CHAPITRE X
DE LA NOSTALGIE
C’est ce désespoir
Que n’ont pu dans l’exil sentir ni concevoir Tous ces heureux bannis, de qui l’humeur légère A fait des étrangers sur la terre étrangère;
C’est ce dégoût d’un sol que voudraient fuir nos pas. C’est ce vague besoin des lieux où l’on n’est pas ,
Ce souvenir qui tue; oui, cette fièvre lente Qui fait réver le ciel de la patrie absente;
C’est ce mal du pays dont on ne peut guérir,
Dont tous les jours on meurt sans jamais en mourir.
(C. Delavigne , Marino Fa lier o.)
Définition et synonymie.
Je ne terminerai pas l’étude des passions sociales sans dire quelques mots d’une affection morale vulgairement connue sous le nom de maladie du pays, et que les médecins ont appelée nostalgie (1), à cause de la tristesse profonde qui en constitue le principal caractère.
La nostalgie, en effet, est un désir mélancolique et impérieux de revoir les lieux où s’est écoulée notre enfance, et qu’habitent les objets de notre tendresse. C’est à tort que quelques auteurs ont avancé qu’elle était uniquement produite par la différence de l’air atmosphérique et du climat,
(1) De vooroç, retour , et de aX^oç, ennui, tristesse.
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puisqu’elle disparaît, chez les militaires qui en sont atteints, par la délivrance, et même par le seul espoir d’un congé.
Quoique cette passion s’observe plus particulièrement dans la jeunesse, elle est assez fréquente chez les enfants que les nourrices ramènent à la maison paternelle , ainsi que chez le vieillard dont un brusque changement de pays vient rompre les longues et douces habitudes.
On la rencontre beaucoup plus souvent chez les bilieux que chez les sanguins , et parmi les hommes que parmi les femmes ; ce cjiii tient à la position sociale de ces dernières, et peut-être aussi à la plus grande mobilité de leur caractère.
Les soldats (les fantassins surtout et les marins), les domestiques et les esclaves, en sont atteints bien plus fréquemment que les individus exerçant quelque autre profession que ce soit.
Enfin, on a remarqué que plus les pays sont âpres et sauvages , plus leur image obsède la pensée tle celui qui s’en trouve éloigné, et s’y retrace sans cesse sous l’aspect le plus enchanteur. Toutefois, de nombreuses observations attestent que les Bas-Bretons et les Normands qui viennent à Paris pour la première fois sont très-sujets à la nostalgie, tandis qu’elle épargne volontiers les habitants de la Savoie et de l’Auvergne. Ce n’est cependant pas toujours l’éloignement du sol natal qui cause cette affection : des adolescents et des jeunes gens sont devenus nostalgiques sans quitter leur pays , mais seulement pour être sortis de la maison
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paternelle, où les soins les plus affectueux leur étaient par trop prodigués.
D’après ces considérations, ne devrait-on pas admettre trois espèces de nostalgie, qui , la plupart du temps, se confondent , il est vrai , mais qui peuvent aussi se développer isolément? Pour parler le langage des phrénologistes , la première dépendrait de Y habitativité ; la seconde , de Yaffectionmlé; et la dernière, de l’empire de l’habitude : ce serait la nostalgie par habitudwité.
Symptômes , marche et terminaison.
L’individu qui devient nostalgique commence par prendre en aversion sa position présente ainsi que les usages des lieux où il se trouve. Incapable de supporter la moindre contrariété, il fuit toute espèce de réunion , et recherche la solitude , où il peut donner un libre cours à ses pensées rêveuses, et d’abord remplies d’une douce mélancolie. Peu à peu la teinte habituelle de ses idées s’assombrit, il devient inquiet, insouciant, taciturne; il ne sort guère de l’apathie dans laquelle il est plongé que lorsqu’il croit trouver quelque rapport avec les lieux, ou les êtres chéris, uniques objets de ses regrets et de ses vœux. A-t-il perdu l’espérance de les revoir, on aperçoit bientôt en lui tous les ravages de la souffrance morale : son regard est sombre et égaré; ses paupières, rouges et tuméfiées, laissent parfois échapper des larmes involontaires; son teint s’étiole; son appétit se perd;
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sa respiration est courte, fréquente , entrecoupée de profonds soupirs; U éprouve des lassitudes, des faiblesses spontanées, des douleurs de tête, des palpitations , puis un amaigrissement général, accompagné d’un affaiblissement notable des sens et des facultés intellectuelles.
Enfin , les symptômes s’aggravent : la fièvre, qui n’était d’abord que fugace et irrégulière , devient continue , avec redoublement vers le soir ; il y a délire et insomnie ; la peau reste constamment sècbe et brûlante; les tempes et les orbites se creusent ; un marasme effrayant arrive à la suite de la diarrhée coiliquative , et c’est souvent au moment de rendre le dernier soupir que l’infortuné dévoile la cause du mal qui le dévorait , et qu’une fausse honte l’avait jusqu’alors fait renfermer dans son cœur.
Dans le plus grand nombre des cas , la nostalgie a une marche lente et insensible; d’autres fois elle se développe tout à coup, au son d’un air national, qui réveille le souvenir du sol natal , à la vue d’un compatriote, au reçu d’une lettre de famille, ou bien par l’effet de la tristesse , compagne inséparable de toute maladie grave.
On a vu cette affection régner épidémiquement dans les armées (1), et compliquer le scorbut, la
(1) La nostalgie a surtout sévi d’une manière épidémique sur l’armée du Rhin, au commencement de l’an îï ; sur celle des Alpes, pendant les premiers mois de l’an VIII; et sur la grandearmée réunie à Mayence en 1813. En 1841 , on a aussi observé, au camp de Lunéville, plusieurs cas de cette terrible affection.
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dysenterie, la peste, le typhus, dont elle rendait la terminaison encore plus meurtrière ; très-rarement elle a porté au suicide les infortunés dont elle empoisonne l’existence.
A l’ouverture des individus morts de nostalgie, Broussais a constamment remarqué diverses lésions du canal digestif, et des épanchements séreux dans les ventricules du cerveau. Souvent aussi les méninges sont opaques, rouges et épaissies, surtout vers la partie antérieure des hémisphères cérébraux.
Traitement ,
Traitement . — La nostalgie simple réclame plutôt un traitement moral que pharmaceutique ; aussi, la première chose à faire dans cette affection est de rendre à ses foyers le malheureux tourmenté par le besoin de les revoir. Combien de nostalgiques , réduits au dernier degré de marasme , n’ontils pas recouvré leurs forces aux portes de l’hôpital ou de la ville qu’ils quittaient! Un éloignement trop considérable , ou la rigueur de la saison , sont-ils un obstacle à leur départ immédiat : on dissipera leur abattement en nourrissant en eux 1 espérance d un prochain départ \ on soutiendra en même temps leurs forces par un régime approprié , auquel on pourra joindre d’agréables dis-
d°nt les revers, le froid extrême, les grandes fatigues et la misère favorisent notablement la transmission contagieuse. Voir le mémoire de notre savant confrère le docteur Guerbois sur la Nostalgie.
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tractions. Du reste , on a vu la seule promesse d’un congé amener la convalescence chez beaucoup de soldats qui , de retour au régiment , ne songeaient qu’à la gloire , et ne voulaient plus profiter de la faveur qu’on leur avait accordée.
Quant à la nostalgie des enfants séparés de leur nourrice, elle n’est pas ordinairement cle longue durée. Chez le plus grand nombre , des distractions multipliées, et des caresses accompagnées de quelques friandises , suffisent pour leur faire oublier celle qui, depuis leur naissance, leur a prodigué les plus tendres soins ; il en est toutefois chez qui la mémoire du cœur n’est pas aussi fugace, et qu’il faut réunir à l’objet de leur affection, si l’on veut arrêter leur rapide dépérissement.
— Une passion diamétralement opposée à la nostalgie, qui produit cependant les mêmes effets, et qui trouve aussi sa guérison dans l’accomplissement de ses désirs, c’est Y amour des voyages , le besoin de changer de lieu. Cette passion, que déterminent souvent une ardente curiosité, la soif de l’indépendance, ou l’espoir d’une félicité imaginaire, s’observe particulièrement chez les jeunes garçons à peine sortis de la puberté. On en a vu tellement dominés par le désir de quitter leur pays et leur famille, que, si on leur refusait la permission de partir , ils tombaient dans une profonde tristesse , perdaient complètement l’appétit, et ne tardaient pas à être minés par la fièvre hectique. Leurs vœux , au contraire , étaient-ils exaucés , ils revenaient comme par enchantement des portes
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du tombeau. Je connais trois exemples de cette manie des voyages , survenue immédiatement après la lecture de Robinson Crusoé. Pendant un séjour prolongé à terre, on a également observé de vieux marins plongés dans une sombre mélancolie, dont ils ne sortaient que lorsque leur vaisseau avait quitté le port.
Exemples et observations ,
b Nostalgie par affection, observée chez un enfant de deux ans.
Eugène natif de Paris, fut envoyé en nourrice dans les environs d’Amiens, et ramené dans sa famille, étant âgé de deux ans. La force de ses membres , la fermeté de ses chairs, la coloration de son teint , la vivacité et la gaieté de son caractère, tout annonçait en lui un enfant d’une vigoureuse complexion , et les bons soins dont il avait été 1 objet. Pendant les quinze jours que sa nourrice resta près de lui, Eugène continua à jouir de la santé la plus florissante; mais à peine cette femme fut-elle partie , qu’il devint pâle , triste et morose; il se montrait insensible aux caresses de ses parents, et refusait tous les mets qui le flattaient le plus quelques jours auparavant.
Frappés de ce brusque changement , le père et la mère d’Eugène firent appeler le docteur Hippolyte Petit, qui , reconnaissant aussitôt les premiers symptômes de la nostalgie , recommanda de fréquentes promenades, et toutes les distractions en-
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fantines dont abonde la capitale. Ces moyens, ordinairement efficaces en pareil cas, échouèrent complètement ici ; et le petit malheureux, dont le dépérissement allait toujours croissant, restait des heures entières tristement immobile , les yeux tournés vers la porte par laquelle il avait vu partir celle qui lui avait servi de mère. Appelé de nouveau par la famille, l’habile praticien déclara que Tunique moyen de sauver les jours de cet enfant était de faire revenir immédiatement la nourrice, qui le remmènerait ensuite avec elle. Â son arrivée, Eugène poussa des cris de joie ; la mélancolie empreinte sur son visage fit place aussitôt à l’irradiation de l’extase, et, pour me servir des expressions de son père, dès ce moment il commença à revivre. Emmené la semaine suivante en Picardie, il y resta environ un an, jouissant de la meilleure santé. Lors de son second retour à Paris, le docteur Petit fit successivement éloigner la nourrice, d’abord quelques heures, puis une journée entière, puis une semaine, jusqu’à ce que l’enfant fût habitué à se passer d’elle. Cette tactique fut couronnée d’un plein succès.