‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion (volume 2)Chapitre 78 sur 96 · MO · texte numérisé non relu

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les joueurs ne furent presque pas inquiétés; ils eurent une entière J iÎ3er té sous Henri IV. On n’avait pas encore joué en France avec tant d’acharnement qu’à la cour de ce prince : de toutes parts des académies de jeu se formèrent, les dupes s’y précipitèrent en foule; l’usure, cette plaie des familles, osa se montrer dans toute sa turpitude; les procès se multiplièrent , et le mal devint général. Il fut réprimé sous Louis XÎ1L Ce prince, qui eut une véritable passion pour le jeu d’échecs, se montra l’ennemi juré des jeux de hasard , et les interdit sévèrement. Le cardinal Mazarin en rétablit Fusage à la cour de Louis XIV, d’où cette nouvelle épidémie se répandit une seconde fois sur tous les points de la France, et s’y naturalisa si bien, que depuis elle ne cessa plus d’y faire ses ravages , selon qu’elle fut plus ou moins favorisée par les circonstances. Chose scandaleuse ! pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle, c’était un état que d’être joueur, et ce titre tenait lieu de naissance, de fortune et de probité. On voyait alors assis indistinctement à la même table, et souper ensemble, le prince et l’aventurier, la duchesse et la courtisane, l’honnête homme et le fripon; à cette époque, le jeu seul avait le privilège de niveler toutes les conditions.

Ce fut surtout lorsque les jeux domestiques eurent enfanté les jeux d'Etat, que la plaie devint plus sensible dans tous les rangs de la société. Sous prétexte de réprimer la passion du jeu, on établit en France, à l’exemple de l’étranger, des loteries

de la passion du jeu.

publiques où le pauvre artisan put alici chaque jour engloutir le fruit de ses labeurs. Déjà i un de ces établissements avait été projeté sous Francois 1er; mais alors le peuple n’était pas assez joueur pour se laisser prendre à ce dangereux appât. Il en fit le premier essai sous Louis XIV , et s y abandonna avec une telle fureur sous Louis XV, qu’il ne fut plus possible d’arrêter les effets de ce fléau , qui s’est perpétué jusqu’à nos jours (1).

Causes .

Si la passion du jeu s est manifestée dans 1 enfance des peuples comme dans leur vieillesse , si elle a persisté malgré les nombreux exemples des maux quelle entraîne, malgré les législateurs, qui, à certaines époques, cherchèrent à la détruire (2); si elle est surtout aussi répandue qu’on le dit chez les sauvages , il faut en conclure quelle est malheu-

(1) La loterie royale de France, qui succéda, en 1776, à toutes celles qui pullulèrent sous le règne de Louis XV, fut supprimée en 1793. Rétablie en 1797, elle a existé sans interruption jusqu’en 1836, époque de sa nouvelle suppression. D’après le rapport de la cour des comptes , on estime que les mises, durant cet espace de temps, c’est-à-dire pendant trente-huit années, se sont élevées à près de deux milliards, et les lots gagnants à quatorze cents millions de francs environ. En déduisant les remises aux receveurs, les frais administratifs, et la perte sur 1814, le bénéfice net pour le gouvernement s’est élevé à 385 millions (dix millions

environ par année). .

(2) Les jeux de hasard sont expressément défendus par la loi

de Mahomet. Au Japon, un homme qui hasarde de l’argent au

jeu est puni de mort.

DE E A PASSION DU JEU

reusemenf naturelle à l’homme; mais il ne s’ensuit pas qu’elle doive exercer le même empire chez tous les individus, ni même que le plus grand nombre ne puisse entièrement s’y soustraire.

Chez l’homme civilisé, les causes de ce penchant sont tellement multipliées , qu’il serait difficile de les énumérer toutes. 11 prend communément sa source dans diverses autres passions dont il reçoit l’impulsion, qu’il leur rend à son tour. Ainsi, la paresse, le luxe, l’ambition, la soif des richesses jointe à une espérance immodérée de les obtenir, le besoin d’émotions dans des cœurs vides ou déjà blasés, telles sont les causes qui le développent le plus ordinairement. S’il prend souvent sa source dans le désœuvrement de l’opulence, il naît aussi de la misère et des chagrins, de la fréquentation des chevaliers d’industrie, du mauvais exemple, de l’occasion enfin; et si, par malheur, le succès vient lui sourire dès son début, alors il n’a plus de frein, et l’habitude le rend presque incurable, parce qu’il devient une source perpétuelle d’illusions et de vicissitudes qui l’animent tour à tour, sans jamais l’assouvir (1).

Mais, comme je l’ai déjà dit, une des plus

(1) «Le jeu nous plaît, dit Montesquieu , parce qu’il attache notre avarice, c’est-à-dire l’espérance d’avoir plus ; il flatte notre Vanité par l’idée de la préférence que la fortune nous donne, et de l’attention que les autres ont sur notre bonheur; il satisfait notre curiosité en nous procurant un spectacle; enfin il nous donne les différents plaisirs de la surprise. » {Essai sur le goût.)

DE LÀ PASSION DU JEU. O'i.J

grandes causes de ce funeste vertige , ce qui contribue surtout à l’étendre dans une nation , c est lorsque ceux qui la gouvernent viennent à le fomenter par leur propre exemple, ou qu iis tentent la cupidité des hommes, en leur offrant des chances de richesses qui n’ont trop souvent d autre résultat que leur ruine. Qui ne sait les maux que causa en France le système de Law i Ce celebie aventurier ouvrit un gouffre où la moitié de la nation s’empressa de verser son argent; et six cent mille familles, qui avaient pris du papier sur la foi cîu gouvernement , furent à peu près ruinées de fond en comble. L’établissement de la loterie , ainsi que nous l’avons vu plus haut , n’eut pas des résultats moins funestes ; car c’est principalement le peuple qui se laisse prendre à ce leurre dangereux. N’a-t-on pas vu des femmes, surtout celles des classes inférieures, vendre jusqu’à leurs derniers effets , et même ceux de leurs enfants, pour satisfaire cette misérable passion, qui semblait étouffer en elles les plus doux sentiments de la nature ?

Quoique l’amour des jeux de hasard ait toujours été commun aux deux sexes, il ne se répandit toutefois en France, parmi les femmes, que longtemps après l’invention des cartes ; et si beaucoup se dégradèrent alors en poussant jusqu’à la fureur le goût de cette espèce de jeu , on peut remarquer que le nombre en fut toujours infiniment plus petit que celui des hommes , et que ce ne fut que parmi les femmes opulentes ou de mœurs disso-

LA PASSION DU JEU

lues qu’il domina (1). Celles de la classe bourgeoise oejouent guère que par imitation, et ! économie forcée qüi préside à leurs jeux en exclut ordinairement la passion , et par conséquent le danger. Quant aux femmes du peuple, les dés et les cartes ont presque toujours été sans attrait pour

elles : les joueuses donnaient la préférence à la loterie.

Aujourd’hui que cet établissement ainsi que les maisons de jeu sont sagement supprimés, et que les préoccupations politiques absorbent nos pensées et même la plupart de nos goûts , celui du jeu est beaucoup moins répandu en France ; aussi les joueurs de profession de 1 un et de l’autre sexe y sont infiniment plus rares.

Les climats ne semblent pas exercer une influence spéciale sur le développement de la passion qui nous occupe; toutefois, un ancien joueur, devenu depuis sa guérison 1 un des premiers employés de la ferme des jeux de Paris, m’a assuré que, d’après les observations qu’il avait été à même de faire pendant douze ans , on pouvait classer les joueurs passionnés dans l’ordre suivant : Anglais et Anglo-Américains, Italiens, Espagnols, busses, Allemands, Polonais, Belges et Hollandais, enfin les Français, les moins acharnés de tous. Il

(1) « Les femmes, dit encore l’auteur des Lettres persanes , ne a Y livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus obère; mais à mesure qu’elles vieillissent, leur passion

pour le jeu semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres. »

DE LÀ PASSION DB JEU

est à remarquer que

deux tiers des sommes

englouties dans tes sept maisons de jeu ouvertes a

ne m a ai -

Paris (1 j provenaient oes etrangers, quaient pas de nous payer le tribut de leur séjour

au milieu de nous.

(j) Depuis le 1er janvier 1838, les sept maisons de jeu autorisées à Paris ont été fermées, au grand désespoir des joueurs et des employés de la ferme, envers lesquels, soit dit en passant, on aurait dû être moins injuste. Ces maisons, placées sous la surveillance de l’autorité municipale, étaient les numéros 9, 113, 129 et 154 au Palais-Royal, Fraseati, le Salon, et Marivaux. Les jeux les plus en vogue étaient le trente et un ou rouge et noir , la roulette , le kraps et le kreps , jeux de dés favoris des Anglais. Le grand nombre d’ouvriers qui accouraient au numéio 113, où l’on faisait jouer petit jeu pour mieux les allécher, et où ces malheureux perdaient néanmoins en quelques instants le gain de leur quinzaine, fut l’une des principales causes de Sa suppression de la ferme-régie, qui avait été conservée, disait-on, comme un mal nécessaire,, sous le consulat, l’Empire et la restauration. Cette suppression éminemment morale, quoi qu’on en dise, a enlevé au gouvernement un revenu annuel de 5,500,000 francs que la ville" de Paris était tenue de verser au trésor pour la concession des jeux, et à celle-ci une somme approximative de 1,500,000 francs, provenant de ce qui lui était abandonne sur le piix fixe des baux (le premier a été de 6,526,000 francs; le second, de 6,055,100 francs), et de ce qui lui revenait pour sa part des trois quarts dans les bénéfices annuels du fermier. Ainsi, depuis la concession des jeux faite à la ville de Paris par ordonnance de Louis XVI11, en date du 5 août 1818, les deux baux, qui ont compris une série de dix-neuf années, ont rapporté au gouvernement 104,500,000 francs, et à la ville de Paris 30,000,000 au moins. En doublant la première somme pour une vingtaine d’années antérieures aux baux donnes par la ville, et dont le chiffre n’est pas connu exactement , on arrive à une somme de plus de 200,000,000 que les sept maisons de jeu ont fait entrer dans les caisses de L’Etat.

I>£ LA PASSION DO JE B

Quant à la position sociale et aux diverses professions, le même observateur a vu jouer des individus de toutes les conditions et de tous les états. Cependant les joueurs les plus ardents, et comparativement les plus nombreux, lui ont paru être 1 les gens riches et sans profession ; 2° les individus pauvres et sans profession; 3° les banquiers et les négociants; 4° les médecins; 5° les

étudiants des diverses Facultés; 6° les ouvriers de toutes classes.

Caractère et portrait du joueur.

Stoïque en apparence, mais toujours plein d’illusions, le vrai joueur, quels que soient les sentiments qui 1 agitent, supporte ordinairement, sans changer d attitude ni de visage, toutes les chances de la fortune qu’il se plaît à braver. Prodigue du temps, insouciant et tout à la fois inquiet de l’avenir, incapable de réflexion parce qu’il se ferait peur à lui-même, il fuit la solitude comme son ennemie mortelle ; mais ce n’est pas au sein des plaisirs ordinaires qu’il va chercher des distractions: celles-ci lui paraîtraient insipides; il lui faut une agitation fiévreuse et continue , qu’il ne trouve qu en face des monceaux d’or offerts à sa cupidité : cest là son bonheur, son idole; c’est là que 1 attendent toutes les vicissitudes qu’il veut savourer, et que, successivement dépouillé ou comblé par la fortune , il va lui porter chaque jour un nouvel encens et de nouvelles espérances.

DE LA PASSION DU JEU

Voyez ce maniaque assis immobile à une table de jeu dans laquelle on dirait que ses membres vont s’incruster (1) : son teint est pâle , son regard fixe et impatient; une triste sévérité règne sur ses traits; vous le prendriez pour un des juges infernaux ; sa bouche , habituellement muette , ne fait entendre à de longs intervalles que quelques mots mal articulés. Par moment il fait rouler ses yeux d’une manière étrange ; sa physionomie prend alors quelque chose de terrible . le dépit , la fureur, une joie maligne mêlée d’inquiétude, viennent s’y peindre tour à tour; mais, comme s’il avait honte de laisser entrevoir les sentiments qu’il éprouve, il reprend bientôt son apparente impassibilité. Cependant depuis plus de douze heures il a alternativement gagné et perdu ce qui suffirait pour le bonheur de vingt familles ; vous le croyez sans doute saturé des émotions dont il se nourrit? Loin de là : ces chances tour à tour favorables et contraires, la fièvre quelles ont allumée dans son sang et dans son cerveau , l’heure avancée de la nuit, l’heure surtout, l’heure maudite fixée pour la fermeture , tout ne sert qu’à exciter davantage la passion qui le dévore et

(1) L’immobilité et la roideur presque tétanique qu’on observe chez la plupart des joueurs proviennent de l’impatience concentrée qui les dévore. C’est qu’en effet les décisions du jeu, quelque promptes qu’elles soient, leur paraissent d’une lenteur insupportable. Le temps qui leur semble le plus long est bien certainement celui qui s’écoule entre le tomber ou le relrtei d une < ou d’un dé. (Voir le traité de la Passion du jeu, par Dusaulx.)

DE LA PASSION DU JEU

cjui tient ses autres besoins comme suspendus. En ce moment plus que jamais son cœur, son esprit . ses sens, tout son être est au jeu; la maison ébranlée menacerait ruine, la foudre tomberait à ses pieds, sans le distraire : le bruit de For peut seul i émouvoir. Et cependant, bien différent de l’avare, uont il a toute la cupidité, le joueur ne thésaurise jamais; il ne s’anime à la vue de ce métal que parce qu il le regarde comme un moyen de contenter sa passion; dès qu’il l’a en sa possession, il i expose aux mêmes chances qui le lui ont obtenu ; car ces dons du hasard ne sauraient ni lui profiter, ni le satisfaire; us ne sont pour lui que l’emblème des maux qu’il vient chercher et braver. Jouer est son but, son élément, sa vie; il ne voit rien au delà. Que lui importent sa ruine, son hon-

neur, ses devoirs les plus sacrés , pourvu qu’il joue: Qu il lui reste seulement un écu pour tenter la fortune, il ne perd rien de son audace: l’or étalé devant ses yeux lui dit encore d’espérer.

““ serait aussi long que difficile de peindre toutes les nuances de cette déplorable manie. Sa physionomie morale varie selon les différentes espèces de joueurs ; et, d’un autre côté, les sensations contraires qui les agitent, se détruisant réciproquement , ne présentent que des traits confus et presque insaisissables.

Ainsi, il y a des joueurs audacieux pour qui la perte aiguillonne le désir; il yen a de pusillanimes , qui tremblent même lorsqu’ils sont en veine ; de

superstitieux y qui , voulant se délivrer de leurs per-

DE LÀ PASSION DU JEU

pîexités, s’accoutument à réaliser des chimères, tels que les songes, les pressentiments, les jours malencontreux , les mauvaises places , les voisins de sinistre augure , etc. etc. ; il y en a aussi de systématiques, qui ne s’attachent au jeu que par spéculation ; il y a de beaux joueurs , qui s’exécutent promptement et de bonne grâce; des joueurs fastueux , qui sacr i lient l’avidité à l’orgueil; il y a , dit-on, des joueurs bienfaisants , qui n’envisagent le gain que comme un moyen de faire des largesses ( si ce dernier caractère existe, il doit être fort rare ); enfin, on voit des individus qui mènent de front la passion du jeu avec celle du vin et des femmes; c’est surtout alors un abîme sans fond , où viennent promptement s’engloutir les fortunes les plus considérables. La réunion de ces trois vices ne tarde pas non plus à abrutir l'esprit, à pervertir entièrement le cœur, et à produire dans la santé les altérations les plus graves. Cette dernière classe forme celle des joueurs débauchés , et n’est pas la moins nombreuse.

Marche de la passion du jeu; ses eff ets , sa terminaison ,

Ce n’est pas toujours dès son. début que cette passion ôte à l’homme la réflexion. Souvent poussé au jeu par un accident fortuit , par un sentiment de vanité qui fait craindre d’être taxé de pauvreté ou d’avarice, par le désœuvrement, une lâche complaisance, ou enfin par un simple mouvement de curiosité, celui qui n’a pas encore éprouvé cette

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déplorable frénésie en est d’abord épouvanté. 11 frémit en voyant l’abîme ouvert sous ses pas , et se sent disposé à fuir; mais s’il ne suit pas à 1 instant même cette heureuse inspiration , peu à peu le métal étincelant lui fascine les yeux, bientôt il ne voit plus qu’à travers le prisme d’une espérance cupide , sa raison l’abandonne , et il finit par céder au mouvement irrésistible qui l’entraîne a sa perte. Combien sont arrivés au jeu comme simples spectateurs, qui en sortirent joueurs effrénés ! « De deux regardeurs, dit un vieux proverbe, il y en a toujours un qui devient joueur. » N’est-ce pas ainsi que Courviile , joueur trop fameux sous le règne de Louis XIV, fut saisi tout à coup, à l’âge de quarante ans , de ce vertige , qui le rendit ensuite le fléau de ses contemporains !

Ainsi , quiconque ne sait pas résister aux premières amorces de ce dangereux passe-temps attise un feu que peut-être il ne pourra plus éteindre. Beaucoup d’individus n’y consacrent d’abord que de courts instants; mais bientôt ils y donnent des heures , puis des jours, puis des nuits entières , et deviennent insensiblement joueurs passionnés. Alors la corruption de ceux avec lesquels ils se rassemblent ne tarde pas à les gagner, car les joueurs de profession ne se rapprochent ordinairement que pour trafiquer de leurs vices , et l’homme qui se hasarde dans leur compagnie est bien près de leur ressembler ; aussi madame Deshoulières a-t-elle dit, avec autant de vérité que de grâce :

DE LA PASSION DU JEU

Le désir de gagner, qui nuit et jour occupe,’

Est un dangereux aiguillon:

Souvent, quoique l’esprit, quoique le cœur soit bon, On commence par être dupe,

On finit par être fripon.

L’infamie n’est pas la seule terminaison de cette passion funeste ; on la voit encore très-communément finir par la misère et la mélancolie , quelquefois par la folie, le meurtre et le suicide (1). M. B. Levraud a remarqué que les joueurs étaient particulièrement sujets aux engorgements des viscères abdominaux, ainsi qu’aux affections anévrysmales du cœur ou de la crosse de l’aorte.

Du reste, le jeu, si nuisible aux individus, ne l’est pas moins à la société entière, en opérant journellement un déplacement improductif de capitaux, et en contribuant à entretenir l’oisiveté, si justement appelée la mère de tous les vices.

«La condition des joueurs, dit M. Frégier, est sujette à tant de vicissitudes et à tant d’égarements, qu’il n’est pas étonnant que la société, et que l’autorité publique préposée à sa garde , les considèrent comme des hommes dangereux. Le jeu est l’une des passions auxquelles la classe vicieuse se livre avec le plus d’ardeur. Les individus de cette classe qui sont dominés par l’amour du jeu

(1) On connaît cette inscription faite pour une maison de jeu :

Ici deux portes à cet antre :

L’une s’ouvre à l’espoir, l’autre au crime, à la mort;

C’est par la première qu’on entre,

Et par la seconde qu’on sort.

deviennent tôt ou tard l’effroi de tous les gens de bien; car ceux-ci travaillent pour économiser leur superflu, tandis que les premiers ne travaillent que pour assouvir leur passion.

« Parmi les joueurs de profession, il en est qui ne sont préoccupés que du besoin de jouer (je parle des joueurs de bas étage ou de ceux qui appartiennent à la classe lettrée , mais nécessiteuse). On dirait que l’activité de ce besoin absorbe en eux tous les autres besoins, même les plus impérieux; ils retranchent le plus qu’il est possible sur leur nourriture, sur leurs vêtements, sur leur coucher, afin de fournir à leur terrible passion; ils fréquentent les mauvais garnis, ils emploient la plus forte partie du produit de leur travail à tenter les hasards du tapis vert, et ils dépensent à regret une pièce de deux sous pour reposer leur tète sur de la paille pourrie ou sur des chiffons souillés de fange. Telle est pourtant leur destinée de chaque jour, destinée qui les ravale au niveau des vagabonds et des voleurs, familiers des mêmes repaires.

«Cette communauté d’habitation, ces rapports avec le rebut de la société, secondent puissamment les pernicieuses influences de la passion qui les subjugue. Privés souvent de leur dernier écu par les coups du sort, et sollicités par la passion, cause de leur infortune, ils se jettent dans la carrière du crime , à la suite des voleurs qui habitent avec eux sous le même toit, ou qui éprouvent comme eux les tourments de l’amour du jeu. Cette extrémité

DE LA PASSION DU JEU

est, à la longue, le partage de la plupart des joueurs. Aussi les préposés de la police sont-ils tous enclins à mal augurer de cette classe d’hommes, dont ils ne parlent qu’avec une profonde commisération, et comme des gens voués au crime.

« Le jeu est l’une des passions les plus tenaces chez les malfaiteurs. Ces hommes, qui vivent de si peu lorsqu’ils ne trouvent pas l’occasion de dépouiller les honnêtes gens, sont emportés par la fureur de dépenser, lorsque quelque rapine inattendue les a mis en possession d’une somme un peu élevée. Poursuivis sans cesse par la crainte d’être découverts et arrêtés par la police, ils se hâtent de jouir. Les émotions brûlantes du jeu sont une de leurs plus chères délices; la débauche et la gloutonnerie viennent ensuite. Yoilà pourquoi la police, malgré toute sa diligence et tous ses efforts, ne parvient que très-rarement à saisir intact le fruit de leurs méfaits. Cette cruelle passion du jeu les obsède jusque dans les prisons, et les entraîne quelquefois à des excès qui tiennent de la démence. On cite des prisonniers qui, après avoir perdu en un instant le produit d’une semaine de travail , n’ont pas craint, pour assouvir leur passion, de jouer par avance le pain qui devait les nourrir pendant un mois, deux mois, et même trois mois; et, ce qu’il y a de plus surprenant , il s’est rencontré des hommes assez féroces pour guetter, pendant la distribution des vivres, ceux dont ils avaient ainsi gagné la nourriture, et ne les quitter qu après leur avoir arraché le morceau de pain dont ils ne pouvaient se

660 DE LA PASSION DU JEU

passer sans souffrir. J’ajouterai un dernier trait qui montrera jusqu’à quel point le délire de l’amour du jeu peut aveugler un être raisonnable. Les médecins de la maison centrale du mont Saint- Michel ont observé un condamné qui jouait avec une telle ardeur, qu’à l’infirmerie, tout malade qu’il était, il livrait aux chances du jeu la ration de bouillon ou de vin qui lui eût été si nécessaire pour rétablir ses forces épuisées. Ce malheureux est mort d’inanition. » ( Des Classes dang. de la populat.)

— On dit communément : Qui a joué jouera; et, en effet, il est rare de voir les joueurs se corriger. Le temps, qui use quelques-unes de nos passions, donne à celle-ci une ardeur quelle n’a pas toujours à son début; ainsi, le vieillard qui en a contracté une longue habitude s’y livre avec plus d’acharnement encore que le jeune homme. Ce dernier peut en être distrait par quelque autre penchant , ou même par un sentiment d’honneur; il n’y a guère, pour le vieux joueur, de guérison possible que dans la religion , parce qu’elle seule, en ouvrant son cœur à d’immortelles espérances , peut le consoler de la perte des illusions qu’il poursuivait.

— D’après les Comptes rendus de la justice criminelle en France , la passion du jeu a pousse au suicide 56 individus dans l’espace de quatre années :

En 1836

En 1837

Eu 1838

En 1839

D £ LA PASSION DU JEU. 661

Sur 1 ,000 crimes , Ton a constaté que les querelles au jeu en faisaient commettre 113.

11 m’a été impossible de connaître , même pour Paris , le chiffre des joueurs admis dans les établissements consacrés au traitement des aliénés ; mais il est permis de croire qu’ils y figurent en assez grand nombre.

D’après les tableaux officiels des délits jugés par les tribunaux , on trouve qu’en l’espace de onze années , la passion du jeu a produit en France 1280 affaires correctionnelles, qui ont amené la suppression de 257 loteries clandestines et la fermeture de 1,023 maisons de jeu de hasard tenues sans autorisation ; savoir :

Années.

Loteries

clandestines.

Maisons de jeu non autorisées.

Totaux. . . .

Ne sont pas compris dans ce tableau les jeux de loterie ou de hasard sur la voie publique, pour la répression desquels 343 individus ont été condamnés à l’amende, et 10 à l’emprisonnement, en 1839.

DE LÀ PASSION DU J LU

Traitement.

Les vices n’ayant d’attrait que parce qu’on les regarde comme une source de plaisir, il faut , lorsqu’on veut tenter la guérison d’un joueur, commencer par le détromper. Sans doute, l’entreprise est difficile ; mais si une longue habitude n’a pas encore dégradé son âme, si l’on parvient à réveiller en lui un véritable sentiment d’honneur, et à lui faire reconnaître les écueils dont il est environné, tout n’est pas perdu. L’esprit humain peut beaucoup lorsqu’il est suffisamment éclairé, et pour lui c’est déjà triompher que de désirer sincèrement la victoire. Quelles que soient, néanmoins , les bonnes dispositions de l’homme qui consent à renoncer à l’amour du jeu , il faut bien se garder de l’abandonner à lui-même, car sa guérison complète sera longtemps douteuse. Lorsque l’on est parvenu à la lui faire désirer, il faut l’obliger à rompre brusquement tous ses rapports avec ceux dont l’exemple pourrait encore l’égarer. Les fatigues du corps , la fuite des grandes villes (1) , les voyages , la vie et les exercices cham-

(1) La ferme-régie était une transaction financière avec la passion du jeu; mais, comme on l’a dit avec raison, détruire la ferme n’est pas détruire la passion. Il faut donc que le gouvernement sévisse avec la plus grande rigueur contre les maisons de jeu clandestines ouvertes dans les grandes villes, et où les malheureux joueurs trouvent d’autant moins de sécurité, qu’il y a absence complète de surveillance et de contrôle.

DE LA PASSION DU JEU. 663

pêlres, quelque entreprise laborieuse et tout à la fois agréable, l’étude des beaux-arts, des sciences, la société de gens instruits et enjoués aimant Tordre et l’économie , enfin l’amour de la religion, qui toujours conduit Thomme aux affections les plus nobles et les plus conformes à son bien-être, tels sont les moyens les plus efficaces que l’on puisse employer pour détruire ce mal dévorant. 11 s agit ici d’une passion vile, opposez-lui des passions généreuses ; donnez au joueur la vertu pour égide ; conduisez- le au. bien par un chemin semé de fleurs, bientôt il ne voudra plus le quitter: car un premier acte honnête en produit toujours d autres, et bientôt aussi Testime publique , qui sera sa récompense , vous répondra de la solidité de sa guérison.

DU SU I C 1 DE

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