MANIE UE L’ÉTUDE
Mentelli avait une prédilection particulière pour l'cnfancc. Quelle que fût la rigoureuse économie qu’il s’imposât dans ses dépenses personnelles, jamais il ne manquait, le jour qu’il faisait ses provisions de la semaine, d acheter des noix ou des gâteaux pour avoir le plaisir de les distribuer aux petits enfants qu’il rencontrait; et il n’était pas rare, ce jour-là, de le voir figurer au milieu d’un groupe de marmots attirés par ses largesses et son enjouement. Il aimait aussi beaucoup les souris, et en avait apprivoisé plusieurs, qui jouissaient du privilège de venir manger son pain de munition jusque sur sa table.
Le seul défaut qu’on pût reprocher au bon Hongrois était une excessive malpropreté, non sans quelque danger pour ceux qui l’approchaient de trop près. Cette malpropreté, jointe à l’odeur insupportable qu’exhalaient ses vêtements, lui fit souvent perdre ses leçons, et il était réduit alors à servir de modèle dans les ateliers de peinture; mais ces inconvénients ne parvinrent jamais à le rendre plus soigneux de sa personne : sa passion absorbait toute autre idée. Durant le choléra , il fallut employer la force armée pour le contraindre à interrompre ses études, afin que, pendant ce temps, on pût nettoyer son réduit infect.
Ce défaut essentiel n’éloigna cependant pas de Mentelli les véritables appréciateurs de son mérite. Plusieurs membres de l’Institut étaient ses amis intimes : ils se promenaient avec lui , et l’invitaient à leurs réunions comme à leur table. Très-rarement il acceptait ces dernières invitations : un repas extraordinaire troublait sa santé; un seul verre de vin lui donnait la fièvre; il ne voulait pas d’ailleurs rompre son habitude de sobriété, sur laquelle, disait-il, reposait son indépendance.
Du reste, 1 affectation de la singularité n’entra pour rien dans le choix de cette vie austere, dont il ne s’est jamais lassé, et qui surpasse tout ce qu’on connaît de celle de quelques philosophes anciens. Pour lui, l’amour de la science fut le seul bien désirable : il y sacrifia toutes les jouissances que prisent les autres hommes ; mais personne ne lui voua un culte plus dénué de vanité ou d ambition. Il est à remarquer que, pendant plus de trente années qu’on le vit, à Paris, mener une existence en apparence si misérable , on ne l’entendit pas une seule fois former une plainte sur sa situation ; qu il ne souffrit, ou du moins ne parut jamais souffrir d’aucune incommo- ' 6 !) iysl(JUC: et qu’enfin il ne perdit rien de cette lucidité d’esprit, de ce calme parfait, qui annonçaient en lui à la fois l’homme supérieur et le véritable philosophe.
On ne peut toutefois s’empêcher de regretter qu’un homme de celle rempe ait consacré tant d années à 1 élude, sans songer à enrichir la science es trésors qu il avait amassés : on n’a de lui aucun ouvrage, ni même la moindre trace de ses longues recherches, et, sous ce rapport, il faut avouer que sa passion fut éminemment égoïsto.