MANIE DE L'ORDRE
L’amour de !a régularité, l’ordre lui-même, cette qualité si précieuse, ne se transforme que trop souvent en une véritable passion , dont le moindre inconvénient est de rendre ridicule et insupportable celui qui en est l'esclave : tant il est vrai que les meilleures facidtés deviennent une source de maux quand la sagesse ne sait pas en diriger l’emploi.
M. L***, d’une constitution bilioso-lymphatique, d’un caractère paisible, et d’un esprit assez orné, m’a paru l’un des types de l’ordre poussé jusqu’à la manie la plus originale et la plus innocente. Toutes les actions de ce singulier personnage étaient tellement pesées , mesurées, calculées; elles se répétaient chaque jour d'une manière si uniforme et si régulière , qu’on l'avait surnommé Y homme à la minute.
Pendant cinquante années de sa vie, hiver comme été , indisposé ou bien portant, M. L*** se leva constamment à six heures , heure militaire; à six heures et demie, il entrait dans son cabinet, y épilait son visage, pour se dispenser de se raser, et se lavait ensuite à pleine eau. Cette eau lui servait d’abord au même usage pendant huit jours ; les huit jours suivants, elle était réservée pour ses mains; en troisième lieu , elle était employée à arroser les fleurs. M. L*** tenait particulièrement à cette habitude; jamais sa femme ne put parvenir à la lui faire quitter. D’après les mêmes principes d’ordre et d’économie, il ne changeait de chemise que le dimanche, de mouchoir que tous les quinze jours , et de cravate qu’au premier de 1 an.
La toilette terminée, on faisait la prière en commun, puis on prenait le café, après quoi M. L*** sc rendait à son crachoir. Là , sans aucune nécessité, il attendait une heure entière qu’une expectoration bienfaisante vînt débarrasser ses bronches des mucosités dont elles devaient être tapissées. L'expectoration désirée finissait par arriver d une manière plus ou moins naturelle: alors, seulement alors, notre homme rentrait joyeux dans son cabinet, où pendant près de trois heures il s’occupait de ranger ses papiers, ses meubles et ses livres. Un peu avant onze heures, il sortait pour aller à l’église, en revenait à midi moins un quart, et sc mettait à lire jusqu à deux heures moins dix minutes. Ces dix minutes qui précédaient le dîner étaient exclusivement consacrées à lui faire place. Pendant le repas, toujours composé d’un potage et de deux plats posés avec symétrie , M. L’ * * lirait de sa poche un petit morceau de papier destiné à préserver la nappes des taches
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qu’aurait pu y faire la fourchette. Après quelques jours de service, ce papier était précieusement mis de côté pour un autre usage. A la sortie de table, quelque temps qu’il fil , promenade au Luxembourg, et jamais qu’au Luxembourg, allée des Veuves; rentrée au domicile vers quatre heures et demie, toujours par le même chemin; puis, lecture à haute voix jusqu’au souper, fût-on enrhumé, n’importe, c’était la règle. Il n’est jamais arrivé à M. L*** de se mettre au lit passé neuf heures; il était si convaincu qu’à pareille heure tout le monde devait être couché, que plusieurs fois on dansa chez lui jusqu a minuit, sans qu’il conçût le moindre soupçon de celte infraction aux règles de l’hygiène dans son petit gouvernement. Il s’en fallait de beaucoup que les fonctions digestives de l’homme à la minute fussent aussi régulières que ses idées ou que sa montre marine ; assez souvent il était obligé de se lever la nuit, et c’est alors qu’il retrouvait sur sa table les flexibles porte-fourchettes rigoureusement classés d’après leur ordre chronologique.
La maladie et la mort de sa femme, qu’il aimait beaucoup , ne changèrent pas un iota à la symétrie de son existence. « Tout cela, disait-il , devait arriver, puisque ma pauvre femme était fort âgée, et qu’il est ordinaire que la maladie précède la mort. » Du reste, il lui prodigua les soins les plus assidus, avec sa ponctualité habituelle, mais sans faire paraître le moindre chagrin. Pendant la dernière nuit, il était auprès de sa chère malade, qu’il jugeait perdue, lorsque, la pendule ayant sonné neuf heures , il alla vite se coucher dans la même alcôve, après avoir autorisé le domestique à l’appeler dès que l’agonie commencerait. Eveillé vers onze heures, il se leva . s'habilla , se peigna , s’approcha ensuite du lit de sa bonne amie,
1 engagea à faire à Dieu le sacrifice de sa vie , puis lui récita à haute voix les prières des agonisants. La malade avait à peine rendu le dernier soupir, qu il s était remis dans son lit, toujours dans la meme alcôve : il ne tarda pas à s’y endormir, et ronfla paisiblement jusqu’au lendemain matin , heure ordinaire. L’enterrement réglé par ses soins d’une manière convenable, M. L reprit et continua pendant plusieurs années son uniforme et glaciale existence. Tombé malade à son tour , il vit avec calme la mort arriver , demanda et reçut les sacrements les premiers jours de la maladie , fit ensuite toutes les dispositions nécessaires pour scs funérailles, et finit d’une manière aussi méthodique qu’il avait vécu, à neuf heures précises du soir : c’était encore dans l’ordre.
IN'ous venons de voir l’abus d’une excellente qualité , la passion de l’ordre ponce simplement jusqu’au ridicule (1). Voici un exemple de ce travers
connut dG V/lMe des Hébreux, M. Rabetleau, a
demie du malin „fnc!'d'VldU s.e levaa régulièrement à quatre heures et
uunie au matin, et se promenait dans son iardin iusoue anrès einr.
maigre la rigueur de la température ou de la saison'. Comment avait établi en
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chez un homme qui n’avait pas la religion pour contre-poids, et dont la fin a été des plus tragiques. Le 21 mai 1830, vers neuf heures et demie du soir, je fus appelé par M. Mesriard, alors commissaire de police du quartier de l’Observatoire, pour aller visiter avec lui le corps du sieur M*** , contrôleur de bijoux à la Monnaie, qui venait de se tuer dans son domicile. Introduits dans une pièce spacieuse et peu éclairée, où nous ne pouvions faire un pas sans rencontrer sous nos pieds une mare de sang ou des débris de substance cérébrale, nous aperçûmes un homme en chemise, renversé sur une chaise, ayant les bras pendants, et la main droite encore armée d’un pistolet, que retenaient les doigts fortement contractés par le froid de la mort. Une bergère, dont le coussin encore chaud n’était nas tout à fait revenu sur lui-inême, indiquait que ce malheureux venait de s’y asseoir. Quant à la figure de l’individu , il était impossible de rien voir de plus hideux : elle n’était plus, en effet, représentée que par la mâchoire inférieure et le menton ; la mâchoire supérieure , les joues, le nez et le front, fortement rejetés en arrière, n’étaient retenus que par une languette de cuir chevelu qui recouvre l’os occipital ; les pariétaux étaient renversés de chaque côlé(l). Les cris déchirants que poussait d’une chambre voisine une pauvre paralytique, femme du défunt, une bière entrouverte à quelques pas du cadavre, les débris ensanglantés dont les meubles et le plancher étaients couverts, la faible lueur que répandait autour de nous une seule lumière , tout contribuait à augmenter l’horreur de ce tableau , qui ne s’effacera jamais de mon souvenir.
Voici les renseignements que nous avons recueillis sur les causes de cet affreux suicide: le sieur M***, âgé d’environ soixante ans, et d’une constitution bilioso-nerveuse, était habituellement morose, irascible , fantasque , toujours inquiet de l’avenir , quoique sa position fût des plus aisées. Passablement vaniteux et menteur, il répétait à tout venant, surtout depuis qu’il était décoré, que sa main gauche avait été mutilée, au siège de Saragosse , par un éclat d’obus; par malheur, quelques personnes, qui le connaissaient depuis son enfance, lui rappelaient avec malice que les quatre doigts qui lui manquaient avaient été dévorés par un cochon. Mais le trait le plus saillant de son caractère, celui qui lui donnait sa physionomie, était un amour ou plutôt une passion d’ordre et de propreté qu’il poussait jusqu’à
..rineine de faire tout juste une lieue pour sa promenade , il inscrivait sur un mur avec de la craie chaque tour de jardin qu’il venait de faire ,
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. et ne s’arrêtait
nue lorsque le nombre des tours équivalait à la distance qu il s était imposé de îîurrourir Alors il s’en retournait coucher jusqu’à huit heures. 1 mutant plus de rente ans malgré le mauvais étal de sa santé, cet individu ne manqua pas de faire chaque jour sa promenade accoutumée, tenant sa lanterne d une main imand il faisait nuit , et son parapluie de l’autre lorsque, la pluie tombait à verse. ' (O Cette véritable désarticulation a quelquefois lieu quand le canon de 1 arme à feu est appliqué sur la voûte palatine, la bouche étant complètement fermée.
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la fulie : un livre , une ebaise , une plume dérangée de sa place ou placée de travers, suffisait pour produire chez lui un violent emportement, ou pour le jeter dans une sombre tristesse voisine du désespoir.
Comme chez l’individu qui a fait le sujet de l’observation précédente, les moindres actions de M. M*** se répétaient tous les jours avec une exactitude mathématique. S’il n’avait pas de montre marine, il en possédait une de Bréguet , et il ne bougeait pas sans la consulter. A l’aide de ce précieux régulateur, il se levait constamment à cinq heures précises, faisait sa toilette, déjeunait, époussetait, essuyait et rangeait jusqu’à neuf heures moins cinq minutes : à neuf heures, il partait invariablement pour son bureau, et n’en revenait jamais ni après ni avant quatre heures trente minutes. On l'a vu, par de fortes pluies ou par un froid excessif, attendre à sa porte cochère que la demiefut sonnée , avant de vouloir rentrer chez lui. Par suite decctte rage de régularité , il se précipitait dans son lit au premier coup de dix heures, qu'il attendait l'oit patiemment en chemise, lors même qu’il gelait et que son feu était éteint.
L’avarice proprement dite n’entra jamais pour rien dans le genre de vio bizarre de M. M"’*; l’ordre et la propreté étaient les seuls mobiles de toute sa conduite. Son bûcher, bien garni , et sa cave toujours remplie d’excellent vin, étaient rangés avec non moins de symétrie que sa bibliothèque, et il savait en user d’une manière convenable. Méthodique jusque dans les moindres choses , il ne pouvait manquer de l’être dans sa toilette; aussi, depuis trente-cinq ans , il changeait régulièrement de linge tous les lundis; le jour de la Toussaint, il quittait les vêlements d’été, et endossait ceux d’automne jusqu a Noël; le 20 mars, quelque temps qu’il fît , il en prenait de plus légers jusqu’au 22 juin , époque à laquelle il revenait à ceux d’été. Du reste, il ne inettailqu’un seul boulon de son habit , afin de ne pas faner Les autres boutonnières , qu’il laissait toujours sans être décousues. D'un naturel peureux, il s’enfermait chez lui comme dans une citadelle, à l’aide de forts verrous et d’une barre de sûreté, qu’il avait eu la précaution de faire confectionner à Versailles. Le docteur Focillon , son médecin , et deux anciens amis exceptés , les visiteurs étaient reçus sur le carré de l’escalier d’abord parce qu’on ne connaît pas les gens , puis parce qu’en les laissant entrer, leurs pas auraient sali le parquet ; en troisième lieu, c’est que, pour les laire asseoir, il aurait fallu détruire l’arrangement symétrique des chaises dans lequel il se complaisait. Le garçon restaurateur, qui apportait tous les jours le dîner à cinq heures, n’était également reçu qu’on dehors de l’antichambre ; la barre de sûreté , mise au troisième cran , lui laissait toute juste 1 ouverture suffisante pour passer les plats du jour , et emporter la vaisselle de la veille ainsi que le prix du repas , enveloppé avec soin dans la carte du lendemain.
M. M*** ne s’inquiétait pas seulement de l’ordre qui devait régner dans
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sud ménage; les affaires politiques l’occupaient aussi, et dès 1828 il entrevoyait pour un temps peu éloigné un de ces grands désordres sociaux , vulgairement appelés révolutions. Témoin force du grand bouleversement de 89, il n’était pas d'avis d’en traverser un second , et il pensa que le meilleur moyen de ne plus rien voir hors de sa place était de fermer pour jamais les yeux à la lumière. Il se rendit , en conséquence , sur le pont de Sèvres , d’où il se précipita dans la rivière, après avoir écrit son nom sur un morceau de papier qu’il avait eu soin d’enfermer dans du taffetas gommé, et de mettre dans une des poches latérales de son pantalon. Retiré de l’eau , au bout de quelques instants, par des bateliers qui le rappelèrent à la vie, il se fit conduire chez un de ses amis , afin de ne pas chagriner sa femme , qui , à cette époque, était déjà infirme; et surtout dans la crainte d’une destitution , si l’autorité venait à connaître la tentative qu’il avait faite de se détruire. Quelque temps après cet événement , M. M*** acheta au cimetière du Père-Lachaise un terrain à perpétuité; commanda, pour sa femme et pour lui . un mausolée entouré d’une grille de fer; et , quand il fut terminé, il y fit graver l’épitaphe , sauf les dates des décès. Un jour qu’il y était allé faire sa promenade favorite, il trouva sur la pierre tumulaire une inscription qui le tournait en ridicule : s’imaginant aussitôt que son fils en était l’auteur, il se hâte de rentrer chez lui , et envoie à un de ses amis une paire de pistolets d’arçon, avec le portrait de ce fils, qu’il ne veut plus voir. Le lendemain , il se rend chez cet ami et lui redemande ce qu’il lui avait donné, alléguant que la place vide de ce tableau lui choquait horriblement la vue, et que les pistolets pourraient lui être fort utiles dans le cas où l’on s’introduirait dans sa maison pour le voler. Redevenu possesseur de ces objets, il retourne chez lui, charge ses pistolets, se déshabille , et apprête la bière qu’il s’était fabriquée lui-même, en fort bois de chêne, garnie de deux mains en fer, pour en faciliter le transport. Sur cette bière , que nous trouvâmes placée à six pieds environ de son cadavre, et le couvercle levé pour le recevoir, était posé son testament, dans lequel il enjoignait ; 1° qu’on n’allumât pas de cierges après sa mort ; 2" que son corps fût conduit directement au Père-Lachaise , sans être présenté à l'église ; 3” une dernière recommandation était qu’un de ses amis achetât tous les ans pour trente-six sous d’huile, afin de conserver et d’entretenir propre la grille de son tombeau.
Quant à la bergère , trouvée encore chaude, il ne l’avait probablement quittée que parce qu’il vit moins d’inconvénient à salir une chaise de paille qu’un meuble de velours. Ainsi , chez cc malheureux , qui , du reste , était atteint d’une hépatite chronique, la passion de l’ordre avait survécu au désordre même des idées.
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