‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 43 sur 128 · ÉTABLISSEMENTS · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENTS

établissem.

aul“janv.

au 1er janvier

Entrées.

Sorties.

Décès.

Charenton

Bicêtre

Salpétrière

Etablissements privés.

Total. . .

Le relevé ci-dessous prouve que le nombre total des malades admis dans les hôpitaux et hospices de Paris s’accroît aussi d’année en année :

En 1841. En 1842.

Malades reçus dans les hôpitaux 74,898 80,180

Infirmes admis dans les hospices 11,014 11,550

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Dans un mémoire fort remarquable, intitulé : De l'influence de la Civilisation sw' le développement de la Folie , le docteur Brierre de Boismont arrive aux conclusions suivantes :

« 1° L’aliénation est d’autant plus fréquente et ses formes plus diverses , que les peuples sont plus civilisés; tandis qu’elle devient d’autant plus rare qu’ils sont moins éclairés.

»2° Chez les premiers, l’aliénation est surtout due à l’action des causes morales ; chez les seconds, au contraire, les causes physiques ont une plus grande part au dérangement de l’esprit.

»3° Cette distinction doit être également établie dans les nations civilisées : ainsi , les classes instruites sont surtout frappées par les causes morales; et les classes ignorantes, par les causes physiques.

. »4° Chaque siècle, chaque pays voit éclore des folies déterminées par l’influence des idées dominantes, et qui portent ainsi le cachet de l'époque,

»5° Chaque événement remarquable , chaque grande calamité publique augmente le nombre des fous.

»ü° Le rapport des aliénés à la population est d'autant plus considérable que les nations ont atteint un plus haut degré de civilisation ; le chiffre de la population n’a point une influence immédiate sur le développement de la maladie, puisque de grandes capitales , des nations très-peuplées, ne contiennent qu'un petit nombre de fous.

»7° L’augmentation des aliénés suit le développement des facultés intellectuelles, des passions , de l’industrie , de la richesse, de la misère.

»8° La folie étant étroitement liée à la civilisation, et déterminée en grande partie par les causes morales, les moyens moraux, au premier rang desquels il faut placer la sage direction des passions, doivent former la base principale, essentielle du traitement , surtout dans la convalescence ; son influence sera d autant plus puissante que les malades seront plus instruits et les classes de la société plus éclairées. Mais, comme l’emploi de ces moyens exige une active surveillance, et ne peut être mis en œuvre que par un seul homme, il est évident que leur action ne peut s'exercer que sur quelques individus à la fois. Les résultats de ce traitement ne seront appréciables que dans les établissements bien tenus et peu nombreux (1). »

Ces conclusions, fruit d’une observation attentive pendant de longs voyages, ne prouvent nullement que M. Brierre de Boismont ait voulu faire le procès à la civilisation. Mieux que personne il en apprécie les nombreux avantages ; mais ce n est pas une raison pour qu’il n’en signale pas les inconvénients.

^avanl c°nfrère pense avec raison que la proportion des guérisons ^ps”Sc 1.0rS(ll,e1les ressources des départements permettront de multiplier , et de ne plus entasser cinq ou six cents aliénés sur un seul point.

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Religion. — Dans les recherches qui ont pour but de constater l’aliénation mentale attribuée à des conceptions religieuses , le médecin-légiste devra s’enquérir du culte dans lequel a été élevé ou que professe l’individu soumis à son examen. Presque toujours, en effet, la monomanie ascétique emprunte son caractère particulier à l’esprit de la religion que l’on suit. C’est ainsi que l’islamisme promettant à scs élus les plaisirs des sens , la folie religieuse des musulmans est habituellement érotique, tandis que celle des chrétiens roule sur un ordre d’idées plus pures et plus sévères. Par la même raison , le délire du catholique et celui du protestant n’offrent pas le même caractère. « Chez le premier, dit Marc, il v a ordinairement crainte de manquer son salut , syndérèse, appréhension des punitions célestes, terreur, désespoir; chez le second, mysticisme, prétention de comprendre et d’expliquer la partie symbolique de l’Ecriture sainte , orgueil , exaltation prophétique : en un mot, le catholique devient fou parce qu’il se croit damné, le protestant parce qu’il se croit prophète; l’un se regarde comme réprouvé , l'autre comme envoyé du Ciel. » Sur cinquante-deux aliénés contenus en avril 18^1 dans l’établissement de M. Brierre de Boismont , il y en avait quatre atteints de démonomanie , cl tous les quatre étaient catholiques; un cinquième se croyait le Christ, et c’était un protestant. D’un autre côté , il faut reconnaître que l’affaiblissement de la foi n’a pas peu contribué au désordre social , à la multiplicité des crimes, ainsi qu’à la fréquence de l’aliénation mentale : c’est une conséquence inévitable du débordement des passions, dont on a voulu rompre la plus forte digue.

Un dernier trait de ressemblance entre la folie et les passions, considérées quant à leurs causes, c’est la facilité avec laquelle elles se transmettent toutes deux par la contagion de l’exemple, ou, si on l’aime mieux , par imitation. Il est tel établissement d’aliénés dont trois directeurs, successivement devenus fous, sont allés prendre place auprès des malheureux naguère objets de leur surveillance. Qui ne sait aussi avec quelle rapidité l’ambition, l’envie, la peur, la colère, se communiquent chez les masses-, et deviennent la source des plus grandes injustices et des plus affreux désordres ?

Je ne poursuivrai pas davantage ces rapprochements entre les causes des passions cl celles de la folie ; il me reste encore à montrer l’analogie que l’on trouve dans leurs symptômes , et à dire quelques mots sur la culpabilité.

Les questions médico-judiciaires relatives aux lésions de l entendement peuvent toutes se réduire à celle-ci : « Dans un cas donné, les actes d un individu doivent-ils ou ne doivent-ils pas être attribués à une raison saine ? » C’est précisément à cette question si simple et si grave qu il est souvent impossible de répondre d une manière tout à fait satisfaisante. Il faudrait pour cela savoir en quoi consiste une raison saine ; la loi n’en dit rien, et les seuls juges reconnus compétents en cette matière , les médccins-legistes, ne sont pas d’accord entre eux. Pour moi, qui n'ai ni le

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temps ni la prétention de traiter à fond un pareil sujet, je mécontenterai de rappeler ici un fait d'une grande importance, c’est que, dans les passions violentes et invétérées, pendant leurs paroxysmes surtout, la raison ne saurait être regardée comme saine , se trouvant alors plus ou moins fascinée par les hallucinations et les illusions (1) que 1 on rencontre dans les diverses formes de la folie.

Mais, outre ces hallucinations et ces illusions perfides, l’altération profonde des traits, l’agitation convulsive des membres, n’allestent-elles pas, dans les passions excentriques surtout, un état plus ou moins délirant et qui peut aller jusqu’à la frénésie, summum de la fureur et dernier terme de la folie? Voyez un homme tombé dans un violent accès de colère, et dites en quoi il diffère alors d’un aliéné affecté de manie furieuse. N’ont-ils pas tous deux les cheveux hérissés, l’œil en feu, l’écume et l’injure à la bouche? N’êtes-vous pas effrayés de leurs gestes menaçants et de la violence des coups dont ils se frappent eux-mêmes à défaut d’adversaires? Neles-vous pas en même temps étonnés de l’exaltation de leurs idées, de la volubilité et de l’incohérence de leurs paroles? Avouez donc que la colère n’est guère qu’un accès de manie furieuse, comme la manie furieuse n’est qu’une colère prolongée. Vous direz également que la mélancolie suicide n’est autre chose qu’un désespoir chronique, de même que le suicide consommé pendani les paroxysmes des passions n’est le plus souvent qu’un délire aigu, qu’un acte de frénésie.

Une remarque faite depuis longtemps, et qui prouve encore l’analogie des passions et de la folie, c’est qu’en général, si les passions viennent à produire un dérangement complet et persistant delà raison, ce dérangement conserve si bien le cachet de son origine qu’il semble n 'être qu’une suite d’accès de la passion primitive. C’est ainsi que la folie produite par la peur et la crainte est accompagnée de pantophobie ou terreur panique continuelle, et que quand la colère passe à l’état d’aliénation mentale persistante, elle revêt de préférence le caractère de la manie avec fureur. De même, nous voyons l'ambition peupler les établissements consacrés aux aliénés, de millionnaires, de ministres, de princes, de rois, d’empereurs; tandis que l’orgueil et la vanité produisent des fous philosophes , des fous poètes ou orateurs, qui, comme sur la scène du monde, s’imaginent en-

(1) Suivant Marc et Esquirol , les hallucinations consistent dans des sensations externes que les malades croient éprouver, bien qu’aucune cause extérieure n’agisse matériellement sur eux. Les illusions sont au contraire l’elTet d’une action matérielle, mais que les sens perçoivent d’une manière fausse. Ainsi, celui qui croit entendre des voix parlant de lui, ou lui adressant la parole, bien que le plus profond silence règne autour de lui, est un halluciné. Celui auquel il semble a tort que les aliments qu’il prend ont une saveur métallique étrangère à leur nature est un illusionné. Or, les hallucinations et les illusions peuvent produire un délire passager, et, par suite, les actes les plus déraisonnables.

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core captiver les esprits, et seuls avoir toujours raison. Cette remarque s’applique aussi aux effets de l'amour; et si quelquefois on n’en reconnaît plus le caractère sensuel dans le genre de folie qui en est la suite , c’est que le besoin physique devait être dominé par quelque besoin affectif : de là la monomanie ambitieuse , et la mélancolie suicide, si fréquente à la suite des amours malheureux.

Qu’on n’aille pas conclure de ce qui précède que je regarde comme excusables tous les actes commis pendant l’effervescence des passions. Vouloir constamment assimiler ces dernières à l’aliénation mentale, ce serait placer l’immoralité sur la même ligne que le malheur, ce serait offrir au crime l’encouragement de l’impunité. J'ai seulement voulu montrer que les passions suraiguës, c’est-à-dire qui éclatent tout-à-coup et avec violence, sont on ne peut plus voisines de la folie; et que chez celles dont la marche est chronique, la culpabilité existe. principalement pendant les deux premières périodes. Dans la troisième, en effet, la liberté morale, le libre arbitre n’est plus dans toute sa plénitude, parce qu’alors, par un funeste effet de l'habitude, la conscience est ordinairement muette, et le jugement plus ou moins faussé.

La liberté morale, considérée dans son application à la pénalité, est donc une question grave, dont la solution laissera toujours infiniment à désirer : car, si la liberté n’est que l’intelligence qui juge, qui délibère, qui choisit, il doit y avoir autant de degrés pour la liberté qu’il y en a pour l’intelligence. Depuis longtemps, des hommes aussi éclairés que consciencieux ont cherché à différencier les actes résultant d’une lésion de l’entendement, de ceux qui proviennent du trouble des passions, et aucun d’eux n’est encore parvenu à fixer à cet égard des préceptes positifs et immuables; tout ce qu’ils ont pu faire, c’est de placer çà et là quelques faibles jalons pour orienter ceux qui voudront s’engager dans la même roule.

Je terminerai cette esquisse rapide par une conclusion que j’emprunte à M. Lelul : c’est que « la folie n’est point une chose à part, que tous les fous ne sont pas sous la tutelle des asiles qui leur sont consacrés, et que de la raison complète ou philosophique au délire véritablement maniaque, il y a d’innombrables degrés dont il serait avantageux a tout homme d avoir au moins la connaissance générale, afin de ne pas mettre toujours la colère ou la vengeance à la place de celle pitié indulgente dont peut-être il a eu quelquefois besoin , et qu’il pourra quelquefois encore avoir à réclamer pour lui-même. »

COUP d’oeil PHILOSOPHIQUE , ETC.

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