CHAPITRE IV
CAUSES DES PASSIONS
Influence des différents Ages, — des Sexes, — des Climats , de la Température et des Saisons, — de la Nourriture , de l Hérédité et de V Allaitement , — des Tempéraments ou Constitutions,—des Maladies, — de la Menstruation eide la Grossesse, — de la Position sociale et des Professions, — de V Education , de V Habitude et de l’Exemple, — du Grand monde, de la Solitude et de la Vie champêtre, - de l’Irréligion ,— des Spectacles et des Romans, — des différentes formes de Gouvernement , de l'Imagination.
C’est d’abord dans la constitution héréditaire de chaque individu, puis dans 1 atmosphère physique et morale dont il est environné, qu’il faut chercher les causes de ses passions.
Un volume entier ne suffirait pas pour traiter des causes nombreuses qoi favorisent ou qui déterminent le développement des passions (1) . je me bornerai donc à jeter un simple coup d’œil sur les principales. Cette etude, aussi curieuse que délicate , fera voir comment l'organisation et le carac ert j -homme sont modifiés par la double atmosphère physique et morale Îont i est environné. Mais, avant d’entrer en matière, il esl a propos de
dr emarquer que ces diverses causes n’agissent jamais dune marner faire re q fi bien sc der d*aUr,buer exclusivement
“ dÏ; ^influence composée qu’a dù exercer leur résultante.
Influence «les différents Ages.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs;
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs,
... n Horace et la plupart des anciens moralistes. Quatre
Jations0' "dominantes , semblent , en effet , se partager la vie de l’homme : la
peuvent devenir déterminantes, et vice vosa.
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gourmandise dans l’enfance, l’amour dans la jeunesse, l'ambition dans l'âge mur, et l’avarice dans la vieillesse. Cherchons les raisons physiologiques de ces diverses prédispositions.
Le Créateur, dans sa prévoyance, a voulu que l'instinct de conservation veillât principalement à favoriser le développement physique de l'enfant nouveau-né : aussi l’existence de cet être délicat n’est guère qu’une vie végétative partagée entre la nutrition et lesommeil. Chez lui, les disgeslions sont rapides, et les sécrétions abondantes : de là le besoin fréquent de réparer des forces si vile épuisées, de là le retour fréquent de l'appétit : son estomac ne saurait donc rester inactif, et , pour peu qu’on le laisse pâtir , des cris d'impatience réclament impérieusement l’aliment qui lui est nécessaire. Bientôt les objets environnants viennent éveiller la mobile attention de l’enfant : au milieu de ses impressions aussi rapides que tumultueuses, il étend ses petites mains, il veut tout saisir et tout porter à sa bouche, comme plus lard il voudra tout briser. Vers la fin de la première année, c’est encore le besoin d’alimentation qui excite en lui les accès de jalousie auxquels il se livre plus fréquemment qu’on ne le pense ; c’est surtout quand sa nourrice lui retire le sein pour le donner à un autre enfant, qu’on voit ses traits se contracter, et ses bras débiles chercher à écarter cet importun rival qui vient lui disputer la source où il puise la vie. Cependant, de cinq à sept ans, la jalousie peut provenir autant du besoin d’affection que de celui de nutrition, et, à cet âge, il n’est par rare de voir cette passion marcher sourdement, et présenter , dès son but, un caractère chronique : alors les petits malheureux qui en sont atteints deviennent tristes et moroses; leur appétit se perd; ils recherchent les lieux retirés et obscurs; ils fuient les jeux et les amusements de leur âge. En même temps la fraîcheur de leur teint disparait; leur peau s’étiole ; ils tombent dans le marasme, et, comme nous le verrons ailleurs, une mort lente vient souvent terminer cette sombre mélancolie, dont la cause a échappé a la sollicitude des parents eux-mêmes.
La colere et la peur, ressources des êtres faibles, s’observent aussi trèsfréquemment chez les enfants; mais, encore une fois, leur passion la plus forte est la gourmandise, mobile que, du reste, on emploie sans aucun discernement pour diriger leurs moindres actions.
A cette première période de la vie, où prédomine le système nerveux ganglionaire , succède 1 adolescence, époque de transition qui nous conduit à la jeunesse. Celle saison de turgescence, pendant laquelle toutes les fonctions s’accomplissent avec un surcroît d'activité, se signale habituellement par l’affluence des passions excentriques, et surtout de l’amour. Le jeune homme, en effet, s enivre avec fureur de tous les plaisirs, comme s’il avait hâte den tarir la source; rien ne semble impossible à son ardeur, à sa témérité : les grandes entreprises flattent ses espérances; son courage s’aiguise
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par les obstacles, et, au milieu du péril, on le voit courir à la mort, qu il affronte avec une fougueuse et insouciante intrépidité. Vaniteux et colère , il se révolte contre la censure; la moindre offense est à ses yeux une insulte grave; sévère , mais seulement pour les défauts d’autrui, insolent avec scs antagonistes, plein surtout de son petit savoir , il tranche d’un ton affirmatif les questions les plus ardues. D’un autre côté, rempli de générosité et de désintéressement , rarement il consulte ses intérêts pécuniaires, rarement aussi il a recours à la ruse , et , s’il se porte h quelque acte que sa conscience condamne, il en éprouve bientôt un vif regret. Personne ne se montre plus sensible que lui au malheur de ses semblables : il embrasse la querelle de l’opprimé, et se révolte facilement contre le pouvoir qu’il juge tyrannique ; toutefois, grand partisan de l’égalité , il ne parait guère aimer que l’egalite avec ses supérieurs. Mais, de tous ses besoins physiques et moraux, le plus actif, le plus impérieux est, sans contredit, l’amour, qui chez lui tend sans cesse à déborder , de même que l’appareil sanguin qui prédomine dans sa
volcanique orgarnisation. . .
Lorsque la fougue de la jeunesse, en dépensant le trop plein de la vie, a ramené la sensibilité à de justes proportions, l’on voit ordinairement arriver la prudence , comme le calme après la tempête. A cette époque d équilibré et de maturité, les transports de l’amour sont remplacés par les delices de l’amitié ; la folle prodigalité disparaît pour faire place au froid calcul : on n’obéit plus aux premières impulsions de son cœur ; on réfléchit on évité les fausses démarches, on mûrit ses desseins, on consulte avant tout son avantage et celui d’une famille qu’il faudra bientôt établir convenablement C’est alors que l’homme devient ambitieux : il court apres la fortune , 1 places , les honneurs , et , pour y arriver , il ne dédaigné Pl«s-d employer 1 Le et l’intrigue. Pendant l’âge mûr, ses habitudes commencent aussi a devenir plus sédentaires ; il se délasse des soucis de 1 ambition par es Plaisirs de la table; placé enfin entre le jeune homme et le v.e.lla.d , .1 ame les prodigalités de l’un , et méprise la parcimonie de 1 autre.
Cependant la froide vieillesse amène la détérioration de nos organes par Æ la solidification * nos tissus. Dans cette cet bi ver de la vie, les fene.ions languis, an.es icoraerven pun « nécessaires pour s'exercer; .ous les rouage, de la m c ne ' successivement ; les sens», ions deviennent : «
vue, éprouvent^nc perversion ^ ^ 1 l^lnsl i net d^ conservation , l’infor-
existence qui lui reste. Mai, alors, comme le, enfant, el les mal ad« », devient" égoïste ; il concentre en lui presque toutes ses affections. Cènes.
uu-il sod tou. à lait indiffèrent aux malbcum d'autrui ; mas , par un prompt et involontaire retour sur lui-même, il les regarde comme une por-
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lion de ceux qui l'attendent encore , ou bien il s’empresse de les mettre en comparaison avec les siens, qu i! trouve beaucoup plus insupportables. Enfin , triste, souffrant , inquiet de son avenir, dominé principalement par la circonspection , il épargne, il amasse, souvent même aux dépens de scs premiers besoins, pour un temps éloigné qu’il ne verra probablement pas(l).
influence «les Sexes.
Quoique l’homme et la femme diffèrent autant au moral qu'au physique, celte différence n’est guère sensible pendant les dix premières années de la
(1) A l’appui de ces considérations générales, voici quelques documents statistiques relatifs au nombre et à la nature des crimes produits par les différents âges.
Sur 7,462 accusés , traduits pendant l’année 1841 devant nos cours d’assises, 50 étaient âgés de plus de soixante et dix ans : 185, de soixante à soixante et dix •
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année : 5 de ces derniers comptaient de dix à douze ans; 15, de douze à quatorze; 17 étaient dans leur quinzième, et 34 dans leur seizième année.
49 des accusés âgés de moins de seize ans étaient poursuivis pour des vols qualifiés; 10, pour des incendies; les 10 autres, pour des crimes contre les personnes.
Sur un nombre moyen de 100 hommes accusés, 19 étaient âgés de moins de vingt et un ans; sur 100 femmes, 15 seulement n’avaient pas atteint cet âge. Le nombre proportionnel des accusés âgés de plus de cinquante ans est le môme pour les deux sexes. 11 est de 8 sur 100 pour les hommes comme pour les femmes.
La proportion des accusés âgés de moins de vingt et un ans est de 18 sur 100,
que
Un fait digne de remarque, c’est que les crimes contre les personnes sont proportionnellement plus fréquents parmi les accusés d’un âge avancé que parmi les jeunes gens; ainsi, sur 100 accusés âgés de plus de cinquante ans, 39 étaient poursuivis pour des crimes contre les personnes, et 61 pour des crimes contre les propriétés. Sur 100 accusés âgés de moins de vingt et un ans, on compte °>0 accusés de crimes contre les personnes et 74 accusés de crimes contre les propriétés.
C’est parmi les accusés de faux témoignage , de viol et d’attentat à la pudeur sur des enfants, qu’il existe, proportion gardée, le plus grand nombre d’accusés d’un âge avance.
La proportion des accusés mineurs de vingt et un ans, qui est de 18 sur 100 pour tout le royaume, s’élève à 32 sur 100 dans le Loiret, à 0,28 dans les départements de la Seine et du Var, à 0,27 dans celui de Vaucluse, à 0,26 dans la Haute-baronne et dans Ille-et-Vilaine, à 0,25 dans la Marne.
Ç est aussi dans ces départements que le nombre proportionnel des accusés âges de plus de cinquante ans est le moins élevé. Ce nombre, qui est de 8 sur 100 pour tout le royaume, n’est que de 0,04 dans les départements de la Seine, d llle-et- Vilaine, de la Haute-Garonne et de la Marne.
Sur les 2,8 i 4 suicides constatés pendant cette môme année, 148 suicidés étaient mineurs de vingt et un ans, 192 avaient de soixante et dix à quatre-vingts ans, et ^Jetaient octogénaires. Parmi les mineurs, on trouve un enfant de neuf ans. 1 de dix, 7 de treize, 6 de quatorze, et 6 de quinze.
(V oir le Compte général de l’ administration de la justice criminelle en France pendant Vannée 1841.) nu
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vie. Tous deux éprouvent alors les memes besoins, partagent la même ardeur pour les jeux de leur âge ; tous deux ont encore la même mollesse de tissus, la même souplesse de membres , la même allure , le même timbre de voix. Si pourtant on les observe avec attention , on trouve le petit garçon plus vif, plus turbulent, plus destructeur, plus entier dans ses volontés ; la petite fille plus douce, plus timide, et déjà plus coquette. Le premier, sollicité en quelque sorte par l’instinct du combat , marche avec plus d’assurance, brandissant fièrement son sabre, ou faisant résonner son tambour ; la dernière, comme si elle éprouvait un avant-goût de l'amour maternel , prélude aux douces fonctions qu’elles est destinée à remplir, en habillant avec art sa poupée chérie, objet de ses plus tendres soins. On dirait que, dès cet âge, se partageant l’empire du monde, l’homme se réserve la force et la gloire, et laisse à la femme la faiblesse et l’amour.
A l’époque de la puberté , qui est partout plus précoce chez la femme que chez l’homme, celui-ci se fait bientôt distinguer par une structure carrée, des muscles saillants et vigoureux, une peau rude et velue, une voix grave et forte. La femme, au contraire, cet être délicat, conserve toujours quelque chose de la constitution propre aux enfants : ses membres perdent peu de leur mollesse primitive; sa peau reste lisse et transparente; un tissu cellulaire abondant vient arrondir plus gracieusement ses formes ; un sang riche circule plus activement en elle; ses nerfs sont plus gros, mais moins fermes que ceux de l’homme ; son système locomoteur est aussi moins développé , son appareil digestif moins volumineux et moins irritable. Cette différence dans la constitution répond exactement à celle que l’on trouve dans les attributs moraux des deux sexes ; ainsi, généralement parlant, l’homme résiste mieux à la fatigue; la femme supporte mieux la douleur. N’élait-il pas juste que, née pour souffrir davantage, elle s’accoutumât plus facilement à la souffrance ? Les petites peines, les contrariétés même l'irritent , est vrai; mais les grands chagrins la trouvent presque toujours plus énergique que l'homme. Les passions, portées h l’extrême, sont encore plus délirantes chez la femme que chez l’homme, parce que l’homme vit davantage sous l’influence de son cerveau, et par conséquent de sa volonté; la femme, sous l'influence du système nerveux ganglionaire, c’est-à-dire sous la prédominance du sentiment, qui ne raisonne pas. D’un autre côté, l'homme est intrépide , libéral , persévérant; la femme, craintive, économe, capricieuse. Confiant dans sa force, l’homme est iranc, impérieux et violent ; la femme est artificieuse, parce qu elle sent sa faiblesse; curieuse, parce qu’elle craint toujours; coquette, parce qu’elle a aussi besoin de subjuguer : elle attaque avec ses charmes, elle se défend avec ses pleurs. La passion dominante dans l’homme, c'est l’ambition; dans la femme, c est 1 amour. Ce dernier sentiment, chez l’homme, dépend surtout du besoin des sens; chez la femme, il tient plutôt à un besoin du cœur. Quand les sens parlent
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trop en elle, on la voit aimer avec fureur; mais, par cela même, sa passion a peu de durée : l’amour maternel seul est inépuisable et ne vieillit jamais. Le besoin d’aliment est bien moins impérieux chez elle que dans l’autre sexe; la sensibilité, qui prédomine dans son appareil digestif, fait qu’elle s’accommode mieux d’une nourriture végétale, tandis que l’homme préfère une nourriture animale, qui le rend plus robuste et en même temps plus farouche. La femme prend une moins grande quantité d’aliments, et digère plus vite • aussi ses repas n’ôlent rien à l’activité de son corps ni à celle de son esprit. La vue de nouveaux mets surexcite l’appétit déjà satisfait de l’homme; la femme cesse de manger dès que la satiété commence à se faire sentir ; c'est même un bonheur pour elle de ne pas satisfaire entièrement sa faim, pour mieux subvenir à celle de son mari et de ses enfants. L’homme éprouve davantage le besoin des liqueurs spiritueuses, pour ranimer ses forces épuisées par la fatigue; la femme, par sa constitution et par la nature de ses travaux, est moins portée vers ces stimulants ; on la voit cependant en faire abus par habitude, et alors, comme dans ses autres écarts, elle ne tarde pas à perdre tous les caractères de son sexe. C’est assurément un spectacle bien rebutant que celui de l’homme plongé dans I ivresse; dans cet état, la femme est un objet plus hideux encore, et qui inspire le plus profond dégoût. Enfin, c’est sans doute à son système nerveux, plus sensible que consistant, que la femme est redevable de celte finesse de tact , de cette pénétration d’esprit qui lui fait rapidement saisir une infinité de nuances qui échappent à l’homme; mais cette exquise perception , s’attachant surtout aux dernières sensations, lui fait facilement oublier les premières, et l’empêche de saisir les rapports et l’ensemble: aussi, plus capable de sentir que de raisonner, elle excelle dans les ouvrages où dominent la grâce et le sentiment; rarement elle s’élève aux conceptions du génie. Au dernier âge de la vie, le caractère de l’homme et de la femme se rapprochent comme celui du vieillard et de l’enfant. 11 reste bien encore à celle qui fut belle quelque ombre de coquetterie ; mais elle reporte ordinairement son besoin d’affection sur le Dieu d’amour et de miséricorde qui ne la délaissera jamais (1).
pl ’’ t boPnn„ Tm<î ?’ mnS1 qUC le romardue M. Guerry, sont développés acLèremeh J Z h‘ ™ lb01T° (IUC chez la femme- Comparativement, ils
ans D’un autre entT T" ^ P-luS grandc éne,'Sie “Ire seize et vingt et un particulière me n ' ? S adaibhssent aassi Pl“ rapidement que chez la femme, on em é r , ,' '. lr?te'C,nfl ans‘ Sur LOOO crimes commis par l’homme, Ct un “vhÏÏf-rinrT ÜDS’ 19i de seize à vingt et un ans, 109; de vingt
femmes ilnn«’/»nt s’ ®ur un pareil nombre de crimes commis par les viimt-cinu ans ei'P„n. ,eà P°U.r les m&mes agcs, que 14, 155 et 158. Mais depuis élevé noui l i femt, c dep™ tr?nte iuscIu’à cinquante, l’excédant devient plus elle 183 iis i .7ne8',t,lif.1’00®.crimes5 on en compe alors successivement pour 18a’ 144’ 01 Ve „ ko’ tandis que pour l’homme, il no s’en trouve plus que plus chez les’m.nvV9’ Ap.r6s cinquante ans, les rapports ne diffèrent presque pms cnez les deux sexes, jusqu’à la fin de la vie; c’est-à-dire que, dans un même
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luilluciscc des ('limais, de la Tcmiiéruitiee et des Saisons.
L’influence du climat sur le caractère et les passions des hommes est un fait qu’on ne peut révoquer en doute, et dont l’observation remonte à la plus haute antiquité. Hippocrate, Platon, Aristote, Cicéron, etc., ont reconnu et proclamé que le climat contribue puissamment à déterminer la contitution physique et morale des différents peuples (1); Varron cite même un ouvrage d’Ératosthènes, dans lequel ce savant cherchait à prouver que le caractère des hommes, et la forme de leur gouvernement, sont subordonnes à leur distance respective du soleil ; enfin Montesquieu , parmi les modernes, s’est complu à rajeunir ce système, dont l'auteur du Contrat social le regardait à tort comme l’inventeur.
Toutefois , cette influence du climat n’est pas tellement puissante, qu’on ne parvienne à la corriger par les autres modificateurs de l’organisme , notamment par l’éducation. Il ne faut pas non plus perdre de vue que ce sont moins les differentes latitudes que la température habituelle des lieux qui doivent constituer les climats : c’est ainsi qu’on voit certains habitants des plaines d’un pays froid ressembler aux montagnards d’un pays chaud , et réciproquement. Quoi qu’il en soit, on classe ordinairement les peuples qui habitent notre globe en peuples des pays chauds , des pays froids , et des pays tempérés ; chacune de ces divisions renferme 60 degrés. « Suvvant ce
nombre d’années , les hommes et les femmes commettent une fraction pareille du nombre total des crimes dont ils se rendent coupables pendant la durée entière de leur existence. (Voyez Essai sur la statistique morale de la France.)
D’après le Compte général de V administration de la justice criminelle en France pendant l’année 1841 , les 7,402 accusés traduits devant la cour d’assises se divisent en 0,1 85 hommes et 1,277 femmes. Ces dernières forment les i7 centièmes, à peu près le sixième, du nombre total. Celte proportion était la même en 18 iü, après avoir été de 18 sur 100 en 1838 et en 1830. Si l’on compare le nombre des accusés de chaque sexe à la fraction correspondante de la population, on trouve un accusé sur 2,732 pour les hommes, et une accusée sur 15,572 pour les femmes.
345 femmes (0,27) étaient poursuivies pour des crimes contre les personnes, et 952 (0,73) pour des crimes contre les propriétés. Ces proportions sont de 0,53, et de 0,07 à l’égard des hommes. En 1840, elles étaient de 0,20 et de 0,74 pour les hommes: elles étaient les mômes qu’en 1811 pour les femmes. Celles-ci sont donc restées étrangères à l’accroissement qui s’est manifesté pendant cette dernière année dans le nombre des crimes contre les personnes.
Parmi les crimes contre les personnes, il en est qui sont commis presque exclusivement par les femmes; ce sont : l’infanticide, l’avortement , la suppression ou supposition de part. Si du nombre total des accusés d’attentats contre les personnes on retranchait ceux qui ont été jugés pour ces trois espèces de crimes, les femmes seraient parmi les autres accusés, réduits par là à 2,149 , dans la pro-
portion de 6 sur 400 seulement. .
Parmi les crimes contre les propriétés, ceux que les femmes commettent le plus souvent comparativement aux hommes, sont : les vols domestiques, 1 extorsion de
titres ou de signatures, l’incendie. .... , . . , .
Celte môme année, il y avait 075 femmes parmi les suicides ; c est près du
quart, 0,24 du nombre total 2,814.
(I) Voyez la note A, à la fin du volume.
CAUSES DES PASSIONS
partage general du monde, dit le vieux moraliste Charron, aussi sont diflerens les naturels des hommes en toutes choses, corps, esprit , religion , mœurs; comme se peust voir en ccsle petite table; car les
Septentrionaux
« Sont hauts et grands, pituiteux, sanguins, blancs et blonds, sociables, la voix forte, le cuir mol et velu , grands mangeurs et beuveurs, et puissans;
» Grossiers , lourds, stupides, sots, faciles, légers, inconstants; peu religieux et devotieux ;
«Gerriers , vaillans , pénibles , chastes , exempts de jalousie , cruels et inhumains.
Moyens
«Sont médiocres et tempérés en toutes ces choses, comme neutres, ou bien participans un peu de toutes ces deux extrémités , et tenant plus de la région de laquelle ils sont plus voysins.
Méridionaux
«Sont petits-, melancholiques , froids et secs, noirs , solitaires; la voix gresle, le cuir dur avec un peu de poil et crespus , ablinens , faibles ;
«Ingénieux, sages, prudents, fins , opiniastres ;
«Superstitieux , contemplatifs ;
«Non guerriers , et lasches , paillards, jaloux , cruels et inhumains.
«Par tout ce discours (tiré en grande partie de la République de Bodin , liv. v, ch. 1) il se voyt qu’en general ceux de septentrion sont plus advantagés au corps, et ont la force pour leur part ; cl ceux du midy en l’esprit, et ont pour eux la finesse ; ceux du milieu ont de tout , et sont tempérés en tout. » ( De la Sagesse , liv. i, ch. 44. )
La nature , qui, dans ses œuvres, ne procède que par des nuances infinies , n’est pas toujours d’accord avec les faits tranchés que nous offre celte division , fondée sur l’influence d’un seul de ses nombreux agents ; mais il suffit ici que les résultats généraux soient exacts.
L air , 1 eau et les localités, doivent aussi être pris en considération dans 1 appréciation de 1 action du climat. « L’air d’Athènes, dit Cicéron, est vif, cl c est pour cela que les Athéniens sont vifs et spirituels ; celui de Thèbes est épais , aussi les thébains sont-ils lourds et puissants. » C'est pourquoi Platon remerciait les dieux de l’avoir fait naître Athénien cl non Thébain. Plutarque remarque même que les habitants de la ville haute d’Athènes différaient beaucoup de ceux du Pirée. D’un autre côté , l'histoire est remplie de changements survenus dans les mœurs d’un même peuple, et souvent une génération diffère essentiellement de celle qui l’a précédée. Qui
00 CAUSES DES PASSIONS
oserait attribuer ces révolutions à 1 influence exclusive de la température et du climat ?
Les médecins de toutes les époques ont également constaté l'action des saisons sur le développement de certaines affections périodiques : de là la distinction des maladies en vernales , estivales, automnales cl hiémalet. Les effets des saisons sur le caractère et les passions ne sont pas moins "constants. Qui n’a remarqué combien est grande l’agitation des aliénésau printemps et à l’automne? Quel praticien n’a pas observé combien les brusques changements de temps, et surtout les orages, influent sur le physique et sur le moral des personnes qui vivent sous la prédominance du système nerveux? Qui ne sait, enfin , que les grandes chaleurs de juillet et d’août ont vu éclore nos plus grands événements politiques.
Les recherches statistiques faites depuis quelques années sur la criminalité, tendent à prouver qu’en France le plus grand nombre des attentats contre les personnes sont commis en été; c’est en hiver qu’il y en a le moins ; le printemps et l’automne offrent un chiffre à peu près égal. De tous ces crimes , l’attentat à la pudeur est celui sur lequel l’influence des saisons est le plus évidente : sur 100 crimes de cette nature, on en compte, pendant l’été 36, au printemps 2o, en automne 21 , et en hiver 18, moitié moins qu’en été. On verra plus loin , dans le chapitre consacré au suicide , quelle est l’influence de la température sur la fréquence de cet acte. Quant aux crimes contre les propriétés, ils se présentent presque en ordre inverse vies crimes contre les personnes, de sorte que souvent le minimum des uns coïncide avec le maximum des autres.
Influence «le In Nourriture.
De tout temps , on s’est beaucoup occupé de l’influence de la nourriture sur la santé; mais on n’a pas autant insisté sur les modifications notables qu’apportent les divers aliments dans le développement des caractères et des passions. Il est cependant bien prouvé qu’un régime animal exclusif, et l’usage des boissons fermentées, rendent les passions plus violentes; tandis qu’une diète végétale, lactée, et la privation de ces mêmes liqueurs, ne tardent pas à émousser leur aiguillon. C’est à celte observation, qui remonte à la plus haute antiquité, que sont dus les abstinences et les jeûnes prescrits par les diverses religions. En diminuant l’excitation des systèmes nerveux et sanguin, les législateurs ont eu un double but : d’abord de prévenir les maladies auxquelles prédispose la continuité d’un même régime alimentaire, surtout quand il est trop stimulant; ensuite de rendre les hommes plus calmes, plus doux , plus sociables. C’est ainsi que la loi judaïque interdit l’usage du porc, la loi mahômétane celui du vin, et que le christianisme, infiniment moins rigoureux que certaines religions de l’Inde, ordonne deux jours par semaine des aliments moins nutritifs, ainsi
CAUSES DES PASSIONS
qu’une abstinence el un jeûne très-modérés, la veille des grandes fêtes, et pendant les quarante jours qui précèdent l'époque où , sortant de son engourdissement , toute la nature se réveille pour entrer en fermentation.
Lorsque nous nous occuperons du traitement des passions, nous verrons les résultats avantageux qu’on peut obtenir dans le plus grand nombre des cas, à l’aide d’une alimentation appropriée au physique comme au moral des individus. Quant à présent, nous ne craignons pas d’avancer que si la médecine peut modifier, changer même entièrement la constitution, par un régime longtemps continué, elle peut aussi, par le même moyen, corriger les plus mauvaises dispositions, surtout lorsqu’on s’attache à les combattre de bonne heure. Nous verrons aussi combien la sobriété , en entretenant l’harmonie des organes, contribue au perfectionnement de l’intelligence, el que c’est ajuste titre que cette vertu a toujours été considérée comme la source des autres, et comme le plus sûr préservatif de la plupart des passions.
lulliicuce «le rnércdlté et de lMlIutteuient.
Les passions, les maladies et la mort, sont un triple héritage que 1rs parents transmettent à leurs enfants avec la vie : aucun des fils d’Àdain n’a encore manqué, aucun ne manquera jamais de le recueillir. Les enfants sont-ils donc prédisposés au même genre de passions que les auteuis de leurs jours? C’est une question que je ne balance pas à résoudre par l’affirmative. Lé raisonnement seul m’avait d’abord conduit à cette conclusion ; l’observation d’un grand nombre de faits n’a depuis laissé à cet égard aucun doute dans mon esprit. La colère , la peur , l’envie , la jalousie , le libertinage, la gourmandise et l’ivrognerie, sont les passions dont j’ai vu plus fréquemment la transmission héi édilaire , surtout quand le père el la mère en étaient atteints tous deux. Dans le cas où les époux ont des penchants tout à fait différents, il arrive pour les caractères ce qui a souvent lieu pour les constitutions : les enfants n’ont presque aucune ressemblance avec leurs parents. C’est ainsi que le fils de Cromwell était le faible et indolent Richard; celui de Charlemagne , Louis le Débonnaire; et qu’en général les fils des hommes de génie ue dépassent guère les bornes de la médiocrité. Aussi , toutes les objections qu’on pourrait faire contre l’hérédité des penchants, des sentiments et des facultés, ne sauraient avoir de valeur qu autant que 1 on tiendrait compte des dispositions du père et de la mère, ainsi que de l’éducation physique, morale et intellectuelle lui aura modifié l’enfant. Une dernière remarque, non moins importante, c est que le caractère de l’être qui procrée se propage à des générations entières, et se manifeste souvent bien plus chez scs petits-fils que chez ses propres enfants; autrement dit : que les enfants ont plus de ressemblance physique et morale avec leurs aïeux qu’avec leur père et leur mère.
L influence de 1 allaitement est aussi un fait qu’on ne saurait révoquer
en doute. « Depuis longtemps, dit Sylvius, j’ai observé que les enfants sucent avec le lait leur tempérament aussi bien que leurs inclinations, et qu a ces deux égards , ils tiennent autant de leur nourrice que de leur mère. » Cette remarque n’avait pas échappé aux anciens, si habiles observateurs de la nature ; et c’est une considération assez puissante pour déterminer toutes les mères à nourrir elles-mêmes , pourvu qu’elles ne soient affectées d’aucune maladie constitutionnelle (1), ni d’aucune passion invétérée, doublement transmissibles avec leur lait.
Lorsque les parents se trouvent dans^la triste nécessité de confier leurs enfants aux soins d’une étrangère, ils doivent donc ne pas la prendre au hasard , comme cela se fait journellement , mais la choisir d’après l’avis d’un médecin éclairé, qui examinera si sa constitution et son caractère peuvent neutraliser ou du moins contre-balancer les prédispositions fâcheuses qu’apporte le nourrisson.
L’on me saura gré, sans doute , de donner ici le tableau des qualités physiques et morales d’une bonne nourrice. Je l’emprunte en grande partie à l’utile et consciencieux ouvrage publié par le docteur Maigne (2), et j’y joins quelques observations que j’ai été à même de faire dans une longue pratique.
Pour qu’une nourrice soit bonne , il faut qu’elle réunisse les conditions suivantes :
1° Qu elle soit jeune , c’est-à-dire âgée de vingt à vingt-cinq ans. Ne la prenez pas si elle en a plus de trente , à moins que sa figure , sa peau et ses seins n’aient conservé leur fraîcheur, et l'œil toute sa vivacité.
2° Quelle soit habituellement bien portante , et née de parents sains, conditions indispensables à cause des maladies contagieuses ou héréditaires qu’elle peut transmettre à son nourrisson. (Voyez ci-dessus l’énumération de ces maladies.)
3° Que les membres supérieurs et inférieurs soient bien développés , et la poitrine suffisamment large. — Des membres vigoureux annoncent de bons viscères. — Une taille moyenne est plus avantageuse qu’une petite, et surtout qu’une grande.
4.» Que les mamelles soient bien prononcées , et les bouts bien formés. — Le volume du sein n’est pas toujours une garantie de l’abondance du lait : c’est à celui de la glande mammaire qu’il faut s’en rapporter pour cetle estimation. Cette glande est beaucoup plus développée chez les brunes que
m Parmi ces maladies , celles qui sont le plus susceptibles d’être transmises nar voie de génération ainsi que par Pallaitcment sont les suivantes : la syphilis, r n . r .. . .1 lu ..i.ihicL» m.imnnnirc Ips affections organiques du
à vouloir n™, ne ferait qu'empirer la constitution morbide de son enfant. (2) Choix d’une nourrice; Paris, 1857, 1 vol. in-8», deuxième édition.
CAUSES DES PASSIONS. 41
chez les blondes , et c’est pour celte raison que les premières sont généralement meilleures nourrices : leur lait est plus nutritif et plus abondant. — Refusez la femme dont les seins porteraient des cicatrices qui indiqueraient que ces organes ont été le siège d’anciennes affections. — Refusez également celle qui aurait un goitre. — Quant au mamelon, il doit avoir environ six lignes de longueur, et offrir la grosseur de l’extrémité du petit doigt : trop petit ou trop enfoncé, il ne peut pas être saisi par l’enfant, qu’on voit, dans ces cas , s’épuiser en vains efforts.
5° Quelle ait de belles dents et l'haleine douce. — De mauvaises dents altèrent la santé, par les douleurs souvent atroces qu’elles font éprouver ; elles ont encore l'inconvénient de rendre la mastication imparfaite, et , par suite, les digestions plus laborieuses ; enfin , les aliments s’imprègnent de l’odeur de la carie , toutes conditions défavorables pour la sécrétion d’un bon lait. — La fétidité de l’haleine dépend fréquemment, ainsi que la carie, d'une affection chronique de la poitrine ou des voies digestives. Dans le premier cas, l’enfant aspirerait sans cesse un air vicié qui pourrait lui devenir funeste ; dans le second , comment une femme qui nécessairement digère mal aurait-elle assez de vitalité pour nourrir un autre être dont l’estomac est presque toujours en action ?
6» Que son lait nuit pas plus de quatre à cinq mois. — Une nourrice accouchée le jour même de la naissance d’un nourrisson devrait, toutes choses égales d’ailleurs, obtenir la préférence. Ce cas étant assez rare, il faut choisir celle dont le lait est le plus jeune : un lait de six mois est déjà vieux ; car il en aura dix-huit quand l’enfant aura un an. C’est un préjugé de croire qu’un nouveau nourrisson renouvelle un lait de dix à douze mois : pour avoir un lait nouveau , il faut une nouvelle couche.
7° Il est encore de la plus haute importance que l’habitation de la nourrice soit saine , surtout bien aérée, et placée dans une bonne exposition. — Un enfant est une plante délicate, qui s’étiole si on la prive d’air et de soleil.
8° Quant aux qualités morales de la nourrice, qui exercent une si grande influence sur la santé comme sur le caractère futur de l’enfant, on doit tenir avant tout à ce quelle ait des mœurs pures s quelle ne soit adonnée ni à la colère, ni aux boissons alcooliques, qui la provoquent. Outre que ces vices se transmettent avec le lait , je connais plusieurs exemples d’enfants morts de convulsions pour avoir pris le sein de leurs nourrices quand elles étaient ivres, ou peu d instants après qu'elles s’étaient livrées à un accès de colère (1). — U est encore nécessaire que la femme qui allaite soit heureuse dans son ménage, que son mari soit bien portant , et qu’elle-même ait ha
Hpuv P„arns fl esPace dc fluatre anr|ées, une jeune femme perdit subitement ses
i<,ur ™ir ie sei“
CAUSES DES PASSIONS
bituellement de la gaieté dans le caractère. Celle qui vivrait sous l’empire de la tristesse, de l'impatience, de la haine ou de la jalousie , ne saurait être une bonne nourrice (1) , non plus que celle qui n’aimerait pas son nourrisson.
On tiendra aussi à ce que la femme à laquelle on va confier l’existence d’un enfant ait beaucoup d’ordre et de propreté, qu'elle ait un peu d’aisance, une nourriture saine, et qu’elle ne soit pas obligée de se livrer habituellement à des travaux pénibles , qui finiraient par appauvrir son lait.
Il faut enfin que l’on puisse assez compter sur sa prudence et sa probité pour être certain qu’elle ne prêtera jamais son sein à un enfant étranger, et qu’elle préviendra les parents aussitôt quelle se croira enceinte, ou qu’elle verra ses menstrues venir fortement pendant qu’elle nourrit. Dans ces deux circonstances , surtout dans la première, le lait n’est plus assez abondant ; et , s'il n’est pas devenu un poison , comme le croit le vulgaire , sa qualité n’en est pas moins détériorée. Il faut alors se hâter de faire choix d’une nouvelle nourrice, qui réunira le mieux les conditions sur lesquelles nous venons d’insister.
Je terminerai ces conseils en recommandant , avec mon savant confrère le docteur Donné (2), de ne prendre une fille-mère que dans des cas tout à fait exceptionnels.
luflucnee «les Tempéraments, ou plutôt «les Constitutions (3).
Le chaud, le froid, le sec et l’humide, tels étaient les éléments que les anciens reconnaissaient comme principes constitutifs de nos corps. Ils admettaient aussi quatre humeurs principales correspondant à ces éléments;
(1) Parmentier et Deyeux ont constaté qu’à la suite des affections vives de l’àmc, le sein n’élabore plus qu’un lluide séreux, fade et jaunâtre, au lieu d’un liquide blanc, doux et sucré.
(2) Conseils aux mères sur la manière d'élever les enfants nouveau-nés; Paris, 18V2, 1 vol. in-18.
(3) C’est à tort que, dans le langage médical , on emploie encore le mol tempérament pour désigner la constitution d’un individu. En effet, lorsqu’on parle d’un tempérament nerveux ou sanguin, on veut désigner la prédominance du système nerveux ou du système sanguin sur les autres systèmes; mais dès qu’il y a prédominance, il n’y a plus tempérament, expression qui, à la lettre, signifie modération, mélange, équilibre, comme le mot intempérance désigne un excès quelconque. 11 vaut donc mieux se servir du mol constitution-, comme on le fait depuis quelques années. Pour plus d’exactitude encore, et pour éviter les méprises qui pourraient avoir lieu dans les observations ou dans les consultations médicales, on devrait dire : telle personne est douée d’une constitution forte ou bien délicate, avec prédominance de l’appareil nerveux, digestif, ou locomoteur, suivant celui qui surabonde. Quant à la force de la constitution, je pense, axec M. le professeur Rostan, qu’elle consiste, non dans l’énergie des contractions musculaires, mais dans la faculté de résister aux causes des maladies et de destruction : c est la robustezza des Italiens ; ce sera peut-être un jour la robusticitc des Français.
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c’étaienl : le sang , qu’ils disaient être chaud et humide; la bile, chaude et sèche; la pituite, froide et humide; la mélancolie, ou atrabile , froide et sèche. De là leur division des tempéraments en sanguin, bilieux, pituiteux et mélancolique. Il désignaient aussi sous le nom de tempérament tempéré , cet état idéal où toutes les forces de l’économie humaine se balancent de manière à offrir l’image de l'équilibre parfait.
Aujourd’hui qu’on ne croit plus aux quatre éléments des anciens, ni à leurs quatre humeurs , on a cessé de limiter le nombre des tempéraments, et l’on reconnaît que la prédominance des principaux appareils organiques caractérise seule les differentes constitutions. Nous ajouterons que si l’action de ces divers appareils est tellement prépondérante que le jeu des grandes fonctions se trouve notablement enrayé, il n’y a plus alors constitution, mais véritable maladie. Hàtons-nous de passer en revue les principaux tempéraments, que nous désignerons désormais sous le nom de constitutions , et signalons les prédispositions morales qui coexistent avec chacun d’eux. Ces prédispositions, dont la connaissance est aussi utile au magistrat, au prêtre et au législateur qu’au médecin , ne sauraient nous empêcher de flétrir le crime et d’admirer la vertu; mais elles devront nous faire adopter pour base de nos jugements cette maxime éminemment chrétienne : « Sévérité pour soi, indulgence pour autrui. »
Constitution où prédomine l’appareil digestif (tempérament bilieux des anciens).
Que la prédominance de l’appareil digestif soit plus ou moins dépendante d’une organisation particulière de l’encéphale, toujours est-il , que les individus qui vivent sous cette prédominance présentent certaines dispositions morales et intellectuelles presque aussi constantes que les signes physiques qui les distinguent. Une taille médiocre , une altitude fière, une physionomie pleine d’expression, des yeux vifs et perçants, des sourcils épais , un teint basané, des cheveux plus ou moins noirs tombant avant l’àge, une peau chaude et velue, un pouls dur et fréquent , des vaines sous-cutanées saillantes, des muscles prononcés et doués d’une grande puissance de contraction : tels sont les caractères extérieurs de l’homme qui a la constitution dans laquelle prévaut l'appareil digestif.
Les nuances que présente son moral ne sont pas moins tranchées. L’ambdion est sa passion dominante : on le voit , plein d’espérance et d’ardeur , renverser violemment les obstacles qui s opposent à son élévation ; ou bien , hypocrite profond, se glisser furtivement au pouvoir, et s’y maintenir avec adresse. Le désir de la gloire qui dévore son cœur se porte-t-il sur les conquêtes intellectuelles , son jugement rapide pénètre les profondeurs delà science, son attention soutenue lui en fait découvrir les moindres rapports, et son ardente imagination le rend capable de deviner la nature, ou de 1»
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peindre avec autant de chaleur que de vérité. Après l’ambition , la passion à laquelle sont le plus inclins les individus de cette constitution , c'est sans contredit la colère, qui, chez eux , se termine ordinairement par la haine et la vengeance , comme ou voit la violence de leur amour dégénérer en la plus terrible jalousie. La prédominance organique dont nous venons de voi r l’influence morale est celle où l’on rencontre le plus grand nombre de ces hommes éminemment sensibles, actifs et persévérants, qui ont remué le monde par leur génie, leurs vertus ou leurs crimes : tels étaient Alexandre, César, Brutus, Mahomet, Richelieu , Cromwell, Charles XII , Pierre le Grand et Napoléon.
Constitution où prédominent les appareils de la circulation et de la respiration
(tempérament sanguin).
Les formes extérieures n’étant que la saillie des organes intérieurs ^un cœur volumineux et de vastes poumons s’annoncent par une poitrine large, bien développée, et médiocrement chargée d’embonpoint. Les individus qui vivent sous cette double et inséparable prédominance ont , parla même raison, le teint vermeil , la physionomie animée, la respiration grande et facile, le pouls développé , vif et régulier ; la peau blanche, halilueuse et parsemée de veines bleuâtres et légèrement saillantes; leur taille est avantageuse; leurs formes sont douces, quoique bien exprimées; leurs chairs assez consistantes, et leurs cheveux blonds ou châtains.
Chez les gens dits bilieux , la susceptibilité nerveuse est forte et durable ; chez les sanguins, au contraire, elle est prompte et fugitive. Aussi, facilement affectés par les impressions que les objets extérieurs font sur eux , ils passent rapidement d’une idée à une autre ; leur imagination est vive e l brillante, mais leur esprit manque de force et de profondeur. Doués d’une conception facile et d’une mémoire plus prompte que fidèle, ils sont par cela même peu capables de longues méditations, et ne se font guère remarquer par une vaste érudition. Us sont fougueux dans leurs goûts comme dans leurs plaisirs : l’amour, la table, le jeu , la chasse, le luxe, voilà leurs délices; mais, dans toutes leurs passions, on les voit apporter plus d’ardeur que de constance; les chagrins mêmes qu’ils ressentent le plus vivement ne laissent chez eux que des traces peu durables. Enfin, spirituels,enjoués , bons et affables, ils sont en ce monde les plus heureux des mortels, parce qu’ils en sont les plus insouciants, les plus volages et les plus aimables.
Constitution où prédomine le système nerveux (tempérament nerveux).
Les individus de celte constitution ont en général le corps grêle et élancé, avec des membres presque atrophiés, sur lesquels les muscles apparaissent
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comme des cordres. Leur foie est pâle et peu volumineux , leur peau sèche et décolorée. Chez eux, le pouls, habituellement faible, concentré et filiforme , s’accélère à la plus légère émotion, ainsi qu’à la moindre variation atmosphérique; l’appétit est faible et capricieux , la digestion lente, pénible, souvent incomplète; les urines sont claires, pâles et fréquentes; le sommeil est troublé par les rêves les plus chimériques.
La vivacité de leurs sensations, la volubilité de leur langage, la rapidité de leurs gestes, la promptitude, et surtout la variabilité de leurs déterminations, suffiraient pour les faire reconnaître. Peu aptes aux travaux qui exigent une certaine dépense de force musculaire, ils éprouvent une fatigue excessive au moindre exercice; mais, par compensation, le développement et l’activité de leur système nerveux coïncident avec beaucoup d’intelligence et une exquise sensibilité : on les voit réussir dans les beaux-arts et dans presque toutes les branches de la littérature.
Chez eux, l’amour est, avant tout, un besoin du cœur, qu’ils ressentent ardemment; l’affection, c’est leur vie; mais s’ils cessent d’aimer avec tendresse, ils haïssent bientôt avec fureur. Enfin, leur irritabilité, non moins vive au moral qu’au physique, est pour eux un triste apanage en ce monde, où la somme des douleurs surpasse de beaucoup celle des plaisirs: aussi, impatients et jaloux, parce qu’ils sont faibles; tristes et difficiles, parce qu’ils souffrent; changeants et fantasques, parce qu’ils cherchent toujours une position meilleure, ces êtres, plus à plaindre qu’à blâmer, sont rarement heureux, et font peser sur les autres l’inquiétude et le besoin d’émotions qu les dévorent.
Constitution où prédomine l’appareil de la locomotion (tempérament musculaire
ou athlétique).
Si, par une éducation physique convenablement dirigée, ou par des circonstances fortuites, les individus chez lesquels prédominent les appareils circulatoire et respiratoire se livrent à des travaux qui exercent beaucoup les organes du mouvement, un sang riche, incessamment projeté dans le système musculaire , en augmentera bientôt le volume et l’énergie. D un autre côté, comme il faut des os solides pour former des points d’appui suffisants à des muscles vigoureux, et de forts ligaments pour unir de grosses articulations, les systèmes osseux et fibreux acquerront un développement proportionné. La constitution sanguine, ainsi modifiée, pourra se transformer en prédominance musculaire ou athlétique. Celte prédominance, dont l’Hercule de Farnèse offre le type le plus parfait, se distingue par des caractères assez tranchés. La tête est proportionnément petite, et le front peu développé ; le cou, au contraire , est volumineux et renfoncé , surtout en arrière; les épaules, larges et arrondies, présentent des éminences
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et des dépressions; la poitrine est remarquable par son ampleur et le développement des pectoraux ; les muscles du dos et des lombes sont également très-prononcés, et laissent dans leur intervalle un vaste sillon au fond duquel on voit se dessiner la colonne épinière. Quant aux poignets, aux genoux et aux malléoles, où l’on ne trouve que des ligaments et des tendons qui apparaissent en relief sous la peau, ces diverses parties semblent grêles relativement au reste des membres, sur lesquels les muscles forment des saillies considérables. Les individus ainsi constitués ne sont pas, en général, dune haute stature; leur tissu cellulaire est peu chargé de graisse; leur peau est dure et basanée.
Chez eux la sensibilité et presque nulle, l’intelligence obtuse; la puissance de l’appareil locomoteur, la force prodigieuse dont ils sont doués, semblent diminuer d autant 1 activité du système 'nerveux : aussi leur peu d’aptitude aux travaux intellectuels se lit-elle sur leur physionomie, habituellement impassible. Patients , débonnaires même, ils sont difficiles à émouvoir; mais rien ne saurait leur résister quand une fois ils sont sortis de leur calme habituel. On croit vulgairement qu’ils sont très-aptes aux plaisirs de l’amour; c’est une erreur à laquelle la fabuleuse paternité d’Hercule a pu donner cours : les forts de la halle, dont la constitution se rapproche le plus de celle des athlètes, n’offrent rien de remarquable sous le rapport de cette aptitude. Les organes digestifs, au contraire, jouissent chez ces hommes d’une grande énergie, et c’est parmi eux qu’on a de tout temps rencontré les plus grands mangeurs. Tels furent, dans l’antiquité, Milon de Crotone et Vitellius; tel était, de nos jours, le grenadier Tarare.
Constitution dans laquelle prédomine l’appareil de la génération.
Cette constitution, qui, selon les phrénologistes, coïncide presque toujours avec un développement remarquable du cervelet, se rencontre surtout chez les sanguins et les sanguins-bilieux ; on l’observe aussi plus fréquemment chez l’habitant des grandes villes que chez les gens de la campagne. Les individus qui l’ont reçue en partage ont , en général , le corps maigre ; leurs membres sont peu volumineux, mais velus; leur barbe est noire et serrée , leur regard lascif, leur voix grave et sonore.
Les désirs érotiques qui les poursuivent pendant le sommeil comme pendant la veille ne tardent pas, s’ils les satisfont, à devenir de plus en plus exigeants et à les précipiter dans tous les écarts du libertinage. Ils ne sauraient donc s’appliquer trop tôt à modérer l’ardeur d’un penchant dont les excès épuisent le corps, abrutissent l’intelligence, et font oublier tous les devoirs pour quelques instants de plaisir.
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Constitution alonique avec prédominance du tissu cellulaire (tempérament pituiteux des anciens, tempérament lymphatique des modernes).
La prédominance du tissu cellulaire , jointe à l'inertie de tous les appareils dont nous venons d’étudier la sur-activité, forme une dernière constition dont l’influence sur le moral est très-remarquable.
Un embonpoint difforme, des chairs molles et bouffies, une peau lisse , décolorée, dépourvue de poils, des yeux ternes et sans expression, des’ lèves volumineuses (la supérieure surtout), des cheveux plats, d’une’couleur blonde ou cendrée, tels sont les signes extérieurs de la langueur des grandes fonctions. En effet, les personnes qui présentent ces caractères ont en même temps le pouls lent , mou, facile à déprimer; la respiration gênée, a digestion paresseuse, les mouvements tardifs et pénibles , le sommeil long et profond.
Au moral, même inertie: sans mémoire, sans pénétration, quoique douées d un certain jugement, elles ne montrent aucun goût pour les sciences et les arts , qui font le charme de la vie; insensibles à l’aiguillon de I amour comme à celui de la gloire, elles aiment à s’envelopper de leur paresse, et à rester solitaires dans un continuel repos; difficiles à mettre en colère, faciles à apaiser, oubliant aisément les injures, douces et bonnes enfin , autant par complexion que par l'habitude, elles n’éprouvent ni l’extrême joie, ni l’extrême douleur, et restent étrangères aux grands vices ainsi qu’aux grandes vertus.
Constitutions mixtes.
Les differentes constitutions dont je viens d’énumérer les caractères pbvs.ques et les influences morales, se rencontrent rarement dessinées d’une maniéré aussi tranchée. Rien de plus commun que de les trouver combinées eux a deux, trois a trois, et formant ainsi les constitutions mixtes connues naguère sous les noms de tempéraments sanguin, bilieux, ou biliosoanguin, bihoso-nerveux, etc. 11 faut encore remarquer que l’homme étant sans cesse modifie par tout ce qui l’environne , sa constitution non-seulement ne saurait longtemps rester la même , mais encore quelle peut subir , ' metamoi pbosc. Ainsi, sans parler des changements notables
i.;, / CS 1 é'rents âges , qu un individu purement sanguin aille . CS Iays c ai,Us , sa constitution deviendra plus ou moins bilioso- Cl ‘r:emc #‘Juef°is 'oui à fait bilieuse; qu’il séjourne, au 3 rÇ’ (1',elquc leniPs dans ™ Pays, ou seulement dans un local froid,
CAUSES DES PASSIONS
humide et peut aéré, son corps, saturé des liquides ambiants, éprouvera une diminution marquée dans l’activité des principaux appareils, et finira même par s’étioler complètement, comme le végétal qui vit sous l’influence d’un air brumeux. Encore une fois, les constitutions simples, dont j’ai présenté les types dans le cours de cet article, sont très-rares, si on les compare aux constitutions mixtes que nous donne l’atmosphère physique et morale dans laquelle nous vivons.
On conçoit, du reste, que dans ces diverses combinaisons, le caractère des individus offrira des nuances qui varieront en raison de la nature des composants. Ainsi, qu’une constitution nerveuse bien prononcée se trouve associée à celle où domine fortement l’appareil digestif, on verra le système ganglionaire, vrai cerveau abdominal, communiquer à l’intelligence et aux passions une vivacité, une énergie, une opiniâtreté empreinte d’une tristesse maladive, et, suivant les circonstances, qui ne font pas, mais qui développent les grands hommes, il naîtra de cette alliance des tyrans soupçonneux et vindicatifs, ou des génies malheureux, passionnés pour l’indépendance et la solitude, tels que le Tasse, Pascal, Young, Gilbert, Zimmermann , J. -J. Rousseau et lord Byron.
Influence des maladies.
L’influence des maladies sur le moral se lie tout naturellement à celle des constitutions, qui elles-mêmes sont déjà une prédisposition à des maladies en quelque sorte déterminées. L’on remarque , en effet, que les personnes qui vivent sous la prédominance de l’appareil digestif sont plus particulièrement atteintes de phlegmasie du tube intestinal et du foie (1); leurs maladies sont graves, accompagnées de délire , et ont une grande tendance à devenir chroniques. Les personnes sanguines éprouvent plutôt des hémorrhagies , des inflammations suraiguës du cerveau et des organes thoraciques. L’hypertrophie du cœur est l’affection à laquelle elles sont le plus sujettes.
Les hommes d'une constitution athlétique sont prédisposés à tous les accidents de la pléthore, qui favorise la congestion des organes contenus dans les trois grandes cavités. La résolution de leurs maladies est en général très-difficile; ces colosses sont promptement abattus, et résistent beaucoup moins à un traitement débilitant que des êtres en apparence beaucoup plus faibles. Chez les individus appelés lymphatiques, les maladies revêtent un caractère de langueur fort remarquable , cl passent presque toutes à l’état
(1) Ubi /luxus. ibi stimulus est la réciproque deeet aphorisme non moins vrai, et d’une application si fréquente dans la pratique médicale : Ubi stimulus, ibi /luxus.
CAUSES 1)ES PASSIONS. 49
chronique; les engorgements glanduleux sont surtout Ires-communs parmi eux. Enfin, la classe entière des névroses est le triste apanage des personnes chez lesquelles le système nerveux est trop développé et trop sensible : aussi , quand celle dernière constilulion se trouve associée à celle où domine l’appareil digestif, pour peu qu’un des viscères abdominaux soit affecté, elle dégénère en ce qu’on appelait autrefois tempérament atrabilaire ou mélancolique , et que l’on regarde aujourd’hui , avec raison, comme une maladie héréditaire ou acquise.
Nous avons assez étudié les nuances souvent imperceptibles qui séparent la constitution de la maladie; voyons maintenant les diverses influences qu’exerce ce dernier état sur le caractère des individus.
Les modifications morales apportées par les maladies diffèrent suivant que celles-ci sont aiguës ou chroniques. Au début des premières, souvent même quelques jours avant leur invasion, il n’est pas rare d'avoir déjà dans le caractère moins d’égalité et dedouceur ; l’esprit est paresseux; on éprouve une tristesse vague, de l’ennui, une sorte de découragement; on est incapable de se livrer au travail ni même à aucun jeu qui exige une attention soutenue. Le mal est-il parvenu à son plus haut degré d’intensité, l’intelligence s’affaisse, les idées se troublent, on ne peut plus les comparer ; c’est alors surtout que la souffrance rend triste, irascible et bourru; quelquefois aussi les besoins dominants se taisent, et il en apparaît d’autres que le malade n’avait jamais éprouvés. Dans certains cas , les sens se dépravent, s’engourdissent, ou bien ils acquièrent une susceptibilité extraordinaire; ainsi, tel aimait les odeurs, qui les repousse avec dégoût ; le gourmand se condamne lui-même à une diète rigoureuse; le musicien est agacé par les sons les plus purs de son instrument. Vers la fin des maladies aigues, l’homme dissimulé trahit parfois son secret; celui qui affectait l’impiété souvent devient dévot, superstitieux même; et l’avare, quelquefois, ose confier ses clefs. Aux approches de la mort, les sens, ainsi que les facultés intellectuelles , sont presque anéantis, et l’on ne sait trop ce qu’est devenu l’étal moral du malade, dont il ne reste guère que la machine.
Un effet presque constant des maladies chroniques est de rendre le caractère inquiet, sombre , égoïste et irascible (1). Leur action sur l’intelligence m’a paru beaucoup plus lente , mais non moins marquée que celle des maladies aiguës. Quelques sujets , les nerveux-bilieux surtout, conservent encore dans leurs longues souffrances toute la verve de leur génie ; seulement leur parole est plus acrimonieuse, et leurs productions sont empreintes d’une teinte plus mélancolique. Chez le plus grand nombre des
(1) On sait que Swift quitta la maison de Pope, disant qu’(7 était impossible à Ucux anus malades de vivre ensemble.
du CADSES DES PASSIONS.
malades, 1 imaginatif devient lourde, et la mémoire se perd, particulièrement dans certains affections cérébrales.
Chez les hommes , les maladies des voies urinaires amènent presque toujours la misanthropie. Ceux qui ont subi une amputation des organes génitaux portent, pour la plupart, une sorte de haine au chirurgien qui lésa opérés, et plusieurs prennent la vie en aversion.
Les femmes hystériques sont généralement disposées à l’impatience et i 1 amour. Parfois aussi, les ulcérations du col de l’utérus déterminent de violents désirs érotiques , à leur début et au moment de leur cicatrisation , tant il est vrai que le plaisir et la douleur se confondent.
Les paralitiques sont émus pour la moindre chose ; ils ont constamment la larme à l’œil.
Les individus atteints d’idiotie sont pour la plupart lascifs , colères, susceptibles, orgueilleux, entêtés et jaloux; ils n’obéissent guère que par crainte, et l’on soit que les malfaiteurs, abusant de cette dernière disposition , se servent de leurs bras pour exécuter les plus grands crimes.
Les hydropiques, les rhumatisants et les goutteux sont presque tous inabordables : la plus petite contrariété, le plus léger mouvement imprimé à leur lit ou à leur fauteuil suffit pour déterminer chez eux un accès de colère.
Les individus affectés du prurigo et de quelques autres maladies cutanées montrent aussi, en général, une grande irascibilité de caractère.
Les personnes atteintes de phlegmasies , d’engorgements ou de névroses des intestins cl de leurs annexes, sont particulièrement en proie à un ennui profond, à une tristesse mélancolique , à des frayeurs continuelles , à la haine et à la vengeance. Elles exagèrent leurs douleurs, en parlent sans cesse, et en espèrent peu la guérison: j’en ai vu plusieurs qu’un sombre désespoir a poussées au suicide, terminaison fréquente de la pellagre, dans laquelle les malades semblent choisir le genre de mort par submersion.
Le phthisique, au contraire, n’éprouve guère qu’une inquiétude vague , bientôt dissipée par ses illusions , scs espérances et des projets d’autant plus chimériques qu’il est près du terme de son existence. D’tin autre côté , exigeant dans le choix de ses aliments, il semble s’étudier à demander les plus chers , les plus rares , ceux surtout qu’on ne peut se procurer que dans une autre saison. Egalement inconstant dans ses goôts et dans scs affections , il desire changer de lieux, de vêtements, de garde-malade , de médecin; souvent, aussi , on le voit s’attacher à un étranger qu’il connaît à peine, et prendre en aversion ses parents ou les personnes qu’il a le plus de motifs de chérir. Dans les maladies graves du cœur et du péricarde, les malades sont continuellement agités par la peur de la moit; quelques cancéreux la
désirent (1), tandis que le phthisique, soutenu par l’espérance , descend avec elle dans le tombeau.
Un désordre plus ou mois grand dans l'intelligence n’est que trop souvent le triste apanage de ces malades dont l’imagination est ardente et l’esprit cultivé , tels que les poètes , les littérateurs et les artistes. Un ancien disait : Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiœ : c’est qu’en effet un grand génie est une prédisposition à la surexcitation du cerveau , et que, d’un autre côté , on ne devient guère un grand génie sans avoir eu longtemps une idée fixe.
Enfin , et par opposition , on voit quelquefois des femmes hystériques ou extatiques montrer pendant leurs accès un esprit, une élévation d’idées, une éloquence infiniment au-dessus de leurs moyens habituels ; mais ces illuminations soudaines et maladives (2) ne manquent pas de s’éteindre avec le retour de la santé. Cet état, que j’ai eu plusieurs fois occasion d’observer, dépend assez souvent d’un spasme des organes génitaux , dont l’irritation influence vivement l’encéphale. U y a une douzaine d’années , un malade de l’Hôtel-Dieu, qui avait été mordu par un chien enragé, présenta le plus curieux développement d’intelligence. Pendant ses accès d’hydrophobie, cet homme , appartenant à la dernière classe du peuple, et dont les manières étaient des plus ignobles, se trouvait tout à coup métamorphosé en un personnage héroïque, dont les chaleureuses improvisations joignaient la noblesse et la pureté du style à la justesse et à l’élégance des pensées. Par exemple, quand il décrivait l'Espagne, où il s’était battu en 1809 , vous auriez cru entendre Buffon , dans les pages où il a déployé le plus d’éloquence. Il mourut comme César , enveloppé dans une loge romaine qu’i s’était faite avec un drap.
La cécité et la surdité , principalement quand elles sont de naissance , constituent deux graves infirmités, dont l’influence sur le moral n’est pas moins évidente que sur le physique. Examinez, en effet, ces jeunes aveugles, au front déjà sévère, à la physionomie muette et impassible : comme leurs gestes sont lents, rares et dépourvus de grâce 1 comme ils se meuvent avec crainte et hésitation! Leurs bras, continuellement tendus vers les obstacles qu’ils supposent devant eux, leur donnent une altitude gauche et incompatible avec la course. Au jeu, ainsi qu’à l’étude, il n’est pas rare de les surprendre dans l'immobilité la plus complète : on dirait alors autant de marbres avec lesquels le ciseau du sculpteur aurait personnifié le Bepos.
^ °JCZ, *iu contraire, ces étonnants sourds-muets, dont les doigts parlants sont parvenus à rendre la pensée avec tant de justesse et de rapidité :
? docteur Pinel-Grandcbamp et moi, nous en avons vu plusieurs qui ne se •sont lait °peror qu’avec l’espoir d’abréger leurs jours.
(z) voyez, à la fin du volume, la note B, sur l’extase.
CAUSES DES PASSIONS, quelle vivacité , à la fois , et quelle attention dans le regard ! quelle mobilité dans leurs traits, dans leur bouche surtout 1 quelle pétulance dans leurs jeux et jusque dans leurs moindres mouvements ! l’agitation semble être leur état habituel et normal : on dirait qu’ils ont horreur du repos.
Les différences que ces deux classes d’êtres présentent dans le caractère ne méritent pas moins de fixer notre attention. Susceptibles, quoique Diderot ait prétendu le contraire, de sentiments de religion, de pudeur et d humanité, les aveugles sont, en outre, profondément reconnaissants; mais leurs émotions sont muettes , et ne se peigneut guère que par une légère rougeur qu’on distingue à peine sur leur grave physionomie. La gratitude beaucoup plus vive, mais plus fugace, des sourds-muets, se traduit à l’instant même sur leur visage expressif ; c’est surtout chez eux que l’œil est le miroir de lame, Dans tous les deux, on remarque beaucoup de méfiance, une volonté opiniâtre, un grand fonds d’orgueil, et, par conséquent , une susceptibilité fort irritable ; mais ces derniers mouvements passent vite chez l’aveugle, dont le cœur connaît peu la haine et la vengeance (1), tandis que le sourd-muet offensé conserve longtemps rancune, lors même qu’il a donné un libre cours à sa colère.
Plus chastes, plus calmes, plus amis de la droiture et de l'équité, les premiers ont un respect inviolable pour la propriété d’autrui, et n’ont rien à démêler avec la justice des hommes; il n’est malheureusement pas rare de voir les seconds, entraînés par leurs passions , se faire traduire devant les tribunaux : il semble que les uns vivent plus par l’intelligence, les autres plus par le sentiment.
Doués d’une excellente mémoire , d'un grand amour de l'ordre et d’une attention persévérante, facultés qui contribuent beaucoup à la supériorité de leur jugement, les aveugles , en général très-studieux, montrent un goût bien prononcé pour l’enseignement, dans lequel plusieurs d’entre eux se sont acquis une grande célébrité. Aussi peut-on dire que leur intelligence est de beaucoup supérieure à celle des sourds-muets (2), et même à celle de la plupart des autres hommes.
D’un autre côté, il est fort rare que les aveugles soient atteints de folie et d’idiotisme , tandis que cette dernière affection accompagne assez fréquemment la surdité. L’on cite enfin de nombreux exemples de. longévité parmi les aveugles; les sourds-muets, au contraire, ne parviennent guère à un âge avancé.
(1) David Hume rapporte que l’improvisateur écossais Blaeklock se vengeait ordinairement d’une injuste attaque par une épigramme qu’il brûlait un instant après : le dépit inspirait le poète, mais la bonté de l’aveugle brisait le trait qui aurait pu blesser son ennemi.
(2) Les Massieu, les Cderc, les Berlhier, les Lenoir, les Planlin, les Georges, les Bertrand, les Cliomcl, les de Scliutz, et les Benjamin, sont des prodiges malheureusement trop rares.
CAUSES DES PASSIONS, *>3
« On demande quelquefois , dit M. Dufau (1), quelle condition est à préférer, de celle du sourd-muet , ou de celle de l’aveugle-né ? La question serait bientôt décidée , si l’on s’en rapportait à ceux-là mêmes qui appartiennent à ces deux classes d’infortunés. La Providence est grande; chacune d'elles, résignée à son sort , et également incitée à en tirer le meilleur parti possible, ne voudrait pas l’échanger contre la condition correspondante ; je n’ai jamais rencontré d’aveugle-né qui voulût renoncer à la parole pour recouvrer la vue, ni de sourd-muet de naissance qui consentit à perdre la vue pour reconquérir la faculté de parler. Cela se conçoit aisément au surplus : ce serait pour chaque classe d’êtres changer le connu pour l’inconnu, et sacrifier un avantage réel, dont on peut apprécier l’importance, pour obtenir une compensation dont on n’a pas clairement l’idée.
»M. Rodenbach, examinant donc la question avec beaucoup d’impar tialité, dans son intéressant Coup d'ceil d’un aveugle sur les sourds-muets , se prononce en définitive pour ses confrères d’infortune; il résume, pour étayer son avis, les traits principaux du caractère moral des aveugles, et les oppose à ceux que présente à l’observation la condition des sourdsmuets : « Les aveugles, dit-il, sont habituellement gais , tandis qu’en général les sourds-muets sont tristes : donc, la part des premiers, dans ce qu’on peut appeler ici-bas le bonheur, est plus considérable; donc, leur condition doit être préférée. »
»A cette opinion d’un aveugle-né distingué, j’ai voulu opposer celle d'un sourd-muet distingué aussi, et j’ai prié M. Berthier, ancien élève, et aujourd’hui professeur de l’Institut de Paris, de me faire connaître ce qu’il pense à ce sujet. Yoici sa réponse; je cite textuellement :
« Il n’est pas un seul parlant, que je sache, qui n’aimât mieux être sourd-muet qu’aveugle. Effectivement, comment se défendre d’un saisissement douloureux, en jetant un coup d’œil sur l’extérieur de l’aveugle? Le sourire a beau voltiger sur ses lèvres, l’incarnat briller sur ses joues , le sentiment vient s’ensevelir dans le silence de cette figure. Tout en lui offre la triste image du tombeau ; son existence est enveloppée de ténèbres éternelles; pas un rayon de lumière ne saurait percer ses paupières engourdies. C’est une malheureuse victime que la mort accompagne au milieu des vivants, et même au milieu des plus vives clartés. Le sourd-muet , au contraire, jouit , comme tous les hommes, de l'éclat des deux , des brillantes couleurs de fleurs, des richesses nouvelles de la campagne, de ce qui fait enfin le charme le plus attrayant delà nature et de la vie. Chez lui, on voit
(tl Essai sur Vital physique, moral et intellectuel des aveuqlcs-ncs , avec un nouveau plan pour V amelioration de leur condition sociale; Paris , 1837, in-8° : excellent ouvrage, couronné par la Société de la morale chrétienne.
CAUSES DES PASSIONS
la pensée comme dans une glace transparente. Sa figure n’est pas seulement parlante; elle porte le sceau de la dignité humaine. Son altitude est celle de l’indépendance; ses yeux, c’est le sentiment dans toute sa délicatesse, dans toute son énergie, avec plus de vivacité même que chez l'homme qui parle; c’est enfin lame à découvert, à nu ; car nous ne savons pas, nous, 1 art de farder et de dissimuler; nous avons beau nous instruire, la nature première garde plus chez nous son empreinte que chez les parlants. Quel œil sera jamais assez pénétrant pour découvrir chez nous, au premier aspect , 1 infirmité qui nous afflige ?
»A l’aveugle, il faudra toujours pour conducteur un enfant ou un chien, et pour appui un bâton; le sourd-muet n’a besoin ni d’un guide, ni d’un soutien : il peut se suffire à lui-même, et poursuivre sa route, sans un indispensable ami, avec lequel Dieu sait s’il sympathisera. Si l'aveugle domine le voyant, que deviendra celui-ci? un esclave; si c’est le contraire, plaignons le pauvre aveugle : il peut, au premier moment de contrariété', être abandonné seul sur le bord de tous les précipices. Le sourd-muet circule tout seul dans nos rues, sur nos places, dans nos promenades; il voyage tout seul par terre, par mer. Son œil est bon; car on comprend que, des qu’un sens manque, les autres acquièrent aussitôt plus d’energie, plus d’activité. Cet œil est sans cesse aux aguets; il épie le moindre danger, il est à la fois partout. La fréquentation des lieux publics est devenue pour lui une habitude sans péril : d’ailleurs l’ébranlement du sol annonce au sourd-muet qu’une voiture approche, et il n’y a pas d’exemple qu’un seul ait été écrasé.
»Si, dans un concert harmonieux, le sourd-muet n’est pas aussi heureux que 1 aveugle, il l’est mille fois plus sur la scène du monde, Naturel quelle plume peut réussir à te décrire dans toute ta beauté, dans toute ta poésie! L’aveugle-né ne pourra jamais avoir la moindre idée de cette harmonie, qu’aucune langue, pas même celle du geste, ne peut peindre, de celte harmonie aussi supérieure à celle de la musique que l’œuvre de l'homme est inférieure à l’œuvre de Dieu.
»> S’agit-il d’envisager la question sous les rapports sociaux, et de déterminer lequel, du sourd-muet ou de l'aveugle, peut le plus utilement servir sa patrie? Si le sourd-muet ne peut pas, comme M. Kodenbach, siéger dans les chambres de son pays, il peut du moins l’éclairer de ses conseils, et lui transmettre des réflexions écrites, dont l’absence de la vue n’enebaine pas l’essor rapide.
«Lorsque 1 ennemi est aux portes, le sourd-muet peut tirer son coup de fusil comme s’il parlait. Demandez-en autant à l’aveugle! N’est-il pas à craindre qu’il tire sur les siens ?
«Le sourd muet peut sauver la vie à son semblable qui se noie , ou qui se voit menacé d’un incendie. Demandez-en autant à l’aveugle , qui ne voit ni la rivière qui coule, ni la maison qui brûle I
CAUSES DES PASSIONS
» Veut-on savoir lequel possède le plus de moyens d’étendre ses connaissances? Si l’aveugle a sur le sourd-muet l’avantage d’accroître le domaine de ses idées par l’ouïe, qui l’initie à toutes les pensées humaines, le sourdmuet n’a-t-il pas presque exclusivement pour lui les livres, les manuscrits, les médailles, les tableaux, ces vastes archives des connaissances accumulées par les siècles? Les arts libéraux, l’histoire naturelle, l’anatomie, la chimie, sont interdits à l’aveugle; il n’est pas une seule science, un seul art, la musique exceptée, que le sourd-muet ne puisse acquérir. »
»Ce morceau, ajoute M. Dulau, non moins piquant par sa forme que par la source dont il émane, nous met sur la voie de la vérité. Il en est de cette question comme de beaucoup d’autres : on la résout en la considérant sous les points de vue distincts et tranchés qu'elle présente. Disons-le donc : sous le rapport de la formation de la raison , du développement de l’intelligence, rien ne remplace le langage; mais, pour les relations sociales, pour les nécessités de la vie positive, rien non plus ne saurait remplacer la vue. Les philosophes ont dès longtemps aperçu celte liaison, cette sorte de dépendance mutuelle entre la pensée et la parole. L’une, en effet, suscite et seconde l'autre : on parle parce qu’on pense, et on pense parce qu’on parle. Ceci devient plus frappant encore lorsque l’on compare les deux conditions anormales dont ij s’agit. Pourvu de la parole, c’est-à-dire du moyen de communiquer scs idées , le plus simple et le plus fécond, le mieux adapté à 1 exercice et au développement des facultés intellectuelles, l’aveugle me paraît être incontestablement plus rapproché de nous , plus rattaché à l'espece entière , dont il a l’attribut distinctif et essentiel. En ce sens, il vaudrait donc mieux être aveugle. Mais, dans celte société où il est moins isolé, avec laquelle il peut mieux s’identifier que le sourd-muet, il jouit à un degré bien inférieur de l’activité de son être; il y est un membre infiniment moins utile à lui et aux autres , cl c’est là un immense désavantage. Si donc il est préférable d’être aveugle comme homme, il est préférable d être sourd-muet comme citoyen. »
On me pardonnera sans doute de m être longtemps arrêté sur deux classes d êtres si dignes de notre élude et de notre intérêt. Dans l’antiquité païenne, des législateurs sans entrailles retranchaient du corps social tout membre infirme, tout enfant incapable de combattre un jour pour la patrie. Dans la société chrétienne, où tous les hommes sont frères, et où l’infortune doit etre a la charge du bonheur, les plus malheureux sont ceux qui ont droit à un plus grand amour, à une plus grande charité. Lycurgue eût envoyé mourir au Tajgctes les infortunés dont nous venons de nous occuper; un roi et un prêtre français ont conçu la noble pensée de les recueillir, de les a dopter , et dorénavant ces individus , jadis si misérables, et privés de toute culture intellectuelle, pourront, quand les gouvernements le jugeront con-
ou CACSES DES PASSIONS.
vcnable (1), reconquérir leur dignité morale en participant aux progrès comme aux avantages de la civilisation.
Influence de lu Menstruation cl de In Grossesse.
A i instant où l’utérus s’éveille pour entrer en exercice, il se produit une réaction sympathique sur tout l’organisme de la femme: sa santé, ses maladies , son caractère , sont des lors sous la dépendance plus ou moins grande de ce viscère. La première apparition des menstrues, et leur cessation complète , sont , sans contredit , les moments où cette influence est le plus marquée; puis, entre ces deux époques, on observe dans l’activité de 1 utérus des redoublements et des intermittences qui coïncident avec les modifications physiques et morales que cet organe imprime à l’économie.
Si la puberté favorise le développement des affections héréditaires, si une menstruation difficile détermine quelquefois la danse de Saint-Guy, l’hystérie , la catalepsie , et autres névroses, on voit également ces maladies , et une foule d autres plus ou moins rebelles, disparaître à cette époque, et des intelligences, jusque-là bornées, se développer convenablement dès que celte nouvelle fonction est établie avec régularité. Toutefois, à sa première apparition, on remarque que les jeunes filles deviennent tristes, nonchalantes, apathiques; quelles s’abandonnent à de douces rêveries, ou quelles versent parfois des larmes involontaires qui calment momentanément leur malaise et leur mélancolie. Quelques garçons délicats et impressionnables se trouvent, au moment de la puberté, dans un état analogue, que les parents et les maîtres éclairés doivent prendre en considération. Les premières années qui suivent cette période importante de la vie voient aussi éclore des talents extraordinaires chez les jeunes gens des deux sexes; mais, fleurs trop précoces, auxquels ne succèdent que des fruits avortés, ces petits prodiges ne dépassent presque jamais les bornes de la médiocrité. Cabanis en a fait la remarque, et j’ai été à même de l’observer, cette exaltation , ainsi que celte chute climatérique de la sensibilité , est beaucoup plus fréquente chez les filles que chez les garçons.
A chacune de leurs époques menstruelles, les femmes sont plus ou moins sujettes aux spasmes (2), à la tristesse, à l’ennui, à la paresse, à la colère;
(1) On compte en France seulement environ vingt mille aveugles-nés et autant de sourds-inucts. Sur ce nombre , à peine un vingtième reçoit-il le bienfait de l’instruction primaire.
(2) Les spasmes et les convulsions dépendent d’une prédominance anormale des nerfs sur les muscles. La perversion des mouvements involontaires mérite plus particulièrement le nom de spasme; et l’on devrait réserver celui de convulsion à la perversion des mouvements qui ont pour agents les muscles locomoteurs, c’est-à-dire ceux qui sont soumis à l’empire de la volonté. Dans les spasmes, c’est le système ganglionairc qui prédomine; dans les convulsions, c’est le centre nerveux cérébro-spinal.
CAUSES DES PASSIONS
un rien les affecte vivement : aussi les personnes qui les entourent sont-elles obligées de garder avec elles les plus grands ménagements, si elles veulent éviter les accidents funestes que produisent , surtout alors , de vives affections morales. 11 est certain aussi qu’avant et après ces retours périodiques, elles sont plus disposées à l’acte générateur , et qu'elles procréent plus facilement.
Pendant la grossesse , la plupart des femmes se montrent excessivement impressionnables , irascibles et peureuses. L’utérus développe encore sympathiquement chez elles des goûts bizarres , des envies (1) , et une grande propension pour les liqueurs fortes, dont elles font quelquefois un abus effrayant. Elles éprouvent aussi un affaiblissement plus ou moins grand de l’intelligence : leur jugement est moins sûr, leur imagination plus mobile, leur volonté plus changeante, plus capricieuse; on a vu enfin , chez quelques-unes , se développer un penchant momentané à la jalousie , à la haine, au suicide et au meurtre ; dans ces cas , heureusement fort rares , elles sont dans un véritable état de vésanie, quelquefois accompagné d’aberration plus ou moins extraordinaire des sens. Comment alors ces infortunées seraientelles responsables de leurs actes devant la justice humaine? A Dieu seul appartient le droit de les juger.
Lorsque les fonctions de l’utérus ont entièrement cessé, lorsque la femme n’est plus apte à devenir mère, elle subit une dernière modification qui la rapproche de l’organisation et du caractère de l’homme. Sa voix prend alors plus de force et un timbre plus mâle; le duvet de la jeunesse, qu’on dis tinguait à peine sur son visage , acquiert peu à peu une longueur et une consistance qui ne conviennent qu’à celui de l’autresexe; sa sensibilité n’est plus aussi exquise; ses goûts ne sont plus aussi délicats ; dépouillée enfin de celte fleur de beauté qui lui attirait les hommages des hommes , elle donne une nouvelle direction à ses idées, et va chercher un amour plus pur et moins passager dans la religion, où elle trouve d’abondantes consolations et de sublimes espérances.
Influence de In Position sociale et des Professions.
En considérant l’ensemble de la société, on remarque bientôt un certain nombre de groupes, dont les allures , les goûts, les penchants sont tout à
<bl désigne par ce mot les désirs qu’ont certaines femmes, pendant les pren n w! ?01? nC a gcs,tatl0n , pour des substances souvent non employées comme iS Æ ? que ? Craie’ e charbon ’ le vicux cuir, etc- Cette dépravation de nini . ,• oc,-!, e I)ar es auteurs sous les noms de pica et de malaria . s'observe lcreinent c iez ^es ^es chaotiques. On appelle encore envies ceràifrihnnJ ? 0U J^rques (Iue les enfants apportent en naissant, et que le vulgaire nenrlmi il dCS deflr.s non satisfaits ou à des frayeurs éprouvées par les mères
pendant le cours de la grossesse. s
CAUSES DES PASSIONS, l'ait différents, ou du moins ont un cachet particulier qui empêche de les confondre. Si, poussant plus loin l’observation, on veut esquisser d’un seul trait la physionomie morale de chacun de ces groupes , en n’ayant égard qu’à la passion dominante qu’ils présentent tous, on sera conduit à tracer la classification suivante , qui a pour base l’orgueil , sur lequel repose en grande partie notre édifice social :
Les nobles orgueil du sang.
Les puissants., orgueil du pouvoir.
Les riches orgueil de la fortune.
Les bourgeois, orgueil industriel.
Les pauvres... orgueil humilié.
Je me borne à présenter cette nouvelle distribution de la société, laissant à nos moralistes le soin de détailler les traits distinctifs de chacun des groupes.
Des grands seigneurs et des gens en place.
« Grand seigneur est un mot dont la réalité n’est plus que dans l’histoire. Un grand seigneur était un homme sujet par sa naissance, grand par luimême, soumis aux lois , mais assez puissant pour n’obéir que librement, ce qui en faisait souvent un rebelle contre le souverain , et un tyran pour les autres sujets : il n’y en a plus.
»Si l’on s’avisait aujourd’hui de faire la liste de ceux à qui l’on donne , ou qui s’attribuent le titre de seigneur, on ne serait pas embarrassé desavoir par qui la commencer, mais il serait impossible de marquer précisément où elle doit finir. On arriverait jusqu’à la bourgeoisie, sans avoir distingué une nuance de séparation. Tout ce qui va à Versailles croit aller à la cour et en être.
• La plupart de ceux qui passent pour des seigneurs ne le sont que dans l’opinion du peuple , qui les voit sans les approcher. Frappé de leur éclat extérieur, il les admire de loin , sans savoir qu’il n’a rien à en espérer et qu’il n’en a guère plus à craindre. Le peuple ignore que pour être ses maîtres par accident, ils sont obligés d’être ailleurs comme il est lui-même à leur égard.
• Plus élevés que puissants, un faste ruineux et presque nécessaire les met continuellement dans le besoin des grâces , et hors d’état de soulager un honnête homme quand ils en auraient la volonté ; il faudrait, pour cela, qu’ils donnassent des bornes au luxe; et le luxe n’en admet d’autres que l’impuissance de croître ; il n’y a que les besoins qui se restreignent pour fournir au superflu.
CAUSES DES PASSIONS
»CeüX qui sont dépositaires de l’autorité ne sont pas précisément ceux qu’on appelle des seigneurs. Ceux-ci sont obligés d’avoir recours aux gens en place, et en ont souvent plus besoin que le peuple, qui , condamné à l’obscurité, n’a ni l’occasion ni la prétention d’espérer. Ce n’est pas qu’il n’y ait des seigneurs qui ont du crédit; mais ils ne le doivent qu’à la considération qu’ils se sont faite , à des services rendus , au besoin que l’Etat en a ou qu’il en espère. Mais les grands qui ne sont que grands, n’ayant ni pouvoir ni crédit direct , cherchent à y participer par le manège, la souplesse et l’intrigue, caractère de la faiblesse. Les dignités, enfin , n’attirent guère que des respects ; les places seules donnent le pouvoir. Il y a très-luin du crédit du plus grand seigneur à celui du moindre ministre , souvent même d’un premier commis.» (Duclos, Considérations sur 1rs Mœurs , chap. 6.)
Le riche.
«Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes , l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut , la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit; il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin , et il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre; il tient le milieu en se promenant avec scs égaux; il s’arrête, et l’on s’arrête; il continue de marcher, et l’on marche; tous se règlent sur lui : il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, ont croit les nouvelles qu’il débite. S il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre , froncer le sourcil , abaisser son chapeau sur scs yeux, ou le relever ensuite et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux , colère , libertin , politique, mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de 1 esprit : il est riche » (l). (La Bruyère.)
Le pauvre.
« Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu et d’un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il
tionnpr in! . '• core ',n 1 lefaut on plutôt un vice que La Bruyère a omis de menmallipnrn,,*’ nVeux ^a.r er c R 'égoïsme de l'opulence, de sa froideur pour les rtènr- ™ , nR V01/ cn e,^‘t h"6 trop souvent la fortune cl le rang tuer lo
,mis ’„n„ Ijas ljl,e ^ans cotte position la sensibilité soit complètement éteinte, I mte ordinairement les entrailles, et n’est plus que dans le langage.
CAUSES DES PASSIONS, a a\ec de 1 esprit 1 air d un stupide ; il oublie de dire ce qu'il sait on de parler d’événements qui lui sont connus, et, s’il le fait quelquefois , il s’en lire mal ; il croit peser à ceux à qui il parle ; il raconte brièvement , mais froidement ; il ne se fait pas écouler, il ne fait point rire; il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent , il est de leur avis : ii court, il vole pour leur rendre de petits services ; il est complaisant , flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux , scrupuleux, timide; il marche doucement et légèrement; il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés , et il n’ose les lever sur ceux qui passent ; il n’est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit , et il se retire si on le regarde. Il n’occupe point de lieu , il ne tient point de place ; il va les épaules serrées , le chapeau abaissé sur ses yeux pour n’ètre point vu; il se replie et se renferme dans son manteau ; il n’y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde où il ne trouve moyen de passer sans effort , et de se couler sans être aperçu ; si on le prie de s’asseoir, il se met à peine sur le bord d’un siège ; il parle bas dans la conversation , et il articule mal; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère (1) , il n’ouvre la bouehe que pour répondre; il tousse , il se mouche sous son chapeau ; il crache presque sur soi , et il attend qu’il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c’est à l’insu de la compagnie ; il n’en coûte à personne ni salut , ni compliment : il est pauvre. » ( Le meme.)
Les bourgeois de Paris comparés à leurs ancêtres.
& Les empereurs n’ont jamais triomphé à Rome si mollement , si commodément , ni si sûrement même , contre le vent , la pluie , la poudre et le soleil, que le bourgeois sait, à Paris, se faire mener par toute la ville. Quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres 1 Ils ne savaient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu , ni préférer le faste aux choses utiles : on ne les voyait point s’éclairer avec des bougies, et se
(1) Pour compléter ce tableau, ajoulons-y quelques traits empruntés à un des plus grands peintres de mœurs de l’antiquité :
« Semper in civilate, quis opes nullæ sont, bonis invident, malos extollunt;
» votera odorc, nova exoplanl; odio suarum rerum inulari omnia studenl; turba »atque sedilionibus sine cura aluntur , quoniam egestas facile liabelur sine «damno. » ]
« Dans un Etal, ceux qui ne possèdent rien portent toujours envie aux gens de bien, vantent les méchants, détestent l’ancien ordre de choses, en désirent un nouveau ; dans leur haine pour leur position , ils s'efforcent de tout changer, et ne révent froidement que troubles et séditions, parce que la pauvreté n’a rien ù perdre. •> .
(Salluste, Conjuration de Catilina, cliap. o/ .)
CAUSES DES PASSIONS. G
chauffer à un petit feu; la cire était pour l’autel et pour le Louvre. Ils ne sortaient point d’un mauvais dincr pour monter dans leur carrosse; ils se persuadaient que l’homme avait des jambes pour marcher, et ils marchaient. Ils se conservaient propres quand il faisait sec , et , dans un temps humide, ils gâtaient leur chaussure, aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours que les chasseurs de traverser un guère! , ou le soldat de se mouiller dans une tranchée : on n’avait pas encore imaginé d’atteler deux hommes à une litière; il y avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la chambre ou aux enquêtes , d’aussi bonne giàcc qu’Augustc autrefois allait de son pied au Capitole. L’étain , dans ce temps , brillait sur les tables et sur les buffets , comme le fer et le cuivre dans les foyers; l’argent et l'or étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes; on mettait celles-ci jusqu’à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs cl de gouvernantes n’étaient pas inconnus à nos pères : ils savaient à qui l’on confiait les enfants des rois et des plus grands princes ; mais ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contentsde veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense était proportionnée à leur recette; leurs livrées, leurs équipages , leurs meubles, leur table, leur maison de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. Il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu’on ne prît la femme du patricien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu’à le maintenir , ils le laissaient entier à leurs héritiers, et passaient ainsi d’une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient point : Le siècle est dur , la misère est grande , l'argent est rare; ils en avaient moins que nous , et en avaient assez , plus riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines, lïnfin, on était alors pénétré de cet te maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation, folie, ineptie, dans le particulier. » ( Le meme.)
5îcs PrOfOKsSunK.
L’étude des professions n’est pas moins utile que celle des différentes positions sociales qui viennent d’être passées en revue; il est impossible, en effet, que nos occupations de chaque jour n’aient pas quelque influence sur notre caractère et sur nos déterminations morales.
Les pathologistes qui ont étudié l’influence des professions sur le développement de certaines maladies, ont généralement adopté la classification suivante : 1" professions qui n’exercent que l’esprit , 2° professions qui
ti
CAUSES DES PASSIONS
n gercent que le corps , 3° professions qui exercent à la fois le corps et l'esprit, Je crois devoir préférer ici une autre division , moins simple il est vrai , mais qui montre peut-etre mieux les hommes dans les diverses positions , dans les différentes occupations de la société. On y voit , en quelque sorte , chacun prendre l’allure , le ton , le langage , les manières et l’esprit de la classe à laquelle il appartient. Ce sont les membres d’un tout qui représente l’état actuel de notre civilisation, et qui rappelle ce que l’ordre établi nous montre journellement. Cette nouvelle classification me parait surtout avoir J'avantage de rapprocher les individus dont les professions offrent entre elles quelque analogie. En voici le tableau synoptique.