MANIE DE L’ÉTUDE
est d’avoir peu d’argent : être pauvre, c’est être coupable; et nos lois, qui protègent le citoyen, ne savent défendre que sa propriété. Si vous dormez a 1 ombre d un arbre , on vous traitera comme un vagabond ou comme un braconnier, et l’on vous mettra en prison... Croyez-moi , si vous venez en Angleterre , apportez-y de quoi échapper aux inconvénients de la pauvreté, sans cjuoi vous pourriez regretter amèrement votre imprudence. » Cet avis judicieux fit renoncer le philosophe hongrois à son projet, et ses livres l’eurent bientôt consolé de ce petit désappointement.
Avec une passion si exclusive pour l’étude, il s en fallait bien que Mentelli fût insociable : il aimait ses semblables , et se communiquait à eux avec plaisir, surtout le jour qu’il était forcé de retrancher à ses occupations favorites. Habile dialecticien, il se plaisait quelquefois à soutenir les opinions les plus paradoxales ; mais comme c’était un jeu de son esprit, il revenait promptement à la vérité, et l’on ne pouvait alors s’empêcher d’admirer sa rare sagacité , ainsi que la variété de ses connaissances. Ses manières avaient de la douceur , de la séduction meme , et son caractère était d une égalité si parfaite , que ses amis les plus intimes n’y ont jamais remarqué la moindre altération. Sa longue barbe, et sa physionomie à la fois grave et spirituelle, rappelaient à l’imagination ces beaux portraits où le Titien a représenté quelquesuns de scs contemporains.
Mentelli avait une prédilection particulière pour
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l’enfance. Quelle que fût la rigoureuse économie qu’il s’imposât dans ses dépenses personnelles , jamais il ne manquait , le jour qu’il faisait ses provisions de la semaine , d’acheter des noix ou des gâteaux pour avoir le plaisir de les distribuer aux petits enfants qu’il rencontrait ; et il n était pas rare, ce jour-là, de le voir figurer au milieu d’un groupe de marmots attirés par ses largesses et son enjouement. 11 aimait aussi beaucoup les souris, et il en avait apprivoisé plusieurs, cpii avaient le privilège de venir manger son pain de munition jusque sur sa table.
Le seul défaut qu’on pût véritablement reprocher au bon Hongrois était une excessive malpropreté, qui n’était pas sans danger pour ceux qui 1’approchaient de trop près. Cette malpropreté , jointe à l’odeur insupportable qu’exhalaient ses vêtements , lui fit souvent perdre des leçons , et il était réduit alors à servir de modèle dans les ateliers de peinture; mais ces inconvénients ne parvinrent jamais à le rendre plus soigneux de sa personne : sa passion absorbait toute autre idée. Durant le choléra, il fallut employer la force armée pour le contraindre à interrompre ses études , afin que, pendant ce temps, on pût nettoyer son réduit infect.
Ce défaut essentiel n éloigna cependant pas de Mentelli les véritables appréciateurs de son mérite. Plusieurs membres de l’Institut étaient ses amis intimes : ils se promenaient avec lui , et l’invitaient à leurs réunions comme à leur table. Très -rare-
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ment il acceptait ces dernières invitations : un repas extraordinaire troublait sa santé; un seul verre de vio lui donnait la fièvre , et il ne voulait pas d’ailleurs rompre son habitudes de sobriété , sur laquelle, disait -il, reposait son indépendance.
Du reste, l’affectation de la singularité n’entra pour rien dans le choix de cette vie austère , dont il ne s est jamais lassé , et qui surpasse tout ce qu on connaît de celle de quelques philosophes anciens. Pour lui, l’amour de 3a science fut le seul bien désirable : il y sacrifia toutes les jouissances que prisent les autres hommes; mais personne ne lui voua un culte plus dénué de vanité ou d’ambition, il est à remarquer que, pendant plus de trente années qu’on le vit mener à Paris une existence en apparence si misérable, on ne l’entendit pas une seule fois former une plainte sur sa situation; qu’il ne souffrit, ou du moins ne parut jamais souffrir d’aucune incommodité physique ; et qu’en fm il ne perdit rien de cette lucidité d’esprit , de ce calme parfait, qui annonçaient en lui à la fois l’homme supérieur et le véritable philosophe.
On ne peut cependant s’empêcher de regretter qu’un homme de cette trempe ait consacré tant d’années h l’étude, sans songera enrichir la science des trésors qu’il avait amassés : on n’a de lui aucun ouvrage, ni même la moindre trace de ses longues recherches, et, sous ce rapport, il faut avouer que sa passion fut éminemment égoïste.
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