‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 49 sur 128 · II. Ivresse convulsive terminée par la mort · texte numérisé non relu

II. Ivresse convulsive terminée par la mort

(Médecine légale.)

En 1810, un militaire adonné à l’ivrognerie fut chargé de conduire trois conscrits à Saint-Germain-en-Laye, et logea avec eux dans une chambre située au deuxième étage. La rampe qui régnait le long de l’escalier était composée de barreaux très-écartés. Deux des jeunes gens, rentrés de bonne heure, s’etaient couchés ensemble et dormaient paisiblement, lorsque leur conducteur, tout à fait ivre, et pouvant à peine se soutenir, vint les réveiller, et voulut les forcer de lui céder le lit qu’ils occupaient. Impatientés, ils se levèrent, et le poussèrent hors de la chambre, qu’ils refermèrent en dedans. L’ivrogne fit d’abord beaucoup de tapage sur le carré, puis, plongé dans une espèce de stupeur, il resta couché sur l’escalier. Le troisième conscrit, en rentrant, trouva cet homme sous ses pieds; il frappa à la porte de ses camarades, qui ne la lui ouvrirent qu’à la condition qu’il ne laisserait pas entrer leur conducteur. Plusieurs fois , pendant la nuit, ils l’entendirent s’agiter violemment ; mais comme il leur inspirait moins de pitié que d'horreur, par suite des mauvais traitements dont il les avait accablésdcpuis qu’ils étaient confiés à sa garde, ils eurent l’imprudence et le manque de charité de ne pas le secourir. Le lendemain malin , on trouva ce malheureux au premier étage, privé de vie, et couvert de plaies.

Soupçonnés d’être les auteurs de la mort de ce militaire, les trois jeunes gens furent incarcérés, et on fit procéder à la visite du cadavre par deux chirurgiens qui, après un examen superficiel, attribuèrent la mort à une violence étrangère , à des coups qui auraient été portés.

Un praticien distingué de Versailles, à qui nous devons celte observation, le docteur Voisin, consulté par les magistrats, trouva le procès-verbal in-

DE l’ IVROGNERIE. 1

complet, et demanda que le cadavre, qui n était enterré que depuis quelques jours, fût examiné de nouveau. En conséquence, 1 exhumation fut ordonnée, et M. Voisin, en présence des magistrats et des chirurgiens qui avaient fait le premier procès-verbal, constata:

1» Que les blessures n’étaient pas essentiellement mortelles ; que les veines de la dure-mère et celles qui rampent dans le tissu de la pie-mère étaient considérablement gorgées de sang, ainsi que le plexus choroïde ; que les ventricules du cerveau contenaient une assez grande quantité de sérosité.

2° Que les lobes inférieurs du poumon étaient gorgés d’un sang fluide; que l’estomac, qui n’avait pas été ouvert à la première inspection, était trèsdistendu par des gaz, et contenait environ une livre d’une liqueur mêlée de flocons noirâtres, et répandant encore l’odeur de l’eau-de-vie. Les orifices cardiaque et pylorique étaient phlogosés , et la membrane muqueuse parsemée de taches rougeâtres dans toute son étendue.

D’après l’examen de tous ces faits, M. le docteur Voisin, éclairé par le mémoire de M. Percy sur l’ivresse convulsive, donna les conclusions suivantes :

« L’homme que nous avons visité a été dans un état d’ivresse simple qui est devenue convulsive, et il a pu se précipiter du second au premier étage dans le moment où , en proie aux mouvements convulsifs , il se débattait et se roulait sur le carré : les lésions externes peuvent être le résultat de la chute, et la mort parait plutôt due à l’effet de la douleur causée par l’inflammation de l’estomac, et à l’état apoplectique du cerveau, qu’aux blessures qu’a présentées le cadavre. »

Les trois jeunes gens furent arrachés à la mort par le rapport de cet habile praticien.

III. Ivrognerie terminée chez une femme sexagénaire par une combustion spontanée. (Médecine légale.)

On entend par combustion spontanée celle qui a lieu d’elle-même, c'està-dire à une température peu élevée, et sans l’aide d’un corps en ignition. Ce phénomène, que l’on a nié longtemps, par la seule raison qu’on ne le comprenait pas, est généralement admis aujourd’hui, grâce aux progrès des sciences physiques. Quant aux personnes qui conserveraient encore quelques doutes sur son existence, elles les dissiperont certainement en lisant l’intéressante monographie de M. Lair, intitulée : Essai sur les Combustions humaines produites par un long abus des liqueurs spirilueuses , ainsi que les savantes recherches de M. Kopp sur ce sujet, considéré sous les rapports médico-légal et pathologique.

Une pratique de plus de vingt-cinq ans ne m’a fourni qu’une seule fois

208 DE LlVItOGNEIUE.

1 occasion d observer ce phénomène, d’ailleurs assez rare chez le vivant (1), et qui se produit ordinairement pendant l’hiver, parce que l’air froid, mauvais conducteur de l'électricité, favorise l’état idio-électrique du corps.

Au milieu de l’hiver de 1838, le commissaire de police de mon quartier m’invita à me rendre avec lui chez une femme d'environ soixante-cinq ans, que l’on n’avait pas vue sortir de chez elle depuis plusieurs jours. Introduits dans la seule pièce qu’elle occupait, nous fûmes d’abord suffoqués par une odeur fortement empyreumatique; les carreaux de la fenêtre avaient tous une couleur plus ou moins roussâtre, et étaient recouverts, ainsi que les murs, d’une eau grasse, ce qui interceptait notablement la clarté du jour. Déjà M. le commissaire se dirigeait vers le lit, dont les rideaux étaient fermés, lorsque je lui montrai une masse informe de matière carbonisée, ayant à peu près la dimension d’un pain long de quatre livres : c’était le cadavre de la femme qu’il cherchait. La poitrine et l’abdomen avaient disparu , et les extrémités, complètement carbonisées, étaient rapprochées de la tête, qui offrait encore quelques vestiges de sa forme, mais qui se réduisit en morceaux dès qu’on y toucha. Chose singulière ! le bonnet de mousseline dont elle était coiffée n’avait été brûlé que dans une certaine direction, le reste en était assez bien conservé; tous les meubles paraissaient intacts.

Au milieu de la chambre était une table de bois blanc, sur laquelle nous trouvâmes une petite cruche à demi remplie d’eau-de-vie, dont cette malheureuse femme se gorgeait nuit et jour. Les personnes qui la fréquentaient déclarèrent qu’elle consommait journellement un litre de cette liqueur, non compris deux bouteilles de vin; du reste, elle se vantait ellemême de n’avoir pas bu une goutte d’eau depuis plusieurs années.

Je n’aperçus autour d’elle aucun corps combustible capable d’avoir communiqué le feu à ses vêtements : la cheminée, malgré le froid, était hermétiquement fermée; la chaufferette de tôle était vide, et reléguée à une place qui dénotait qu’elle n’en avait pas fait un usage récent. Je ne pouvais pas non plus soupçonner que la combustion eût été produite par la flamme d’une chandelle , l’accident ayant eu lieu pendant le milieu du jour, ainsi que l’attestaient des cris étouffés entendus par deux voisines, cris auxquels elles portèrent peu d’attention, parce que celte ivrognesse avait habitué les personnes de la maison à ses bachiques sabbats.

Je caractérisai donc le genre de mort de cette femme, de mort accidentelle , déterminée par une combustion spontanée, suite d’un long abus des liqueurs alcooliques.

(1) Pendant l’année 1836, le ministère public a pu constater en France 5 com bastions spontanées sur les 255 morts subites dues à l’ivrognerie.

DE LIVROGNERIE.

IV. Ivrognerie complètement guérie par l’empire de la volonté.

Quoique l'ivrognerie soit l’une des passions les plus difficiles à déraciner, il ne faut souvent qu'un mouvement généreux , inspiré par quelque circonstance fortuite, pour en déterminer la guérison. Ce fut ainsi que le généra Cambronne, qui, dans sa jeunesse, se livrait à cette passion funeste, parvint à la surmonter par un sentiment d’honneur , et par la seule puissance

de sa volonté. , .

Il servait, en 1793, dans un régiment en garnison a Nantes, lorsqu un

jour, s’étant enivré, et s’abandonnant à la violence naturelle de son caractère, il s’oublia jusqu'à frapper publiquement un de ses supérieurs, le menaçant en outre de recommencer à la première occasion. Les lois militaires sont précises en pareil cas : il fut traduit devant un conseil de gueire , et son arrêt de mort prononcé.

Cependant le colonel, qui, dès cette époque, avait deviné que, sous une enveloppe un peu rude, Cambronne cachait de grandes qualités militaires, trouva moyen de faire suspendre l’exécution du jugement , et obtint d un représentant du peuple, en mission à Nantes, la promesse formelle de la grâce du coupable, à la condition quti s’engagerait à ne plus s’enivrer.

L’ayant alors fait amener devant lui , il lui dit que, s’il promettait d elre plus sobre à l’avenir, on pourrait peut-être faire commuer sa peine. ^

« Je ne le mérite pas, mon colonel , répondit Cambronne; ce que j ai fait est abominable : on m’a condamné à mort , il n’y a rien de plus juste ; et il faut que je meure.

» — je te répète que tu ne mourras pas , que lu auras ta grâce, si tu me jures de ne plus te griser.

» — Comment voulez-vous que je vous jure cela, si je continue à boire du vin ? J’aime mieux me brouiller tout à fait avec lui.

» — Te sens-tu capable d’une telle résolution ?

» — Oui , puisque vous êtes capable d’une si généreuse bonté. »

La choseélantainsi convenue, Cambronne obtint sa grâcepleine et entière. L’année suivante , le digne colonel quitta le service, et oublia le serment que lui avait fait Cambronne, qu’il ne revii que vingt-deux ans après , au mois d’avril 1815. A cette époque, l’intrépide général venait , comme on sait , d’accompagner Napoléon depuis Cannes jusqu à Paris. Invité à dîner par son ancien colonel , qui avait appris son arrivée par les journaux , il se rend avec empressement à cette invitation. Après le potage , son hôte lui offre un verre de vin de Bordeaux qui avait vingt ans de bouteille.

« Ah ! mon commandant , s’ecrie le général , qui continuait à donner ce nom par amitié à son ancien chef, ce n’est pas bien ce que vous faites là...

» — Comment, ce n’est pas bien ! si j en avais de meilleur , je vous l’offrirais.

210 DE l’ivrognerie.

» - — Du vin ! à moi! Vous ne vous rappelez donc pas ce que je vous ai promis ?

» — Non , en vérité. »

Cambronne alors rappela à son libérateur l’engagement qu’il avait pris à Nantes, en 1793. « Depuis ce jour, ajouta-il , je n’ai pas bu une goutte de vin; c’était bien la moindre chose que je pusse faire pour l’homme qui m’avait sauvé la vie. Si je n’avais pas tenu mon serment, je me serais cru indigne de ce que vous avez fait pour moi. »

V. Ivrognerie radicalement guérie par un sentiment de honte et de regret, soutenu par la religion.

M. de R***, l’un des premiers magistrats d’une ville du département du Pas-de-Calais , était marié depuis un grand nombre d'années , lorsqu’il s’aperçut que sa femme, qui jusqu’alors s’élait montrée d’une sobriété parfaite , prenait la funeste habitude des liqueurs spiritueuses. Quelques observations, faites avec beaucoup de délicatesse, ne la corrigèrent pas, seulement elles la rendirent beaucoup plus attentive à cacher son penchant. Mais la contrainte qu’elle s'imposait fit bientôt de ce penchant une passion très-vive, et madame de R***, ne pouvant toujours se procurer par ellemême les moyens de la satisfaire , finit par avoir recours à une de ses femmes, qui lui achetait secrètement de l’eau-de-vie.

Averti de ce désordre , et rougissant de honte pour celle qui portait son nom et qu’il aimait d’ailleurs tendrement, M. de R*** employa, sans aucun éclat, un moyen singulier pour la guérir : il fait venir chez lui une pipe d’eau-de-vie , et la place dans un caveau où l’on pouvait aller sans être vu des domestiques de la maison; puis, montant chez sa femme, il lui dit avec gravité , en lui remettant la clef du caveau : « Madame, j’ai fait une ample provision de la liqueur que vous aimez , afin que désormais vous ne fussiez plus obligée d’en faire acheter clandestinement par votre femme de chambre. Lorsque cette provision sera épuisée, avertissez-moi. Que je sois du moins le seul confident d’une passion qui vous déshonore , et qui peut être du plus funeste exemple pour ceux qui vous servent... »

Ces mots, prononcés avec l’accent d’une profonde douleur, produisent sur madame de R*‘* l’effet que son mari en attendait : anéantie, elle n’ose d'abord lever les yeux ; mais bientôt, lui saisissant la main :« Pardon ! mille fois pardon 1 s’écrie-t-elle, je vous ai affligé, je vous ai forcé de rougir de moi; vous n’en rougirez plus, je vous l'atteste: à dater de ce jour, je renonce à l’odieux penchant qui fait ma honte ; pour m'en préserver, je n’aurai qu’à songer à la leçon que je viens de recevoir. »

Aidée de le religion, quelle avait jusque-là abandonnée, madame de R‘*‘ a si rigoureusement tenu parole, quelle fut depuis citée comme un modèle de tempérance.

DE LA GOURMANDISE

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