‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 113 sur 128 · G MANIE DE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

G MANIE DE LA MUSIQUE

heur 1 me dit-il le lendemain ; j’en aurais fait l’un de mes plus brillants sujets; mais je n’y veux plus penser, cela me fait trop de mal. »

11 revenait tout joyeux d’un de ses voyages en Picardie: ce J’y avais été , disait-il , pour trouver une basse-taille, et j’en ramène un ténor. C’est égal , je suis sûr qu’il fera bonheur à la maison. — C’est sans doute un pensionnaire payant , lui dit l’économe ; quel sera le prix de la pension ? — Ame vile et vénale 1 répond Choron indigné , je vous parle d’un ténor, et vous allez me parler d’argent 1 »

Une autre fois, ses élèves exécutaient le bel oratorio de Schneider, le Juyement dernier, sous la direction de Nicou-Choron , son gendre; et il était dans son lit , déjà gravement malade par suite d’une atteinte de choléra. Je connaissais l’artiste : craignant qu’il ne voulût juger de quelle manière ce morceau allait être rendu, je lui avais fait sentir combien il serait dangereux , dans sa position , d’ouvrir la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur la salle de concert. II approuva ma sollicitude, me prit affectueusement la main , et me promit de faire son sacrifice. La première partie de l’oratorio , exécutée avec une rare perfection , ayant excité les applaudissements de toute l’assemblée, je m’échappe un instant pour aller consoler le pauvre malade, en lui portant la nouvelle de ce nouveau succès. Qui est-ce que je trouve dans la cour, à neuf heures et demie du soir, et par un vent trèsâpre? mon Choron , nu-jambes , et roulé dans une couverture de laine , qui s’était blotti derrière la porte de la salle pour entendre et juger par luimême, au risque d’être surpris dans un pareil accoutrement.

En 1833, dénué de toute ressource, muni simplement d'une petite collection de musique d’église , Choron s était mis a parcourir la France , et , seul , à improviser dans plusieurs cathédrales des masses chantantes auxquelles il communiquait son âme et sa vie (1). En vain, a son retour à Paris , nous le conjurâmes , le docteur Paulin et moi , de prendre le repos qu’exigeait sa santé délabrée après de telles fatigues. Loin de nous écouler , il ne songea plus, il ne s’occupa plus qu’à organiser des chœurs d enfants d’ouvriers, et il parvint en quelques semaines à faire exécuter, par six cents jeunes voix , des saluts en musique dans les églises de ^iotre-Dame et de Saint-Sulpice. Un tel excès de travail devait nécessairement finir par briser l'organisation la plus robuste : il tomba mortellement malade. Eh bien, au

m On se rappelle que Choron avait aussi commencé à introduire le chant dans l’armée. 11 espérait pouvoir donner, dans le Champ de Mars, un concert comnosé de dix mille voix choisies parmi les meilleurs chanteurs de nos régiments. Quelle n’eûi pas été sa joie, son délire, s’il eût pu réaliser son gigantesque projet ! Combien il eût aussi encouragé les efforts d’un jeune professeur de chant de Bicêtre (M. Florimond Ronger), qui , sous la savante direction du docteur l.euret, était parvenu à iàire reparaître la vie intellectuelle sur la figure des aliénés chanteurs, et à calmer leurs nombreux compagnons d infortune, qui les écoutaient avec autant de plaisir que de surprise !

MANIE DE LA MüSIQÜE. 4-27

milieu des atroces douleurs d’une entérite et d’une pleurésie aigues, l’étonnant mélomane regrettait de n’avoir pas assez popularisé le chant en France. Il me disait aussi , la veille de sa mort: « En raisonnant mon affaire , je suis parvenu à mettre ma respiration en harmonie avec ma douleur de côté ; j’ai même coordonné le rhyhtme de ma respiration avec mes quintes de toux. » Puis, tout à coup , s’adressant de nouveau à moi : « Savez-vous ce que c’est que Palestrina? — C’est, lui répondis-je, l’un des plus grands maîtres de l’école italienne dans le genre sévère ou idéal. — C’est bien autre chose, reprit-il avec feu. Rappelez-vous ce que je vais vous dire , et faites-Ie connaître: c’est neuf. Figurez-vous un immense océan, dont les Ilots roulent avec calme et majesté : c’est la musique antique. D'un autre côté, voyez cet océan, dont les vagues furieuses s’élèvent jusqu’au ciel, puis tout d’un coup s’enfoncent dans l’abîme.... c’est la musique moderne. Eh bien ! Palestrina , c’est le point de jonction, le couffuenl de ces deux océans; Palestrina, c’est le Racine, c’est le Raphaël, c’est le Jésus-Christ de la musique ! »

MANIE DE L’oRDRE.

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