‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 77 sur 128 · DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

DE L’AMOUR

une vie devenue insupportable, et quelquefois souillée parle meurtre.

Outre le désespoir et le délire aigu qu’on remarque communément dans ces circonstances, la longue de la passion fait naître des lésions intellectuelles plus permanentes, mieux caractérisées , et qui conservent , en général, le type de leur origine. Cest ainsi que la mélancolie suicide , et la monomanie ambitieuse surviennent aux amants chez lesquels 1 affection , ou des idées de grandeur , l'emportaient sur la sensualité , tandis que la fureur génitale persiste chez ceux qui n'étaient dominés que par le besoin physique. La jalousie vient-elle compliquer l’amour , la folie est pour 1 ordinaire furieuse, et se rapproche davantage de la manie, qui se termine ellemcme par la démence, après avoir été accompagnée d hallucinations et d 'illusions plus ou moins bizarres.

A une époque avancée de la vie (on peut aimer à tout âge ), 1 amour n’a pas habituellement d’aussi funestes terminaisons : c’est qu’alors il subit une entière métamorphose due à deux nouvelles passions qui viennent surgir dans le cœur de l'homme, l’ambition dans lage mur, et l’avarice dans la vieillesse.

Pour les femmes dont le cœur est en proie à un amour malheureux , on en voit un grand nombre trouver dans la religion une diversion , une consolation d’autant plus douce, qu’en aimant Dieu, elles aiment encore. On connaît ce mot de sainte Thérèse : « L’enfer est un lieu où l’on n’aime plus.»

— Si maintenant nous recherchons dans les statistiques le nombre approximatif des attentats, des cas d'aliénations mentales , et des suicides déterminés par la passion de l’amour, nous trouvons que , sur un nombre de 1,000 crimes , 64 sont dus à l’adultère, 53 au concubinage ou à la séduction , 20 à des refus de mariage, et 16 à la jalousie.

Pendant la seule année 1840, les cours d’assises du royaume ont eu à juger cent trois affaires criminelles ayant pour cause les passions amoureuses, savoir :

Empoisonnements .... .23

Incendies . . 9

Assassinats 39

Meurtres , . 24

Homicides involontaires, . , . 8

Sur ces 103 affaires criminelles, 44 étaient dues à l’adultère , 13 à l’amour contrarié , à la jalousie, 46 au concubinage ou à la débauche.

En 1841, sur 105 affairescriminelles reconnaissant pourcauses les mêmes passions, 47 étaient dues à l’adultère, 8 à l’amour contrarié, à la jalousie, et 50 au concubinage ou à la débauche.

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Sur 10,899 suicides constatés en France, du lrr janvier 1838 au 1er janvier 1842, on trouve que les passions amoureuses ont amené 931 fois cette fin tragique.

Enfin , il résulte du dernier rapport publié en 1835 par M. l’administrateur Desportes, que sur 8,272 aliénés admis tant à Bieêtre qu’à la Salpêtrière, pendant l’espace de neuf années, 114 individus ont été conduits dans ces établissements par suite d’amour contrarié (1).

Les cas nombreux de médecine légale pour lesquels j’ai été appelé pendant plus de vingt ans m’ont offert , à peu de chose près, les mêmes résultats.

Selon M. Marc, « l’amour avec prédominance du sentiment moral peut, surtout quand il est réciproque et malheureux, conduire aux actes les plus répréhensibles, mais dans lesquels une lésion consécutive de la volonté ne saurait être méconnue. Lorsqu'au contraire la passion n’est que matérielle, ni l’excuse, ni l’atténuation, ne sauraient être admises, à moins, ajoute-t-il, que des circonstances spéciales ne démontrassent l'existence d’une maladie mentale ou d’une cause physique, par exemple d’une continence forcée , qui aurait influé désavantageusement sur la liberté morale. En conséquence, ajoute ce savant médecin légiste, la série des dispositions pénales relatives aux viols, aux attentats, aux mœurs, à plus forte raison à des crimes plus atroces encore , sera généralement applicable ici. »

« Dans la jalousie, dit encore M. Marc , l’excuse ou l’atténuation devient d’autant plus admissible, que ce sentiment s’exalte plus brusquement , et conduit plus immédiatement à l’exécution d’actes contraires à l’ordre social ; car, dans ce cas, la volonté étant plus facilement subjugée par la vivacité de la passion, elle ne peut plus lutter avec autant de force et de succès contre les déterminations passionnées, que si un intervalle de temps plus considérable eût permis à la réflexion de les combattre, y, [Delà Folie dans scs rapports avec les questions mcdico-judiciai) es. ]

Traitement.

Traitement préservatif. —U est presque superflu de dire qu’il faut écarter tout ce qui pourrait hâter le développement d’un besoin que notre civilisation ne rend déjà que trop précoce. Ainsi, l’on soustraira toute espèce de peintures lascives aux regards des adolescents ; on évitera en leur présence les conversations trop libres et même ces demi-mots qui font tant travailler leur jeune imagination. On devra également s’abstenir de les conduire dans les bals ainsi qu’au théâtre, où le danger est quelquefois d'autant plus grand, que la passion y est représentée plus délicate et plus pure. On leur

(1) Sous le climat chaud de Naples, l’amour est noté pour un douzième parmi les causes d’aliénation mentale.

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interdira aussi la lecture des romans, qui offrent en général le même danger que les spectacles, et qui ont de plus le grave inconvénient de les dégoûter de leurs études, que la comparaison rend bientôt fastidieuses.

Ce ne sera toutefois que par l’éducation progressive et harmonique des penchants, des sentiments et des facultés intellectuelles , qu on parviendra , dans le plus grand nombre des cas , à rendre les jeunes gens assez forts pour ne pas céder h cette passion impérieuse , contre leur devoir et leur raison.

Traitement curatif. — En cas d’impossibilité de mariage, on conseillera , ou plutôt on rendra nécessaire une absence longtemps prolongée; un ami , un guide expérimenté , fera faire des voyages à pied, des exercices champêtres poussés jusqu’à la fatigue, afin d'obtenir un profond sommeil , si précieux dans cette circonstance. On entraînera le malade à la chasse ; on lui fera fréquenter la société d’hommes vifs , spirituels et enjoués, ou , si son goût pour l’cludc est prononcé, on l’engagera à se livrer à celle des mathématiques , de préférence à la littérature et à la poésie, qui exaltent trop l’imagination. Comme dans le traitement préservatif, on éloignera de lui avec soin tous les stimulants directs de cette passion : les tableaux voluptueux , les récits, les lectures érotiques, la musique, la danse et principalement la valse. Surtout, point d’exhortations inutiles , encore moins , de ces reproches tardifs qui ne serviraient qu’à exaspérer l’infortuné dont le cœur est blessé. Plaignez-le plutôt, pleurez avec lui, captivez sa confiance, gagnez du temps, occupez sans cesse son attention, puis enfin lâchez d’éveiller en lui quelque sentiment antagoniste, artifice qu’on a vu souvent opérer une diversion favorable et même tout à fait curative.

Prescrivez en même temps des boissons acidulées , une alimentation légère, rafraîchissante, composée, en grande partie , de viandes blanches , de légumes aqueux et de fruits. Vous aurez soin de défendre le vin , le café , les liqueurs, ainsi que toute espèce d’aromates, le poisson , les œufs, les gelées, le gibier , les champignons , et surtout les truffes , qui paraissent trop exciter les organes sexuels. Pour la même raison , en cas de maladie , vous éviterez d’employer les cantharides, l’aloès, le galbanum, et les médicaments connus sous le nom de stimulants diffusibles , le camphre excepté , parce qu’il donne une autre direction à la sensibilité. Enfin , en cas de pléthore, vous pourriez joindre à ce régime l’emploi de la saignée générale, ou des applications de sangsues à la nuque , suivies d’affusions froides sur celte région.

Quant au traitement de la jalousie , il différera nécessairement, selon que ce mal aura son principe dans un travers de l’imagination , ou dans la lésion de quelque viscère. Pans le premier cas , on aura recours à tous les moyens moraux capables de calmer les tourments chimériques du malade , tels que les soins les plus assidus , les caresses les plus affectueuses, les distractions

I)E L AJIOUR.

de tous genres prises dans sa seule compagnie. D’une autre part , comme la jalousie naît souvent d’une crainte excessive de notre infériorité , ou des blessures de notre amour-propre, ou enfin de la lotte de ces deux sentiments , on devra s’efforcer de montrer au jaloux une préférence exclusive , et saisir adroitement toutes les occasions de faire valoir la moindre de ses qualités. J’ai aussi conseillé à une dame, pour guérir la jalousie de son mari, de feindre de son côté une jalousie plus violente. Ce moyen a parfaitement réussi; mais il fallut que le rôle fût joué avec une grande finesse pendant plus d’une année. Du reste, comme la plupart des passions, la jalousie s’use avec le temps , et l’on voit tous les jours des époux, autrefois jaloux , tomber , après quelques années de mariage , dans un calme qui ne ressemble que trop à l’indifférence.

Dans le cas ov'i la jalousie serait déterminée ou entretenue par quelque affection chronique , on prescrirait un traitement approprié à la nature de la maladie, sans toutefois négliger les moyens moraux précédemment recommandés.

Observations.

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