‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 67 sur 96 · DE L’ORGUEIL · texte numérisé non relu

DE L’ORGUEIL

comme sa personne ne peut soutenir un éclat si liant, qui est démenti trop visiblement par notre misérable mortalité, il érige sa magnifique statue, il éblouit les yeux par sa richesse, il étonne P imagination par sa hauteur, il étourdit tous les sens par le bruit de la symphonie et par celui des acclamations qu’on fait autour d’elle : ainsi Pidole de ce prince, plus privilégiée que lui-même, reçoit des adulations que sa personne n’ose demander. Homme de vanité et d’ostentation, voilà ta figure. C’est en vain que tu te repais des honneurs qui semblent te suivre, ce n’est pas toi qu’on adore, et ce n’est pas toi qu’on regarde, c’est cet éclat étranger qui fascine les yeux du monde, et on adore non pas ta personne, mais l’idole de ta fortune, qui paraît dans ce superbe appareil par lequel tu éblouis le vulgaire. » ( Sermon pour le

mardi de la deuxième semaine du Carême B

C’est encore à Bossuet que nous allons emprunter la peinture des travers de la vanité : «L’homme , petit en soi, et honteux de sa petitesse, travaille à s’accroître et se multiplier dans ses titres, dans ses possessions , dans ses vanités ; toutefois , qu’il

Perses, qu’il commence à rougir de sa royale naissance, et à vouloir qu'on l’adore comme fils de Jupiter. Domitien ne souffre pas qu’on lui élève au Capitole d’autres statues qu’en or et en argent ; il ordonne même qu’on l’appelle désormais Seigneur et Dieu. Naguère, un roi de France, Louis XIV, se laissa complaisamment représenter sous l’image du soleil; faiblesse étrange, qui dut rendre encore plus éloquente la leçon donnée par Massillon devant le cercueil du grand roi : Dieu seul est grand, mes frères !

se multiplie tant qu’il lui plaira, il ne faut tou jours pour l’abattre qu’une seule mort. Mais il n’y pense pas; et, dans cet accroissement infini que notre vanité s’imagine , il ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil , qui seul néanmoins le mesure au juste.

«L’homme est vain de plus d’une sorte. Ceux-là pensent être les plus raisonnables , qui sont vains des dons de l’intelligence, les savants, les beaux esprits. A la vérité, ils sont dignes d etre distingues des autres, et ils font un des plus beaux ornements du monde : mais qui les pourrait supporter lorsque , aussitôt qu’ils se sentent un peu de talent , ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits ? Et parce qu’ils savent arranger des mots, mesurer un vers ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin, et de décider souverainement. O justesse dans la vie ! ô égalité dans les mœurs! ô mesure dans les passions, riches et véritables ornements de la nature raisonnable ! quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer ? Mais laissons les beaux esprits dans leurs disputes de mots , dans leur commerce de louanges, qu ils se vendent les uns aux autres à pareil prix, et dans leurs cabales tyranniques , qui veulent usurper l’empire de la réputation et des lettres. Dois-je dissimuler loin s délicatesses et leurs jalousies iJ Leurs ouvrages leur semblent sacrés ; y reprendre seulement un mot , c’est leur faire une blessure mortelle. C est alois que la vanité , qui semble naturellement n être

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qu’enjouée , devient cruelle et impitoyable ; la satire sort bientôt des premières bornes, et , d’une guerre de mots, elle passe à des libelles diffamatoires , à des accusations outrageuses contre les mœurs et les personnes. Là, on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, pourvu qu’ils soient lancés avec art; ni combien les plaies sont mortelles à l’honneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses ; tant il est vrai que la vanité corrompt tout, jusqu’aux exercices les plus innocents de l’esprit, et ne laisse rien d’entier dans la vie humaine. » ( Ibid .)

— L’orgueilleux et le vaniteux se décèlent à certains signes, à certaines habitudes, dont l’ensemble ne saurait tromper longtemps l’observateur le moins exercé. Entrent-ils dans un cercle, ils trouvent toujours moyen d’y occuper la place d’honneur, et ne tardent pas à s’emparer exclusivement de la conversation; toutefois, le premier ressemble plutôt à un maître qui rend ses oracles , le second, à un flatteur occupé à gagner les suffrages de ceux qui l’entourent. L’un porte la tête fièrement redressée , sa bouche pincée annonce le dédain , son regard assuré se fixe habituellement vers le ciel , enfin , son maintien et ses moindres gestes conservent toujours un air d’empire. L’autre a moins de roideur dans la démarche , et en même temps moins d’autorité dans la voix; son regard a quelque chose de caressant; ses gestes sont plus gracieux, plus arrondis; sa bouche, toujours prête à s’ouvrir, est beaucoup moins dédaigneuse. Marchent -ils

tous deux , Forguedleux foule fortement la terre , qu’il croit à peine digne de le porter ; le vaniteux s’avance avec plus de légèreté , il pose et n’appuie pas. Du reste, au physique comme au moral, deux signes suffisent pour les caractériser: 1 orgueilleux s'élève , le vaniteux s'étale .

Effets f complication et terminaison .

L’adulation ou le mépris (1), la fausse modestie, l’opiniâtreté, l’endurcissement du cœur, l’hypocrisie , les débordements du luxe , l’envie , la jalousie, la colère , la haine , la vengeance , le meurtre et le suicide , tels sont les tristes effets de l’orgueil et de la vanité chez les particuliers. Les guerres qui déciment les peuples , et les révolutions qui trou

(1) «Du même fonds d’orgueil d’où l’on s’élève fièrement audessus de ses inférieurs, 1 on rampe vilement devant ceux qui sont au-dessus de soi. C’est le propre de ce vice , qui n’est fondé ni sur le mérite personnel ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit, et sur de vaines sciences, de nous porter également à mépriser ceux qui ont moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre. >» (La Bruyère , ch. 6 , des Biens de fortune.)

«Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi • un homme modeste ne parle point de soi. On ne voit point mieux le ridicule de la vanité , et combien elle est un vice honteux , qu’en ce qu’elle n’ose se montrer, et quelle se cache souvent sous les apparences de son contraire. La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité : elle fait que 1 homme vain ne parait point tel, et se fait valoir au contraire par la vertu opposée au vice qui fait son caractère : c’est un mensonge. » (Le même7 ch. ii j De l’Homme .)

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blent les sociétés, ne viennent pas, la plupart clu

temps, d’une autre cause. Enfin les sectes , les

schismes et les hérésies qui déchirent l’Eglise ,

sont encore autant d’enfants de Forgueil et de lai

vanité, autant de rejetons sortis de ces deux racines»

empoisonnées.

Ainsi que nous F avons vu précédemment , For- gueil et la vanité peuvent marcher de front dès leur début; ruais, le plus souvent, ces deux vices s’engendrent Fun l’autre, se corroborent l’un 1 autre , et, pour peu qu’ils se rencontrent avec un surcroît d’espérance et de fermeté , ils donnent bientôt naissance à Y ambition, passion bien plus redoutable que chacun des éléments qui la composent.

Le vaniteux a-t-il obtenu les applaudissements dont il est si avide, souvent la tête lui tourne, et, dans son ivresse , il se croit un génie infiniment audessus de toutes les intelligences qui lui ont payé le tribut de leur admiration. Tout à l’heure il n’était que vaniteux; le voici, de plus, sous la domination de l’orgueil.

L’orgueilleux a-t-il fait passer dans l’esprit de la multitude la profonde conviction qu’il a de son mérite personnel , les éloges pleuvent aussitôt sur lui, c’est à qui lui prodiguera l’encens delà flatterie. Cet encens étranger, dont il avait su se passer, devient bientôt pour lui un besoin aussi indispensable que Fair qu’il respire; il ne peut plus vivre sans louanges ; il lui en faut à tout prix , souvent même aux dépens de sa propre estime; et celui qui naguère se complaisait en lui-même est réduit

à aller chercher les autres pour donner quelque aliment à son nouveau besoin de vaine gloire : il n’avait qu’une passion , qu’un seul maître , il en a deux.

Nous avons observé la vanité et l’orgueil heureux, c’est-à-dire satisfaits; étudions-les maintenant dans l’adversité. Après une critique ou une chute, l’amour-propre humilié se replie en quelque sorte sur lui-même , il se cache, tout honteux de sa défaite. Mais, dans ce moment, grandit l’estime de soi , qui s’empresse de lui apporter quelques paroles de consolation et d’encouragement : «Les sots! lui dit-elle, qui n’ont pas su t’apprécier, qui n’ont pas senti tout ce qu’il y avait d’admirable , de sublime dans ton talent!» Et l’amourpropre se redressant alors avec une fierté dédaigneuse : «J’étais vraiment bien fou d’attacher tant d’importance à l’approbation des autres; désormais je veux me passer de leurs suffrages ; j’admirerai tout seul les trésors de mon génie ! »

Pour l’orgueilleux, forcé de descendre et de rabattre quelque chose de la haute opinion qu’il avait de sa personne, il suffoquerait infailliblement si quelques louanges adroites ne venaient à propos dilater son cœur. C’est ainsi que la vanité blessée se console par l’orgueil , et que l’orgueil humilié cherche un dédommagement dans la vanité.

DE L’OP. GU El T,

Traitement.

Si les deux passions dont nous nous occupons sont si répandues et si difficiles à guérir, c’est en grande partie la faute de l’éducation vicieuse que nous donnons aux enfants. A peine, en effet, leur intelligence comroence-î-elle à s’ouvrir, que nous leur apprenons à s’estimer et à se croire meilleurs par le seul motif qu’ils ont un nouvel habit , un beau vêtement, ou quelque ornement qui leur est même complètement étranger. Plus tard , nous louons inconsidérément devant eux leurs grâces, leur beauté, leur esprit, puis nous restons étonnés quand nous venons à découvrir qu’ils n’ont que trop profité de nos leçons , et quelquefois nous sommes assez injustes pour les punir sévèrement de ces mêmes travers que nous leur avons inculqués.

Au lieu de cette conduite inconséquente , efforçons-nous de donner de bonne heure aux enfants des habitudes d’ordre et de propreté, des goûts simples et modestes ; loin de fausser leur jugement, rectifions-îe dès qu’il est en défaut; surtout, ne les louons que très-rarement, et toujours à propos : la louange est un poison perfide quand elle est autre chose qu’un encouragement à mieux faire.

Le médecin moraliste ne conseillera pas seulement d'éloigner ou d’affaiblir les causes occasionnelles de ces deux travers , il prescrira les moyens

hygiéniques les plus propres à modifier les prédispositions constitutionnelles qui les entretiennent. C’est ainsi qu’à l’aide de bains fréquents et d’une nourriture légère et rafraîchissante , il parviendra à diminuer la pléthore sanguine et la surexcitation du système nerveux, qui prédominent ordinairement chez les individus bouffis d’orgueil, et chez les personnes infatuées de vanité.

La législation ne s’occupe que fort secondairement du traitement préservatif de l’orgueil et de la vanité ; dans certains gouvernements aristocratiques , elle semble même avoir pris à tâche d’en favoriser le funeste développement. En France, où les citoyens sont déclarés égaux devant la loi , les excès de ces deux passions ne sont passibles de peines qu’au tant qu’ils ont amené une contravention , un délit ou un crime.

La religion, au contraire , s’attache sans cesse à combattre ces deux mortels ennemis de l’homme Pour arriver à les dompter entièrement, elle ne se contente pas de nous prescrire la modestie, vertu du dehors, vertu sociale qui s’attache seulement «à ne blesser personne, elle va jusqu’à nous faire un devoir de l 'humilité , vertu intérieure et surnaturelle, malheureusement trop peu praticpiée, et pourtant seule capable de contenir l’estime de soi et l’amour de l’approbation dans les bornes utiles au salut de notre âme , et à l’harmonie de la société : l’humilité, c’était la vertu d’un Vincent de Pau! , c’était aussi celle de Fénelon.

de î/orguêu

Exemples et observations .

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