‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 78 sur 128 · I. Amour combattu terminé par la phthisie pulmonaire · texte numérisé non relu

I. Amour combattu terminé par la phthisie pulmonaire

Mademoiselle Eugénie de B*** avait conçu , dès lage de dix-sept ans , un sentiment fort tendre pour le jeune Alfred M***, dont elle était aimée , et qu’une grande fortune, jointe à des talents et à des qualités personnelles très-remarquables, faisait accueillir dans le monde avec distinction.

Alfred appartenait à la bonne bourgeoisie , Eugénie à la noblesse , et il était sans exemple que dans sa famille on eût dérogé à la naissance pour former une alliance , quelque avantageuse qu’elle fût.

M. de B***, père d’Eugénie, homme d’un esprit médiocre, et déjà avancé en âge, avait là-dessus des idées fort arretées. Celles qu’il s’était formées en politique ne l’étaient pas moins, et se trouvaient en opposition avec celles qu’Alfred annonçait franchement dans ses discours. loulefois , cette divergence d’opinions n’empêchait pas que le jeune homme ne fût bien accueilli chez M. de B**\ qui, en cela, suivait l’exemple de la société qu’il fréquentait. Son imprévoyance s’appuyait sur des préjugés nobiliaires, cl il ne songeait même pas qu’il pût y avoir de l’inconvénient pour Eugénie dans la vue du jeune roturier; car, selon lui , une fille nublc ne devait , ne pouvait s’attacher qu’à son égal , et tous les hommages qui lui arrivaient de plus bas étaient sans danger pour son repos.

Mais pendant que M. de B“* s’abandonnait à un aveuglement si déplorable, Eugénie et Alfred , tout en conservant une grande chasteté dans leur amour, ne s’en étaient pas moins promis d’être à jamais l’un à l'autre.

DE LAMOUU. 'J

Plus expérimenté que son amie, le jeune M“\ prévoyant une partie des difficultés qu’il aurait à vaincre pour l’obtenir , avait exigé d’elle un silence absolu sur leur liaison ; il s’était en même temps ménagé des moyens de correspondance pour le cas où la maison de M. de B lui serait interdite. Usant par avance de ces moyens , les deux amants s écrivaient chaque jour des lettres qui portaient au plus haut degré leur exaltation.

Eugénie, dans la candeur de son âme, trouvait qu’une telle situation était déjà le bonheur, et s’y abandonnait avec ivresse. Mais ce bonheur même renfermait pour elle une agitation permanente qui minait sa constitution naturellement faible. Sa peau sèche, sa respiration suspiricuse , ses joues tantôt pâles, tantôt fortement colorées, annonçaient que chez elle le sang se portail avec trop de violence vers le cœur; et un œil exercé eût facilement reconnu dans celle jeune fille une affection de poitrine a son début.

Cependant Alfred, pressé d’obtenir le consentement de M. de B***, s’était depuis quelque temps abstenu de manifester devant lui les opinions qui avaient pu lui déplaire, et, sans s’abaisser à une feinte coupable, il ne négligeait rien pour captiver son estime ainsi que son affection. Il crut y avoir réussi ; et, s’appuyant d’ailleurs sur les avantages de fortune qu’il pouvait offrir, il n’hésita plus à faire demander la main de celle qu’il aimait.

Ce fut alors seulement que les yeux de l'imprudent vieillard se dessillèrent. Un coup de foudre l’eût moins frappé que l’aveu qu’on lui fit de l’amour de sa fille pour le jeune audacieux qui osait aspirer à son alliance... Appelée devant lui , Eugénie , loin de nier cet amour , déclara qu’ Alfred M*** était le seul homme qu’elle voulût accepter pour époux; et , puisant dans ses sentiments l’énergie dont elle avait besoin pour contrarier la volonté d’un père quelle chérissait , elle osa le supplier de ne pas la réduire au désespoir en s’opposant à une union dont elle attendait tout son bonheur. Mais M. de B*** fut insensible à ses prières comme à ses larmes; et , après lui avoir formellement déclaré qu’elle n’obtiendrait jamais son consentement, il l’éloigna d'Alfred , et l’entoura d’une surveillance si rigoureuse, qu’elle fut souvent dans l’impossibilité de se livrer à sa correspondance secrète , qui n’avait pas encore été interrompue.

Observée nuit et jour par deux femmes qui ne la quittaient pas , l’infortunée se priva presque entièrement de sommeil pendant six mois , pour épier l’instant d’écrire quelques lignes à celui que tant de persécutions lui rendaient encore plus cher.

On conçoit qu’un pareil effort sur elle-même , joint au chagrin qui la dévorait, acheva de développer l’affreuse maladie dont les premiers symptômes s’étaient déjà manifestés. Une toux sèche et fréquente , la respiration difficile, la peau brûlante, le pouls accéléré, les pommettes presque toujours d’un rouge vif et plaqué, les yeux cernés, et l’amaigrissement de toute sa personne, annonçaient qu’elle était, sinon dans un état désespéré, du moins au second degré delà phthisie pulmonaire.

31 G de l’amoub.

Son élat frappa enfin son père , dont, an fond , elle était tendrement aimée. Il fit appeler auprès d’elle un praticien habile, qui , ayant bientôt reconnu la maladie, ne tarda pas à en découvrir les causes, et indiqua , comme seule chance de guérison , le mariage de la jeune fille avec celui qu’elle aimait.

M. de B*** se révolta d’abord contre un tel moyen ; mais , son cœur de père parlant en ce moment plus haut encore que l’orgueil de la naissante, il entra chez sa fille dans un étal voisin du désespoir , et lui dit :

Tu aimes donc assez ce misérable pour en mourir si je ne le le donne pas? ch bien! épouse-le, j’y consens. Ma vieillesse sera flétrie; je descendrai au tombeau avec une tache au front, la seule qu’aura reçue notre famille... Je sens que j'en mourrai; mais du moins je t’aurai sauvée, et, après tout, je ne te sacrifierai que bien peu d’années d’une existence empoisonnée par ton funeste amour.

« — Assez! mon père, s’écrie la malheureuse Eugénie, en joignant sur sa poitrine ses mains décharnées et brûlantes , assez ! je vous en supplie ! Croyez-vous donc que je veuille d’un bonheur acheté au prix delà vie de mon père? Non 1 non ! reprenez votre consentement , je n’en userai pas , je vous l’atteste. A dater de cet instant , je vous promets même de sacrifier le seul plaisir que je goûtais en ce monde, ma correspondance avec celui que j’aime. Ah! croyez-en votre pauvre enfant, quoi qu’il puisse lui en coûter, elle fera tout pour effacer de votre souvenir le chagrin involontaire qu’elle vous a causé. »

A ces motsM. de B*** prend sa fille dans ses bras, la remercie avec effusion de son noble sacrifice, et s’arrache ensuite d’auprès d’elle, pour aller rendre compte au médecin de la nouvelle résolution de la malade.

« Elle s’abuse, et vous aussi , monsieur, répond l’homme de l’art ; l’amour n’est point une passion si facile à dominer que vous semblez le croire ; il faut du temps et une grande force morale pour le vaincre : or, cette force morale ne peut s’acquérir qu’avec un certain degré de forces physiques , qu’avec la santé , et mademoiselle votre fille est dans une condition qui laisse trop peu de ressort à lame pour espérer qu’elle puisse triompher de la cause de sa maladie. — Il est du moins permis d’en essayer, » reprend M. de B*“ , (pic les paroles du docteur n’ont nullement satisfait ; et, retournant auprès d’Eugénie, il se montre si heureux de sa résolution, il l’y encourage par des caresses , par des prévenances si empressées, que la généreuse fille , loin de chercher à détruire son illusion , feint devant lui un calme et un enjouement qui achèvent de la compléter.

Naturellement pieuse , Eugénie trouva dans ses sentiments religieux la force d’accomplir la promesse faite à son père : elle nccrivit plus à Alfred ; mais, peu de mois après, on vil ce dernier pleurant sur une tombe : c’était celle de son amie.

DE l’aMOÜR.

Page 1