CHAPITRE XII
DE LA PASSION DU JEU
Le jeu est un gouffre qui n’a ni fond ni rivage.
( Thomas. )
Sa définition , son ancienneté , son universalité , ses progrès en France.
La passion du jeu est un besoin habituel de livrer son bien aux chances du hasard, ou à des combinaisons incertaines, dans lesquelles l’habileté a plus ou moins de part. C’est le plus souvent une lutte où l’homme ne voit dans son semblable qu’une proie dont il faut qu’il s’empare pour n’en être pas lui-même dévoré , où il se réjouit en proportion du mal qu’il fait , et où le revers enfante presque toujours la haine, sans que le succès amène l’affection.
La soif de l’or, l’espoir outré d’un gain facile , l’oisiveté, et la recherche d’émotions variées: tels sont les éléments que l’analyse découvre dans cette maladie morale, l’une des plus contagieuses et des plus funestes. Ce n’est pas que par lui-même le jeu ne soit un passe-temps aussi innocent qu’agréable, quand on s’y livre avec modération et dans le seul but de donner quelque délassement à l’esprit;
mais, du moment où Ton s’y sent porté avec trop d’ardeur, on doit prudemment y renoncer ; sinon l’habitude en fait bientôt un besoin aussi impérieux que coupable.
11 y a des jeux de pur hasard , il y en a d’autres où le hasard est joint à rhabileté ; il y en a aussi que Ton considère comme dépendant uniquement del’esprit ou de l’adresse ; le hasard, toutefois, entre encore pourquelque chose dans ces derniers, en ce que souvent on ne connaît pas la force de son adversaire , cpiil peut survenir des coups qu’on ne saurait prévoir, et qu’enfin l’esprit comme le corps ne se trouvent pas toujours également bien disposés. Quoi qu’il en soit, il est à remarquer que la plupart des joueurs se livrent de préférence aux jeux dans lesquels leur talent ne leur donne aucune supériorité : un gain certain et journalier a moins d’attrait pour eux que la chance d’une fortune colossale dont le sort peut un jour les favoriser. C’est sans doute parce que, dans les jeux de hasard, où tous les coups sont décisifs, l’âme est tenue continuellement dans une sorte d’agitation extatique , sans qu’elle contribue à son plaisir par une contention dont la paresse est heureuse de se dispenser.
Dans cet article, plus particulièrement consacré â la passion des jeux de hasard, je crois devoir simplement mentionner la Bourse , loterie politique, tout aussi immorale que l’ancienne loterie royale de France; le commerce , loterie in-
dustrielle (1), qui , chez les païens, avait pour patron le dieu des voleurs ; ainsi que la guerre , cette loterie sanglante, qu’un de nos écrivains a appelé
un jeu de héros .
La manie du jeu remonte à la plus haute antiquité, et Ton en trouve des traces chez tous les peuples. Les Juifs, il est vrai, paraissent en avoir été exempts avant leur dispersion; mais elle les gagna dès qu’ils eurent fréquenté les Grecs, qui jouaient déjà avant le siège de Troie (2), et les Romains, qui devinrent joueurs longtemps avant la destruction de leur république. En vain les lois romaines ne permirent de jouer que jusqu’à une certaine somme; en vain Juvénai s’attacha à ilé-
(1) D’après le relevé des cahiers d’enregistrement, les faillites déclarées au tribunal de commerce de la Seine, depuis le 1er janvier 1840 jusqu’au 31 décembre de la même année, sont au nombre de 826, représentant en résultat un passif de 49,595,986 fr. 15 c., et un actif de 32,886,073 fr. 98 c. ; mais on sait que ce dernier chiffre, en pareille circonstance, n’est qu’idéal.
La plus avantageuse des souscriptions avec primes n’était, en définitive, qu'une loterie déguisée à laquelle les joueurs exposaient l’excédant de la valeur de l’ouvrage mis en souscription. Les emprunts avec primes, contractés par divers gouvernements, ne sont également autre chose qu’une loterie, où les porteurs d’obligations jouent la portion d’intérêts qu’ils ne reçoivent pas. Heureux si le vent des révolutions ne leur enlève pas intérêts et capital!
(2) Les Lacédémoniens seuls bannirent pendant longtemps le jeu de leur république. On rapporte que Chilon , ayant été envoyé pour conclure un traité d’alliance avec les Corinthiens, fut tellement indigné de trouver les magistrats, les femmes et les généraux occupés au jeu, qu’il s’en retourna sur-le-champ, en leur
trir ces hommes qui apportaient au jeu des casse (tes pleines d’or pour les risquer en un seul coup de dés, la passion des jeux de hasard lit de tels progrès à Rome, que , vers le temps où Constantin abandonna cette ville pour n’y plus revenir, tout le monde, et jusqu’à la populace , s’y livrait avec fureur; en détruisant Corinthe, les Romains ne s’enrichirent guère que de ses vices.
Suivant le témoignage de Tacite, les Germains furent également en proie à ce funeste vertige, et le poussèrent même jusqu’à un tel excès, qu’après avoir tout perdu au jeu de dés , iis se jouaient euxmêmes en un seul coup. Alors le vaincu, quoique plus jeune et plus fort que son adversaire, se mettait volontairement à sa merci, et se laissait garrotter et vendre aux étrangers. Le préjugé qui regarde les dettes du jeu comme les plus sacrées de toutes , comme des dettes d’honneur , nous est probablement venu de l’exactitude rigoureuse des Germains à remplir ces sortes d’engagements.
Les Huns allaient plus loin encore : saint Ambroise rapporte qu’après avoir mis au jeu ce qu’ils avaient de plus cher, leurs armes, ils y exposaient leur vie, et se donnaient quelquefois la mort malgré le gagnant. Des excès à peu près analogues se sont renouvelés dans les temps modernes. A Naples, et dans plusieurs autres villes de l’ Italie , des hommes du peuple jouaient leur liberté pour un
disant que Lacédémone, qui venait de fonder Byzance, ne vouait pas ternir sa fjloire en s’alliant avec un peuple de joueurs.
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certain temps. On assure qu’un Vénitien joua sa femme; un Chinois, sa femme et ses enfants. À Moscou, à Pétersbourg, on joue non-seulement son or, ses meubles, ses terres, mais encore ceux qui les cultivent, en sorte que des familles entières passent successivement à plusieurs maîtres en un seul jour.
On ferait, du reste, un livre fort curieux, si l’on voulait rassembler tous les traits de folie que cette passion a produits parmi les hommes. C’est une maladie universelle, dont la perpétuité ne peut se révoquer en doute. Quels que soient le culte et les lois qui régissent les diverses nations , quel que soit le climat qu’elles habitent, il se trouve ' parmi elles des joueurs effrénés ; on en rencontre même chez presque tous les peuples sauvages , qui, au dire des voyageurs , poussent plus loin que nous encore la passion des jeux de hasard. Cette passion, cependant, ne s’exerçant chez eux qu’en proportion de leurs moyens et de leurs rapports , ne peut avoir ni la même influence , ni les mêmes résultats que chez les hommes civilisés. L’appât du gain peut bien les pousser, comme ceux-ci , à risquer tout ce qu’ils possèdent, dans l’espoir d’obtenir un surcroît de richesses, et ils y apportent sans doute la même avidité; mais l’enjeu se bornant d’ordinaire à la peau d’un animal , ou à quelque autre objet de peu de valeur, leurs pertes sont presque toujours réparables , et ils échappent ainsi aux funestes conséquences que ce vice amène parmi nous.
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C’est surtout quand ii prend sa source dans ies sommités sociales , qu’il devient plus profond et plus général. En France, ce ne fut d abord que parmi la noblesse que l’amour des jeux de hasard se manifesta ; longtemps le peuple ne connut d’autres amusements que 1 arc , 1 arbalète , le palet, la boule ou les quilles. Le jeu de cartes, qui devint en usage à la cour sous Charles VI (1), se répandit dans la suite parmi les classes inférieui es. Ainsi, ce fut du palais des rois et des salons des grands que vint ce goût qui gagna depuis Paris et les provinces. A diverses époques , avant François Ier, des ordonnances émanées de la cour interdirent au peuple les jeux de hasard : mais , 1 essor étant donné, la contagion finit par se répandre. Sous Henri. 11 , François il, Charles IX et Henri 111,
(1) Plusieurs historiens ont prétendu que les cartes à jouer furent inventées pour amuser la mélancolie de ce prince : MM. Boissonade et Éloy Johanneau sont d’un avis contraire. Selon eux, les cartes étaient connues sous Charles Y. On les trouve en Espagne vers 1330, et, d’après le Dictionnaire de l’Académie de Madrid, leur inventeur se nommait Nicolas Pépin. «Ce qu’il y a de certain, disent les auteurs du Dictionnaire des origines, c’est que si les cartes étaient connues sous Charles V , elles ne devaient pas être communes à cause de la dépense qu’occasionnait alors leur peinture, puisque l’art de graver sur bois était encore ignoré à cette époque ; l’on sait d’ailleurs que la chambre des comptes passa une somme considérable pour le jeu de cartes qui fut apporté en France pour amuser Charles V!, alors en demence. » Ces cartes, dans leur origine, avaient, dit-on, sept à huit pouces de longueur. Ce fut sous le règne de Charles YI1 qu’un peintre français, nommé Jacquemin Gringonneur, en inventa de particulières à la France.
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