

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sation, dans ses gestes, dans son habillement , le vaniteux n’a qu’un but, c’est de se faire admirer, de s’attirer tous les éloges. Le glorieux, le prétentieux, le magnifique , le petit-maître 3 la coquette et le fanfaron , sont tous gens de la même famille.

Ne confondez pas, comme on l’a fait longtemps , l’orgueil avec la vanité. Si ces deux sentiments marchent souvent de compagnie, souvent aussi ils se séparent, et peuvent subsister tout à fait indépendants. L’orgueil, je le répète, est une trop grande estime de soi , la vanité , un besoin immodéré de l’estime des autres. Plein de son mérite , l’orgueilleux s’admire en lui-même , et le plus cuisant chagrin qu’on puisse lui causer , c’est de lui montrer ses défauts. Le vaniteux, lui, ne se rengorge que s’il obtient des regards admirateurs, et il n’est jamais plus puni que lorsqu’on ne fait aucune attention aux avantages frivoles dont il se pare. Pendant un froid rigoureux, Diogène à demi nu tenait embrassée une statue de bronze. Un Lacédémonien lui demanda s’il souffrait. «Non, » répondit l’orgueilleux cynique. «Quel mérite avez -vous donc?» répliqua le Lacédémonien. Un autre jour, ayant quitté son tonneau, ce Socrate en délire recevait sur la tête de l’eau qui tombait du haut d’une maison , et ne croyait pas devoir changer de place. Comme quelques-uns des assistants paraissaient le plaindre, Platon, qui passait par hasard, leur dit: «Voulez-vous que votre pitié soit utile à ce vaniteux, faites semblant de ne le pas voir. »

Définissons maintenant les caractères défectueux qui se rapportent plutôt à la vanité.

Le glorieux est l’homme qui cherche continuellement à s’établir dans l’opinion des autres, et qui veut à tout prix paraître quelque chose.

Ce qui distingue le prétentieux 9 c’est de vouloir occuper tout le monde de sa personne , et de viser sans cesse à l’effet par un étalage de sentiments, de pensées et de manières ridiculement étudiées.

Le magnifique n’étale la grandeur et la somptuosité que pour captiver l’étonnement et l’admiration de ceux qui l’entourent.

Le petit-maître est encore un vaniteux personnage, cherchant toujours à se faire remarquer par un air libre, vif, léger, et surtout par une extrême recherche dans sa parure.

Le pendant du petit-maître, c’est la coquette 3 sirène perfide, qui ne songe qu’à captiver les sens, et qui travaille à convaincre en particulier plusieurs hommes de la vivacité du sentiment qu’elle n’éprouve pour aucun.

Quant au fanfaron , c’est un être souverainement ridicule, continuellement porté à exagérer sa bravoure ou ses succès.

Passons aux nuances souvent insaisissables de l’orgueil.

La présomption est une disposition habituelle à se croire des vertus et des talents qu’on n’a pas. Née du trop plein de l’estime de soi , elle se repaît d espérances chimériques, se croit capable de tout, maîtresse de tout, même des événements.

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« Le suffisant , dit le profond auteur des Caractères , est celui en qui la pratique de certains détails que l’on honore du nom à' affaires se trouve jointe à une très-grande médiocrité d’esprit. »

« Un grain d’esprit et une once d’affaires plus qu’il n’en entre dans la composition du suffisant font Y important. »

Fortement prévenu en sa faveur , Y avantageux laisse continuellement échapper la bonne opinion qu il a de lui-même, et abuse presque toujours de la moindre déférence qu’on a pour lui.

La fierté est le sentiment de hauteur qui nous empêche de nous familiariser avec les personnes que nous croyons au-dessous de nous par la naissance, la fortune ou le talent.

Ainsi que l’homme fier , le dédaigneux ne se familiarise pas; mais, chez lui, cela dépend autant d’une trop haute estime de son mérite que du peu de cas qu’il fait des autres.

L 'arrogance, enfin, se décèle par un air de morgue et de domination qui la rend insupportable.

Comparons ces trois derniers caractères :l’homme fier ne daigne pas seulement vous regarder; ie dédaigneux promène sur ceux qui I entourent un regard de mépris ; l’arrogant leur lance un coup d’œil impérieux. «Voyez, ditRoubaud, cet homme devenu présomptueux et hautain par ses succès , comme il est arrogant! Voyez celui-ci, qui prend sa fortune pour son mérite, comme il est fier! Voyez cet autre , qui croirait n’être rien s’il vous comptait pour quelque chose, comme il est dédai-

gneux ! Consolez-vous, mes amis, considérez-les tous, comme iis sont sots ! »

«Un sot 3 d’après La Bruyère, est celui qui n’a pas même ce qu’il faut d’esprit pour être un fat. » « Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite. »

« \J impertinent est un fat outré. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute ; Finiperîment rebute, aigrit, irrite, offense; il commence où l’autre huit. »

« Le fat est entre l’impertinent et le sot : il est composé de l’un et de l’autre. »

L’orgueil et la vanité, dont nous venons de signaler les principales formes, sont si profondément enracinés dans le cœur de l’homme, qu’on les voit apparaître dès son berceau, et lui sourire encore sur le bord de sa tombe. Tous les hommes ne sont pas gourmands, ivrognes, envieux, colères, tous sont orgueilleux, tous sont vaniteux, le sauvage, comme l’homme civilisé , le savant aussi bien que l’ignorant, le duc et pair , traîné dans un brillant équipage, comme le boueur, qui se complaît à lui barrer le chemin, ou comme le cocher de fiacre quand il pleut à verse et qu’il est chargé. Cette infection générale et héréditaire n’atteste- Belle pas assez que l’orgueil est la racine de nos passions et la cause première de notre dégradation originelle?

«L’orgueil, dit Pascal, contre-pèse toutes nos misères; car, ou il les cache, ou, s’il les découvre, il se glorifie de les connaître. 11 nous tient d’une possession si naturelle, au milieu de nos misères

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cl; de nos erreurs, que nous percions même la vie avec joie , pourvu qu’on en parle. » Ecoutons maintenant l’admirable développement de cette sentence du Psalmiste : Universel vanitas omnis homo vivens 3 et de cette autre de l’Ecclésiaste : Vanitas vanita tum , et omnia vanitas . « La vanité, dit encore Pascal, est si ancrée dans le cœur de l’homme , qu un goujat, un marmiton, un crocheteur, se vante, et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, et ceux cjui le lisent veulent avoir la gloire de 1 avoir lu; et moi, qui écris ceci, j’ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le liront l’auront aussi.» — Que prétend donc ce sévère moraliste? «Que l’homme s’estime son prix; qu’il s’aime, car il a en lui une nature capable de bien , mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont; qu il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle... La nature de 1 homme se consideie en deux manières , lune, selon sa fin, et alors il est grand et incompréhensible ; l’autre , selon ï habitude, et alors ii est abject et vil... L homme n est qu’un roseau le plus faible de la natuie , mais c est un roseau pensant... C’est un néant à l’égard de l’infini , un tout à l’égard du néant, un milieu en» tre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes , et son être n’est pas moins distant du néant , d’où il est tiré, que de l’infini où il est cm glouti. » ( Pensées , lrc part., art. 5.)

Causes .

Une mauvaise éducation, les honneurs, les richesses, les grands talents , les demi-connaissances, l’adulation surtout : telles sont les causes qui développent plus particulièrement l’orgueil et la vanité.

On a remarqué que les sujets sanguins, les sanguins bilieux et les nerveux, sont plus enclins à ces vices que les autres individus.

Pour ce qui est de l’influence du sexe, il semble qu’en général les hommes sont plus portés à l’orgueil , les femmes , à la vanité. « C’est la vanité , dit madame de Souza , qui, chez les femmes, rend la jeunesse coupable et la vieillesse ridicule.» S’il fallait croire La Rochefoucauld, l’orgueil serait égal chez tous les hommes , il n’y aurait de différence que dans les moyens et dans la manière de le mettre au jour. En observant l’influence des professions sur le caractère, j’avais pourtant cru remarcfuer que les acteurs, les poètes, les artistes, les rois et les philosophes avaient une dose d’orgueil et de vanité beaucoup plus forte que le reste des mortels. Chez les anciens, les pharisiens , les stoïciens, et surtout les cyniques, m’avaient aussi paru plus entachés de ces deux passions que les autres prétendus sages; témoin Diogène et son maître en mendicité, à qui Socrate disait: « Antisthènc, j’aperçois ta vanité à travers les trous de ton manteau. »

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L'influence de la nationalité fait aussi que chaque peuple a toujours eu des prétentions particulières , dont le ridicule n’a pas échappé au savant et satirique auteur de Y Eloge de la folie. Ainsi , selon lui , les Anglais se vantent d’être beaux hommes, bons musiciens, et magnifiques dans

leurs festins; les Ecossais sont fiers de leur noblesse et de leur subtilité scolastique; les Français se piquent de politesse; les Espagnols prétendent passer pour les plus grands guerriers du monde; et les habitants de Rome rêvent à la grandeur des anciens Romains, croyant naïvement en tenir quelque chose. Ces travers existent encore aujourd’hui comme au temps d’Erasme; seulement, les Anglais sont devenus beaucoup plus fiers de leurs chevaux, qu’ils préfèrent souvent à leurs femmes; et les Français se sont dépoiûüés de cette fleur de politesse qui faisait leur parure, pour revêtir la rudesse des Anglais, leurs ennemis, dont ils font gloire de suivre la constitution, la politique et les modes.

S’occupant un jour de la différence caractéristique des Anglais et des Français, Napoléon se résumait ainsi : «La première classe, chez les Anglais, a de l’orgueil; chez nous, elle a le malheur de n’avoir que de la vanité. »

Caractères de V orgueil et de la vanité.

Oui pourrait dépeindre comme l’évêque de Meaux le caractère de l’orgueil, ce besoin imtno'

déré d’exceller au-dessus des autres , et de s’attribuer à soi-même sa propre excellence, cette passion souverainement indépendante , qui s élève sans cesse , qui attire tout à soi , qui veut tout pour soi, qui se glorifie de tout, même de la connaissance qu’elle peut avoir de sa misère et de son néant ?

«Pauvre et indigent au dedans, l’homme, dit Bossuet, tâche de s’enrichir et de s’agrandir comme il peut; et, comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s’applique ce qu’il peut par les dehors; il pense qu’il s’incorpore tout ce qu’il amasse, tout ce qu’il acquiert, tout ce qu’il gagne; il s’imagine croître lui -même avec son train qu’il augmente, avec ses appartements qu’il rehausse, avec son domaine qu’il étend. Aussi, à voir comme il marche , vous diriez que la terre ne le contient plus; et sa fortune renfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.

«L’orgueil monte toujours, dit le roi-prophète, et ne cesse jamais d’enchérir sur ce qu’il est. Nabuchodonosor ne se contente pas des honneurs de la royauté, il veut des honneurs divins (1). Mais

(1) C’est une chose remarquable, dans l’antiquité, que cette tendance de l’orgueil des rois à vouloir se déifier : Sapor se fait appeler Roi des rois , Frère du soleil et de la lune. Pour ne pas oublier qu’il n’est qu’un prince de la terre, Philippe de Macédoine est obligé de se faire répéter tous les jours : Souviens-toi que tu es homme ! A peine Alexandre a-t-il détruit l’empire des

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