‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 42 sur 128 · BÊTISE · texte numérisé non relu

BÊTISE

( Stultilia .)

STtTElDlTÉ.

(Stuptdilas.)

/3e de/r / Perception et mémoire très- *'■( faibles : possibilité de parler, penchants violents.

eff./ Sentiment des besoins physiques. Quelques perceptions,

abrutissement. 1 1" deg.l Nul gentiment des besoins | / physiques. Nulle perception.

(4men<io.) 1 ' v J 1

abrutissement.

DES PASSIONS ET DE LA FOLIE. 15a

k Si l'on compare entre eux ces différents degrés des altérations intellectuelles, on verra, ajoute M. Scipion Pinel , que leur distinction repose suides signes bien sensibles. L 'idiotisme est une maladie de naissance, caractérisée par la nullité morale et intellectuelle, mais présentant , dans cette dégradation , trois variétés fort distinctes : 1° l 'abrutissement , état de dernière abjection humaine, où il n’y a ni sensations , ni sentiment des besoins physiques; 2° la stupidité, où l’on trouve quelques perceptions, et au moins le sentiment des besoins physiques; 3° la bêtise , se distinguant des deux états précédents par quelques fragments d’intelligence, et notamment par la possibilité de parler. Ces trois degrés forment l 'idiotisme, qui , bien que de naissance et incurable, est néanmoins susceptible de quelque amélioration, et presque d’éducabilité.

» L'imbécilité a un caractère tout inverse, c’est-à-dire qu’elle affecte des individus qui ont eu leur raison , et va toujours en s’aggravant.

»La démence diffère de l’état précédent par des efforts inutiles de mémoire et d’attention, et surtout par un trait unique, le sentiment, la conscience de cette impuissance et de sa propre dégradation. C’est un fait psychologique à graves conséquences.

» La monomanie, comme l’indique son nom, n’est qu’une folie partielle, un délire sur un seul objet.

» La manie , la fureur , est l’exaltation des principales facultés intellectuelles, surtout de la mémoire et de la conscience. En éprouvant le sentiment intime de leur exaltation, les maniaques en font une vanité de plus; mais, chez eux, pas de volonté; elle n’est qu'une explosion mobile et passagère, comme la rapidité des sensations.

«Entre ce délire complet et la raison, se place naturellement le délire de quelques moments, de quelques heures, le déraisonnement, dont l’ivresse, comme les violentes passions, présente tous les variables degrés ; ira furor brevis.

» Vient enfin la raison , c’est-à-dire la volonté maîtrisant toutes les facultés, et même la conscience, qui , sans elle, se laisse aller aux plus étranges illusions. »

Ne distinguerait-on pas mieux les principaux degrés d’exaltation et de dépression de l’intelligence, en prenant le calme pour base d’une nouvelle classification ? On aurait alors une sorte d’échelle lhermométrique, qui s’appliquerait encore à la mesure de la passion , comme à celle de la maladie. Quelques mots sufGront pour faire comprendre ma pensée. Le calme, considéré sous le double point de vue physiologique et philosophique, est l’équilibre résultant des forces physiques et morales de l’humanité : ce n'est pas 1 immobilité complète, le repos absolu, l’inaction , mais un balancement doux et harmonique, qui contribue au bonheur de l’individu et à celui de la société ; pour le corps , c’est la santé ; pour l’àme , c’est la vertu ; pour ce

î oi- DES PASSIONS ET bE LA FOLIE,

qu’on appelle esprit , c’est la raison. Au-dessus et au-dessous du calme commencent la maladie, la passion et la folie. Le tableau qui suit traduira fidèlement mon idée, et me dispensera d’entrer dans des développements qui me conduiraient trop loin.

TABLEAU comparatif de la Maladie, de la Passion et

de la Folie.

Echelle de la maladie.

Mort physique.

Frénésie.

Délire.

Fièvre.

Agitation.

Malaise.

Santé.

Faiblesse.

Débilité.

Engourdissement Paralysie.

Léthargie.

Mort physique.

CALME

Echelle de la passion Mort morale.

Frénésie.

Fureur.

Emportement.

Violence.

Impatience.

Vertu.

Tiédeur.

Froideur.

Indifférence.

Insensibilité.

Apathie.

Mort morale.

CALME

CALME

Echelle de la folie.

Mort intellectuelle.

Frénésie.

Manie.

Monomanie.

Déraisonnement.

Distractions.

Raison.

Absences.

Démence.

Bêtise.

Stupidité.

Abrutissement.

Mort intellectuelle.

Aux extrémités de chaque échelle se trouve la mort, au milieu le calme , c’est-à-dire la plénitude de la vie physique, de la vie morale, de la vie intellectuelle. Tant que l’on reste dans le calme, on possède santé, vertu, raison; perd-on le calme par excès ou par défaut d’activité, on avance plus ou moins dans la maladie , la passion ou la folie.

Nous avons vu précédemment que les passions ne diffèrent guère de la folie que par la durée. Et, en effet, n’ubserve-t-on pas la plus grande analogie dans leurs causes, dans leurs symptômes, dans leur terminaison? nejettent elles pas également le trouble dans tout l’organisme ? ne présentent-elles pas aussi une exaltation, une diminution, une abolition ou une perversion des facultés intellectuelles et affectives ?

En traitant des passions en particulier, j’aurai soin de signaler l’influence de chacune d’elles sur la production de la folie; je vais donc me borner ici à indiquer quelques autres causes de celle triste et fréquente maladie.

DES PASSIONS UT DE LA FOLIE

U hérédité , dont on ne saurait nier la puissance sur le développement des passions, joue un rôle encore plus apparent dans l’aliénation mentale. De toutes les causes prédisposantes de cette affection , l'hérédité est sans contredit la plus fréquente, de Jmême que les passions en sont la cause occasionnelle ou déterminante que l’on observe le plus habituellement (1),

Suivant Esquirol , le sixième des fous le sont devenus par hérédité dans les classes pauvres, et la proportion est encore plus considérable chez les riches. D’après le dernier Compte rendu sur le service des aliénés traités à la Salpétrière et à Bicèlre, sur 8,272 individus, on n’en trouve que 736 dont la maladie soit attribuée à l’hérédité , ce qui formerait à peine le onzième des admissions; mais il faut dire qu’on voit figurer le chiffre de 1,576 sous le litre de causes inconnues. Du reste, nous avons pu constater, avec tous les observateurs, que les enfants conçus avant que les parents aient donné aucun signe de folie recueillent beaucoup plus rarement ce funeste héritage. Celte transmission est aussi moins fréquente chez les enfants issus de parents aliénés seulement du côté du père ou de la mère, que chez ceux dont le père et la mère seraient aliénés ou qui auraient des parents des deux lignées dans cet état.

Age. Nous avons déjà vu chaque âge avoir en quelque sorte sa passion particulière; chaque âge a également un genre de folie qui lui est propre. L’idiotie, en effet, s’observe plus spécialement dans l’enfance, la mélancolie dans la jeunesse ,1a manie dans l’âge mûr, et la démence dans la vieillesse. Ainsi que l’orgueil et la vanité, les monomanies se rencontrent a tous les âges; en dirait la continuation de la passion dominante dans chacun d’eux.

Une analogie non moins remarquable, c’est que assez souvent l’aliénation mentale et les passions, qui en sont comme l’avanl-scène, so manifestent chez les enfants vers la même époque de la vie, et presque sous les memes ormes que chez les auteurs de leurs jours. Nous pourrions étendre cette influence de l’âge à plusieurs lésions du système nerveux ; mais nous nous bornerons a citer une famille de Paris dont tous les membres, depuis trois générations, sont atteints de surdité vers l’âge de quarante ans.

Sexe. U résulte des relevés statistiques de France et d’Angleterre, que

meil’ Falrei> fovijicq vSVp^^Btïï; SS^rus’ Leuret) ci

DES PASSIONS ET DE LA FOLIE

les femmes sont plus sujettes à la folie que les hommes (1) : cela parait tenir à leur constitution nerveuse, à l’extrême susceptibilité qui accompagne les époques menstruelles, la grossesse, les couches , l'allaitement , enfin à leur position sociale , qui les expose à de fréquents chagrins. L époque de la cessation des menstrues parait aussi avoir une influence assez marquée sur la prédisposition à la folie : on a en efletxonstaté que 1 âge de trente à quarante ans est celui qui donne le plus d aliénés chez les hommes, tandis que, pour les femmes , c'est celui de cinquante à soixante. Du reste, l’influence due au caractère moral de chacun des sexes, sur la folie, est absolument la même que sur les passions. Nous avons vu plus haut que la passion dominante est l’ambition chez l’homme, et l’amour chez la femme. Eh bien! après avoir visité, en Europe, les principaux établissements d’aliénés, Zimmermann reconnut précisément que, dans le plus grand nombre des cas, les filles étaient devenues folles par amour, les femmes par jalousie, et que les hommes avaient perdu la tcle par ambition.

Constitution. — De toutes les constitutions, celles que l’on appelait autrefois tempéraments bilieux-nerveux et sanguin-bilieux paraissent les plus prédisposées à la folie comme aux grandes passions.

Saisons. — Les mois de juin , de juillet et d’août, époque des grandes chaleurs , sont ceux où l’on trouve le plus d’aliénés et de crimes contre les

personnes.

Professions. — C’est en général parmi les professions les plus pénibles et les moins lucratives que l’on rencontre le plus fréquemment l’aliénation mentale (2), les crimes et les suicides. On voit aussi les modistes et les couturières figurer en grand nombre dans les relevés statistiques des sui-

cides , de la criminalité et de la folie.

Instruction , éducation. — L’absence complète d’instruction concourt, avec une mauvaise éducation, à pousser l’homme au crime, et le crime alors ne le conduit que trop souvent à la folie. Sur 23,966 individus accuses de crimes pendant l’espace de trois années, 13,4-67 ne savaient ni lire ni écrire - 7 646 le savaient imparfaitement; 2,116 possédaient ce degre d’instruction assez pour en tirer parti ; 737 avaient reçu une instruction supérieure. La proportion des accusés complètement illettrés était donc de

56 sur 100.

(O Pendant „ne période de sei.o années 0*25-1840) il a été £

deux hospices de Bletti» et de la St î^^,^,C'l^ÎMrfc5.aw. nombre on no trouve que 7,21o de Tours

Sur 597 individus, tant aliénés qu épileptiques, admis ai I b

de 1816-1842, on trouve 207 hommes et o30 femmes^ cjlés. la Kotesur

DES PASSIONS El DK LA FOLIE.

La proportion des illettrés est moins forte parmi les accusés de crimes contre les personnes, que parmi les accusés de crimes contre les propriétés.

Civilisation. — La fréquence de l’aliénation mentale semble beaucoup moins en rapport avec les climats qu’avec le progrès de la civilisation. Les pays sauvages produisent peu d’aliénés; en Europe, les fous, et surtout les fous politiques, sont en grand nombre. Ce qu’il y a de certain , c’est que depuis un demi-siècle le nombre des aliénés et des suicides s’est accru dans une proportion considérable, ainsi que celui des attentats contre les personnes et contre les propriétés.

TJ BLE AU comparatif des crimes, de l'aliénation et du suicide en France, de 1827 à 1841.

Années. Nombre Nombre Nombre

des crimes. des aliénés, des suicides.

Pans ce tableau, la colonne des crimes donne le nombre annuel des condamnations prononcées par le jury, et non pas celui des accusations, qui est beaucoup plus élevé : c’est ainsi qu’en 1840 les cours d’assises ont jugé contradictoirement 6,004 accusations, qui comprenaient 8,226 accusés (368 de plus qu’en 1839). Pendant cette même année 1840, les tribunaux de police correctionnelle ont jugé 152,892 délits et 204,401 prévenus chiffres qui offrent une augmentation d’environ 10,000 délits et 12,000 prévenus sur les trois années précédentes. La colonne des suicides offre, pour chaque année, le chiffre des morts volontaires que le ministère public a pu constater; quant à celle des aliénés, elle ne présente que le relevé des

DES PASSIONS ET DE LA FOLIE

admissions faites dans les hospices de Bicêtrc et de !a Salpêtrière, ainsi qua la maison royale de Charenton.

Celte effrayante progression dans le mal est encore plus sensible en Angleterre, où, pour ne parler que des crimes et des délits, on trouve aujourd’hui 1 accusé sur 616 habitants, tandis qu’en France on ne compte que 1 accusé ou prévenu sur 1,337 habitants. Le tableau suivant, relevé exact des documents officiels publiés par le gouvernement de la Grande-Bretagne, vient confirmer ce que j’avance, en faisant connaître le nombre annuel des individus accusés d’offenses criminelles et emprisonnés pour être jugés par le jury anglais, depuis 1811 jusques et compris 1842. Sur les 533,146 individus accusés en Angleterre et dans le pays de Galles, pendant cette période de 32 ans, on compte 440,263 hommes et 92,883 femmes. Sur les 95,341 individus accusés à Londres et à Middlesex, on compte 72,523 hommes et 22,818 femmes.

DES PASSIONS ET DE LA FOLIE

TABLEAU statistique des individus accusés d’offenses criminelles, en Angleterre , de 1811 à 1842.

Accusés

Àcousés

Années.

pour

à Londres

toute l’Angleterre.

et à Middlesex.

En 32 années

DES PASSIONS RT DB LA FOLIE

\ oici maintenant le nombre approximatif des fous, en rapport avec la population des villes principales.

Population.

Fous.

Rapport.

Londres

Paris (1)

S.-Pétcrsbourg . .

Naples

Le Caire

Madrid

Rome

Milan

Turin

Florence

Dresde

On voit, par ce relevé, que Londres et Paris, sièges principaux de la civilisation , sont aussi les villes qui présentent le plus grand nombre d’aliénés, comme elles présentent le plus de passions et de crimes.

(1) Il n’y a guère, annuellement, dans le département de la Seine, que ô,000 aliénés en traitement : en voici le mouvement officiel pour 1842.

Population

Mouvement en 1842.

des divers

Restant

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