‹ La médecine des passions, ou les passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religionChapitre 82 sur 128 · III. Vanité d’une jeune fille terminée par un suicide · texte numérisé non relu

III. Vanité d’une jeune fille terminée par un suicide

Emilie B***, d’une constitution tout à fait lymphatique, fut atteinte, pendant son enfance , d’une espèce de teigne qui lui dénuda plusieurs points du cuir chevelu. A peine entrée dans sa quinzième année, elle fut lancée dans le grand monde, où les passions naissantes trouvent sans cesse un nouvel aliment , alors qu’on devrait les diriger dans l’intérieur de la famille. Elle y entendit louer par-dessus tout les grâces , la beauté , et la toilette qui relève si bien ces dons de la nature. Elle-même n’était pas sans quelques agréments, et, pour les faire valoir , elle s’abandonna aux séduisantes préoccupations de la vanité : du reste, ce funeste penchant n’était que trop favorisé par les soins mal entendus d’une mère que l’idolâtrait. Cependant les petits triomphes qu'Emilie obtient déjà dans le monde sont empoisonnés par le souvenir d’une infirmité qu’elle peut bien cacher aux autres , mais qui ne saurait s’arracher de sa pensée , et qui la tourmente au milieu des plaisirs.

Elle n’avait guère que dix-huit ans quand la mort de sa mère la laissa abandonnée à elle-même et sans expérience. La lecture des romans devient dès ce moment son occupation habituelle, et dans ces livres, écrits pour la plupart avec une imagination délirante , elle puise les meilleures raisons pour entretenir sa passion favorite. Après le besoin de plaire , celui d’aimer s’éveille bientôt dans le cœur de cette jeune fille , et devient pour elle une autre source de tourment. La pensée qu’il faudra faire un aveu humiliant à l’homme que son cœur a choisi la trouble au milieu des plus riantes images du bonheur. Voulant toutefois tenter une dernière ressource, elle se décide à faire un voyage à Paris. Arrivée chez son frère, M. B***, elle va consulter les médecins les plus distingués de la capitale , qui emploient inutilement tous les moyens imaginables. Privée, dès lors , de l’espoir de sa guérison , et plongée dans la plus sombre mélancolie, Emilie cherche tour à tour à vaincre son amour et sa vanité , mais elle ne fait que les augmenter l’un et l’autre. Sur ces entrefaites , son futur vient à Paris , et est reçu par M. B*** comme un ancien ami. Pendant le dîner, ce jeune homme adresse à chacun les compliments les plus gracieux, et, dans son ignorance, s’arrête complaisamment sur la magnifique chevelure de madame B***. C’était briser le cœur de la pauvre Emilie , qui , cependant , peut se maîtriser assez pour ne pas se trahir par une émotion indiscrète. Le lendemain , comme si elle avait tout oublié, elle descend auprès de sa belle-sœur , qui l’invite à faire une promenade. Emilie accepte volontiers; elle aide madame B“* dans sa toilette, et , par un de ces bizarres et inexplicables sentiments du cœur humain , elle veut tresser elle-même la chevelure de sa sœur, cette chevelure dont elle vante aussi la beauté, tout en parlant de l’infériorité de

la sienne avec un sang-froid affecté. Mais bientôt , ne pouvant contenir scs larmes, elle s’échappe sous prétexte d’aller s’habiller. Une heure entière s’écoule sans qu’elle reparaisse; inquiète, madame B monte chez sa bellesœur , trouve le lit au milieu de la chambre tout en désordre, avance quelques pas, et tombe évanouie sur le parquet : elle venait d apercevoir , dans les plis des rideaux, la malheureuse Emilie pendue à la flèche de son lit (1).

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